‹ Contes dialogués de Crébillon-filsChapitre 2 sur 18 · I. La Femme au xvm" siècle. Charpentier, in · texte numérisé non relu

I. La Femme au xvm" siècle. Charpentier, in

et les Œuvres de Crébillon fils. %'ii

délicatesse capricieuse des jolies gourmandes sans estomac ni appétit^ qui mordent à peine à un fruit pour en attaquer un autre aussitôt. Etourdie par le propre vide de son cœur^ blasée^ brisée^ chiffonnée par le désir ^ cette galante prétresse de Cyprisj sans songer à sa honte qu'elle méconnaissait ^ à ses chutes et rechutes^ se livrait aux fantaisies du sort, s'abandonnait à l'ombre de l'amour ^ quittait un amant pour s'attacher à un autre^ sans transition ; semblant vouloir s'éviter elle-même pour mieux poursuivre le plaisir avec une opiniâtreté de succube intellectuel. Rien ne la satisfait, rien ne l'apaise; lasse toujours ^ mais toujours éveillée^ avide de nouveau, de singulier^ de surhumain, d' antiphysique ^ elle prodigue la tentation. distribue ses charmes et se prête avec cynisme à toutes les complaisances charnelles . à tous les essais, à toutes les tentatives polissonnes qui peuvent donner un corps en apparence à ses insaisissables conceptions de libertinage.

Cependant si la femme du xviii^ siècle est impudique et surmenée par la volupté cérébrale^ elle n'est point corrompue ; semblable à ces courtisanes qui demeurent vierges d'âme dans leur infamie ^ il lui reste l'ingénuité, le sens subtil et délicat, les grâces

VIII Notice sur la Vie

naïves et les enfantillages charmants de la jeune fille joints aux roueries savantes de lâge mur. « Le peuple français est le seul peuple qui puisse perdre ses mœurs sans se corrompre » . disait Duclos. et il eût pu ajouter : grâce aux femmes de France^ vrais miroirs qu'on ternit^ mais qu'on ne saurait souiller sans les briser. Ce qui. pour nous.; se détache bien nettement de ce milieu païen et excitant jOÙ tout invitait à jouir de l'heure fugitive, c'est l'injiuence de la femme sur la politesse du langage, l'urbanité des manières et surtout sur l'enjouement merveilleux de la conversation.

Cet esprit de conversation, cette science exquise du dialogue, cet art si rare du bien parler, qui semble avoir à jamais disparu de notre société industrielle, banale et prime-sautiere où l'emphase oratoire tient lieu du caquetage spirituel dantan ; ce don inappréciable des fines causeries du tête à tête se retrouve tout entier au siècle dernier, dans les salons, dans les boudoirs et jusque dans les alcôves. Qu'on ouvre livres, mémoires, comédies ou romans, correspondances ou galettes, on demeure surpris, profondément charmé: les saillies voltigent en laissant circuler les idées, le babil devient expressionné, amical, fin, sautillant, les vis-à-vis entre femme et homme sont pleins de grâces adorables et d'un laisser-aller tout au plus

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licencieux ; le badinage provoque la raillerie et le mot juste et franc accentue la pensée. Ce sont d'heureux badinages, de Jolis riens qui pivotent sur la pointe dorée d'une aiguille, mais dans les petites maisons capitonnées ^ cette aiguille marque le temps qui s'envole légèrement parmi ces délicieux entr'actes du plaisir y plus agréables^ plus piquants, plus vifs que le plaisir même.

(I O le bon temps j s'écria vers tSt^ la comtesse de Genlisj que celui où, lorsqu'on se rassemblait dans un salon, on ne songeait qu'à plaire et à s'amuser, où Von n'aurait pu sans une excessive pédanterie avoir la prétention de montrer des grandes vues sur l'administration^ où l'on avait de la grâce, de la gaieté et toute la frivolité qui rend aimable, et qui repose le soir du poids de la journée et de la fatigue des affaires. Aujourd'hui l'on n'est ni plus solide dans ses goûts, ni plus fidèle dans ses attachements, ni plus prudent dans sa conduite^ mais on se croit profond parce qu'on est lourd, et raisonnable parce qu'on est grave, lorsqu'on est constamment ennuyeux ... La frivolité française d'autrefois n'était point un défaut national; elle était, au contraire, le préservatif de la pédanterie, de l'affectation et de mille prétentions ridicules et dangereuses ; on la trouvait où elle doit être pour le charme de la société : dans les conversa-

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lions des gens du inonde^ dans les commerces épisîolaires et aux spectacles les plus gais. Elle excluait de nos entretiens le ton dogmatique et tranchant, la métaphysique^ la politique, les dissertations ; elle était à son tour exclue des affaires et des ouvrages sérieux. On n'a jamais mieux pensé, mieux écrit que lorsque la société était embellie par la frivolité la plus aimable, qui n'était autre chose qu'un délassement d'esprit et une gaieté pleine de finesse, de naturel et de grâce ^ . »

0 le bon temps en effet que celui qu'avait traversé l'ancienne chanoinesse de Bourbon-Lancy ! Citait alors les grandes fêtes de l'esprit social ; le bel air s'accordait heureusement avec le laisser-aller, l'étiquette rentrait dans le goût plus encore que dans la tradition^ le commerce du sentiment ne se masquait pas d'hypocrisie ni de fausse sensibilité et les succès de société étaient dus à la grâce, à l'agrément, à l'originalité et surtout â l'esprit, ce brillant passepartout des sociétés les mieux choisies. La causerie était indépendante } l'opinion — cette sottise — n'existait guère alors ; la calomnie frôlait tout le

I . Dictionnaire critique et raisonné des étiquettes de la Cour, contenant le Tableau de la cour, de la société, et de la littérature du xviii" siècle, etc., par M""* la Comtesse de Genlis. Paris, 1818, in-S», t. T"", p. 235 et suivantes.

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monde, mais n'assommait personne; on se plaisait à disperser la médisance sans la répandre lâchement sur une seule tête; on ne Jlétrissait point ^ on s'éventait avec le scandale et les petits bruits du jour. — Dans les rapports d'homme à femme , le bon ton n'avait pas de règle ; le vulgaire, le grossier^ le maladroit étaient seuls exclus ; on pouvait tout dire, tout oser et même tout entreprendre; mais il fallait dire avec charme^ oser avec légèreté^ entreprendre avec adresse.

Le rapide coup d'œil que nous venons de jeter sur cette période du xyiii"^ siècle, précise bien l'instant où Laclos put élever comme un insolent monument à la facile morale de ses contemporains , dans cet ouvrage ^ aussi véridique que terrible des Liaisons dangereuses, tandis que Crébillon fils, avec un accent moins vigoureux, moins profond, mais également sincère, osa peindre dans ses ravissants contes dialogues, les aimables mœurs qu'il entrevoyait, en notant le langage dissolu et entortillé des ruelles, le jargon à l'ambre des rieuses pécheresses, les expressions maniérées du genre joli et l'arrogance victorieuse des petits-maîtres.

Nul, mieux que ce dernier, ne sut nous présenter un plus exact tableau des licences mondaines de son

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temps et reproduire avec plus de fidélité et de soins V analyse subtile des sentiments inconstants, les mœurs vives et molles, les caquets de la nuictée et les tendres accointances des Cidalises et rfejClitandres, des petits marquis et des ducs musqués, dans ses longues réjlexions sur l'amour et ses dissertations tracassieres oit le bon sens persijie les pitoyables préjugés.

Quel brutal contraste entre l'auteur du Sopha et le père (i'Electre ! celui-ci possède V ampleur tragique, celui-là se contente de la verve railleuse, des vices fanfarons et d'une corruption voulue. «Le père, dit d Alembert, avait peint du coloris le plus noir les crimes et la méchanceté des hommes; le fils, dans ses romans pleins d esprit et dictés par une connaissance profonde de tous les replis honteux du cœur humain, a tracé du pinceau le plus délicat et le plus vrai les raffinements, les nuances et jusqu'aux grâces de nos vices, cette légèreté séduisante qui rend les Français ce qu'on appelle aimables et ce qui ne signifie pas dignes d'être aimés ; cette activité inquiète qui leur fait éprouver l'ennui jusqu'au sein du plaisir même, cette perversité de principes déguisée et comme adoucie par le masque des bienséances, enfin nos mœurs tout à la fois corrompues et frivoles où. l'excès de la dépravation se joint à l'excès du ridicule *, »

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