‹ Contes dialogués de Crébillon-filsChapitre 1 sur 18 · Contes dialogués de Crébillon-fils · texte numérisé non relu

Contes dialogués de Crébillon-fils

OR SQL' E, avec P adorable fraîcheur de son adolescence^ dans la virginité de la passion soudaine qu'avait su lui inspirer la mignonne et galante comtesse d'Espar bè s ^ le jeune comte de Biron^plus tard duc de Lau^un. vit tout à coup sa frivole maîtresse l'abandonner pour entrer en arrangement

II Notice sur la Vie

sérieux avec le prince de Condé, il éprouva, avec toute la tendresse naïve de ses seiie ans, comme une profonde et cruelle griffade au cœur et se livra au sombre désespoir d'un premier amour déçu.

— (I Vous êtes en vérité d'une enfance rare, se prit à lui dire, avec un souris maternel, la jolie cousine de AI"" de Pompadour, à peine émue à Jieur de peau par les âpres reproches et les transports larmoyeux de son amant. Croyei-moi, mon petit cousin, il ne réussit plus d'être romanesque ; cela rend ridicule et voilà tout. Je dois quelques conseils à l'intérêt qu'inspire toujours une ancienne connaissance : j'ai eu bien du goût pour vous, mon enfant, ce n'est pas ma faute si vous Vaveipris pour une grande passion et si vous vous êtes persuadé que cela ne devait jamais finir. Que vous importe, si ce goût est passé, que j'en aie pris un autre ou que je reste sans amant? Vous avei beaucoup d' avantages pour plaire aux femmes , profitezen, et soyei convaincu que la perte d'une peut toujours être réparée par une autre; c'est le moyen d'être heureux et aimable^. »

...Et le duc de Lauiun se consola de son infortune

1. Voyez: Mémoires du duc de Lau^un, publiés par Louis Lacour. Paris, 1858. 1 vol. in-12.

Chamfort, dans ses Anecdotes, nous donne un étrange aperçu des mœurs galantes de M""" d'Esparbés— : « Couchant avec Louis XV, le roi lui dit : Tu as couché avec tous mes

et les Œuvres de Crébillon fils, m

à la cour ou à l'Opéra; il comprit que l'amour-passion était trop lourd pour son siècle léger et qu'il devait savoir gré àla belle M"" d'Esparbès de lui avoir inoculé le vice charmant de l'inconstance j en tuant pour jamais dans son âme les sottes mièvreries de la sentimentalité. N'est-ce pas ainsi que le xviii^ siècle mâle était abéquéj lesté^ équilibré^ gentiment amumtionné lors de son départ pour Cythere? N'est-ce point cette même éducation qu'avait reçue Richelieu sur les genoux de la duchesse de Bourgogne et que tout jouvenceau humait fiévreusement dans l'air ambiant et les milieux parfumés des marchandes de frivolité? Les vilains instincts jaloux^ les sentiments mélancoliques étaient anéantis dans l'œuf; les femmes avaient des vapeurs, mais n'avaient pas encore des nerfs. Pour les hommes ^ à peine touchés une fois par les Jlèches empoisonnées d'un amour sincère^ ils se hâtaient de guérirj se laissaient à peine effleurer par la suite^ et pour ne pas voir leur cœur brisé^ ils se le bronzaient durement, se l'insensibilisaient dans les passades sans conséquence de la galanterie.

sujets? — Ah! Sire! — Tu as eu le duc de Choiseul, — Il est si puissant ! — Le maréchal de Richelieu. — Il a tant d'esprit I — Monville. — lia une si belle jambe ! — Ala bonne heure! mais le duc d'Aumont, qui n'a rien de tout cela? — Ah! Sire! il est si attaché à Votre Majesté. » — (CAam/orf. Œuvres. Édit. Lecou, 1852, in-12, p. 87.)

IV Notice sur la Vie

Sur l'Olympe mythologique de cette époque de tolérance universelle^ Vénus apparaît sensuelle et friande au milieu d'un aimable désordre de nuages laiteux et transparents ; elle prend des airs abandonnés j se laisse voir volontiers sous des allures coquines de bacchante impudique^ tandis que Cupidon, l'enfant terrible, las des larges blessures faites naguère aux bergers de /■'Astrée, aux mourants, soupirants et précieux de la veille^ se repose mollement dans le scepticisme de sa tâche éternelle. L'amour cesse d'être poignant pour demeurer piquant et spirituel ; la tragédie est terminée, c'est maintenant la comédie, qui. renfermée dans un cadre exquis^ va étendre doucement le paravent du tête-à-tête. On joue aux petits jeux sur la carte du Tendre : l'Amour n'est plus, vive l'Amour! S'il porte encore un bandeau^ c'est dans l espièglerie du colin-maillard^ l'aveuglement du cœur a cessé et les petits-maîtres^ ces demidieux des boudoirs^ croyant lever l'étendard de la révolte^ n'arborent glorieusement qu'une girouette babillarde qui suit les courants aimantés du Désir.

Adieu les Céladons^ adieu les vainqueurs à petites étapes prudentes ! adieu ces fervents de la femme ^ qui souhaitaient beaucoup et ne demandaient rien! adieu /'honneste homme des temps jadis qui muselait et faisait taire ses passions craintives^ adieu les preux

et les Œuvres de Crébillon fils. v

chevaliers aux amantes fidèles; voici venir le Roué, le triomphateur à froid, le galant ironique et mordant qui livre l'assaut de suite aux sensations fraîches écloses, avec la bravoure infatuée de son persiflage et le sans-façon de ses appétences brutales. C'est le caprice qui règne, qui parle, qui se satisfait; on échange deux fantaisies qu'on croirait affadir par l'idéalisme du sentiment ; on raffine sur les mœurs en subtilisant ses émotions, et, de même qu'Ixion n'embrassait que la nue, hommes à bonnes fortunes et coquettes caquetant n'étreignenl que des illusions, des rêves, des éclairs de plaisirs, ils ne s'enivrent que de mousse et d'écume, et cela à bon escient, volontairement, sans être dupes ni de leur esprit, ni de leur sens.

« Les sophismes commodes, les apologies de la honte, disent AIM. de Concourt dans leur remarquable essai sur la femme au xviii"^ siècle, les leçons d impudeur Jiottent dans le temps, descendent des intelligences dans les cœurs, enlèvent peu à peu le remords à la femme éclairée, enhardie, étourdie, conviée aux facilités par les systèmes, les idées qui tombent du plus haut de ce monde, qui s échappent des bouches les plus célèbres, des âmes les plus grandes, des génies les plus honnêtes. Et l'amour proclamé par le naturalisme, et le matérialisme, pratiqué par Helvétius avant son mariage avec AP'' de

VI Notice sur la Vie

Ligneville. glorifié par Buffon dans sa phrase fameuse : « // n y a de bon dans l'amour que le physique^ l'amour physique finit par apparaître che^ la femme même dans sa brutalité^ . »

C'est qu'en effet, selon l'expression de l'abbé Galiani; le spirituel ami de Grimm et de Diderot, les femmes de ce temps n'aimaient point avec le cœur^ mais aimaient toutes avec la tête et par la tête. Une curiosité dcpravatrice^ la crainte de l'ennui, qui à elle seule était un ennui / une perversité innée dans les idées, une corruption latente, avaient allumé dans l'organisme alangui de ces mignons cervelets , comme un rouge et diabolique incendie de rêveries erotiques. L'imagination froidement surchauffée, sans guide ni croyances^ courait avec délices les grands casse-cous des aventures osées, et un essaim bourdonnant, inquiétant de rêves vagues^ de débauches capiteuses, d'orgies quintessenciées. énervait sans relâche ces pauvres et faibles esprits en quête de possibilités.

Lorsque la femme d'alors goûtait à l'amour^ c'était sans élan, sans emportement, sans âme, sans avoir ni la force ni l'excuse d un tempérament violent et dominateur ; elle y touchait malicieusement j avec cette petite moue mutine j cette coquetterie minaudièrCj cette

Page 1