LES DEUX SOLDATS
— N'étiez-vous pas deux à mendier autrefois ? lui dit-il en l'abordant. Où est votre compagnon?
— Il est mort, répondit le mendiant.
— Dites la vérité, vous n'aurez pas à vous en repentir. Qu'est-il devenu ?
— Je l'ai abandonné.
— Pourquoi ?
— Il était toujours à se plaindre; c'était pourtant lui qui avait les bons morceaux : quand nous avions du pain, je lui donnais la mie, parce qu'il n'avait plus de dents, et je mangeais les croûtes; je lui donnais la viande et je gardais les os pour moi.
— C'est un mensonge; vous faisiez tout le contraire. Pourriez-vous reconnaître votre compagnon ?
— Je ne sais.
— Eh bien ! ce compagnon, c'est moi.
— Mais n'ètes-vous pas le roi ?
— Sans doute, mais je suis aussi ton ancien camarade. Entre, je te raconterai tout.
Quand le mendiant eut appris ce qui était arrivé à l'aveugle, il lui dit :
— Je voudrais bien avoir la même chance. Mène-moi donc à cet arbre là ; les animaux y viendront peut-être encore.
— Volontiers, dit l'autre; je veux te rendre le bien pour le mal.
Il conduisit le mendiant auprès de l'arbre, et le mendiant y monta.
Vers onze heures ou minuit, les quatre animaux se trouvèrent là réunis. Le renard dit aux autres.
— On a entendu ce que nous disions l'autre nuit : la fille du roi est guérie et la ville de Lyon a de l'eau. Qui donc a révélé nos secrets ?
'— Ce n'est pas moi, dit le loup.
— Ni moi, dit le chevreuil.
— Je suis sûr que c'est le sanglier, reprit le renard : il n'avait eu rien à dire, et il est allé rapporter ce que nous autres avions dit.
— Ce n'est pas vrai, répliqua le sanglier.
— Prends garde, dit le renard ; nous allons nous mettre tous les trois contre toi.
— Je n'ai pas peur de vous, dit le sanglier en montrant les dents ; frottez-vous à moi.
Tout à coup, en levant les yeux, ils aperçurent le mendiant sur l'arbre :
— Oh 1 oh ! dirent-ils, voilà un homme qui nous espionne.
Aussitôt ils se mirent à déraciner l'arbre, puis ils se jetèrent sur l'homme et le dévorèrent.
Emmanuel Cosquin, Contes populaires lorrains, n" VII.