LE RENARD DE BASSIEU
Étant bien en colère, il voulait étrangler le renard ; mais celui-ci lui promit que s'il ne lui faisait point de mal, il lui ferait voir de belles demoiselles.
Il le mena au bord d'un grand puits ; il lui dit de bien regarder.
Le renard cracha dans l'eau pour la faire bouger, en disant que les demoiselles allaient sortir de l'eau.
Le loup s'étant bien approché, le renard le poussa dedans et ce pauvre loup se noya.
Ce conte a été recueilli par M. A. Vintrinier.
JEANNE LA DIOTE^
(COiNTE DE LA HAUTE-BRETAGNE.
Il était une fois un bonhomme et une bonne femme qui n'avaient qu'une fille : elle avait envie de se marier, mais elle était toute diote.
Un dimanche que son galant devait venir après la grand'messe pour la demander à ses parents, sa mère lui dit :
— Jeanne, puisque ton bon ami doit venir dîner ici, il faut lui faire de la bonne soupe; voilà un beau morceau de lard : tu le mettras dans la marmite avec un pea de tout et tout dedans et tu graisseras les choux.
La fille resta seule à la maison, où il y avait un petit chien qui s'appelait Tout-et-Tout : elle le prit et le fourra dans la marmite.
Quand sa mère revint, elle lui demanda si elle avait fait de bonne soupe :
— Oui, répondit la fille : j'ai mis Tout-et-Tout dedans comme vous m'aviez dit.
La bonne femme souleva le couvercle pour goûter la soupe :
' La simple, Tinuoceate.
JEANNE LA DIOTE 323
— Comment, dit-elle, ma pauvre Jeanne, tu as mis le chien dans la marmite ?
— Ne m'aviez-YOus pas recommandé d'y mettre Tout-et-Tout ?
— Es-tu diote ? si ton galant savait que tu es si adlézi *, sûrement il ne voudrait pas de toi. Mais laisse la marmite, et mets des peux- sur le feu pendant que je vais aller chercher de Teau. Tu les démêleras dans le bassin, et tu feras attention à ce qu'ils soit bien liants.
La fille avait beau remuer, ses peux n'élaient point liants comme elle aurait voulu ; aussi pour mieux les lier, elle mit dedans un écheveau de fil de chanvre.
— Tes peux sont-ils bien liants ? demanda sa mère.
— Oui, oui, regardez plutôt.
Quand la bonne femme vit le chanvre dans le bassin aux peux, elle leva les bras en s'écriant :
— Ciel adorable ! que tu es donc diote, ma pauvre Jeanne ! mais la messe va finir et ils vont arriver ; mets bien vite du pain et du beurre sur la table.
Quand le bonhomme revint de la grand'messe avec le galant et ses parents, la bonne femme leur dit :
— Nous n'avons pas eu le temps de préparer un grand fricot; la fille a été occupée toute la matinée après sa vache qui mouchait ^ : une autre fois nous ferons mieux. Jeanne, ajouta-t-elle, va-t-en au cellier tirer une 'briquée de cidre.
La jeune fille posa le pichet sous la chantepleure, elle l'ouvrit, puis elle se mit à penser :
— Je vais me marier; mais ce n'est pas tout : si j'ai des garçailles, quel nom pourrai-je leur donner : tous les noms qui sont pris.
' Facile à tromper, sotte.
* Bouillie de blé noir.
' Etait tourmentée par les mouches.
Elle avait beau se creuser la tête, elle ne trouvait point le moj'en de résoudre cette question, et elle restait au cellier, assise sur un talon, et le cidre, après avoir rempli le pichet, courait par la place.
La bonne femme, inquiète de ne pas la voir revenir, arriva au cellier :
— Que fais-tu là, ma pauvre diote, assise tranquillement, pendant que le cidre court partout?
— Ah ! ma mère, ce n'est pas le tout de me marier : si j'ai des garçailles, quel nom leur donnerai-je : tous les noms qui sont pris !
La bonne femme était aussi embarrassée que sa fille : elle se mit aussi à penser, et le cidre continuait de couler.
Le bonhomme vint à son tour au cellier, et voyant les deux femmes qui avaient l'air de méditer, il leur dit :
— Que faites-vous donc là, mes pauvres dictes? ne voyez-vous pas que le cidre court partout.
— Tu dis bien, toi, répondit la bonne femme ; ce n'est pas le tout de marier notre fille : si elle a des garçailles, quel nom leur donnera-t-elle ? tous les noms qui sont pris 1
Le bonhomme se mit aussitôt à penser, sans songer à fermer la chantepleure et le cidre continuait de couler.
Quand le garçon vit, au bout de quelque temps, que personne ne revenait du cellier, il y alla pour voir ce qui était arrivé et trouva le bonhomme, la bonne femme et la fille qui étaient en train de réfléchir.
— Que faites-vous? s'écria-t-il, pendant que vous restez là, la goule sous le nez', tout votre cidre court dans la place.
* L'air sot et niais.
JEANNE LA DIOTE 327
— Tu dis bien, garçon, répondit le père ; mais si tu te maries, quel nom donneras-tu à tes garçailles : tous les noms qui sont pris !
— Ma foi, dit le garçon, quand j'aurai trouvé trois personnes aussi bêtes que vous, je reviendrai.
Il se mit en route, et après avoir cheminé quelque temps, il rencontra des gens qui étaient à faire la moisson : ils coupaient un épi de blé, allaient le porter chez eux, puis revenaient en couper un second, et ils continuaient toujours ainsi.
— A quelle sorte de jeu vous amusez-vous? leur demanda-t-il.
— Ce n'est point un jeu, dirent-ils; nous scions notre blé, et nous y avons bien du mal.
Le garçon, qui avait trouvé une faucille, coupa devant eux une javelle, puis il leur donna la faucille et leur dit :
— Voici avec quoi scier votre blé, et si vous savez vous y prendre, ce ne sera pas bien long.
— Qu'est-ce que cette bête-là ? dit un des moissonneurs.
Il la prit dans sa main, mais au lieu de la tenir par le manche, il la saisit par la lame, et il se coupa.
— Ah! la vilaine bête, s'écria-t-il, elle m'a mordu! 11 la jeta par terre et se mit à la frapper.
— Ma foi, dit le garçon, si je trouve encore deux personnes comme vous, je retournerai voir Jeanne.
Un peu plus loin, il rencontra une bonne femme qui voulait emmener chez elle une brouette pleine de soleil; dès que la brouette passait à l'ombre, la lumière disparaissait, mais elle ne cessait de recommencer.
— Qu'êtes-vous à faire là, bonne femme? demandat-il.
— Je voudrais rapporter du soleil chez moi, plein
ma brouette, mais c'est difficile; car dès que j'arrive dans l'ombre, il s'en va.
— Pourquoi voulez-vous une brouettée de soleil ?
— C'est pour réchauffer mon petit garçon qui est à la maison, à moitié mort de froid.
— Vous feriez mieux, bonne femme, de le prendre dans votre brouette et de le mener au soleil.
— C'est vrai, répondit-elle, je n'y avais pas pensé !
— Et de deux, dit le garçon; si je puis trouver encore une personne aussi bête que celle-ci, je retourne voir Jeanne.
Il se remit en route, et en arrivant devant un beau château, il vit trois hommes qui essayaient de le soulever avec des barres de fer.
— Pourquoi vous donnez-vous tant de mal? demanda-t-il.
— C'est, répondit un des hommes, pour changer le château de place : un loup est venu faire une crotte à côté et le roi est gêné par l'odeur.
— Vous auriez bien plus d'aise, mes bonnes gens, à prendre la crotte du loup et à la porter loin du château.
— C'est, ma foi, vrai, répondirent-ils, vous êtes encore plus malin que nous, qui n'y avions pas pensé.
Ils prirent la crotte dans un panier, et ils allèrent la porter à plus de dix lieues loin.
— Maintenant, dit le garçon, j'ai trouvé trois personnes plus dictes que ma future, son père et sa mère : je vais retourner voir Jeanne.
Et quand Jeanne vit son galant revenir, elle s'écria :
— Je savais bien qu'il n'était pas parti pour toujours !
Paul SÉBiLLOT, Contes des paysans, n" xliii.
Pages
Préface
Table par provinces xiii
Bibliographie xvii
* I. Le Tartaro reconnaissant et le Serpent à sept
têtes, conte basque (W. Webster) 3
IL Le Château suspendu dans les airs, conte de
marin (Paul Sébillot) 15