CONTE DE LA LOZÈRE
Tarlendu, pour toute fortune, n'avait qu'an pou. 11 alla à une maison demander si on ne lui garderait pas ce pou. On lui répondit :
— Laissez-le sur la table.
Il revint au bout de quelques jours pour le prendre.
— Mon cher, lui dit-on, la poule l'a mangé.
— Tant je me plaindrai, tant je crierai, que cette poule j'aurai.
— Ne vous j)laignez pas, ne criez pas, prenez la poule et allez-vous-en.
Il prit la poule et alla à une autre maison :
— Bonjour, Turlendu ; venez donc vous chauffer !
— Je n'ai pas froid ; je viens demander si vous ne garderiez pas cette poule?
— Certainement; mettez-la au poulailler.
Il revint au bout de quelques jours pour la prendre.
— Moucher, lui dit-on, l'autre jour elle tomba dans rétable aux cochons, et les cochons la mangèrent.
— Tant je me plaindrai, tant je crierai, que ce cochon j'aurai.
— Ne vous plaignez pas, ne criez pas, prenez le cochon et allez-vous-en.
Il prit le cochon et alla à une autre maison.
— Bonjour, Turlendu ; venez donc vous chauffer !
— Je n'ai pas froid ; je viens vous demander si vous ne me garderiez pas ce cochon ?
— Certainement, mettez-leàl'étable avec les autres. Il revint au bout de quelques jours pour le prendre.
— Mon cher, lui dit-on, l'autre jour il s'approcha de la mule et la mule le tua d'un coup de pied.
— Tant je me plaindrai, tant je crierai, que cette mule j'aurai.
— Ne vous plaignez pas, ne criez pas, prenez la mule et allez-vous-en.
Il prit la mule et alla à une autre maison.
— Bonjour, Turlendu ; venez donc vous chauffer!
— Je n'ai pas froid : je viens demander si vous ne garderiez pas cette mule.
— Certainement; laissez -la là.
Il revint au bout de quelques jours pour la prendre.
— Mon cher, lui dit-on, l'autre jour la chambrière, la menant à l'abreuvoir, l'a laissée tomber dans le puits.
— Tant je me plaindrai, tant je crierai, que cette chambrière j 'aurai .
— Ne vous plaignez pas, ne criez pas, prenez la chambrière et allez-vous-en.
Il prit la chambrière, la mit dans un sac et alla à une autre maison.
— Bonjour, Turlendu; venez donc vous chauffer!
— Je n'ai pas froid ; je viens demander si vous ne garderiez pas ce sac.
— Certainement; laissez-le là derrière la porte.
Et Turlendu s'en alla. A peine fut-il dehors que l'on
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sortit la jeune fille du sac et que l'on mit à sa place un gros chien.
Il revint prendre son sac. Après l'avoir porté un instant:
— Marche un peu, dit-il, je me lasse de te porter. Mais, en ouvrant le sac, le chien lui sauta au visage
et lui emporta le nez.
Et il disait :
— D'un petit pou à une petite poule — d'une petite poule à un petit porc — d'un petit porc à une petite mule — d'une petite mule à une jeune fille — d'une jeune fille à un gros chien — qui m'a emporté le nez.
MoNTEL et Lambert, Revue des langues romanes^ t. III, p. 208.
Dans le texte languedocien qui précède, p. 20S, la traduction cidessus, une partie du dialogue rime par assonnance.
LE TiEXARD DE BASSIEU ET LE LOUP D'HOTOX^TS
(conte de la BRESSE.)
Inédit.
Le renard de Bassieu était le plus fin de tous les renards.
Quand il avait trop de puces, il allait yers la rivière du Seran ; il se mettait un tortillon de mousse au museau ; il se trempait le derrière dans l'eau ; les puces montaient aux reins ; il s'enfonçait davantage; elles allaient à la tète, alors, il la mouillait. Elles se sauvaient à la mousse qu'il laissait aller dans le Seran par 1(^ courant et toutes les puces se noyaient.
Le gourmand mangeait toutes les poules de Bassieu. Les femmes les gardaient fermées au poulailler. Un jour qu'il avait bien faim, il se promena par le village en criant aux femmes : « Lâchez donc vos poules ! Elles vont avoir faim ! »
Mais comme il parlait pour lui, les commères ne l'écoutèrent pas.
Ne sachant que faire pour vivre, il s'associa avec le loup d'IIotonnes et ils allèrent voler un grand pot de beurre.
Ils le cachèrent dans une haie et ils se mirent après
I,E RENARD DE BASSIEL 321
à se bâtir une petite cabane, disant qu'ils ne mangeraient le beurre que quand la cabane serait faite.
Aussitôt qu'ils eurent commencé à travailler, le renard leva la tête en criant : « Plait-il ? » Il partit. Un moment après, il revint. Le loup lui demanda d'où il venait ? il dit qu'on l'avait appelé pour faire un baptême et qu'il avait donné à son filleul le nom de : Entamé.
Il repartit pour faire un second baptême ; il dit, en revenant, qu'il avait donné à l'enfant le nom de Moitié.
Un grand moment après, il leva encore la tête et répondit : « Plaît-il ? » Il partit et, en revenant, il dit que, pour son troisième baptême, il avait donné le nom de : Fin.
Quand la cabane fat faite, mes deux compères allèrent vers la haie pour manger le beurre, mais le pot fut trouvé vide.
Le loup disait au renard que c'était lui qui l'avait mangé en allant faire son baptême. Le renard soutenait que ce n'était pas lui, et il dit qu'il fallait faire un somme et quand ils se réveilleraient, celui qui aurait la cuisse mouillée serait celui qui avait mangé le beurre.
Pendant que le loup dormait, le renard lui pissa sur la cuisse et quand ils se réveillèrent, le loup n'accusa plus son compère.
Le renard dit qu'on faisait une noce le lendemain à Songieu ; que tout le fricot était à la cave, qu'on pouvait y aller en passant par un petit trou et qu'ils y prendraient une bonne pansée, plein leur, ventre. Ils se fourrèrent par ce petit trou et se mirent à dévorer, Le renard allait essayer, de temps en temps, s'il pouvait repasser par le petit trou, et aussitôt qu'il fut juste avec l'ouverture, il se sauva. Mais le loup, ayant dévoré comme un glouton, ne put pas ressortir.
Il resta enfermé jusqu'au lendemain que l'épousée
venant ouvrir la cave, il se sauva en lui passant entre les jambes et en la renversant.
Un jour après, il retrouva le renard qui lui raconta qu'il s'était couché sur la route, faisant le mort, et qu'un marchand de beurre l'avait mis sur son char, disant qu'il vendrait sa peau à Nantua ; mais qu'il avait bien mangé du beurre et s'était sauvé. Le loup courut sur la route, se coucha et fit le mort. Mais le marchand qui avait vu la farce que le renard lui avait faite, donna de grands coups de fouet au loup, en disant : « Tu voudrais faire comme le renard qui vient de manger mon beurre. »
Le loup se sauva tout moulu de coups, en colère contre son compère le renard, et il menaçait de l'étrangler.
Celui-ci lui dit pour l'apaiser, qu'ils iraient prendre du poisson dans le Seran. La rivière était gelée. Le renard fit un trou dans la glace et dit au loup de s'asseoir et de fourrer sa queue dans le trou.
Un moment après, le renard cria : « Il y a un, deux, trois poissons qui- tiennent ta queue. Quand il y en aura douze, tu tireras. » Le compère ayant fait signe au loup de tirer sa queue, celui-ci donna une grande secousse. L'eau ayant regelé, sa queue se cassa et resta dans la rivière, sous la glace. Notre pauvre loup était bien ennuyé d'être sans queue ; il était en colère contre son compère le renard et il le menaçait.
Mais, pour le consoler, il lui fit voir des bergers de moutons qui tillaient du chanvre et faisaient du feu et qui se sauvèrent en voyant nos deux compères. Le renard prit le chanvre des bergers, et en fit une belle queue au loup ; il lui dit ensuite que pour se réchauffer il fallait franchir le feu. Mais le feu brûla la queue du loup et lui roussit tout le derrière.