‹ Contes dialogués de Crébillon-filsChapitre 11 sur 18 · CIDALISE, CLITANDRE · texte numérisé non relu

CIDALISE, CLITANDRE

CiDALisE, voyant entrej' Clitandre en robe de chambre.

H, bon Dieu ! Clitandre, quoi! c'est vous?

Clitandre. Votre surprise, Madame, a de quoi m'étonner ; je vous croyois accoutumée à me voir vous faire ma cour, et je ne comprends pas ce que vous trouvez de si extraordinaire dans la visite que je vous fais.

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CiD. C'est que je croyois avoir quelque raison de penser que si vous vouliez bien veiller aujourd'hui avec quelqu'un, ce ne seroit pas avec moi, et que, dans les idées que j'avois, votre présence m'a étonnée.

Clit. Cérémonie à part, ne produit-elle sur vous que cet effet? Ne vous embarrassé-je pas plus encore que je ne vous surprends ? C'est qu'à la rigueur, cela seroit possible au moins.

Cm. Cette idée vous est nouvelle. Me permettriez-vous de vous demander ce qui vous la fait naître?

Clit. Mon intention n'est point de vous en faire un mystère : mais voudrez-vous bien me dire aussi pourquoi vous avez été si étonnée de me voir chez vous ce soir, lorsque tant d'autres fois cela vous a paru si simple.

CiD. Il me paroissoit alors que vous me donniez vos moments perdus; mais je ne vous crois pas aujourd'hui aussi désœuvré que je vous ai vu Tétre quelquefois.

Clit. J'avois sur vous la même idée; et c'est ce qui fait précisément que je ne suis pas sans quelque sorte d'inquiétude que vous ne trouviez ma visite un peu déplacée.

CiD. Un peu déplacée! J'admire tout à la fois le ménagement de vos termes, et passezmoi celui-ci, l'extravagance de vos idées. Voudrez-vous bien, au reste, me faire la grâce de me dire pourquoi vous croyez m'incommoder tant aujourd'hui !

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Clit, Oui, pourvu qu'à votre tour vous vouliez bien m'apprendre pourquoi ma présence ici vous cause tant d'étonnement.

CiD. Vous serez bientôt satisfait. [Elle passe dans sa garde-robe, revient, change de chemise : on la déchausse.)

Clit. Ah! Dieu! quelle jambe!

Cm. Oh! finissez, Monsieur, vos éloges ne me font point oublier votre témérité.

Clit. Je ne sais pas si c'est la première fois que je la loue ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que ce n'est pas la première que je l'admire.

CiD. Allez vous mettre là-bas, ou sortez.

Clit. Vous me traitez singulièrement. Madame; mais j'obéis. (Elle se couche, dit à une de ses femmes de rester : Clitandre s'assied sur un fauteuil auprès du lit. )

Cm. Quoi! réellement, Clitandre, vous n'avez de rendez-vous avec personne ?

Clit. Quoi ! dans le vrai, je ne vous empêche pas de voir Eraste?

Cm. Eraste ! Mais en vérité, vous n'y pensez pas, mon pauvre Comte.

Clit. Et je vous jure, belle Marquise, que je ne pense pas plus à aucune des femmes qui sont chez vous, que vous ne songez à lui.

Cm. Quoi! pas même à Araminte?

Clit. Araminte! ah, parbleu! la plaisanterie est délicieuse ! Est-ce parce que vous avez eu la méchanceté de la prier de venir ici, que vous croyez qu'il faut que je l'y amuse ?

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CiD. Certes, le tour est fin ! C^est-à-dire que vous voudriez me faire croire que vous ne savez pas pourquoi elle est ici ?

Clit. Oh! pardonnez-moi : pour les espérances qu^elle y a, je les devine; et vous le voyez bien au chagrin que j^ai de ce qu'elle y est. Je ne vous comprends pas ! il faut assurément bien craindre de manquer de monde, pour se charger d'une pareille espèce.

Cm. En vérité, Clitandre, voilà une discrétion bien inutile, ou un persiflage bien ridicule! Vous verrez aussi que c'est moi qui vous ai joué le mauvais tour de prier Célimène, et que c'est encore ma faute si Belise , Luscinde et Julie se trouvent chez moi en même temps.

Clit. Oh ! pour celles-là, il ne se peut pas qu'ayant chez vous Cléon, Oronte et Valère, vous pensiez qu'elles y sont pour moi.

CiD. Mais je ne jurerois pas que vous fussiez dans l'honneur qu'elles me font, pour aussi peu que vous le prétendez.

Clit. Quelle folie! Il y a plus de huit jours que je suis ici : ils y sont eux d'avant-hier ; elles y sont d'aujourd'hui, et il me paroît à cet arrangement que vous ne pouvez pas plus les accuser d'être venues pour moi, que vous flatter de ne les y voir que pour vous.

CiD. Vous ne me croyez pas non plus assez imbécile pour m'en flatter.

Clit. Vous auriez tort au reste de voi^s

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plaindre de Valérc, d'Eraste et de Cléon. Ils sont arrivés deux jours avant les femmes qùMls y attendoient : ils sont dans les grandes règles; et je parierois qu'ils n'en font pas autant pour tout le monde.

CiD. Je sens toute la politesse de leur procédé; mais Clitandre, il est donc bien vrai que ce n'est pas vous qu'elles cherchent ici !

Clit. Vous savez ce qu'elles font.

CiD. En sais-je plus ce qu'elles voudroient faire ?

Clit. Ah. ! Madame, ce n'est pas, permettezmoi de vous le dire, sur des femmes, qui pensent aussi bien que celles-là, qu'on peut avoir de pareilles idées.

Cm. En vérité, Clitandre, vous devenez bien ridicule! Je ne vous presserai pas là-dessus, puisque j'ai lieu de croire que vous ne voulez pas l'être; mais je ne pardonnerai jamais à Éraste d'être venu me gâter un souper qui devoit être si délicieux.

Clit. Il ne me paroît pas si extraordinaire que vous l'y ayez trouvé de trop : mais je vous avoue que je ne vois pas pourquoi, s'il n'y eût pas été, ce souper auroit été si agréable pour vous ?

CiD. Quoi ! vous ne sentez pas ce que votre embarras, au milieu de quatre femmes que vous avez eues, et qui, sans doute, conservent encore des prétentions sur vous, auroit eu de réjouissant pour moi?

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Clit. Il y auroit à moi de la sottise à vous soutenir que je n'ai eu aucune d'elles; mais il y auroit assurément plus que de l'indiscrétion à dire que je les ai eues toutes. D'ailleurs, en supposant qu'elles m'aient toutes honoré de quelque bonté , qu'est-ce que cela importe aujourd'hui à elles et à moi? Comment voulez-vous qu'avec ce qu'on a à faire dans le monde, des gens que le hasard, le caprice des circonstances ont unis quelques moments, se souviennent de ce qui les a intéressés si peu ? Ce que je vous dis, au reste, est si vrai, que soupant il y a quelque temps avec une femme, je ne me la rappelois en aucune façon, et que je l'aurois quittée comme m'étant inconnue, si elle ne m'eût pas fait souvenir que nous nous étions autrefois fort tendrement aimés.

Cm. Je m'étonne que ce soit elle qui vous ait reconnu. L'on prétend que nous oublions beaucoup plus que les hommes ces sortes d'aventures.

Clit. Je sais qu'on vous en accuse ; mais il m'a paru qu'à cet égard le manque de mémoire est égal dans les deux sexes.

Cm. Il est cependant plus singulier dans une femme que dans un homme.

Clit. Je crois, tout préjugé à part, que cela doit beaucoup dépendre du plus ou du moins que vous avez à sacrifier. Si, par le plus grand hasard du monde, il se trouvoit qu'une femme n'eût pas plus de sacrifices à faire que nous-

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mêmes, je ne vois pas à propos de quoi Ton voudroit qu'elle se rappelât de certaines choses plus que nous. Il n'est cependant pas aussi commun qu'on Timagine peut-être, que deux personnes qui ont vécu un peu amicalement Tune avec l'autre, quelque courte qu'ait été leur liaison, quelque peu de sentiment même qu'elles y aient mis, s'en souviennent si peu ; mais en même temps je ne crois pas qu'un oubli total de ces choses-là soit absolument sans exemple.

CiD. Pour moi , j'aime à penser que cela n'est pas possible. Vous vous souvenez de Célimène, n'est-ce pas?

Clit. Cela est fort différent. Notre affaire a été longue, et je l'ai trop tendrement aimée pour avoir pu l'oublier à ce point.

CiD. Si vous dites vrai, elle est bien heureuse !

Clit. J'en doute, puisque je ne m'en souviens que pour la mépriser au delà de tout ce que je pourrois dire.

CiD. Cruel ! j'ai pourtant à vous parler de sa part.

Clit. De sa part ! à moi ! Après tout, rien ne m'étonne d'elle.

CiD. Elle prétend que vous lui faites les injustices du monde les plus criantes, et que vous vous obstinez à la condamner sans l'entendre.

Clit. Vous savez mon histoire comme moi-

lo Contes de Crébillun fils.

même, Madame, et puisque vous ne me trouvez aucun tort, vous voudrez bien que je m'inquiète peu de tous ceux dont elle me charge. Je ne pourrois même m'empêcher d'être surpris que, sachant à quel point vous la connoissez, elle eût osé vous prier de me parler pour elle, si Eraste , qui a eu pour vous et devant moi les plus condamnables procédés, ne m'avoit pas prié aussi de vous parler pour lui.

CiD. Sérieusement, Clitandre, il vous en a parlé ?

Clit. Oui, Madame, et avec une vivacité dont vous auriez sans doute été contente, si vous en aviez été témoin.

CiD. Oh ! très contente ! cela n'est pas douteux! Et selon toute apparence, il me charge de tous les torts de notre rupture?

Clit. Il est naturel qu'il vous en donne quelques-uns; cependant, à ceux qu'il a luimême, je le trouve assez modéré sur cet article ; et à votre humeur près, que vous masquez, dit-il, sous le nom de délicatesse pour pouvoir vous y livrer avec moins de scrupule, il dit que vous êtes assez bonne femme et que vous ne manquez absolument pas de principes.

CiD. L'insolent! je ne dirois sûrement pas de lui la même chose : mais n'avez-vous pas été confondu de l'air léger dont il est venu s'établir ici?

Clit. Il est vrai que son apparition m'a un

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peu surpris. Ce n'est pourtant pas que j'aie cru qu'il vînt ici sans être sûr que vous ne le trouveriez pas mauvais; c'est le moindre des égards que Ton doit à une femme comme vous.

CiD. De mon aveu! pouvez-vous le croire? Sept ou huit Jours avant mon départ, je soupois avec lui chez la petite Comtesse. 11 y fut question du séjour que je comptois faire ici; il eut l'audace de me dire qu'il viendroit m'y faire sa cour. Comme je sais qu'il a des projets sur cette pauvre petite femme, et que jusques à présent elle n'entre pas dans ses vues, je crus que pour la déterminer, il vouloit lui donner de la jalousie, et qu'il me faisoit Thonneur de croire que j'ai de quoi l'alarmer ; mais j'avois reçu si froidement sa politesse, que je vous avoue que je me flattois qu'il n'oseroit pas venir dans un lieu oti il doit être vu avec moins de plaisir que personne, et que rien ne peut égaler la surprise que j'ai eue en l'y voyant arriver. Aussi l'ai-je traité comme vous avez fait à Araminte, à qui il me semble que vous en voulez encore plus qu'à Célimène même.

Clit. Ma foi ! en cas, comme je vous en soupçonne , que ce soit pour vous procurer quelques scènes agréables que vous avez voulu avoir cette femme, il faut convenir que vous avez bien réussi, et que le souper a été d'une gaieté merveilleuse.

CiD. Je ne crois pas de mes jours en avoir fait un plus embarrassant et plus triste. Vous.

entre deux femmes de qui les prétentions vous gênoient (car vous ne pouvez pas disconvenir qu'il nV en eût au moins deux qui en avoient sur vous). Moi, en face d'Éraste, impatientée, plus que je ne puis l'exprimer, de ses prétentions, de ses regards et de ses propos; non! en vérité ! J'ai cru que J'en mourrois d'ennui et de fureur!

Clit. On en meurt à moins tous les Jours, et Je n'étois pas. Je vous Jure, plus à mon aise que vous.

CiD. Pour votre sécheresse avec Célimène, Je n'en ai pas été bien surprise; mais à l'égard d'Araminte que vous avez...

Clit. Moi! J'ai Araminte ! voilà bien la plus abominable calomnie !

Cm. Mon Dieu! ne vous fâchez pas tant contre moi ! Est-ce ma faute, si le public vous la donne?

Clit. Le public ! le public, avec sa permission, feroit mieux de la garder, que de me la donner comme il fait. Il est encore plaisant, le public!

Cm. Clitandre, vous n'êtes pas de bonne foi !

Clit. [Lui réipond fort bas.) Il est sûr que si vous continuez à me parler de ce ton-là, il ne me sera pas aisé de vous entendre.

CiD. La belle fantaisie ! A propos de quoi donc cet air de mystère?

Clit. [Toujours fort bas.) Eh! Justine?

Cm. Eh bien! que vous fait-elle?

Clit. Oh ! rien ! c'est seulement que je n'ai pas déterminé de la mettre dans la confidence, et que je ne puis, tant qu'elle restera dans votre chambre, m'expliquer librement sur certains articles.

CiD. Je ne vois pas pourquoi vous voulez l'en bannir aujourd'hui : tous ces jours derniers elle ne vous y a point paru de trop.

Clit. Cela se peut ; mais en le supposant comme vous, je n'avois pas les mêmes choses à vous dire. Vous en ferez ce que vous voudrez; mais il me semble que si vous vouliez bien que nous fussions seuls, cela n'en seroit que mieux.

CiD. Voilà une singulière idée! Justine est une petite fille fort sûre.

Clit. Je n'attaque point sa discrétion, et je ne doute point que vos secrets ne soient fort bien entre ses mains ; mais vous ne devez pas trouver extraordinaire que je ne veuille mettre les miens qu'entre les vôtres.

CiD, Elle dort, et sûrement elle ne vous entend pas.

Clit. Elle peut le feindre, et m'entendre : enfin, Madame, qu'elle soit ou non endormie, sa présence m'inquiète et me gêne. Ou permettez-moi de me taire sur ce que vous me demandez, ou consentez que nous soyons seuls.

CiD. Seuls!... Mais pourquoi ?... en vérité! cela est ridicule! Non, toutes réflexions faites, je n'y consentirai jamais.

Clit. Comme il vous plaira, au reste ; mais

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je vous avoue que j'ai peine à comprendre votre répugnance sur une chose si simple, qui me paroît tirer si peu à conséquence pour vous, et qui m'est à moi si nécessaire.

CiD. [D'un fonjjf^we.) Enfin, il faut donc faire ce qui vous plaît; mais assurément vous me ménagez peu! Justine, Justine! Voyez comme elle ne dormoit pas ! Justine, vous pouvez vous coucher.

JusT. A quelle heure Madame veut-elle qu'on entre demain ?

Cm. {Emba)~rassée.] Mais voilà une singulière question! A l'heure ordinaire, apparemment?

JusT. On attendra que Madame sonne. [Elle sort.)

GiD. Eh bien! Monsieur, vous venez de l'entendre! elle vient de me tenir un joli propos! Voilà pourtant à quoi vous m'exposez !

Clit. Mais, Madame, daignez donc vous mettre à ma place.

CiD. Mettez-vous vous-même à la mienne.

Monsieur. Croyez-vous de bonne foi qu'elle sorte de ma chambre sans la plus forte persuasion qu'elle nous y gênoit beaucoup : que nous sommes arrangés, et que ceci, qui n'est bien assurément qu'une chose de hasard à laquelle nous n'avons pensé ni vous ni moi, ne soit un rendez-vous très décidé?

Clit. Elle a donc l'esprit bien mal fait, votre Justine !

CiD. [Hun ton un peu brusque.) Elle l'a

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comme tous les gens de son espèce ; cela ne suffit-il pas ? Vous-même, que penseriez-vous si vous appreniez demain qu'un des hommes, qui sont ici, a passé la plus grande partie de la nuit dans ma chambre ? Auriez-vous la bonté de croire qu'il ne Tauroit employée qu'à me raconter des histoires?

Clit. Il est certain que je vous croirois pour cela quelque raison particulière; mais Justine, qui est votre confidente, et qui sait qu'il n'y a rien entre vous et moi, ne doit pas penser làdessus comme je pourrois faire. Eh ! plût au ciel qu'elle pût me croire l'homme du monde le plus heureux, et que je le fusse autant qu'elle me feroit l'honneur de le croire !

CiD. Son absence vous a rendu bien galant !

Clit. Non, mais il est assez simple qu'elle m'ait rendu plus libre. Si je n'avois dû rien gagner à son départ, que m'auroit fait qu'elle fût partie?

CiD. [D'un ton fort sérieux et d'un air un peu alarmé.) Au moins, Monsieur...

Clit. Eh ! Madame, vous me connoissez.

D'ailleurs que gagnerois-je à vous manquer, quand vous ne m'accorderiez rien du tout ce que je pourrois vous demander, ou que je vous offens:rois, si je voulois tenter quelque chose?

CiD. Au vrai, Clitandre, vous n'aimez donc pas Araminte? [Clitandre hausse les épaules.) Mais pourtant vous l'avez eue.

Clit. Ah ! c'est autre chose.

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Cm. En effet, on dit qu'aujourd'hui cela fait une différence.

Clit. Et je crois de plus que ce n'est pas d'aujourd'hui que cela en fait une.

CiD. Vous m'étonnez. Je croyois que c'étoit une obligation que l'on avoit à la philosophie moderne.

Clit. Je croirois bien aussi qu'en cela, comme en beaucoup d'autres choses, elle a rectifié nos idées ; mais qu'elle nous a plus appris à connoître les motifs de nos actions, et à ne plus croire que nous agissons au hasard, qu'elle ne les a déterminées. Avant, par exemple, que nous sussions raisonner si bien, nous faisions sûrement tout ce que nous faisons aujourd'hui; mais nous le faisions, entraînés par le torrent, sans connoissance de cause, et avec cette timidité que donnent les préjugés. Nous n'étions pas plus estimables qu'aujourd'hui ; mais nous voulions le paroître, et il ne se pouvoit pas qu'une prétention si absurde ne gênât beaucoup les plaisirs. Enfin, nous avons eu le bonheur d'arriver au vrai : eh ! que n'en résulte-t-il pas pour nous? Jamais les femmes n'ont mis moins de grimaces dans la société ; jamnis l'on n'a moins affecté la vertu. On se plaît, on se prend. S'ennuie-t-on l'un avec l'autre? on se quitte avec tout aussi peu de cérémonie que l'on s'est pris. Revient-on à se plaire ? on se reprend avec autant de vivacité que si c'étoit la première fois qu'on s'engageât ensemble. On se quitte encore,

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et Jamais on ne se brouille. Il est vrai que Tamour n'est entré pour rien dans tout cela; mais Tamour, qu"étoil-il, qu'un désir que Ton se plaisoit à s'exagérer, un mouvement des sens, dont il avoit plu à la vanité des hommes de faire une vertu? On sait aujourd'hui que le goût seul existe ; et si l'on se dit encore qu'on s'aime, c'est bien moins parce qu'on le croit, que parce que c'est une façon plus polie de se demander réciproquement ce dont on sent qu'on a besoin. Comme on s'est pris sans s'aimer, on se sépare sans se haïr, et l'on retire du moins, du faible goût que Ton s'est mutuellement inspiré, l'avantage d'être toujours prêts à s'obliger. L'inconstance imprévue d'un amant accablet-elle une femme ? à peine lui laisse-t-on le temps de la sentir. Des raisons de bienséance ou d'intérêt ne lui permettent-elles pas de quitter un amant ennuyeux, ou qui a cessé de paroître aimable ? tou ses amis se relayent pour l'étourdir sur le malheur de sa situation. Lui prend-il un caprice? dans la minute il est satisfait. Sommes-nous dans tous les cas dont je viens de faire l'énumération? nous trouvons les mêmes ressources dans la reconnoissance des femmes avec qui nous avons un peu intimement vécu: et je crois, à tout prendre, qu'il y a bien de la sagesse à sacrifier à tant de plaisirs quelques vieux préjugés qui rapportent assez peu d'estime, et beaucoup d'ennui à ceux qui en font encore la règle de leur conduite.

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CiD. Assurément, si vous croyez tout ce que vous venez de me dire, vous avez jusques à présent agi bien peu d'après vos maximes, vous qui n^étes pas encore consolé de Pinconstance de Célimène, et qui l'avez si tendrement aimée.

Clit. JePai adorée, j'en conviens; mais peutêtre aussi est-ce moins ma façon de penser que je viens de vous peindre, que celle qu'il semble que quelques personnes ont aujourd'hui.

CiD. Ah ! quelques chagrins que la vôtre vous ait procurés, n'en changez pas. Il est possible, croyez-m'en, que vous rencontriez une femme plus digne de vos sentiments que ne l'a été Célimène; et vous auriez trop à vous reprocher, si vous cherchiez à vous venger, sur une maîtresse estimable, des affreux procédés de celle-là.

Clit. Ce n'est pas non plus mon intention, et si vous connoissiez celle que mon cœur désire, vous ne me soupçonneriez pas d'une idée aussi injuste qu'elle seroit barbare.

CiD. Vous n'aimez donc plus du tout Célimène ?

Clit. Non, je vous le jure; mais en revanche, je ne connois personne qui m'inspire un si souverain mépris.

CiD. Prenez-y garde, Clitandre. Vous croyez la haïr, et quand on hait encore ce qu'on a tendrement aimé, il s'en faut beaucoup que le cœur soit guéri.

Clit. Je l'ai haïe sans doute, et avec une violence qu'il me seroit difficile de vous exprimer ;

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mais il ne me reste plus à présent pour elle que ce mépris froid et paisible dont personne ne pourroit se dispenser de l'honorer si tout le monde savoit, comme moi, combien elle en mérite ; ce mépris enfin que vous, qui la connoissez si bien, avez pour elle.

CiD. Seroit-ce Araminte qui Fauroit si absolument bannie de votre cœur ? j'aurois peine à le croire, et je vous avoue que j'en serois fâchée.

Clit. Araminte ! Mais de bonne foi cela peut-il se supposer ! Pensez donc du moins une femme que l'on puisse aimer un peu.

Cm. Mais que vient-elle donc faire ici?

Clit. Je crois que je m'en doute ; mais cela ne dit pas que je l'aime.

Cm. Pourquoi aussi ne vous sentant point en disposition de la traiter mieux, ne l'avez-vous pas laissée à Paris? Car, toute plaisanterie à part, c'est sans que je l'aie en aucune façon priée, et même sans qu'elle m'ait pressentie, qu'elle est venue s'établir chez moi ; et je vous le dis naturellement, elle me feroit plaisir de s'en retourner.

Clit. Et à moi aussi, je vous le proteste. Je vous assure de plus, que si elle ne s'en va pas, c'est que je m'en irai, moi.

Cm. Non, Clitandre, elle restera, et vous ne vous en irez pas.

Clit. En vérité ! Madame, il est aussi trop singulier que vous croyiez que l'on puisse rester dans un lieu où Ton a le malheur de trou-

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ver une Araminte, surtout quand elle s'avise d'y être tendre.

CiD. Oh çà ! Comte, je suis votre amie, et je crois que vous ne doutez pas de ma discrétion. Puisque le hasard de la conversation nous a portés sur elle, ouvrez-moi votre cœur, et ne me cachez rien de ce qui s'est passé entre elle et vous. (// rêve.] Ah! je vous en prie! au fond, après être convenu avec moi de l'avoir eue, doit-il tant vous en coûter pour me dire comment elle s'est engagée avec vous.

Clit. Vous avez raison, et je sens bien que je ne devrois pas vous refuser ce que vous me demandez ; mais ce sont des choses sur lesquelles, soit principe, soit préjugé, je ne parle pas volontiers. Ce n'est pas que je ne sache qu'elle mérite peu de ménagements, et que mille autres pourroient dire d'elle ce qu'elle m'a mis à portée d'en savoir ; cependant...

Cm. Le beau scrupule ! Vous l'avez eue, je le sais ; que vous reste-t-il à m'apprendre que des détails ?

Clit. Cela est vrai et c'est à cause de cela précisément que je ne conçois pas votre curiosité. Ces sortes d'aventures sont si peu variées, que qui en sait une en sait mille. Au reste, puisque vous le voulez, je ne vous cacherai rien.

CiD. Avant tout, ouvrez un peu plus ce rideau ; je ne vois pas.

Clit. J'étois allé, au commencement de l'été, à la campagne chez Julie. Il y avoit beaucoup

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de monde, Araminte entre autres, que personne ne désire, et qui se prie partout. Je commençois à perdre beaucoup de la douleur que rinconstance de Célimène m'avoit causée, et de jour en jour ma liberté me devenoit plus à charge. Je brûlois de me rengager, et si vous me permettez de vous le dire, mon cœur, qu'à votre entrée dans le monde, vous aviez assez vivement blessé, reprenoit pour vous ses premiers penchants; mais vous aimiez encore Eraste. Je me représentai fortement Pinutilité de mes vœux. La certitude de ne pas réussir, et la crainte de vous ennuyer et de vous déplaire, en vous poursuivant avec cette opiniâtreté fatigante, que nous croyons nous devoir quand une fois nous avons expliqué nos désirs, m'obligèrent à garder le silence.

CiD. Vous fîtes fort bien. J'aimois en effet Eraste avec la plus grande vivacité; et sûrement vous n'auriez pas eu à vous louer du succès.

Clit. J'avois aussi quelques raisons de croire que, quand même vous auriez été libre, vous ne m'en auriez pas rendu plus heureux. Quoi qu'il en soit, je n'imaginai même pas de vous informer des perfidies qu'il vous faisoit tous les jours. J'étois sûr que cette confidence ne feroit que vous tourmenter, et, toutes réflexions faites, je crus devoir me taire, et sur mes désirs et sur ses infidélités.

CiD. L'ingrat! que je l'ai mois! Croiriez-vous

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bien que depuis qu'il m'a forcée de rompre avec lui, il n'y a que bien peu de temps que je me sens pour lui cette indifférence profonde qu'il n'est plus possible de surmonter?

Clit. En ce cas, il est donc bien sot de n'avoir pas avancé son voyage; car à ne vous rien cacher de ses idées, il n'est venu ici que pour se raccommoder avec vous, et il en a l'espérance.

CiD. Ce n'est en lui qu'un ridicule de plus; mais j'avoue que je voudrois qu'il fût devenu sincèrement amoureux de moi.

Clit, Ah! qu'il entre encore d'amour dans ce désir!

CiD. Je conviens que l'on pourroit le soupçonner; mais je vous donne ma parole d'honneur que c'est sans aucune idée, que je doive me reprocher, que je le forme.

Clit. A vous parler franchement, j'ai tant de peine à croire que vous l'aimiez, que je croirai bien aisément que vous ne l'aimez plus. Mais, puisque nous en sommes sur ce chapitre, ditesmoi, je vous prie, comment un petit homme si mauvais plaisant, si peu fait pour plaire, d'une si misérable santé...

CiD. Ah! Clitandre, me feriez-vous l'injure de croire que j'aie pu faire quelque attention à ce dernier article?

Clit. Non, assurément! Mais c'est qu'un amant malade, pour ainsi dire de profession, est, à ce que je crois, toujours moins amusant

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qu'un autre. Vous conviendrez du moins que si ce n'est pas une raison de rejeter un homme, ce n'en est pas non plus une de le prendre.

CiD. Aussi ne fut-ce pas ce qui me détermina en sa faveur. Grand Dieu ! que Tamour pst un sentiment bizarre! Quand je vois aujourd'hui ce même objet qui, il n'y a encore que si peu de temps, avoit sur "moi tant de pouvoir; lorsque je juge de sang-froid cet homme qui a été si dangereux pour mon cœur, j'avoue que j'ai peine à comprendre qu'il ait pu me tourner si violemment la tête, et que j'en sens contre moi-même la plus forte indignation.

Clit. Vous êtes donc bien sûre que vous ne renouerez pas avec lui?

CiD. Quelle idée! Dans le temps même que je mourois de douleur de l'avoir perdu, il a tenté vainement de me ramener à lui, et les dispositions où je me trouve ne me permettent pas de craindre qu'il puisse à présent ce qu'alors il ne put pas.

Clit. {Avec inquiétude.) Est-ce que vous penseriez à en prendre un autre?

CiD. Non, je vous le jure; mais s'il étoit vrai que j^aimasse, je me flatte que je saurois triompher de mon amour, et le laisser même ignorer à celui qui en seroit l'objet.

Clit. Cruelle! pouvez-vous former de pareils projets !

CiD. Eh! que vous importe que... Mais reprenez votre histoire.

Clit. Croyez-vous que je n'eusse rien de plus intéressant à vous dire ?

CiD. Je ne sais; mais vous ne pouvez me dire rien qui me fasse autant de plaisir.

Clit. Ce que vous me dites est assez peu poli; mais vous affligez plus mon cœur, que vous ne mortifiez mon amour-propre.

CiD. Finissez donc! Attendrai-je éternellement? Vous êtes insupportable!

Clit. Eh bien! Araminte, en me voyant, me destina in petto au glorieux emploi de Tamuser. Vous savez avec quelle promptitude elle fait connoissance, vous connoissez son indécente familiarité, et ses agaceries mille fois plus indécentes encore. Nous sommes libertins : je n'avois rien dans le cœur pour me défendre d'elle. Elle ne me toucha point, mais elle me tenta. Je lui parlai sur le ton qui convenoit également à son caractère et à la sorte d'impression qu'elle faisoit sur moi. Loin de s'en offenser, les désirs les moins flatteurs pour elle et les moins tendrement exprimés lui parurent une passion violente qu'elle ne pouvoit récompenser trop tôt. La façon vive et assez peu honnête dont je lui exposai mes intentions acheva de me concilier son estime. Je lui dis des choses très libres; elle les prit pour des galanteries. Je ne voulois pas, comme vous le croyez bien, d'affaires en règles avec elle; mais je la jugeois bonne pour une passade, et je résolus de m'en amuser tant qu'elle resteroit chez Julie. En

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revenant de la promenade, le hasard nous fit passer par un petit bosquet assez obscur. Par le même hasard, nous nous étions insensiblement séparés de la compagnie. Je trouvai, et le lieu très propre à prendre avec elle les plus grandes libertés, et elle si disposée à me les souffrir, que je ne sais comment elle eut la force de ne m'en pas remercier. En me priant le plus poliment du monde de finir, elle me laissoit continuer avec une patience admirable. Cependant une foiblesse lui prit, et ce que je me reprocherai toujours! j'eus Tindignité d'abuser de l'état oii je l'avois réduite.

CiD. Ah! grand Dieu! comment! vous!

Clit. Oui, Madame, on ne sauroit pousser plus loin le manque de respect; j'en suis encore d'une honte!

CiD. Mais, Clitandre, avec votre permission, les faits sont-ils bien tels que vous me les racontez ?

Clit. Ils sont si simples, que je m'étonne que vous y trouviez de quoi vous faire une histoire. Vous me connoissez assez pour savoir qu'ordinairement je ne mens pas. D'ailleurs tout cela n'est qu'un coup de foudre, et ils sont, depuis quelque temps, devenus aussi communs que l'on prétend qu'ils étoient rares autrefois.

Cm. Je vous avoue que je sais qu'Araminte a eu quelques affaires, et que le public la croit peu cruelle ; mais elle est étourdie, assez méchante. Sa conduite est légère, sa langue ne

26 Contes de Crébillon fils.

Test pas moins. J'ai cru que la calomnie lui prctoit beaucoup de choses , et qu'elle étoii dans le fond plus coquette que galante. Vous me confondez! Après?

Clit. Je suis poli, moi; et quoiqu'elle ne , me fît pas de reproches, je crus qu'il étoit de la bienséance que je lui fisse des excuses. Elle les reçut comme une suite de bons procédés de ma part, et en fut si enchantée, qu'elle voulut absolument que j'allasse, quand tout le monde seroit couché, les lui réitérer dans sa chambre. Cette affaire, comme vous le voyez, ne commence pas tout à fait sur le ton du sentiment, et il me semble qu'elle s'étoit mise elle-même dans le cas de ne m'en pas oser demander. Je lui rends justice; d'abord elle n'y pensa pas plus que moi. Le souper fut fort gai : elle m'y honora de toutes les faveurs qu'une femme, qui ne se contraint qu'à un certain point, peut accorder à quelqu'un en assez nombreuse compagnie. Je les reçus comme je le devois ou plutôt comme je ne le devois pas, puisque j'y répondis. Cependant, par vanité, je la priai de vouloir bien se contenir un peu. Elle fut tout l'après-souper d'une tendresse exécrable. Enfin on alla se coucher, et je passai dans sa chambre le plus tôt qu'il me fut possible.

CiD. Vous y allâtes !

Clit. Assurément! Que vouliez-vous donc que je fisse? Pouvois-je manquer à ma parole? Elle m'attendoit! Je la trouvai couchée, et

Les Matines de Cytlière. zj

j'avoue que je crus qu'après toutes les libertés qu'elle m'avoit laissé prendre, celle de me mettre dans son lit n'avoit rien qui dût la choquer à un certain point. En efifet, la seule chose qu'elle me demanda fut de vouloir bien éteindre les bougies, ou de fermer les rideaux. Cela ne me parut qu'un caprice : je ne les aime pas, et je lui refusai durement la grâce qu'elle me demandoit. Quand elle vit que je ne me prêtois pas à ses intentions, elle eut la complaisance de plier à mes volontés. Les bougies restèrent allumées, et les rideaux ouverts. Nous commençâmes à en agir ensemble familièrement; et j'étois sur le point de lui avoir encore les dernières obligations, lorsqu'une tendre inquiétude la saisit. Elle se rappela que je ne lui avois pas encore dit que je Taimois, et me protesta, si je ne la rassurois pas sur mon cœur, que quelque extraordinaire que fût le goût qu'elle avoit pour moi, et quelques preuves même qu'elle m'eût déjà données de sa foiblesse, elle sauroit indubitablement la vaincre. Je sentois bien que si elle m'eût aimé, elle n'auroit pas eu lieu d'être contente de ce qu'elle m'inspiroit ; mais la bienséance et l'état où j'étois ne me permettoient que de la tromper, et je lui répondis que je ne concevois pas qu'avec les preuves actuelles que je lui donnois de mes sentiments, elle pût s'obstiner à en douter. Elle avoit jusque-là paru ne se livrer à sa tendresse qu'avec contrainte; mais la certitude d'être aimée bannissant ses scrupules, elle

28 Contes de Crébillon fils.

devint dMne tendresse, d'une vivacité, d'une ardeur incompréhensibles. Ah! si vous aviez vu, Madame! Non! c'est que cela étoit d'une beauté!...

CiD. [Sèchement,] Je le crois, Monsieur le Comte, mais n'en supprimez pas moins ces agréables détails.

Clit. Enfin, quoique j'eusse dans le fond plus à me plaindre d'elle qu'à la remercier, je crus que la politesse me condamnoit à lui faire des remercîments ; et si ce ne fut pas du fond du cœur que je lui en fis, je mis du moins dans les miens tant de galanterie, et elle en fut si contente, qu'elle n'oublia rien pour que je lui en fisse encore. Mon Dieu ! quand j'y songe, que c'est une digne femme ! Cependant, malgré tout ce que je lui devois, et la sorte d'égarement où nous mettent toujours les premières bontés d'une femme, soit que nous devions, ou ne devions pas les recevoir avec transport, il m'avoit paru que j'aurois été plus heureux encore, et que j'aurois eu moins à prendre sur mon imagination, si elle eût eu autant à se louer de la nature qu'elle sembloit le croire. J'ai le malheur d'être fort curieux. Mon doute me tourmentoit, je la priai donc de le faire cesser. Rien n'étoit si simple, ni même si galant que cette prière. Vous ne pourriez cependant que difficilement imaginer combien j'eus de peine à la lui faire agréer. Cette proposition blessoit mortellement sa pudeur.

Les Matines de Cythère. 2^

CiD. Ah ! quel conte ! Ce scrupule étoit bien placé !

Clit. Enfin elle ne vouloit pas, maïs je voulois , moi , et quelque résistance qu'elle m'opposât, je voulus si bien, qu'elle fut obligée de céder. Ah! Madame...

CiD. Quoi donc?

Clit. Ah ! quel monstre !

CiD. Elle ! vous m'étonnez ! Je ne comprends pas ce que cette femme peut avoir de si horrible. Sa gorge n'est point parfaite, mais elle n'est pas mal non plus. Elle a le bras bien tourné, la main assez jolie, le pied assez bien, et j'ai ouï dire que tout cela devoit faire penser...

Clit. Eh ! mon Dieu ! Madame, si vous saviez combien peu il faut se fier aux régies, et combien tous les jours, soit d'une façon, soit d'une autre, nous y sommes attrapés, vous ne seriez pas si surprise de ce qu'Araminte ne tient pas tout ce qu'elle semble promettre,

CiD. Qu'avant l'aventure du bosquet, vous jugeassiez d'elle comme jefaisois tout à l'heure, cela me paroît tout simple; mais ce que je ne conçois pas, c'est qu'après vous ayez été la trouver dans sa chambre avec autant d'empressement que si vous l'eussiez trouvée charmante.

Clit. Si j'avois l'honneur d'être un peu plus intimement connu de vous, vous ne me feriez pas cette question. D'ailleurs, après ce qu'elle a voit bien voulu faire pour moi, comment vouliez-vous que je lui refusasse d'aller

30 Contes de Crébillon fils.

la trouver? II ne me restoit de parti à prendre que de la satisfaire, ou de m'enfuir. Le dernier auroit sans doute été le plus sage ; mais malheureusement il ne me vint pas dans Tesprit. Au surplus, je m'étois instruit dans le bosquet moins que vous ne pensez. L'insolence n'a jamais permis Texamen, et si je n'eus pas de quoi la croire parfaite, du moins ne pus-je pas non plusla trouver aussi détestable qu'elle Test en effet.

CiD. Ce que je ne comprends pas, c'est qu'une femme, telle que vous me dépeignez Araminte, soit aussi galante. L'amour-propre devroit au moins lui tenir lieu de principes; car en supposant qu'elle se fût cru, en entrant dans le monde, tous les charmes imaginables, il ne seroit pas possible que tous les hommes qu'elle a eus se fussent accordés pour servir sa vanité, ou que s'ils ont eu la politesse de la ménager, ou la fausseté de l'entretenir, que le peu de temps qu'ont duré les liaisons qu'elle a voulu former, et mille autres circonstances aussi propres à nous faire ouvrir les yeux sur nous-mêmes, ne l'eussent pas désabusée.

Clit. Nous sommes sur cet article aussi faux, ou aussi polis que vous le croyez, et nous quittons ordinairement une femme sans chercher à l'humilier, à moins cependant que notre vanité ne soit intéressée à le faire. Il est certain, au reste, que si j'eusse su combien la noble confiance qu'Araminte a en elle-

Les Matines de Cythère. 31

même est mal fondée, je ne Paurois pas prise ; mais j'étois à cet égard dans le cas du monde le plus cruel. Il y a fort peu de gens qui ne l'aient eue ; mais il n'y a pas un homme d'un certain genre qui ait cru devoir se vanter de l'avoir possédée, et elle est peut-être la femme de France que l'on connoît le plus, et sur laquelle pourtant on trouveroit le moins de renseignements. Elle est enfin de ces sortes d'espèces dont on ne dit rien, ou par égard pour soi-même, ou par méchanceté pour les autres.

Cm. Vous ne la connoissiez donc point du tout?

Clit. Pardonnez- moi. Je la connoissois comme nous nous connoissons tous. Je l'avois trouvée deux fois à l'Opéra dans la loge de Julie; j'avois soupe avec elle autant de fois, je crois, chez la même ; je l'avois rencontrée à la Cour chez les princesses : mais dans toutes ces occasions nous nous étions parlé fort peu, et soit que mon attachement pour Célimène lui imposât, soit qu'elle-même eût à la Cour, contre sa coutume, quelque affaire suivie, elle m'avoit regardé avec une indifférence que je voudrois bien qu'elle eût eu la bonté de me conserver.

CiD. Je n'ai pas à présent de peine à le croire. Mais voilà un insupportable rideau, de retomber toujours ! Arrangez-le donc de façon qu'on n'ait pas besoin de l'arranger sans cesse.

32 Contes de Crébillon fils.

Clit. Si vous le vouliez, je pourrois mieux faire. Vous n'êtes pas prude, je ne suis point impertinent; je vais m'asseoir sur votre lit. {Elle lui /"ait place.)

CiD. Vous dûtes au moins lui trouver des charmes, qui en général vous touchent assez? Vous m'entendez, sans doute?

Clit. A elle ! Elle n'en a point.

CiD. Ah! pour cela, Clitandre, je ne saurois vous croire. Après ce que vous m'avez dit de ses transports, de sa vivacité...

Clit. Vous vous trompez. Tous ces transports n'étoient pas plus causés par ce que vous pensez que par l'amour même qui sûrement n'y entroit pour rien. C'étoit une galanterie qu'elle me faisoit gratuitement ; pure générosité de sa part, ou, pour parler plus juste, habitude et fausseté. Elle sait que les femmes qu'il nous est impossible d'intéresser ne nous plaisent pas, et elle ne feignoit tant d'ardeur que pour me faire croire qu'elle m'aimoit, et pour m'en donner à moi-même.

Cm. Puisqu'elle avoit dans le fond si peu de sensibilité, quel besoin avoit-elle de vous voir si ardent?

Clit. Elle a l'imagination fort vive et fort déréglée, et quoique l'inutilité des épreuves, qu'elle a faites en certain genre, eût dû la corriger d'en faire, elle ne veut pas se persuader qu'elle soit née plus malheureuse qu'elle croit que d'autres ne le sont, et elle se flatte toujours

Les Matines de Cythère. 33

qu'il est réservé au dernier qu'elle prend de la rendre aussi sensible qu'elle désire de l'être. Je ne doute même pas que cette idée ne soit la source de ses dérèglements et delà peine qu'elle prend de jouer ce qu'elle ne sent pas. Ajoutons aussi que ces sortes de femmes sont fort vaines, et que, sans avoir besoin en aucune manière qu'un homme soit si singulier, leur amourpropre désire de le voir tel, comme le nôtre quelquefois nous fait faire des efforts qui passent nos forces ou nos désirs. Je dirai plus, c'est qu'aujourd'hui il est prouvé que ce sont les femmes à qui les plaisirs de l'amour sont le moins nécessaires qui les recherchent avec le plus de fureur, et que les trois quarts de celles qui se sont perdues avoient reçu de la nature tout ce qu'il leur falloit pour ne l'être pas.

CiD. C'est une chose que je sais comme vous, et que j'ai encore plus de peine que vous à comprendre.

^ Clit. C'est, je vous l'avoue, un fort plaisant

siècle que celui-ci, et délicieux à considérer un

peu philosophiquement.

CiD. Faisons dans cet instant ce que ce siècle

paroît faire toujours; ne réfléchissons point.

Cette admirable Araminte vous trouva-t-elle

digne de tout ce qu'elle vouloit bien faire pour

vous ?

Clit. Il faut que vous me croyiez bien peu

vain et bien vrai pour me faire une pareille

34 Contes de Crébillon fils.

question. Qu'il y a de femmes à qui je mentirois, si elles m'en faisoient une pareille ! CiD. Cela seroit assez égal avec moi.

Clit. Cest ce que je pense, et pour vous dire la vérité, si elle eut de quoi ne pas regarder comme perdus les moments qu'elle vouloit bien me donner, elle n'eut pas lieu non plus de les regarder comme absolument bien employés. Elle ne piquant pas à un certain point ma fantaisie, moi n'étant plus assez jeune pour que la vanité me tînt lieu du goût qu'elle ne m'inspiroit pas, vous pouvez aisément juger que la conversation languissoit quelquefois entre nous. Ne sachant plus que faire de cette grosse femme-là, connoissant assez ses ridicules pour ne pouvoir plus m'en amuser, ne pouvant avec décence la quitter sitôt, et craignant l'ennui, je me divertis à chercher si elle étoit en effet aussi singulièrement tendre qu'elle se croyoit obligée de le paroître. Malgré l'art avec lequel elle jouoit ce qu'elle n'étoit pas, je m'étois fort bien aperçu de ce qu'elle est. Mais comme sur certaines choses les femmes sont extrêmement capricieuses; que ce qui neparoîtroit pas à l'une digne de la plus légère attention est pour l'autre un objet considérable; qu'il y en a beaucoup qui, par une tournure d'esprit particulière, préfèrent l'illusion à la réalité ; que chacune enfin a ses idées et même ses manies, je crus, puisque le sérieux l'avoit intéressée si peu, qu'il falloit l'essayer par les

Les Matines de Cythère. 35

minuties. Ce parti non seulement étoit le plus raisonnable, mais encore (ce qui peut-être vous étonnerai c'est qu'il me parut le plus convenable. Devineriez-vous bien, Madame, ce que j'eus rhonneur de lui dire ?

CiD. Vous ne vous flattez pas peut-être que Je répondrai à cette question ? Quel fut le succès de vos soins ?

Clit. De m'ennuyer à périr, et de me lasser comme un chien. Enfin, excédé d'elle et de ma sotte curiosité, j'allai gagner mon lit, en me promettant bien de ne plus faire de pareilles épreuves, du moins avec si peu de raison de les tenter.

CiD. L'avez-vous eue longtemps ?

Clit. Plus que je devois : cinq ou six jours, à ce que je crois, plus ou moins.

CiD. Quoi ! cette femme que vous trouviez si horrible? Libertin !

Clit. Lorsque nous revînmes à Paris, nous en usâmes comme si c'eût été aux Eaux que nous nous fussions pris. Nous nous rencontrâmes plus d'une fois sans nous parler de rien, et même sans qu'elle et moi en puissions dire la raison; nous n'avions l'un pour l'autre que la plus simple politesse. Entin, un mois après, je la trouvai à un souper que Valère nous donnoit à sa petite maison. Luscinde, elle, Julie, une petite provinciale, parente de Luscinde^ étoient les femmes. Les hommes étoient Valère, Oronte, Philinte et moi. Le souper fut on ne

36 Contes de Crébillon fils.

peut pas plus fou. Lorsqu'il fut fini, chacun de nous s"écarta. Nous nous partageâmes le jardin. Araminte, qui, pendant le souper, s'étoit ressouvenue de m'avoir vu quelque part, et m^avoit fait d'assez tendres agaceries, me dit, quand nous fûmes seuls, qu'elle avoit une grande nouvelle à m'apprendre, qu'il lui étoit arrivé un grand bonheur. Je devinai aisément ce qu'elle vouloit me dire , et mon premier mouvement fut de l'en croire sur sa parole ; mais nous étions seuls : j'avois soupe; je me souvins qu'il n'y avoit rien sur quoi elle méritât d'être crue, et je voulus voir si elle me disoit vrai. Croiriez-vous bien, Madame, qu'elle m'avoit menti ?

CiD. Je m'en doutois. Une si noire perfidie ne vous donna pas apparemment le désir de renouer avec elle ?

Clit. De renouer ! Je l'aurois battue ! Cependant, depuis cette malheureuse nuit , elle a jugé à propos de s'acharner sur moi, a décidé que dans toutes les règles j'étois obligé de l'aimer, m'a suivi , tourmenté , excédé partout. Qu'elle y prenne garde! on n'a des complaisances pour elle que parce qu'on la croit sans conséquence ; je la perdrai si je parle.

CiD. Mais, Clitandre, ne me supprimez- vous pas quelques soins, quelques lettres tendres, quelques serments d'aimer toujours , mille choses enfin qu'ordinairement les hommes comptent pour rien, et que nous avons tou-

Les Matines de Cythère. 37

jours le malheur de compter pour trop ? Est-il bien vrai que vous n'ayez pas trouvé dans sa possession plus de charmes, et que sa conquête ne vous ait pas coûté plus de temps que vous ne me l'avez dit?

Clit. Non, Madame, je vous jure. Le sentiment, le goût et le plaisir ne sont entrés pour rien dans notre affaire; et ce qu'elle me fait aujourd'hui est d'une injustice affreuse. En arrivant ici , elle m'a signifié avec hauteur qu'elle venoit pour me faire expliquer. Je lui ai répondu avec tout le respect que j'ai pour son sexe , et tout le mépris que peut inspirer sa personne, qu'il ne se pouvoit pas que nous eussions rien à démêler ensemble. Quand elle m'a vu si bien armé contre la dignité, elle est revenue au sentiment, et m'a demandé en grâce d'aller cette nuit dans sa chambre, ou de la recevoir dans la mienne, et je l'ai bien cordialement assurée que je ne ferois ni l'un ni l'autre.

CiD. G'étoit en effet ce que vous pouviez faire de mieux : aussi, dans le fond, n'étoit-ce pas dans cette chambre-là que je vous croyois des affaires.

Clit. Je n'en n'avois, comme vous voyez, que dans la vôtre. Mais à laquelle des femmes qui sont chez vous votre imagination m'avoitelle donc destiné?

CiD. A Julie, au moins.

Clit. A Julie! Mais est-ce qUe je l'ai eue donc?

38 Contes de Crébillon fils.

CiD. Comment ? si vous Tavez eue ! En vérité ! la question est admirable !

Clit. Elle ne me paroît pas, je le confesse, aussi déplacée qu'à vous. Je trouve Julie fort aimable; mais vous m'étonnez de me croire avec elle d'aussi intimes liaisons, lorsque je ne lui ai jamais rendu de soins.

CiD. Je crois pourtant savoir ce que je dis. Mais qu'avez-vous, Clitandre ? vous frissonnez. Est-ce que vous vous souviendriez d'Araminte?

Clit. Je ne serois pas surpris que son idée produisît sur moi cet effet; car véritablement ce n'est jamais sans horreur que je me la rappelle.

CiD. Vous paroissez mourir de froid?

Clit. Cela n'est pas bien extraordinaire. La nuit devient fraîche, je n'ai pour tout vêtement que ma robe de chambre, et je commence à la trouver terriblement légère.

CiD. J'en suis fâchée. Je désirois d'apprendre votre histoire avec Julie, et ce contre-temps me choque à un point que je ne puis dire. De quoi aussi vous avisez-vous de n'avoir qu'une robe de chambre de taffetas? La belle idée! Mais il ne se peut pas, du moins je me plais à le penser, que dessous vous soyez tout nu.

Clit, Le plus exactement du monde. Eh!

pourquoi pas ? Nous ne sommes encore qu'au commencement de Fautomne.

Cm. [Fort sèchement.] Vous pouvez être dans votre appartement comme il vous plaît;

Les Matines de Cythère. 39

mais vous me permettrez de vous représenter que, pour passer dans le mien, vous vous êtes mis dans un assez singulier équipage.

Clit. [Embarrasi,é.] Vous me faites faire une réflexion qui me peine, et je ne saurois vous exprimer à quel point je suis honteux de vous faire penser un instant que j'aie pu avoir rintention de vous manquer.

Cm. [Avec dignité.) Je crois ne mettre dans ceci ni humeur, ni ce qu'aujourd'hui Ton appelle bégueulerie, et qui pourroit bien être ce qu'on a'p'ptXoll pudeur autrefois; mais je vous avoue que je ne comprends pas comment vous aviez imaginé de paroître devant moi dans l'état où vous êtes.

Clit. [En lui baisant respectueusement la main. ) Ah ! Madame, vous me percez le cœur. Je n'étois qu'à demi, s'il faut le dire, dans le dessein de passer chez vous. Je le voulois, je ne voulois pas. Je craignois de prendre mal mon temps, et si vous me permettez d'être vrai jusqu'au bout, l'idée du rendez-vous que je vous supposois me tourmentoit au delà de toute expression. Je n'ai jamais pu résister au désir de savoir si en effet vous en aviez donné un. Absorbé dans ma rêverie , je me suis machinalement laissé déshabiller; je l'étois enfin quand je me suis déterminé à entrer chez vous. La confusion de mes idées, notre conversation qui a commencé sur-le-champ, une forte préoccupation ne m'ont pas permis de

40 Contes de Crêbillon fils.

songer à Tétat où j'étois, où j^ai le malheur d'être encore, et dont je vous demande autant de pardons que si j'eusse effectivement eu le dessein de vous offenser.

CiD. [Avec plus de douceur. 1 Je suis bien aise d'avoir moins à me plaindre de vous que je ne pensois; mais vous conviendrez, je crois, que toute autre à ma place auroit trouvé votre procédé d'une légèreté inexprimable.

Clit. Je n'aurois pas été surpris non plus que toute autre que vous m'eût supposé quelque idée qui pouvoit prouver assez peu d'estime; mais vous, Madame, vous qui me connoissez, vous qui savez à quel point je vous respecte (quoique vous ignoriez peut-être encore combien il me seroit impossible non seulement de vous manquer , mais encore d'en former le désir), comment se peut-il que vous me mettiez dans la nécessité de m'en justifier?

CiD. Je me sens en effet si peu faite pour être méprisée, qu'il ne vous sera pas bien difficile de me faire croire que vous ne me méprisez pas. Mais laissons cela, parlons d'autre chose. Eh bien! Julie?

Clit. Julie sûrement ne meurt pas de froid comme moi à l'heure qu'il est, et cela ne m'inquiète guère.

CiD. Il m'est assez égal aussi que vous en mouriez, et, dans quelque position que vous vous trouviez, je veux, ne fût-ce que pour vous punir, que vous me disiez ce que je vous

Les Matines de Cythère. 41

demandois lorsque vous m'avez, forcée de m'interrompre.

Clit. Vous désirez donc cette histoire bien vivement ?

CiD. Oui, très vivement, je n'en disconviens pas.

Clit. Eh bien ! puisque c'est absolument que vous le voulez, je sais un moyen qui me mettra en état de vous la conter, si vous Tagréez.

CiD. Et c'est...

Clit. Mais c'est que vous ne voudrez peutêtre pas ?

Cm, Voyons toujours.

Clit. C'est... de me laisser coucher avec vous.

CiD. Rien que cela.

Clit. Pas davantage.

CiD. [D'un air moqueur.) Vous avez perdu l'esprit, Clitandre, de me prendre pour une Araminte.

Clit. Je n'ai pas une si lourde méprise à me reprocher. C'est, je vous le jure, en tout bien et en tout honneur que je vous propose...

CiD. Après tout ce que je viens de vous dire, ce seroit à moi une assez belle inconséquence de vous accorder ce que vous me demandez.

Clit. Eh! Cidalise, quand il est question de sauver la vie à quelqu'un, qu'est-ce qu'une inconséquence?

CiD. Allez, Clitandre, vous êtes fou, mais de ceux qu'on enferme.

42 Contes de Crébillon fils.

Clit. Mais se peut-il que vous doutiez de mon respect pour vous?

CiD. Non, je veux croire que vous me respectez beaucoup, et comme c'est une idée qui me flatte, je ne vous mettrai absolument pas à portée de me la faire perdre.

Clit. Songez donc à ce que vous me dites. Nous sommes seuls. Tous vos gens sont loin de vous, hors Justine, qui ne vous seroit pas d''un grand secours, puisqu'il n'y a au monde personne de si difficile à réveiller. Vous êtes dans un état qui vous livreroit, presque sans défense, à mes emportements, si j'oubliois assez ce que je vous dois pour oser tenter rien qui vous déplût, et pourtant vous voyez que, même vous trouvant plus aimable que quelque femme que ce soit, je ne vous ai seulement pas fait la plus légère proposition. Je ne vois pas bien pourquoi je serois moins sage dans votre lit que je ne l'ai été dessus. Accordez-moi, de grâce, ce que je vous demande; rien ne tire moins à conséquence.

Cm. [En colère.] Oh! Clitandre, vous m'excédez! Je n'y consentirai jamais.

Clit. Eh bien! Madame, il faut donc vous épargner la douleur d'y consentir. [Ici il ôte sa robe de chambre, la jette dans lamelle, se précipite dans le lit de Cidalise, et la prend dans ses bras.)

CiD. {Avec effroi.) Clitandre! Monsieur! si vous ne quittez point mon lit! si vous ne me

Les Matines de Cythère. 43

laissez pas! si vous ne vous en allez point, je ne vous reverrai de mes jours!

Clit. [Vivement.] Mais, Madame, y pensezvous î* Songez-vous que Ton peut entendre vos cris? Que voudriez- vous, si quelqu'un venoit ici, que Ton imaginât de la situation dans laquelle on nous trouveroit tous deux?

CiD. [Avec emportement.) Tout ce qu'on voudroit. Il n'y a rien que je ne m'expose à faire penser, plutôt que de me voir réellement victime de votre témérité.

Clit. Ah! Madame! Lucrèce même ne pensa pas comme vous.

CiD. {Avec fureur.) Je crois encore que vous plaisantez !

Clit. Cela seroit assez déplacé dans la colère où j'ai le malheur de vous mettre, et, je vous le proteste, beaucoup plus innocemment que vous ne pensez.

CiD. {Toujours du même ton.) Allez, Monsieur, il est infâme à vous d'abuser, comme vous le faites, de mon estime et de mon amitié. Laissez-moi , je vous abhorre! Laissez-moi, vous dis-je.

Clit. Si je vous retenois, c'étoit beaucoup moins pour vous faire violence que pour vous empêcher de prendre un mauvais parti. Vous voilà libre! eh bien! que vous fais-je? Je suis pourtant avec vous dans le même lit; à ma sagesse, devriez-vous le croire?

CiD. Taisez-vous, je vous déteste! Que vou-

44 Contes de Crébillo n fils.

lez-vous que pensent demain mes gens quand ils verront mon lit?

Clit. Rien du tout, Madame; car je le referai avant que de m'en aller.

CiD. Ah! sans doute ce sera, je crois, un bel ouvrage.

Clit. Vous verrez. Oh çà! ne m'abhorrez donc plus tant; rapprochez-vous un peu de moi, et que la tranquillité, où vous me voyez auprès de vous, vous rassure.

CiD. Vous pouvez compter que si vous osez tenter la moindre chose, vous serez à jamais Tobjet de ma plus cruelle aversion.

Clit. Soit. Puissiez-vous en effet me haïr autant que je désire que vous m'aimiez, si vous avez à vous plaindre de moi !

Cm. Je ne pardonne pas même une proposition, quelque modérée qu'elle puisse être.

Clit. Cela est dur, par exemple! N'importe, je le veux bien. Point de proposition; aussi bien ne seroit-ce pour moi qu'une honte de plus.

CiD. Je voudrois bien que vous le crussiez.

Clit. Je ne sais pas comment les autres pensent sur ces sortes de choses; mais, pour moi, je n'ai jamais trouvé plaisant d'être refusé. N'en étions-nous pas à Araminte?

CiD. Non, nous l'avions passée. Mais est-ce que réellement vous comptez rester dans-mon lit?

Clit. Eh! Madame, il me sembloit que cela

Les Matines de Cythère. 45

étoit arrangé, et que nous avions fait nos conditions.

Cm. [Riant.) Quoique je sois assurément très fâchée contre vous, il m'est impossible de ne pas rire de la vulgarité de ce qui m'arrive.

Clit. Dans le fond, je crois qu'il est plus sage à vous de vous en faire un objet de plaisanterie qu'un sujet de colère.

Cm. De quoi vous avisez-vous aussi de vous opiniâtrer à entrer dans un lit où Ton ne vous désire pas du tout, lorsqu'il y en a tant ici où je suis sûre que vous auriez été reçu à bras ouverts ?

Clit. Je ne puis pas douter, par exemple, qu'Araminte ne m'eût bien voulu faire cette grâce; mais je crois qu'elle est la seule chez vous de qui je puisse l'attendre.

Cm. Et la seule peut-être de qui vous ne la voulussiez point recevoir. Si Julie, par exemple...

Clit. Julie actuellement ne me tente pas plus qu'Araminte, ou, pour mieux dire, je ne désire pas plus l'une que l'autre ; mais il est vrai pourtant que si bien absolument Julie le vouloit, je ne lui tiendrois pas rigueur comme à l'espèce de monstre dont vous me parlez. Est-ce que cela ne vous paroît pas tout simple?

Cm. C'est-à-dire que vous avez plus trouvé dans Julie de cette espèce de sensibilité qui vous amuse tant, que l'autre ne vous en a montré.

46 Contes de Crébillon fils.

Clit. a mérite égal sur cet important article, n^est-il pas vrai que Julie devroit avoir la préférence ?

CiD. Cela n'est pas douteux. Mais en supposant que, pour parler comme vous, le mérite ne fût pas égal, je crois que Ton auroit beau jeu à parler contre la plus aimable des deux.

Clit. Vous êtes donc bien convaincue que cette vertu, quand nous la rencontrons chez une femme, nous tient absolument lieu de tout?

CiD. Non, mais je suis persuadée qu'elle vous leur fait pardonner beaucoup de choses.

Clit. Il est réel qu^elles nous en plaisent davantage, en général s'entend; car tous les hommes ne sont pas là-dessus du même avis.

CiD. Autant que j'ai pu le remarquer, vous n'êtes pas moins injustes à notre égard sur cet article, que vous ne Têtes sur beaucoup d^autres. Une femme est-elle comme Araminte? elle vous ennuie. Joue-t-elle ce qui lui manque ? elle vous choque. En a-t-elle ? quelque plaisir qu''il en résulte pour vous, vous la craignez. Comment faut-il donc qu'elles soient à cet égard pour vous plaire, ou pour ne pas vous causer d'inquiétude?

Clit. Comme vous. Madame, qu'elles aient cette sensibilité modérée que l'amant lui-même est obligé de chercher, qui n'est émue que par sa présence, déterminée par ses caresses et

Les Matines de Cythère. 47

que tout autre que lui voudroit vainement éveiller.

Cm. Oserois-je bien vous demander qui vous a donné sur moi de si belles connoissances?

Clit. Eraste, sans doute, puisque je ne vis pas avec Damis.

CiD. L'indigne ! Quoi ! il est donc vrai que les hommes se confient ces choses-là?

Clit. Oui, quand, ce qui leur arrive souvent, ils n'en ont pas d'autres à se dire?

CiD. Quelle horreur!

Clit. Je n'aurai pas de peine à convenir que cela n'est pas bien; mais ils n'attaquent presque tous une femme que par vanité ; et la vanité seroit-elle satisfaite d'un triomphe qu'on ignoreroit ?

CiD. Que nous sommes à plaindre de ne le pas savoir !

Clit. Je ne lui aurois sûrement pas fait les mêmes confidences, moi.

CiD. Eh ! qui le sait ?

Clit. [Vivement.] Quoi! Cidalise, vous en doutez? C'est quelqu'un que vous honorez de votre estime, que vous pouvez croire capable d'une pareille indignité ! Quelle réparation ne m'en devriez-vous pas ? Vous ne répondez rien?

CiD. C'est que je crois vous avoir assez peu offensé. J'aime mieux, au reste, avoir à vous demander pardon d'avoir trop mal pensé de vous, que de me mettre dans le cas d'être forcée de me reprocher d'en avoir pensé trop bien.

48 Contes de Crébillon Jîls.

Clit. C'est-à-dire que vous ne doutez pas que vous ne fussiez victime de la confiance que vous pourriez prendre en moi ?

CiD. Je crois qu'il vous est assez égal qu'à cet égard je pense de vous mal ou bien, et moimême, pour vous dire la vérité. Je n'ai pas encore arrangé tout à fait mes idées sur votre compte.

Clit. [D'un air piqué.] Oh! pour cela, vous n'aviez pas besoin de me le dire. Il y a longtemps que je ne doute pas que je ne vous sois l'homme du monde le plus indifférent.

CiD. J'aimerois assez que vous m'en fissiez une querelle; il y auroit à cela bien de la vanité.

Clit. Je croyois bien que vous y en trouveriez plus que de sentiment; mais, avec votre permission, cela ne dit pas que vous rencontrassiez juste.

CiD. Ah ! ah ! cela est assez nouveau ! Est-ce que vous voudriez me faire croire que vous êtes amoureux de moi ?

Clit. [En s' approchant d'elle d'un air tendre et soumis.) Mais, de bonne foi, vous-même ne le croyez-vous pas?

Cm. Non, en honneur!

Clit. [En s' approchant d'elle un peu plus. ) En honneur! vous me confondez. Je ne me flattois pas de vous trouver reconnoissante ; mais je vous avoue que je vous croyois plus instruite.

Les Matines de Cythère. 4^

CiD. [Fort sérieusement.) D'un peu plus loin. Je vous prie.

Clit. Quel sang-froid! et qu'il est insultant !

CiD. ( Sèchement.) Jq ne sais s'il vous choque; mais il me semble qu'il ne devroit pas vous surprendre. A ce que je vois, vous avez formé de grands projets, et conçu de terribles espérances !

Clit. Je ne croyois pas me conduire de façon à mériter de pareils reproches.

CiD. Mon Dieu! Je sais que vous n'en méritez aucun, et je crois aussi ne vous en pas faire; mais je voudrois bien toujours que vous vous en allassiez.

Clit. Je vous obéirois sans balancer, puisque j'ai le malheur de vous déplaire où je suis, si je ne trouvois pas du danger pour vous à vous quitter actuellement. Araminte sûrement m'ira chercher, j'ignore quel temps elle prendra pour me faire sa visite. J'ai à craindre, en ouvrant votre porte, de la trouver à la mienne, et cette aventure seroit d'autant plus affreuse, que comme vous savez, mon appartement est en face du vôtre.

CiD. Ah! pourquoi vous a-t-on logé là?

Clit. Je n'en sais rien; mais on ne m'auroit pas sans doute donné cet appartement, si vous ne me l'aviez pas destiné.

Cm. A quelle heure comptez- vous donc me quitter?

Clit. Que sais-je, moi? Demain matin. On

50 Contes de Crébillon fils.

ne se lève pas ici de bonne heure. Je m'en irai avant que Ton entre chez vous, et personne ne pourra se douter que j'ai passé la nuit dans vos bras.

CiD. Dans mes bras!...

Clit. Hélas! je me trompe : c'est vous qui êtes dans les miens, et qui ne m'en rendez que plus à plaindre.

CiD. Ah ! ne me rappelez point ce qui se passe entre nous; j'en suis d'une honte!... Mais, car il faut tout prévoir, si nous nous endormons? Il est vrai que c'est Justine qui entre toujours la première... Je serois cependant bien fâchée qu'elle vous trouvât ici. Il seroit impossible qu'elle imaginât qu'ayant fait une chose aussi singulière que celle de vous laisser coucher avec moi, je n'eusse rien de plus à me reprocher.

Clit. Véritablement elle ne le devroit pas, et par votre jolie conduite vous n'aurez pas dormi, vous vous seriez ennuyée, et Justine par-dessus le marché me croira l'homme du monde le plus heureux, et ne gardera peut-être pas ses conjectures pour elle toute seule.

CiD. Non, toutes réflexions faites, je ne puis me prêter à cela. Il est au moins douteux qu'Araminte aille chez vous. D'ailleurs la nuit s'avance : si son intention est de vous aller trouver, il y a apparence qu'elle l'a déjà fait, et vous ne me persuaderez pas qu'elle attende dans le corridor que vous ayez la bonté de lui faire ouvrir. Non, encore une fois, Monsieur, il faut

Les Matines de Cythère. 51

que vous vous en alliez; je le veux, et le veux absolument.

Clit. Soit, Madame, puisque vous en voulez bien courir les risques.

Cm. Ah! les risques que vous voulez me faire envisager ne sont rien, existassent-ils, au prix de ceux qu^en effet vous me feriez courir, si vous restiez ici.

Clit. Ah ! que craignez-vous de moi ? Ce n'est pas avec les sentiments que vous m'inspirez, que Ton ose le plus.

CiD. [D'un air moqueur.) Vos sentiments!...

Clit. C'est-à-dire que vous ne croyez pas que je vous aime?

CiD. {Avec humeur.) Non, assurément, je ne le crois pas : mais demain je pourrai peut-être vous dire mieux que ce soir ce que je pense de votre cœur. Vous me ferez, je vous le répète, le plus grand plaisir du monde de sortir de mon lit, et je voudrois bien n'être plus forcée de vous le redire.

Clit. [Vivement.] Pardonnez si je vous oblige à me le dire encore plus d'une fois. Le bonheur de me trouver avec vous, comme j'y suis en cet instant, est si doux pour moi, malgré les bornes que vous y avez mises!... Ah! Madame, quelle idée ! Est-il concevable que je sois couché avec la plus aimable femme du monde, et celle détentes dont les faveurs me flatteroieni le plus ! que je la tienne dans mes bras, que je l'y serre ! qu'il n'y ait entre elle et moi que les

52 Contes de Crébillon fils.

obstacles les plus légers, et qu'elle ne me permette pas de les franchir!

CiD. C'est en effet à moi une grande cruauté !

Clit. Eh quoi ! payerez-vous toujours mes soins de cette affreuse indifférence?

CiD. Je n'ai jamais dû croire que vous m'en rendissiez de bien sérieux. Je sais, à la vérité, que quelquefois je vous inspire des désirs ; mais, Clitandre, des désirs ne sont pas de Pamour, et quoique vous les exprimiez, à peu de chose près, comme la passion même, j'ai trop d'usage du monde pour m'y méprendre. Non, vous dis-je, vous ne m'aimez pas, et mille femmes feroient sur vous la même impression que moi.

Clit. Que vous vous plaisez à le croire ! Cruelle !...

CiD. Clitandre, nous sommes amis depuis t-rop longtemps pour que j'use avec vous de tous les petits détours que nous croyons ordinairement devoir à la décence de notre sexe, et que dans le fond nous ne mettons en œuvre que pour satisfaire notre coquetterie. De votre côté, faites-moi grâce de ce jargon frivole et de cette fausseté avec lesquels vous faites tous les jours tant de dupes. Il seroit infâme à vous de me parler d'amour sans en ressentir, et je crois pouvoir vous dire que notre amitié, même à part, vous me devez d'autres procédés. Ou vous ne m'aimez pas aujourd'hui, ou (ce que j'ai de fortes raisons pour ne pas croire) vous m'aimez depuis bien longtemps.

Les Matines de Cythère. 53

Clit. Oui, Madame , Je vous aime depuis rinstant que mon bonheur vous a offerte à mes yeux.

CiD. Vous conviendrez donc, en ce cas, que vous vous êtes plu à vous chercher des distractions. Car enfin, sans compter toutes les femmes de Tespèce d^Araminte avec lesquelles vous vous êtes amusé, vous avez eu, depuis que nous nous connoissons, Aspasie et Célimène. Vous les avez toutes deux très tendrement aimées. La mort de la première a pu seule rompre les nœuds qui vous attachoient à elle ; et si l'autre ne vous avoit pas fait la plus noire des perfidies, vous y tiendriez encore. Il est, permettezmoi de vous le dire, bien singulier que, m'aimant autant que vous me le dites, vous ayez pu vous attacher si fortement à d'autres, et que vous ne m'ayez même jamais parlé de vos sentiments.

Clit. Eh ! comment vouliez-vous que je fisse? Lorsque nous nous connûmes, vous aimiez éperdument Damis. Il vous quitta, j'étois en Italie. Quand j'en revins, Eraste s'étoit attaché à vous. Si vous ne l'aviez pas encore, il vous plaisoit déjà. Quel temps donc pouvois-je prendre pour vous parler de ma tendresse?

CiD. Vous faisiez bien de vous taire, puisque vous me croyiez prise ; mais vous auriez peutêtre mieux fait de ne le pas croire si légèrement. Il est encore naturel que je pense que si vous

m'aviez aimée, vous auriez tâché de faire diversion. C'étoit du moins ce qu'un autre auroit fait; mais chacun a ses maximes.

Clit. J'ai là-dessus celles de tout le monde, et vous m'auriez trouvé pour le moins aussi empressé qu'Éraste, si vous eussiez répondu avec moins de froideur à la lettre que je vous avois écrite de Turin sur l'inconstance de Damis, et que vous eussiez paru faire un peu d'attention à l'offre que je vous y faisois de mon cœur.

CiD. En effet! il est très singulier que dans le temps que je mourois de douleur des infâmes procédés d'un homme à qui j'étois attachée depuis mon entrée dans le monde, je n'aie pas répondu favorablement à des propositions assez tendres, il est vrai, mais que je devois beaucoup plus attribuer à la politesse qu'à l'amour.

Clit. Vous les auriez attribuées à leur vériritable cause, si elles eussent eu de quoi vous plaire. Non, Madame, mon amour vous auroit importunée, et sans doute il vous importuneroit encore.

Cm. Cela se pourroit; ma tranquillité me plaît. Les deux épreuves que j'ai faites n'ont pas dû me disposer à un nouvel engagement, et d'ailleurs je pense de façon à ne pas vouloir passer perpétuellement des bras d'un homme dans ceux d'un autre. Fort jeune encore, j'ai eu le malheur d'avoir deux affaires; je m'en méprise. Le public a été indigné de l'incon-

stance de Damis, que je ne méritois assurément pas; mais il m'a blâmée d'avoir pris Eraste, et avec un cœur tendre et vrai, n'ayant été que foible, peut-être on me croit galante, ou du moins née avec de grandes dispositions à le devenir. Je dois, et je veux me laisser oublier.

Clit. Eh! Madame, quand vous avez pris Eraste, est-ce d'avoir une nouvelle passion que le public vous a blâmée ? et pensez-vous que le choix de l'objet n'y soit entré pour rien ? C'est une tyrannie de sa part peut-être; mais enfin il veut que ce qui nous paroît aimable lui plaise, et ne nous pardonne pas d'attacher un certain prix à ce qu'il ne juge point à propos d'estimer, et vous ne pouvez pas ignorer qu'Eraste ne s'est pas acquis son estime. J'oserai même vous dire que si vous m'aviez choisi, l'on n'en auroit point parlé de même. Eraste peut l'emporter sur moi par les agréments; mais j'ose dire que l'on fait de ma façon de penser un autre cas que de la sienne; et je n'en veux pour preuve que ce qui arrive à Célimène, plus perdue peut-être pour m'avoir quitté, qu'Araminte ne l'est pour se donner à tout le monde. Les dispositions où vous êtes ne dureront pas toujours. Vous êtes née tendre, et si les malheurs que vous avez éprouvés vous ont fait craindre l'amour , ils n'ont point détruit en vous le besoin d'aimer. Je crois vous devoir 1 égard de ne vous pas importuner de mes sentiments;

56 Contes de Crébillon fils.

mais si jamais vous voulez vous rengager, n'oubliez pas, je vous en conjure, que je vous ai demandé la préférence.

CiD. Nous verrons alors. Tout ce qu'à présent je puis, et crois même devoir vous dire, c'est que vous êtes de tous les hommes du monde celui que j'estime le plus, et que je veux bien même ne pas douter que je n'eusse été aussi heureuse avec vous que je l'ai été peu avec les deux indignes mortels à qui je me suis donnée.

Clit. [En lui baisant tendrement la main.) Ah! Madame, vous comblez mes vœux! Je puis donc enfin vous parler de mon amour.

CiD. On ne peut pas moins, à ce qu'il me semble. Vous venez de vous engager tout à l'heure à ne m'en parler jamais, et c'est une parole que je vous avertis que je ne vous rends pas,

Clit. Ah! pouvez-vous penser que je vous l'aie donnée sérieusement, et que je puisse garder le silence sur une passion renfermée si longtemps, lorsque je puis me flatter qu'en le rompant, je ne vous déplairai pas?

CiD. Je ne crois pas que ce soit cela que je vous ai dit; mais laissons, de grâce, cette discussion. Vous ne mourez plus de froid à présent, et vous m'obligeriez de vous souvenir que vous me devez l'histoire de Julie.

Clit. En vérité, Madame, il est afifreux pour moi que vous vous souveniez encore qu'elle est

Les Matines de Cythère. 57

au monde. D'ailleurs, je n\ii rien à dire de Julie, moi.

Cm. Ah! des réserves! J'en suis bien aise! vous m'en verrez à votre tour.

Clit. Encore une fois, Madame, je n'ai rien à vous dire de Julie. Si vous saviez de plus à quel point je raconte mal dans un lit, vous ne voudriez sûrement pas m'y transformer en historien.

Cm. Toutes ces excuses sont inutiles. Ou nous parlerons de Julie, ou nous ne parlerons plus de rien. Combien y a-t-il que vous l'avez eue?

Clit. Vous êtes , permettez-moi de vous le dire, singulièrement opiniâtre! Mais en supposant que j'eusse eu Julie, et qu'il y eût dans notre affaire quelque chose de fort plaisant, et qui la distinguât de toutes les autres de ce genre, ce seroit actuellement l'histoire la plus déplacée qu'il y eût au monde.

Cm. Pour vous peut-être !

Clit. Et si déplacée, que si l'on écrivoit notre aventure de cette nuit, et que dans la position où nous sommes ensemble on vît arriver cette histoire-là, il n'y auroit personne qui ne la passât sans hésiter, quelque plaisir que l'on pût se promettre.

Cm. Ce seroit selon le goût et les idées du lecteur.

Clit. Il n'y en a point, je crois, qui aimât que pour un long narré l'on vînt lui couper le fil d'une situation qui pourroit l'intéresser.

58 Contes de C rébill on fils.

CiD. Je ne vois pas, pour moi, ce qu'il y a de si intéressant dans celle où nous nous trouvons. J'avoue qu'elle peut être extraordinaire, et qu'il n'est pas bien commun qu'un homme vienne se mettre d'autorité dans le lit d'une femme qui n'est faite, d'aucune façon, pour qu'on prenne avec elle une pareille liberté. On ne trouveroit pas cela vraisemblable, et l'on feroit bien. Il devroit le paroître moins encore qu'elle l'eût souffert; mais pour de l'intérêt et une situation, je ne vois pas...

Clit. Eh bien, Madame, quand tout ce que vous dites seroit vrai, je n'en voudrois pas plus avoir devant moi-même le ridicule de vous faire des histoires, lorsque je ne dois vous parler que de ma tendresse, et tâcher de vous déterminer à y être sensible.

Cm. C'est donc fort sérieusement que vous en avez formé le projet?

Clit. Oui, Madame, et ce n'est, en vérité, pas de cette nuit.

Cm. Je croyois avoir quelques raisons de penser le contraire, et si la nuit étoit moins avancée, je pourrois vous les dire; mais je sens le sommeil qui m'accable, et je voudrois bien que vous me laissassiez tranquille.

Clit. Voyez, je vous prie, combien vous êtes inconséquente!

CiD. C'est encore une discussion dans laquelle je ne me soucie pas d'entrer. Inconséquente, injuste même, pis encore si vous le voulez, je

Les Matines de Cythère. 59

conviendrai de tout, pourvu qu'il vous plaise de quitter mon lit.

Clit. Si vous saviez combien j'aurois envie de n'en rien faire!

CiD. A la rigueur, cela se pourroit; mais Je ne crois pas que dans cette occasion ce soit ni vos désirs, ni vos répugnances que je doive consulter.

Clit. Oh çà, parlons sérieusement. Que voulez-vous me donner pour que je ne dise pas que j'ai couché avec vous?

CiD, Voilà une très mauvaise bouffonnerie, Monsieur. Ne badinons pas, je vous prie, sur cet article. Quand je songe à ma sotte complaisance!...

Clit. Et moi à mon imbécillité!... Ah! ce qui m'en console, c'est que, comme effectivement elle est incroyable, personne ne la croira; et dans une sottise aussi grande que celle que je fais, c'est toujours beaucoup que de pouvoir mettre son honneur à couvert.

CiD. Je vous entends! C'est-à-dire que vous ne vous tairez pas sur cette aventure et que vous ne manquerez pas de vous vanter de l'avoir poussée aussi loin qu'il est possible, et de ne m'avoir ménagée en aucune façon.

Clit. Je ne croyois pas, par exemple, que ce que je viens de dire pût s'interpréter comme vous faites. Mais, à propos de cela pourtant, s'il vous plaisoit de m'accorder quelques faveurs ?

6o Contes de Crébillon fils.

CiD. Quelques faveurs! Ah! Je n^en accorde pas, ou Je les accorde toutes.

Clit. Toutes! eh bien, soit. [Ici il perd asse\ indécemment le respect. Elle se défend avec fureur, et lui échappe.)

Cm. [Avec une colère froide.) Je vois, Monsieur, que quoique vous viviez avec moi depuis longtemps, vous ne m''en connoissez pas davantage. Je n'emploierai point contre vous des cris, qui ne feroient que rendre ma sottise publique; mais comme Je ne suis ni prude, ni galante, que les coups de tempérament et les éclats de vertu ne sont pas à mon usage, Je ne ferai pas de bruit; mais vous ne m'aurez point, et s'il est vrai que vous pensiez à moi, vous aurez le chagrin de me voir rompre avec vous pour Jamais. C'est à vous à voir actuellement le parti que vous avez à prendre.

Clit. Ah! Madame, que Je suis loin encore du bonheur que vous aviez semblé me promettre ! et que, si vous pensiez sur mon compte comme vous me l'avez dit, vous vous offenseriez peu de tout ce que mon amour pourroit tenter! Eh! ne vous ai-Je pas donné de mon respect les preuves les plus fortes que. vous puissiez Jamais en exiger? Je vous adore! Quand ma passion pour vous seroit moins vive, vous êtes belle. Je suis Jeune! La situation, où Je me trouve avec vous, est peut-être la plus pénible situation dans laquelle on puisse Jamais se trouver. Je meurs de désirs, et vous n'en

Les Matines de Cythère. 6i

doutez pas! Cependant n'ai-Je pas été aussi sage que vous m'avez prescrit de Têtre? Mes mains se sont-elles égarées? Ai-je abusé des vôtres? Et maître de disposer, du moins à bien des égards , de la plus aimable femme du monde, ne m'avez- vous pas trouvé aussi retenu qu'aujourd'hui je le serois avec cette exécrable Araminte qui m'inspire de si violents dégoûts? Je veux ne point mériter de récompense, et que vous ne croyiez pas me devoir des faveurs par cette seule raison que je n'ai pas tenté de vous en arracher; mais qu'au moins l'effort que Je me suis fait, trop cruel pour n'être pas l'ouvrage de la passion la plus vive qui fût jamais, vous prouve la vérité de mes sentiments!

Cm. J'admire les hommes, et je considère avec effroi tout ce que le moment peut sur eux! Vous n'étiez pas venu ici dans l'intention de me marquer tant de tendresse, et quoiqu'il se puisse que vous ayez toujours eu pour moi une sorte de goût et que même je doive croire que depuis que vous me voyez libre, il s'est accru, j'ai plus d'une raison de penser que je ne vous inspire pas d'amour. Mais vous êtes désœuvré, seul avec moi la nuit; et par une imprudence que je ne me pardonnerai jamais, qui n'est presque pas croyable, et dont moimême je doute encore, j'ai souffert que vous vous missiez dans mon lit ! Quand je serois moins bien à vos yeux , je vous inspirerois des désirs, et surtout celui de triompher de

62 Contes de Crébillon fils.

moi dans ce moment même, pour avoir une aventure singulière à raconter. Convenez que si je vous prête quelques motifs, je dois du moins beaucoup au moment de cette violente passion que vous voudriez que je vous crusse.

Clit. Ce n"'est pas d''aujourd'hui. Madame, que je sais que Ton est aussi ingénieux à trouver des raisons contre ce qui déplaît, qu^habile à s'affaiblir celles qui s^opposent à un goût qui nous est cher. Vous n'ignorez pas, quand vous voulez paroître penser de moi si désavantageusement, que je n'ai jamais eu le ridicule d'être homme à bonnes fortunes, ni d^attaquer, pour la seule gloire de les vaincre, des femmes pour qui je ne sentois rien. Vous m'avez autrefois rendu volontairement cette justice; mais les temps sont changés, et ce seroit en vain qu'aujourd'hui je l'attendrois de vous. Il faudroit, pour l'obtenir, que je vous aimasse aussi peu que vous le désiriez. [Eti cet endroit il lui baise la main avec tendresse et respect, et continue jusqu'à ce qu'elle lui répond. De son côté elle l'écoute avec une extrême attention et un air fort embarrassé.) Eh! Madame, pourquoi me chercher des crimes? pourquoi avoir la cruauté d'ajouter au mépris dont vous payez ma tendresse? Vous ne m'aimez point? Est-il possible que vous ne croyiez pas me rendre assez malheureux! Vous me reprochez mon silence?

Quoi ! c'est parce que je n'ai jamais osé vous dire

Les Matines de Cythère. 63

que je vous aime que vous doutez de mes sentiments! Hélas! et dans quel temps ai-je pu me flatter que cet aveu ne vous déplairoit point ? Ai-je jamais pu, sans vous offenser, vous dire que je vous adorois? Ignorois-je vos engagements, et devois-je imaginer que vous me pardonneriez de vous croire légère ou perfide? Je vous vois libre enfin, et assez heureux pour rêtre moi-même, je pouvois, il est vrai, vous parler de ma tendresse ; mais trop vivement épris pour ne pas toujours craindre, mes yeux seuls ont osé vous en instruire. J''ai cru qu'avant que de vous la découvrir, je devois travailler à y disposer votre cœur. Vous m'avez vu constamment attaché sur vos pas, vous préférer à tout, ne chercher que les lieux où je me flattois de vous rencontrer, et ne connoître de plaisir que celui de passer ma vie auprès de vous. Eh bien. Madame, continuez donc de me haïr : vous me verrez, toujours constant et soumis, préférer toutes les rigueurs, dont vous m'accablerez , aux faveurs que je pourrois attendre d'une autre. Mon amour vous déplaît, je consens à ne vous en jamais parler, pourvu que vous me permettiez de vous le témoigner sans cesse.

Cm. [Avec émotion.) Ah! traître! serois-je en effet assez malheureuse pour désirer que vous me disiez vrai? [Ici Clitandre la serre dans ses bras, et elle ne se défend que mollement. ]

64 Contes de Crébillon fils.

Clit. Cidalise! charmante Cidalise! que si vous le vouliez, vous me rendriez heureux!

CiD. Eh ! croiriez-vous longtemps Têtre? Vous donner mon cœur, et tout ce quejesaisqu^enfin Je vous donnerois avec lui, ne seroit-ce pas me remettre volontairement dans Thorrible situation dont je ne fais que de sortir? Glacée encore par le souvenir de mes peines, j'avoue que je ne regarde Pamour qu'avec horreur, et que je voudrois vous haïr de ce que vous cherchez à me plaire, et de ce que peut-être ce n'est pas inutilement que vous le cherchez.

Clit. [En se raj^prochant d'elle.) Daignez, de grâce, ne vous pas faire de si tristes idées. Que ce que j'ai été jusques ici vous rassure sur l'avenir. Tournez les yeux vers moi, et que, s'il se peut, ils ne s'y arrêtent plus avec peine! {Elle soupire.) Ces craintes cruelles ne se dissiperont-elles point, et paroîtrez-vous toujours désespérée de vous voir dans mes bras? [Elle soupire encore, le regarde tendrement, s'approche de lui, et ne le trouve pas à beaucoup près aussi respectueux qu'il lui promettoit de l'être.

CiD. [En se défendant.) Ah \... Clitandre !... que faites-vous?... Si vous m'aimez!... Clitandre!... Laissez-moi!... je vous l'ordonne. ( Il obéit enfin ; elle pleure, et s'éloigne de lui avec indignation.)

Clit. [D'un ton piqué.) Je m'aperçois trop tard. Madame, qu'emporté par mon ardeur, me

Les Matines de Cythère. 65

flattant à tort que vous ne la désapprouviez pas, je me suis exposé à vous déplaire. La douleur, que vous cause mon audace, m'apprend que je suis le dernier des hommes à qui vous voudriez accorder les faveurs que Je viens de vous ravir, et je ne comprends pas en effet comment j'ai pu m'aveugler sur cela si longtemps. [Elle ne lui répond rien; il se tait aussi, en soupirant : enfin voyant qu'il ne lui parle plus.]

Cm. [Sans le regarder, et d'un ton fort sec] Je crois, Monsieur, qu'il seroit temps que vous me laissassiez tranquille.

Clit. Oui, Madame, je le pense comme vous. Je ferai même plus que vous ne semblez exiger, et je vais vous quitter pour jamais.

Cm. Allez, Monsieur. Puissiez-vous oublier mon imprudence, et ne m'en faire un crime ni devant vous, ni devant personne !

Clit. Eh! Madame, je puis n'être pas digne de votre tendresse ; mais je le serai toujours de votre estime, et vos procédés, tout durs qu'ils sont, n'altéreront jamais dans mon cœur le profond respect que j'ai pour vous.

Cm. [Ironiquement.] J'aime à vous l'entendre vanter, après la façon dont vous m'avez traitée!

Clit. Je ne chercherai point à excuser une chose qui vous a déplu, quoiqu'il ne me fût peutêtre pas bien difficile de la justifier; mais vous me voulez coupable, et je croirois l'être en effet, si j'entreprenois de vous faire remarquer votre injustice. C'est au temps que je laisse à vous la

66 Contes de Crébillon fils.

faire sentir, et plaise au ciel qu'il ne m'en venge pas! Adieu, Madame, je vais... [Il parott chercher quelque chose.)

Cm. [Toujours sans le regarder.) Que cherchez-vous donc, Monsieur ?

Clit. Madame, c'est ma robe de chambre. Dans la situation où nous sommes ensemble, je ne crois pas qu'il fût bien décent que je parusse déshabillé à vos yeux.

CiD. [Toujours froidement .) Vous vous avisez tard d'observer les bienséances avec moi. Attendez, Monsieur, vous l'avez jetée de mon côté, et je vais vous la donner.

Clit. [Se rapprochant d'elle avec transport .) Cruelle ! est-il bien vrai que vous me perdiez avec si peu de regret, et que ce soit l'homme du monde, qui vous aime le plus tendrement, que vous accabliez de votre haine ?

Cm. Hélas! Monsieur, vous ne savez que trop que je ne vous hais pas.

Clit. Eh bien ! s'il est possible que je me sois trompé, que ces yeux charmants, où je viens de lire une si vive indignation, daignent me parler un plus doux langage ! ( Elle lui sourit tendrement.) Oui, Cidalise, j'y retrouve quelques traces de cette bonté dont vous aviez bien voulu me flatter ; mais qu'ils sont loin encore de ce sentiment que les miens vous expriment, et que je ne puis parvenir à faire passer dans votre cœur !

Cm. [Après quelques instants de silence.)

Les Matines de Cythère. 6-j

Vous voulez donc absolument que j^aime ? Eh bien! cruel! jouissez de votre victoire, je vous adore !

Clit. Ah! Madame!... ma joie me suffoque ; je ne puis parler. (7/ tombe, en soupirant, sur la gorge de Cidalise, et y reste comme anéanti.)

CiD. Les voilà donc encore revenus dans mon cœur ces cruels sentiments qui ont fait Jusques ici tout le malheur de ma vie! Ah! pourquoi avez-vous cherché à me les rendre? Hélas! j'ignorois, ou plutôt je cherchois à ignorer la force et la nature du goût qui m'entrainoit vers vous, et peut-être en aurois-je triomphé, si vous n'eussiez pas cherché à me séduire.

Clit. [Avec ardeur.) C'en est trop ! je ne puis plus tenir à tant de charmes ! Venez, que j'expire, s'il se peut, dans vos bras!

CiD. Un moment de grâce, Clitandre. Vous me connoissez, et puisqu'enfin je consens à vous livrer mon cœur, vous ne devez pas douter que vous ne soyez un jour maître de ma personne; mais laissez-moi m'accoutumer à ma foiblesse, et donnez-moi la consolation de ne pas succomber comme la malheureuse de qui vous venez de me raconter les horreurs.

Clit. Quoi ! vous pouvez craindre que je vous confonde avec elle?

CiD. Si j'étois assez heureuse pour que vous fussiez mon premier engagement, et que vous connussiez mieux ma façon de penser, vous ne me verriez ni les mêmes scrupules, ni les mêmes

68 Contes de Crébillon fils.

craintes; mais je ne vous apporte pas un cœur neuf, et de quelque prix que le mien puisse vous paroître aujourd'hui, je tremble que vous ne Testimiez pas toujours autant que vous paroissez le faire, et que le peu qu'il vous a coûté ne vous le rende un jour bien méprisable.

Clit. Pourriez-vous me soupçonner de penser mal de vous, et doutez-vous de mon estime ? Mais oui, car vous m'avez dit que je vous prenois pour une Araminte. Il étoit assurément flatteur pour moi, ce propos-là.

CiD. Je n'ai peut-être rencontré que trop bien, et la façon dont je me rends...

Clit. Eh ! comment vouliez-vous ne vous pas rendre? Vous m'aimez. Quoique vous ne me l'ayez dit que d'aujourd'hui, ce n'est cependant pas de ce moment-ci que je le sais. Votre confiance en moi ; les sacrifices que vous m'avez faits, sans que je vous les eusse demandés, ni que vous-même peut-être crussiez m'en faire ; la sorte d'aigreur que, toute douce que vous êtes, vous preniez contre les femmes que je voyois un peu trop souvent, ou que je louois devant vous; la crainte que vous aviez que je ne vinsse pas ici ; l'empressement avec lequel vous m'y avez toujours cherché ; la gaieté que je vous ai vue; l'humeur qui vous a saisie à l'arrivée de toutes ces femmes; les regards inquiets et troublés qu'en les voyant, vous avez jetés sur moi ; tout enfin ne m'a-i-il pas instruit

Les Matines de Cythère. 69

de votre tendresse ? Pouvez-vous croire qu'avec de pareilles dispositions, accoutumée à moi par Fancienneté de notre liaison, moins en garde par conséquent contre les libertés que je prenois, sûre d'être aimée, pressée également par votre amour et par le mien, vous eussiez pu résister à mon ardeur? et devez-vous comparer ce qui se passe entre nous, à ce qui s'est passé entre Araminte et moi ? (// n'est peut-être pas hors de propos d'avertir ici le lecteur que pendant que iClitandre parle, il accable Cidalise de caresses fort tendres, qu'elle ne lui rend point tout à fait, mais auxquelles elle ne s'oppose pas non plus à un certain point.)

CiD. {Répondant plus à ce qu'il dit qu'à ce qu'il fait.) A vous parler franchement, on ne peut pas en avoir moins d'envie, et la seul chose que je puisse actuellement avoir quelqu' plaisir à croire, c'est que je ne pouvois faire que ce que j'ai fait. Il faut pourtant que je me trompe, car vous ne sauriez concevoir combien j'ai de peine à me le persuader.

Clit. Vous ne m'en êtes que plus chère; mais à quelque point que j'approuve votre délicatesse, je serois fâché que vous ne l'employassiez qu'à vous tourmenter.

CiD. Hélas ! puis-je être aussi tranquille que vous voudriez que je le fusse, quand je songe qu'un jour peut-être vous trouverez plus de raisons pour blâmer ma conduite, que vous ne venez de m'en dire pour que je puisse me

jo Contes de Crébillon fils.

Texcuser? [Une lui répond qu'en entreprenant : elle se tait aussi, mais elle résiste.)

Clit. En vérité! Cidalise, ce que vous faites est de la dernière déraison. Vous ne m'aimez donc point? [Elle le serre tendrement dans ses bras.) Mais comment voulez-vous que je vous croie lorsque je vous vois écouter plus vos craintes que votre tendresse, et démentir par votre conduite tout ce que votre bouche veut bien me jurer? Accordez du moins quelque chose à mes désirs.

CiD. Vous ne saurez sûrement pas les contenir, et je n^aurai peut-être pas la force de les arrêter. ( Ici il lui demande quelque chose, mais presque rien.) Grand Dieu !... me tiendrez-vous parole, et respecterez-vous mes craintes?

Clit. Oui, puisqu'enfin je ne puis les bannir de votre esprit. [Ici elle consent à ce qu'il lui a demandé; et comme elle l'a prévu, et espéré peut-être, il lui manque de parole. Le lecteur croira facilement qu'elle s'en fâche.)

CiD. [Avecasse\de majesté pour l'instant.) Ah ! Monsieur, vous savez nos conventions ?

Clit. Hors celle de nous aimer toujours, je ne crois pas que nous en ayons fait aucune ensemble; mais quittez, de grâce, cet air et ce ton qui ne sont pas faits pour nous. La cérémonie, que vous conservez encore avec moi, me fait presque douter que vous m^avez dit que vous m'aimez, et je ne saurois vous exprimer à quel point j'en suis blessé.

Les Matines de Cythère. -ji

CiD. [Avec transport.) Ah! vous ne devriez pas pouvoir un moment douter de ma tendresse: et je serois trop heureuse, si je vous en voyois toujours aussi satisfait, que vous aurez toujours lieu d'en être persuadé.

Clit. Vous me baisez pourtant sans plaisir, et pendant que mon cœur vole sur vos lèvres . et s'y pénètre de la plus douce des voluptés, je vous vois vous refuser au même bonheur, ou être incapable de le sentir.

CiD. Pourquoi vous plaisez-vous à faire de mes mouvements une peinture si infidèle?... Convenez donc que vous êtes bien injuste?

Les transports de Cidalise autorisant en quelque façon les témérités de Clitandre, il lui demande des complaisances. Comme, sans être les plus fortes que Von puisse exiger d'ime femme, elles ne laissent pas que d'être singulières, elle les lui refuse. Il les demande encore ; nouveau refus : il en est piqué, et use d'autorité avec une insolence que l'on peut dire sans exemple, ou qui du moins n'est pas bien commune, et doit apprendre aux femmes à ne pas laisser mettre quelqu'un dans leur lit si légèrement.

Cm. [Désespérée.) Non!... je ne veux pas... Vous m'offensez mortellement ! Eh bien ! Monsieur, vous voilà!... voilà pourtant comme je puis compter sur vous.

Loin que de si violents reproches le contiennent., et que la résistance de Cidalise, qu'il doit

72 Contes de Crébilloti fils.

croire très réelle, lui donne d'autres idées, il continue d'employer la violence. Elle lui réussit; car quefera-t-elle, et quelles sont ses ressources? Ce nest pas qu'elle ne lui dise qu'il est un impertinent; mais quand une fois on a pris sur soi d'en être un, il y aurait asse:{ peu de mérite, et moins encore de sûreté peut-être à cesser d'offenser. Il continue donc d'abuser de la supériorité de ses forces, tout indigne que cela est. Ensuite il la regarde en souriant, et d'un air aussi content que s'il eût fait les plus belles choses du monde, et veut même lui baiser la main. On n'aura pas de peine à croire qu'après ce qu'on a à lui reprocher, cette marque de reconnaissance, toute respectueuse qu'elle est, est asse\ froidement reçue.

Cm. [Outrée, et d'un ton terrible.) Laissezmoi, je vous prie, Monsieur : je suis indignée contre vous; vos procédés sont odieux.

Clit. Mais voyez donc quelle est votre injustice ! Avez-vous pu penser, je laisse même Tamour à part, que comblé de caresses d'une femme telle que vous, la modération, que vous me prescriviez, fût en mon pouvoir? D'ailleurs, de quoi vous plaignez-vous ? Ne seroit-ce pas à moi à m^offenser de vous voir me refuser les complaisances les plus ordinaires? Vous êtes trop singulière aussi.

CiD. Cela n'est pas douteux ! je vois bien que j'aurai toujours tort. Ce n'est pas là pourtant et que vous m'aviez promis.

Les Matines de Cythère. 73

Clit. Cessez donc, je vous en conjure, de croire qu'à cet égard j'aie été d'assez mauvaise foi pour vous promettre quelque chose. Songez que dans les termes où nous en sommes ensemble, il n'est plus possible que je vous fasse des impertinences, et lorsque c'est vous qui offensez l'amour, n'allez pas croire que je blesse votre dignité.

CiD. {Bien plus doucement.) Mais, mon Dieu ! pensez-vous que je m'aveugle au point de croire que je ne ferai pas un jour pour vous, plus que vous ne venez d'exiger de moi ? Vous avez raison ! Si ma résistance n'étoit fondée sur rien, elle seroit du dernier ridicule ; mais enfin que les motifs en soient pitoyables ou sensés, vous m'avez, quoi que vous en disiez, promis de les respecter, et je me crois du moins en droit de me plaindre de ce que vous me manquez de parole.

Clit. Vous êtes donc bien fâchée ? Ah ! revenez dans mes bras ; je meurs d'envie de vous pardonner vos injustices ! Venez ! ne vous dérobez pas à ma clémence !

CiD. [En riant.) En vérité ! vous êtes singulièrement ridicule! Ah! Clitandre! je vous sens bien ! [Apparemment elle a ici quelques raisons pour lui parler comme elle le fait.)

Clit. N'allez-vous pas vous fâcher encore?

CiD. Dans le fond j'aurois de quoi ; mais je vois bien, au train que vous prenez, qu'il faudroit que je ne tisse que cela, et ne fût-ce que

74 Contes de Crébillon fils.

pour vous attraper, j'ai quelque envie d'être un peu moins cruelle.

Clit. Pour m'attraper ! Ou avez-vous doncpris cela, s'il vous plaît?

CiD. Est-il donc vrai que je sois si injuste?

Le lecteur aura ici la bonté de prendre que c'est à lui qu'on fait cette question. Si par hasard, et ce qu'on a peine à croire, quelque femme lit cet endroit, elle en doit apprendre à ne jamais insulter personne qu'à bonnes enseignes, c'est-à-dire qu'il faut quelle se garde bien de parler, dans de certaines occasions, d'après de simples probabilités auxquelles il seroit possible qu'elle fiit attrapée, et qu'elle Jie sauroit, pour montrer des doutes offensants, être trop sûre physiquement que cela ne peut pas tirer à conséquence.

Clitandre prouve donc à Cidalise, qui d'abord lui demande pardon, et qui ensuite se fâche très vivement, qu'elle auroit beaucoup mieux fait de 7te lui avoir pas montré de doutes. C'est en vain qu'elle lui dit qu'une plaisanterie si simple ne devrait pas avoir des suites si sérieuses. Soit qu'il en soit réellement piqué, ou qu'il la prenne pour prétexte, il est certain qu'il s'en venge. Toutes réflexions faites pourtant, il falloit bien que de façon ou d'autre cela finit, et quelle eût à se plaindre de lui autant que vraisemblablement elle s'enflattoit.

En cet endroit Clitandre doit à Cidalise les plus tendres remerchnents , et les lui fait.

Les Matines de Cythère. 75

Comme on ne peut supposer qu'il y ait parmi nos lecteurs quelqu'un qui ne soit, ou n'ait été dans le cas d'en faire, ou d'en recevoir, ou de dire et d'attendre ces choses flatteuses et passionnées que suggère l'amour reconnoissant, ou que dicte quelquefois la nécessité d'être poli, l'on supprimera ce que les deux amants se disent ici, et l'on ose croire que le lecteur a d'autant moins à se plaindre, que l'on ne le prive que de quelques propos interrompus, qu'il aura plus de plaisir à composer lui-même d'après ses sentiments, qu'il n'en trouveroit à les lire.

Il est bien vrai qu'il peut y en avoir quelques-uns qui, ne sachant pas encore ni comment on remercie, ni comment on est remercié, ne seraient pas fâchés de pouvoir ici s'en instruire ; mais on ne veut pas rendre dans l'un la nature artificieuse, et avoir laba7~barie d'ôter à l'autre le plaisir de la surprise.

Clit. [Se remettant auprès de Cidalise, qui n'ose pas le regarder, ou ne le regarde qu'avec confusion.] Eh quoi ! charmante Cidalise, voudrez-vous toujours vous reprocher d'avoir fait mon bonheur, ou plutôt me punir d'avoir osé me rendre heureux? Je suis coupable sans doute; mais si vous vouliez vous rendre justice, vous trouveriez non seulement bien des raisons pour me pardonner mon crime, mais même de quoi vous étonner de ce que je ne Pai pas commis plus tôt. [Elle se tait, soupire, et s'obstine à ne le pas regarder. Il continue.) Levez donc

jd Contes de Crébillon fils.

sur moi vos yeux. Qu'ils me disent, si votre bouche ne veut pas le prononcer, que vous ne me haïssez pas ! je ne puis vivre un instant avec la crainte de vous avoir déplu. Voulezvous donc me faire mourir de douleur! (// lui baise tendrement les mains.]

Cm. [Toujours fâchée.) Ah ! traître!

Clit. Eh bien ! accablez-moi de tous les reproches imaginables : il n'y en a point sans doute que je ne mérite ; mais encore une fois regardez-moi ! Dites-moi donc, de grâce, quelle est l'inquiétude qui vous agite ?

Cm. Hélas ! puis-je n'être pas tourmentée de la crainte de vous perdre?

Clit. ( Vivement.) Ah ! ne vous livrez pas à de si injustes terreurs ! Je vous adore ! Rien ne m'a jamais été aussi cher que vous; rien ne me le sera jamais autant.

Cm. (En le regardant avec une extrême tendresse.) Est-il bien vrai que vous m'aimiez encore ?

Clitandre ne cherche à bannir les craintes de Cidalise qu'en l'accablant des plus ardentes caresses. Mais comme tout le monde peut n' avoir pas sa façon de lever les doutes, ceux de nos lecteurs à qui elle pourroit ne point paroUre commode , en prendront une autre, comme défaire dire à Clitandre les plus belles choses du monde, et ce qu'ils croiront de plus fait pour rassurer une femme en pareil cas.

Clit. Eh! ingrate! étes-vous rassurée?

Les Matines de Cythère. jj

CiD. Ah! Clitandre, quel dommage que je sache si bien que le désir n'est pas de Pamour !

Clit. C'est-à-dire que vous doutez encore du mien.

Cm. [En soupirant.] Ce doute seroit moins déplacé que vous ne semblez le croire ; mais vous répondez aux miens de façon à me forcer de les renfermer ; pourtant vous ne les détruisez pas.

Clit. En croiriez-vous plus à mes serments ?

CiD. Cette façon de me parler de votre ten- ' dresse n'amuseroit pas tant vos sens, et flatteroit moins votre vanité ; mais J'avoue que toute trompeuse qu'elle pourroit être encore, elle calmeroit plus mon cœur que les transports que vous mettez à sa place.

Clit. [Tendrement.] Ah! comment pouvezvous un instant penser que je ne goûte pas un plaisir extrême à vous parler d'un sentiment qui pénètre mon âme, et qu'à la vivacité, dont vous me le rendez, je crois éprouver pour la première fois de ma vie?

CiD. Non, je vous ai coûté trop peu pour que je sois aussi heureuse que vous me le dites.

Clit. En vérité ! vous êtes bien peu raisonnable!

CiD. [En lui baisant la main avec transporta] Vous ne savez combien je vous aime ! combien je m'abhorre d'avoir été à d'autres qu'à vous ! combien même je vous hais de m'avoir aimée si tard ! et quand je songe en effet que si vous aviez voulu , je n'aurois pas eu le malheur

78 Contes de Crébillon fils.

d'avoir Eraste, puis-je ne pas vous détester de me ravoir laissé prendre?

Clit. Eraste ! ne commençoit-il pas à vous plaire quand je revins?

Cm. Non, il le cherchoit encore, et si vous m'aviez, à votre retour, confirmé ce que vous m'aviez écrit, il Tauroit cherché vainement.

Clit. Ah ! si je Favois cru ! Mais comment pouvois-je vous supposer pour mon amour dans de si favorables dispositions, lorsque je vous voyois plus froide et plus réservée avec moi qu'avec qui que ce fût, et qu'à peine même vous me marquiez de l'amitié?

Cm. Le désir de fuir tout engagement, et la crainte que vous ne nuisissiez plus que personne à mes résolutions, furent les premières causes de la froideur que je vous marquai à votre retour; et la douleur de vous voir reprendre Célimène, lorsque, malgré moi-même, je me flattois que vous n'aimeriez que moi, m'inspira pour vous une haine si violente, que je ne sais encore comment elle a pu s'effacer.

Clit. Je vous avoue que vos sentiments ne m'ont pas tout à fait échappé, et qu'un jour même, sur un mot que vous dites à l'Opéra, et qui depuis m'a donné à rêver...

Cm. [En le baisant avec fureur.] Tu l'entendis, ingrat ! et tu n'y répondis pas !

Clit. Que voulez-vous? Eraste, de qui vous connoissez les ruses, s'apercevant sans doute de l'impression que vous faisiez sur moi, et crai-

Les Matines de Cythère. 79

gnant e]u'entin je ne vous en parlasse, vint le lendemain, avec le plus grand mystèredu monde, m^apprendre, plus d^un mois avant que vous le prissiez, qu'il avoit tout réglé avec vous, et ce fut cette fausse confidence qui m'empêcha de vous entendre et de vous répondre, et qui me fit me rengager avec Célimène.

CiD. Ne parlons plus de lui, je vous en conjure. Vous ne sauriez concevoir à quel point ce souvenir m'afflige, ni combien je me méprise d'avoir eu la foiblesse de me livrer au plus perfide de tous les hommes, et à celui de tous peut-être que j'étois le moins faite pour aimer.

Clit. C'est comme moi, qui ne saurois comprendre comment j'ai pris une Araminte, et dix vilaines bêtes de la même espèce.

CiD. Belise, par exemple.

Clit. Du moins elle est jolie.

CiD. J'en conviens ; mais elle est à tout le monde.

Clit. Oui, un peu, cela est vrai. C'est qu'elle a, malheureusement pour elle, une sorte de nonchalance dans le caractère, qui l'expose à l'inconvénient de ne savoir pas résister ; car elle seroit, sans cela, absolument ou à peu près comme une autre.

CiD. Comment vous engageâtes-vous avec elle?

Clit. M'engager ! moi! Je la pris, à la vérité; mais ce fut sans avoir un moment l'intention

8o Contes de Crébillon fils.

de la garder. C'étoit tout à la fois la femme de France que Je méprisois le plus, et qui me coûtoit le moins.

Cm. Vous la prîtes pourtant.

Clit. Mais, oui, il le falloit bien. J'alloislui faire une visite que je lui devois depuis assez longtemps. Je ne sais comment elle étoit disposée ; mais elle me fit des agaceries, et de si vives, que tout le mépris, qu^en ce moment même elle m'inspiroit, ne Tempêcha pas d^ répondre. Savez-vous bien que dans le fond cela est horrible?

CiD. Vous croyez rire? mais je vous assure qu'il n'y a rien de plus infâme que de se livrer, comme vous faites presque tous, à toutes les occasions qui se présentent.

Clit. Vous ne sauriez imaginer aussi combien nous nous faisons de reproches de ces honteuses fragilités, lorsque nous nous trouvons, comme j'avoue que j'étois alors, avec la plus violente passion du monde dans le cœur, et pour une femme charmante assurément, puisque c'étoit pour Aspasie.

Cm. Je suis bien sûre, malgré cela, que Belise ne vous en crut que pour elle.

Clit. Elle est vaine, je suis ardent ; il étoit naturel que dans ce moment-là nous nous trompassions tous deux.

Cm. Cependant vous adoriez Aspasie?

Clit. Si je l'aimois ! A la fureur !

Cm. Mais comment accordiez-vous votre ten-

Les Matines de Cythère. 8i

dresse pour elle avec les complaisances que vous aviez pour Belise ?

Clit. Oh ! je n'avois vis-à-vis de moi-même ni la mauvaise foi de pi-étendre les accorder, ni le malheur de m'y méprendre. Comblé des faveurs de Belise, et dans Tinstant même où elles prenoient le plus vivement sur moi, vous ne sauriez imaginer combien elle étoit loin de mon cœur, et à quel point j'y sentois Tempire d^Aspasie.

CiD. Je le crois. Vous revîtes pourtant Belise?

Clit. Oui. Elle n'avoit jamais, à ce qu'elle disoit, soupe en petite maison, et elle me demanda en grâce de lui donner une fête dans la mienne. Il ne me parut pas possible, dans les termes où nous en étions ensemble, de ne la pas satisfaire sur cette fantaisie. Je ne vous cacherai même pas qu'elle m'amusa quelque temps, et que tous les reproches, que je m'en faisois, ne m'empêchèrent pas de la garder un mois. Il est vrai qu'Aspasie en passa plus de la moitié hors de Paris, et qu'alors j'avois réellement besoin qu'une femme, que j'aimois, ne fût pas si longtemps absente.

CiD. Infidèle!... Ah! laissez-moi donc.

Pour bien entendre cette exclamation , qui paroit venir à propos de rien, il est nécessaire de savoir que Clitandre tourmente toujours Cidalise de façon ou d'autre. Nouvelles propositions, nouveaux refus. Plaintes de Clitandre; complaisance de Cidalise. Il faut au reste

82 Contes de Crébillon fils.

quelle se plaigne de se trouver trop sensible, et de paraître craindre que ce ne soit pour Clitandre une raison de se défier de sa constance. Car, sans cela, que voudraient dire les propos qu'on va trouver ici.

Clit. Vous avez de singulières idées d'imaginer que je vous reprocherai d'être sensible^ moi qui avois toutes les peines du monde à pardonner à Célimène de ne Tètre pas.

CiD. Cela est plaisant! A la voir, j'en aurois tout différemment jugé.

Clit. Il y a cependant peu de femmes plus froides qu'elle , et vous ne sauriez imaginer combien sur cet article il faut peu croire aux physionomies.

CiD. Ai-je Tair d'être sensible, moi?

Clit. [En la regardant avec attention.] Mais oui; vous avez dans les yeux une langueur tendre qui promet passablement.

CiD. Ah! vous me désespérez. La chose du monde que je crains le plus, c'est de passer pour être si tendre. Vous ne savez ce que vous dites. Cette langueur, que vous me trouvez dans les yeux, peut bien annoncer un cœur sensible; mais il me semble que ce n'est que les femmes, qui ont une extrême vivacité, que vous accusez d'être...

Clit. Non pas les connoisseurs, et nous laissons aux jeunes gens , qui entrent dans le monde, à croire que toutes les femmes ont beaucoup de ceue sorte de sensibilité, et que

Les Matines de Cytlière. 83

surtout, c'est chez celles qui ont du feu dans les yeux, une grande vivacité dans leurs actions, et de rinconsidération dans leur conduite, que Ton en trouve le plus. Pour nous, de la langueur, de rindolence, de la modestie, voilà nos affiches.

CiD. Vous deviez bien importuner Célimène?

Clit. Beaucoup moins que vous ne pensez. Soit caprice, soit vanité, la chose du monde, qui lui plaît le plus, est d'inspirer des désirs; elle jouit du moins des transports de son amant. D'ailleurs, la froideur de ses sens n'empêche pas sa tête de s'animer, et si la nature lui a refusé ce que l'on appelle le plaisir, elle lui a en échange donné une sorte de volupté qui n'existe, à la vérité, que dans ses idées; mais qui lui fait peut-être éprouver quelque chose de plus délicat que ce qui ne part que des sens. Pour vous, plus heureuse qu'elle, vous avez, si je ne me trompe, rassemblé les deux.

CiD. Je ne sais pourquoi; mais il me semble que j'aimerois mieux le partage de Célimène que le mien.

Clit. C'est-à-dire que vous voudriez être moins heureuse de la moitié que vous ne l'êtes. Soyez contente. A quelque point que les idées de Célimène s'enflammassent, et dans quelque volupté qu'elles sussent la plonger, ce désordre ne lui suffisoit pas toujours. Quoiqu'elle eût le malheur d'être convaincue que les bornes, que la nature lui avoit imposées, ne pou-

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voient se franchir , elle n'en désiroit pas moins cette jouissance entière que rien ne pouvoit lui procurer. Son imagination s'embrasoit; elle se révoltoit contre la froideur de ses sens, et mettoit tout en usage pour la vaincre. Cette ardeur dont elle se sentoit brûler, et qui se répandoit dans toutes ses veines, devenoit enfin un supplice pour elle, et je Pal vue plus d'une fois pleurer d'être livrée à des désirs si violents, et de ne pouvoir ni les éteindre, ni les satisfaire.

Cm. Si elle n'a pu parvenir avec vous au bonheur qu'elle cherchoit, je ne lui conseille pas de le chercher avec un autre.

Clit. Je doute en effet qu'elle l'ait trouvé dans le nouveau choix qu'elle a fait, puisque c'est une sorte d'Eraste qui m'a banni de son cœur; aussi ne suis-je pas plus flatté que surpris de la voir se ressouvenir de moi un peu tendrement.

CiD. La reprendrez-vous, Clitandre?

Clit. Comme vous reprendrez Eraste , de qui je doute qu'à quelque égard que ce puisse être, vous ayez été contente.

CiD. [D'un ail- asse\ mécontent.) Ce qui me paroit assez singulier, c'est que vous semblez croire que ce que vous imaginez qu'il est, me le rendoit insupportable : c'est pourtant lui qui m'a quittée.

Clit. Je n'en suis pas étonné. Ces sortes d'amants qui, au reste, ne le sont jamais que

Las Matines de Cythère. 85

par air, après avoir ennuyé beaucoup une femme, finissent toujours par la quitter, et même avec aussi peu d'égards que s'ils n'avoient pas besoin de sa discrétion.

CiD. Il faut, aux propos que vous tenez, que vous ayez vécu avec des femmes bien extraordinaires !

Clit. N'allez pas croire cela ! Je vous Jure que, hors Aspasie et vous, il n'y a Jamais rien eu de si ordinaire que les femmes qui m'ont honoré de leurs bontés.

Cm. Mais, à ce que Je vois, vous en avez eu quelques-unes?

Clit. Mais, oui. Comment voulez-vous qu'on fasse? On est dans le monde, on s'y ennuie, on voit des femmes qui, de leur côté, ne s'y amusent guère : on est Jeune; la vanité se Joint au désoeuvrement. Si avoir une femme n'est pas toujours un plaisir, du moins c'est toujours une sorte d'occupation. L'amour, ou ce qu'on appelle ainsi, étant malheureusement pour les femmes ce qui leur plaît le plus, nous ne les trouvons pas toujours insensibles à nos soins. D'ailleurs, les transports d'un amant sont la preuve la plus réelle qu'elles aient de ce qu'elles valent. J'ai quelquefois été désœuvré; J'ai trouvé des femmes qui n'étoient peut-être pas encore bien sûres du pouvoir de leurs charmes, et voilà ce qui fait que, comme vous dites, J'en ai eu quelques-unes.

CiD. Quelle pitié! Il me semble pourtant

86 Contes de Crébillon fils.

que vous m'avez dit plus d'une fois, et cette nuit même encore, que vous n'avez jamais été homme à bonnes fortunes.

Clit. Je ne l'ai pas du moins été longtemps, et je puis vous jurer que j'ai aujourd'hui peine à comprendre comment et pourquoi j'ai fait un si pénible et si méprisable métier. Ce fut d'abord malgré moi, et par la fantaisie de quelques femmes qui alors donnoient le ton, que je devins à la mode. La réputation que mes premières affaires me firent, m'en attira nécessairement d'autres, et sans avoir formé le projet d'avoir toutes les femmes, bientôt il n'y eut point dans Paris de celles, que leurs vices, encore plus que leurs agréments, mettent sur le trottoir, qui ne se crussent obligées de m'avoir, et qu'à mon tour je ne me crusse obligé de prendre. Enfin, que voulez-vous que je vous dise? La tête me tourna, et si bien, que sans Aspasie, que j'attaquai comme alors j'attaquois toutes les femmes, mais de qui je fus forcé de respecter les vertus, et à qui je ne parvins à plaire qu'en tâchant de les imiter, j'aurois peut-être encore tous les travers qui me rendoient en ce temps-là si brillant et si ridicule.

CiD. Vous vous en croyez donc bien corrigé?

Clit. Je le crois peut-être à trop bon marché; mais en cas qu'Aspasie eût laissé quelque chose à faire, je suis entre vos mains, et je ne connois de plus digne de finir son ouvrage,

Les Matines de Cythère. 87

que la seule personne qui, à sa place, auroit pu le commencer.

CiD. [En le baisant.) Ah! Clitandrc! (// la tounnente.) Finissez donc! on ne sauroit impunément vous remercier de rien,

Clit. Je suis donc bien insupportable! [Nouveaux transpo7'ts de Clitandre; Cidalise s'en fâche d abord, et finit par les partager.)

CiD. [En le voyant sourire.) Ah! Clitandre, quand je meurs d'amour entre vos bras, ma foiblesse n'est-elle pour vous qu'un spectacle risible ?

Clit. Je n'aurois jamais cru, Je vous l'avoue que vous eussiez trouvé dans mes regards de quoi me faire ce reproche? Tout ce que je sais, c'est que si jetrouvois la même expression dans les vôtres, jecroirois avoir plus à vous en rendre grâces qu'à m'en plaindre.

CiD. Clitandre, ne me trompez pas, je vous en conjure! Je ne chercherai point à vous faire l'éloge de mon cœur; mais si vous saviez combien je suis vraie, et avec quelle vivacité je vous aime, vous rougiriez de ne m'aimer que médiocrement.

Clit. Non, vous ne m'aimez pas, puisque vous pouvez faire sur moi de pareilles inquiétudes.

CiD. [En le baisant avec transport.) Je ne t'aime pas! Ah! Dieu!

Clit. [En la pressant dans ses bras.) Calmez-vous donc, je vous en conjure à mon

88 Contes de Crébillon fils.

tour; songez que vos craintes me désespèrent. Jouissons tranquillement du bonheur de nous aimer, et que ce soit la seule chose qui nous occupe! Oui! vos sentiments seuls peuvent égaler les miens, s'il est vrai cependant que je puisse jamais vous inspirer autant d^amour que vous m'en faites sentir.

CiD. Ah! ne doutez pas d'un cœur tout à vous, d'une femme qui se pardonne ses erreurs bien moins facilement que vous-même ne les lui pardonnez, et qui peut-être même n'est pas contente de vous voir si tranquille sur Tusage, qu'avant que d'être à vous, elle a fait de son cœur.

Clit. Quoi ! vous voudriez que j'eusse l'injustice?...

CiD. Oui ! je voudrois que l'on ne pût prononcer devant vous le nom d'Éraste et de Damis, sans vous faire changer de couleur; que si j'avois le malheur de les rencontrer, vous ne m'en fissiez pas un moindre crime que si j'eusse cherché à les revoir. Si vous saviez combien les femmes que vous avez aimées, ou avec qui seulement vous avez vécu, me sont odieuses, vous vous reprocheriez sans doute de ne les pas regarder tous deux comme vos plus mortels ennemis.

Clit. Il seroit peut-être encore moins déraisonnable que dangereux que je leur voulusse tant de mal d'un bonheur qu'ils ne possèdent plus. Je vous adore! ne me souhaitez pas

Les Matines de Cythèr e. 8p

jaloux! Si vous saviez jusques à quel excès cette passion m'emporteroit, vous ne voudriez pas sans doute m'en trouver si susceptible.

CiD. Ah! qu'importe? Soyez injuste, soupçonneux , emporté. Comblé sans cesse des preuves de mon amour, ne vous croyez jamais assez aimé. A quelque point que vous portiez la jalousie, vous ne me verrez jamais m'en plaindre.

Clitandre, toujours plus honnête que Cidalise ne voudroit, croit devoir encore la remercier des preuves de passion qu'elle lui donne; mais elle s'oppose si sérieusement à cette politesse, qu'il est forcé de renoncer à ses projets. Il la boude; elle le baise, le raille sur sa prétention, et ose même lui soutetiir qu'il n'est pas malheureux, pour sa vanité qu'elle îie s'y prête pas. Ce propos le choque, il lui soutient que la vanité n'a pas autant de part, qu'elle le pense, au désir qu'il auroit de lui rendre grâces des choses obligeantes qu'elle vient de lui dire; et comme elle s'obstine à ne le pas croire, il croit devoir lui prouver qu'il n'a pas de mensonge à se reprocher. Enfin elle lui rend justice ; mais loin d'en être plus disposée à le laisser lui marquer sa reconnoissance comme il le désireroit, elle l'assure que tout ce qu'elle peut est de le plaindre. Cette plaisanterie ne lui plaît pas, et il se plaint de la trouver si peu complaisante.

Clit. Je ne croyois pas, je Tavoue, que Ton

po Contes de Crébillon fils.

pût badiner sur un malheur tel que le mien, Cela est, si vous me permettez de vous le dire, d'une barbarie sans exemple.

CiD. Mauvais plaisant! J''aurois presque envie, pour consoler Araminte du peu de cas que vous aviez fait de ses charmes , et des rigueurs dont vous Taccablez ici, de lui conter comme quoi vous avez été cette nuit un des plus galants chevaliers à qui Ton ait oncques octroyé le gentil don d'amoureuse merci. Elle seroit, à ce que je crois, bien étonnée?

Clit. Non, elle ne vous croiroit pas, et sa vanité, en effet, devroit la rendre très incrédule sur cet article.

CiD. Eh! Julie; dites-moi, n'a-t-elle pas eu plus à se louer de vous qu' Araminte.

Clit. Ah! nous revoici à Julie à présent! C'est-à-dire que vous voulez absolument que je Taie eue? Je ne crois pourtant pas...

CiD. L'avoir eue, sans doute.

Clit. Mais quand j'aurois quelque doute làdessus , il seroit mieux placé que vous ne croyez; après tout, je ne Tai jamais eue qu'une après-dînée. Est-ce là dans le fond ce que Ton peut appeler avoir une femme?

CiD. Comment peut-on n'avoir qu'une aprèsdinée une femme d'une certaine façon? Julie! en vérité! je ne Taurois jamais cru.

Clit. Ne la blâmez pas, rien ne seroit plus injuste. Il eût été infâme à elle de me garder plus longtemps, et vous-même en conviendrez

quand vous saurez de quelle façon les choses se sont passées. Vous vous souvenez que Pété de Tannée dernière fut d^une chaleur extrême. Un de ces jours, où Ton étouffoit, f allai la voir. Je la trouvai seule dans un cabinet dont toutes les jalousies étoient fermées, de grands rideaux, tirés par-dessus, y affoiblissoient encore la lumière. Elle étoit sur un sopha , fort négligemment étendue, vêtue plus négligemment encore. Un simple corset, dont les rubans étoient à demi dénoués, un jupon fort court étoient ses seuls ajustements. Sa tête étoit nue, et ses cheveux, ainsi que le reste de sa personne, étoient dans cette sorte de dérangement, mille fois plus piquant pour nous que quelque parure que ce soit, quand, comme chez elle, il est soutenu par tout ce que la propreté la plus recherchée, la jeunesse et les grâces peuvent avoir de plus enchanteur. Vous savez combien elle est jolie. Elle m'avoit souvent tenté, et je le lui avois quelquefois dit en passant. Il me prit ce jour-là plus d'envie que jamais de le lui dire encore. L'attitude dans laquelle je la surprenois étoit charmante, et je conseillerai à toute femme bien faite d'en prendre une pareille quand elle voudra faire la plus vive des impressions. Son jupon, surtout, lui couvroit assez peu les jambes. Elle ne rignoroit pas sans doute; mais comme, après les vôtres, je n'en connois pas au monde de plus parfaites, mon arrivée ne lui fit rien chan-

p2 Contes de Crébillonfils.

ger à la position où elle étoit. Dans Pinstant que j'allois lui dire à quel point j'étois frappé de ses charmes, elle mit la conversation sur l'horrible chaud dont nous étions accablés depuis quelques jours. Vous savez qu'elle a fait des cours chez Pagny, et qu'elle donne quelquefois à dîner à quelques illustres de l'Académie des sciences, et il ne vous paroîtra pas sans doute bien extraordinaire que moyennant tout cela , elle croie savoir parfaitement la physique. Je l'avois si souvent plaisantée sur la fantaisie qu'elle avoit d'être savante, qu'elle crut devoir saisir une si belle occasion de me prouver qu'elle l'étoit devenue. Elle entama donc une dissertation sur les effets de la chaleur, et sur la sorte d'anéantissement où elle nous plonge lorsqu'elle est extrême; ce qu'autant que je puis m'en souvenir, elle prétendoit être causé par la trop grande dissipation des esprits et par le relâchement des fibres. Je la contredis; elle s'anima, et si bien, qu'elle vint enfin jusques à me soutenir que ce jour-là notamment, il n'y avoit point d'homme qui, dans les bras de la femme non seulement la plus aimable, mais encore la plus aimée, ne se trouvât absolument éteint. Je donnois dans le moment même le plus furieux démenti du monde à son opinion; cependant, quelque avantage que j'eusse sur elle, je me contentai de lui dire modestement que je craignois qu'elle ne se trompât. Ma modestie et la dou-

Les Matines de Cythère. 93

ceur de mon ton la persuadèrent apparemment que je n'avois, pour n'être pas de son avis, aucune bonne raison, et que je contredisois simplement pour contredire. Cette idée Tarmant contre moi d'un nouveau courage, elle me dit fièrement qu'elle étoit sûre de ce qu'elle avançoit , et que les premiers physiciens du monde pensoient comme elle làdessus. Je lui répondis, toujours avec la même douceur, qu'il n'étoit pas impossible que l'on fût excellent physicien et que l'on se trompât pourtant sur cette matière; qu'il se pouvoit que ces grands hommes sur l'autorité de qui elle se fondoit n'eussent décidé que d'après eux-mêmes , et que c'étoit à moi que j'osois appeler de leur jugement.

CiD. Assurément! vous ne pouviez guère jouer à la physique de tour plus noir.

Clit. Je devrois bien, par exemple, vous remercier de cela ; mais vous ne voudriez peutêtre pas ?

CiD. Cela est à parier : continuez votre histoire.

Clit. Eh bien ; Julie, tenant de plus en plus à son idée, et peut-être ayant fait là-dessus quelque expérience secrète dont elle n'osoit pas s'appuyer devant moi, mais qui pouvoit n'en être pas moins la cause de son opiniâtreté, me dit enfin, d'un air de vanité qui me choqua, je l'avoue, que s'il y avoit au monde un homme sur qui le chaud ne prît pas autant qu'elle le

p4 Contes de Crébillon fils.

soutenoit, cet homme-là étoit un phénomène. Jugez combien moi, qui avois depuis plus d'un quart d'heure, Thonneur d'être ce phénomène, et qui ne m'en croyois guère plus rare, je fus étonné qu'elle prisât tant une chose dont je faisois si peu de cas. Loin toutefois d'en vouloir abuser contre elle, je lui répondis, toujours avec la même humilité, que je ne croyois pas qu'un homme, qui auroit en lui-même de quoi n'être pas de son avis , dût s'en estimer beaucoup davantage. Là-dessus elle me dit, mais d'un air qui me faisoit aisément juger à quel point elle me croyoit éloigné d'avoir de si fortes preuves contre son système, que j'étois comme tous les ignorants, de qui la fantaisie est de disputer contre l'évidence même, et souvent même contre leur sentiment intérieur. Je lui représentai sur cela qu'il pouvoit y avoir des miracles; mais je la vis si décidée à n'en pas admettre dans ce genre, qu'enfin je fus obligé de la convaincre que les physiciens pouvoient n'avoir pas toujours raison. Elle fut stupéfaite ; jamais je n'ai vu de philosophe plus humilié. Cependant, soit amour-propre, soit préjugé, les reproches succédèrent bientôt à sa confusion. Sans m'en alarmer, je pris la liberté de lui .représenter qu'elle m'avoit forcé, en n'admettant aucune de mes raisons, à recourir à une démonstration qui pût la réduire au silence, et lui prouver que, quelque générale que puisse être une règle, on doit toujours v supposer des exceptions.

Les Matines de Cy thère. 95

J''aJoutai que pour Thonneur de la physique, ou pour achever de se convaincre qu'elle avoit eu tort, elle ne pouvoit se dispenser de pousser l'expérience jusqu'au bout ; que jusque-là je ne prouvois qu'à demi contre son système, et qu'il lui seroit honteux de se tenir pour subjuguée, lorsqu'il n'y avoit encore contre elle que des apparences qui pouvoient ne pas soutenir une épreuve d'une certaine façon . La crainte de s'être en effet cru trop tôt vaincue : le désir de m'humilier à mon tour; la singularité de la chose ; le moment ; la preuve déjà offerte, et que les contradictions n'affoiblissoient pas; plus que tout cela, sans doute, l'envie de s'éclairer, l'emportèrent sur les scrupules vains qui la retenoient encore . Un soupir assez tendre ; cette rougeur que le désir et l'attente du plaisir font naître, si différente de celle que l'on ne doit qu'à la seule pudeur; des yeux où brilloit l'ardeur la plus vive, et qui trahissoient l'air sévère qu'elle avoit pris ; tout enfin m'annonça qu'elle ne demandoit pas mieux que de s'instruire, et je ne sais quel air ironique, qu'au milieu de tout cela je lui remarquois, m'apprit en même temps que je ne viendrois pas aisément à bout de son opiniâtreté. Pour n'être pas troublé dans l'importante leçon que j'avois à lui donner, j'allai fermer la porte, et revins avec ardeur lui prouver la fausseté de son opinion.

GiD. Et vous l'en convainquîtes sans doute?

p6 Contes de Crébillon fils.

Clit. Oui, mais ce ne fut pas sans peine. Quelque entêtée qu'elle fût, à la tin elle se rendit. Il est vrai que je la tourmentai cruellement, mais aussi je la désabusai bien.

CiD. Oh ! je m'en rapporte à vous.

Clit. Cela est encore bien obligeant, par exemple !

CiD. Et sans prétention ; c'est peut-être ce que vous ne croirez point.

Clit. C'est du moins ce que j'aurois le plus grand désir du monde qui ne fût pas. Si par hasard vous vous trompiez?

CiD. Que Julie se trompât en décidant affirmativement ce que les circonstances peuvent rendre les autres, cela étoit tout simple; mais que je m'abuse en sentant ce que je suis, c'est ce qui ne peut pas être. Au reste, et quoi qu'il en soit, je veux que vous acheviez votre histoire. Je l'ai, je crois, assez bien payée, pour que vous ne puissiez sans injustice m'en refuser la fin.

Clit. Comme, si Julie n'est pas bonne physicienne, cela ne l'empêche pas d'être une des plus aimables femmes qu'il y ait au monde; j'aurois extrêmement désiré que le cours, que je lui faisois commencer, ne se fût pas borné à ce jour-là, et je la pressai très vivement de s'engager avec moi. Plus reconnoissante du soin que j'avois pris de l'éclairer, qu'elle n'étoit fâchée de ce que j'avois eu raison contre elle, je l'y aurois sans doute déterminée, si l'amour

Les Matines de Cythère. ^j

extrême dont alors elle brùloit pour Cléon, et la crainte que le commerce savant, que je voulois lier avec elle, lui étant suspect, ne Teussent obligée de me refuser. Persuadé cependant qu^après ce qui venoit de se passer, je retrouverois sans peine auprès d'elle quelque moment favorable, je n'insistai pas jusques à me rendre importun, et nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde. J'ai cependant en vain cherché depuis ces occasions que je croyois devoir trouver si facilement. Sans avoir avec moi des procédés dont je pusse me plaindre, elle a seulement évité que je ne la trouvasse seule, tant qu'elle m'a vu pour elle une sorte d'empressement. L'hiver dernier pourtant, malgré toutes ses précautions, je la rencontrai seule chez Lucile, qui n'étoit pas encore rentrée. La solitude, oii nous nous trouvions, ranima mes désirs, et Tair contraint qu'elle avoit avec moi, et que j'interprétois mal, les encouragea. Je lui demandai, en souriant, si par hasard elle n'auroit point de doutes sur la façon dont le froid opère sur nous. Elle rougit ; je me jetai à ses genoux, et lui dis tout ce que l'on peut imaginer de tendre et de pressant : elle en fut plus embarrassée qu'émue. Les droits qu'elle m'avoit donnés, et dont, par les libertés que j'osois prendre en lui parlant, je ne paroissois que trop me souvenir, loin, comme je m'en flattois, de séduire ses sens, ne faisoient que l'affliger. N'osant, après ce qui s'étoit passé eatre nous,

p8 Contes de C rébillon fils.

s'armer d^une sévérité qui auroit pu me paroître ridicule , et désespérée de la légèreté dont je la traitois, elle se mit à pleurer amèremem. La chose du monde que j'ai toujours le plus détestée, et qui est en effet la plus indigne d'un honnête homme, est de remporter sur les femmes de ces triomphes qui les humilient. Sûr de la vaincre, mais n'en doutant pas davantage qu'en abusant contre elle des raisons qu'elle avoit pour ne me pas résister, je ne lui causasse la plus vive douleur, je lui demandai pardon de ce que j'avois fait, et renonçai à ce que je voulois faire. Elle fut si touchée d'une générosité que mes entreprises ne lui laissoient pas espérer, que je crois qu'elle m'auroit accordé par reconnoissance plus encore que je n'avois tenté de lui ravir, si dans le moment même Lucile ne fût pas rentrée. Les bonnes actions au reste ne demeurent jamais sans récompense, et je fus le soir même dédommagé par Luscinde du sacrifice que j'avois fait à Julie.

CiD. [Avec empi-essement.) Ah ! Clitandre, je vous en conjure, racontez-moi l'histoire de Luscinde. C'est de toutes les femmes du monde celle que je hais le plus, et je ne puis vous exprimer la joie que je ressens quand j'imagine qu'il lui est arrivé quelque chose de peu digne de la majesté de sentiments dont elle se pique.

Clit . Je veux bien vous faire ce plaisir ; mais je ne vous conseille pas de croire que je

Les Matines de Cythère. 99

vous donne pour rien une de mes plus belles histoires, surtout lorsqu'elle excite si vivement votre curiosité.

CiD . ( Tendrement. ] Vous êtes un cruel homme !

Clit. Je conviens que j'abuse un peu du désir que vous me marquez d'entendre cette histoire, et que dans le fond cela n'est pas généreux; mais je me suis arrangé. Vous ne l'aurez pas à moins que celle de Julie, et vous êtes bien heureuse que je ne puisse pas vous la mettre à plus haut prix.

CiD. Eh bien! si demain vous voulez venir passer la nuit avec moi, nous verrons.

Clit. Si je le voudrai ! Quoi ! vous en doutez? Oui! je coucherai sûrement demain avec vous, puisque vous voudrez bien me recevoir dans vos bras ; mais vous savez quelle gêne cruelle va succéder à mes transports ! mes yeux même n'oseront vous rien dire de ce que je sens, ou du moins ils ne le devroient point. Puis-je vous répondre cependant que mes désirs, plus irrités que satisfaits, ne me trahiront pas? Je me sens, et ne vous réponds pas de moi, si je vous quitte dans la fureur où je suis. Songez que nous avons à tromper sur nos sentiments des personnes fort méchantes et fort éclairées. Eh ! comment voulez-vous que je puisse dissimuler les miens , quand je ne pourrai vous regarder sans la plus vive émotion ; que vos yeux ne se tourneront pas vers moi, sans péné-

loo Contes de Crébillon fils.

trer Jusques à mon âme ; que je ne vous verrai pas ouvrir la bouche, sans désirer de vous la fermer avec mes lèvres : qu'enfin tout, en vous voyant, me rappellera sans cesse les plaisirs dont vous m'avez comblé, et me jettera dans Pimpatience d'une jouissance nouvelle? Laissez régner dans mon cœur une volupté plus tranquille, vous ne m'en verrez pas moins amoureux. Quoi que vous puissiez accorder à mes désirs, il ne m'en restera que trop encore pour mon supplice.

CiD. Eh bien! sois content!... jouis de toute ma tendresse et des transports que tu m'inspires ! Tu m'apprends qu'avant toi je n'ai pas été aimée, et je sens avec plus de plaisir encore que jamais je n'ai rien aimé commue toi. Tu troubles... tu pénètres... tu accables mon âme!... Mais sens-tu comme je t'aime?... je nemeconnois plus, je meurs de ton amour et du mien.

L'on ne met pas ici la réponse de Clitandre, quelque vive quelle puisse être. On n ignore point que tout ce que se disent les amants, n'est pas fait pour intéresser, et que souvent les discours qui les amusent le plus, sont ceux qu'il serait le plus difficile de rendre^ et qui valent le moins la peine d'être rendus. On supprime donc ici, comme en quelques autres endroits, les propos ijiterrompus qu'ils se tiennent, et l'on n'y rend les deux interlocuteurs que lorsque le lecteur peut, sans se donner la torture, entendre quelque chose à ce qu'ils se disent.

Les Matines de Cytlière. loi

CiD. ( Voyant que Clitandre la regarde encore avec des yeux menaçants.) Ah ! Clitandre, n'êtes-vous pas honteux de vous faire craindre encore? Ne me regardez pas comme vous faites, je vous en conjure, et s'il se peut, laissez-moi jouir paisiblement de vos sentiments et des miens.

Clit. Quel sujet d'inquiétude vous donné-je donc?

CiD. Ne pourrois-je pas en trouver dans ridée où je vous vois que vous me prouvez beaucoup d'amour, et que vous me plaisez singulièrement, lorsque vous ne faites peut-être que m'effrayer.

Clit. Vous êtes injuste de me prêter cette réflexion : je vous proteste que je ne la faisois pas. Je me rends simplement à Timpression que font sur moi vos charmes, et ne pense point du tout que la façon dont je vous l'exprime soit, de toutes celles que je pourrois prendre, celle dont vous me devez savoir le plus de gré. Je ne crois pourtant pas non plus, à vous dire vrai, que ce doive être pour vous une raison de douter de ma tendresse.

CiD. Vous avez de nous dans le fond une opinion bien singulière, et je vous avoue que je ne suis pas sans crainte d'en être un jour la victime.

Clit. Il est si peu vrai que je pense de toutes les femmes de la même façon, que je n'ai point été surpris de ne pas recevoir de vous des com-

102 Contes de Crébillon fils.

pliraents sur un mérite qui a paru à la respectable Araminte digne des plus grands éloges.

CiD. Je serois étonnée en effet que nous louassions les mêmes choses.

Clit. Il est juste aussi de dire que, sans compter la différence qu'il y a entre votre façon de penser et la sienne, vous n'avez pas les mêmes besoins.

CiD . Que je serois humiliée s'il vous étoit possible de faire entre nous, sans la plus grande injustice, la plus légère comparaison !

Clit. Je ne crois point, par exemple, quelque aisément que vous conceviez des terreurs, avoir jamais à vous guérir de celle-là.

CiD. En vérité! c'est une odieuse femme, et j'aime à croire, pour l'honneur de mon sexe, qu'il y en a peu qui lui ressemblent.

Clit. Il y en a de mon genre, je crois, plus que vous ne pensez, et moins que nous ne disons.

Cm. Mais à propos, vous me devez l'histoire de Luscinde.

Clit. Non, toutes réflexions faites, elle vous plairoit peu, et je vous ai trompée, quand je vous ai dit qu'elle vous amuseroit. C'est une chose si simple, si ordinaire, que je doute qu'elle vaille la peine d'être contée. Figurezvous que c'est une aventure de carrosse, de ces choses que l'on voit tous les jours, une misère enfin.

GiD. N'importe, je veux la savoir.

Les Matines de Cythère. 103

Clit. Convenez que vous cherchez encore plus à me distraire qu'à vous amuser.

Cm. Soit; mais parlez toujours.

Clit. Oronte, qui le soir même que j'avais rencontré Julie chez Lucile, s'étoit en soupant brouillé, je ne sais pourquoi, avec Luscinde, s'en alla sans l'en avertir. Comme elle comptoit qu'il la ramèneroit, et qu'en conséquence elle n'avoit pas fait revenir son carrosse, elle fut aussi piquée de ce procédé qu'elle devoit Tètre, et me proposa de la remettre chez elle. Nous nous connoissions depuis longtemps, et même dans une espèce d'intervalle elle avoit paru avoir sur moi quelques vues. Aussitôt que nous fûmes seules, nous invectivâmes tous deux contre Oronte. Elle me parut si humiliée de ce qui venoit de se passer, que je crus qu'étant aussi sincèrement son ami que je l'étois, je ne pouvois me dispenser ni de l'exhorter à la vengeance, ni même de m'offrir en cas qu'elle prît ce parti-là, qu'au reste je tâchai de lui faire envisager comme le seul qu'elle pût prendre en honneur, après le sanglant affront qu'on lui faisoit. Je n'eus pas de peine à lui prouver qu'il étoit nécessaire qu'elle se vengeât : mais à quelque point que la colère l'animât, je ne la persuadai pas d'abord, aussi facilement que je m'en étois flatté, qu'il falloit qu'elle se vengeât dans le moment même. Les propos tendres, dont j'entremêlois mes conseils, me parurent aussi lui faire assez peu d'impression ; cepen-

I04 Contes de Crébillon fils.

dant le temps pressoit. Je sentois que si je lui laissois le temps de la réflexion, je la perdrois, ou en supposant qu'elle ne pardonnât pas à Oronte une brusquerie qui n'avoit, selon toute apparence, que quelque jalousie, ou moins encore peut-être pour sujet ; qu'il faudroit, pour la déterminer en ma faveur, des soins que je ne me souciois pas de lui rendre. Je me souvins qu'un jour qu'il étoit question de ce qu'on appelle des impertinences, elle ne s'étoitpas déclarée contre à un certain point, et qu'elle avoit même dit, en plaisantant, qu'elle les trouvoit moins offensantes que l'indifférence. Mais quelque espérance que j'eusse qu'une impertinence de ma part pourroit la blesser moins que de la part d'un autre, ce moyen me paroissoit un peu violent, et tout pressé que j'étois qu'elle se déterminât, je crus encore devoir lui remontrer le tort qu'elle se faisoit en ne se vengeant pas. Soit que le désir me donnât plus d'éloquence que de coutume, soit, comme il n'arrive que trop souvent aux femmes, dans un mouvement de dépit, que ses réflexions ne fissent qu'ajouter à sa colère, et que par cette raison il me fallût moins pour la persuader, je la trouvai beaucoup plus disposée à me croire qu'elle ne l'étoit dans le premier moment. D'abord que je la sentis ébranlée, je cherchai à la décider pour moi par des discours plus animés que ceux que je lui avois déjà tenus, et la pressai de ne point permettre que je ne réparasse que le plus léger

Les Matines de Cjythère. 105

des torts qu'Oronte avoit avec elle. Comme elle ne me répondit point, je crus devoir interpréter son silence en ma faveur, et j'agis en conséquence. Je lui montrois peu de sentiments, mais beaucoup d'ardeur, et il n^est que trop ordinaire que Tun remplace l'autre, et mène même beaucoup plus loin. Elle me dit d'abord que j'étois un insolent, je le savois bien ; qu'elle crieroit, mais elle ne crioit pas ; et quand elle auroit eu recours à quelque chose de si indécent, mon cocher, à moins que je n'eusse crié moi-même, n'auroit pas arrêté. Comme il falloit cependant dire quelque chose à Luscinde, je convins avec elle qu'à la vérité elle pouvoit me trouver un peu trop libre, mais que l'amour, le désir (excuses éternelles de toutes les impertinences qui se sont faites, se font et se feront) dévoient me justifier à ses yeux ; qu'au reste, puisque l'un et l'autre m'avoient emporté si loin, et que plus je devenois coupable, plus je trouvois des raisons de m'applaudir de mon crime, je me rendrois criminel jusqu'au bout. Je ne sais si c'est qu'un ton ferme vous impose presque toujours, ou qu'en même temps que je trouvois, comme je lui disois, des raisons pour m'applaudir de mon crime, elle en trouvoit pour m'excuser ; mais elle s'adoucit au point de me dire simplement que cela étoit ridicule. Quand je n'aurois pas senti, par la faiblesse de cette expression combien la colère, qu'elle avoit contre moi, s'affoiblissoit,

io6 Contes de C rébillon fils.

mon parti étoit pris et je n^en aurois pas plus cessé d'être coupable. Elle n'en douta pas apparemment ; mais quelles que fussent là-dessus ses idées, ce qu'il y a de sûr, c'est qu'avant que d'arriver chez elle, elle étoit vengée.

Cm. Mais il n'y a qu'une rue de chez Julie chez elle ?

Clit. Cela est vrai, mais elle est longue, et j'ai un cocher qui a un si prodigieux usage du monde, que je ne ramène jamais de femme la nuit, qu'il ne suppose que j'ai des choses fort intéressantes à lui dire, et qu'il ne prenne en conséquence l'allure qu'il croit que je lui commanderois, si je le mettois au fait de mes intentions. Le chemin, par cette attention de sa part, devenoit donc beaucoup moins court. D'ailleurs, elle étoit d'une colère, et moi d'un emportement qui dévoient nécessairement la déterminer, la rue eût-elle été beaucoup plus courte. Soit cependant qu'elle eût fait quelques réflexions sur la promptitude singulière avec laquelle elle s'étoit vengée, soit qu'elle craignît qu'Oronte, naturellement ombrageux, n'apprît qu'après l'avoir ramenée, j'étois entré chez elle, nous ne fûmes pas plus tôt à sa porte, qu'elle reprit le ton majestueux, et me dit que cela étoit infâme, que de ses jours elle n'iroit en carrosse avec moi, qu'elle ne m'auroit jamais cru capable d'une insolence pareille avec une femme de sa sorte. Je convins aisément que j'avois été trop vite; que je ne concevois pas moi-même

Les Matines de Cythère. 107

comment j'avois osé lui manquer à ce point-là ; que j'en étois d'une honte horrible, d'autant plus que de pareilles façons n'étoient guère plus à mon usage qu'au sien, et que j'osois lui jurer qu'elle étoit la première avec qui je me fusse oublié à ce point-là. Je me doutois qu'une justification, aussi obligeamment tournée, ne lui plairoit pas, et je fus peu surpris de la voir me remercier, avec beaucoup d'aigreur, de la préférence que je lui avois donnée. L'amour, le tendre amour fut encore mon excuse. Pendant qu'elle me querelloit, et qu'entre autres duretés elle me disoit que je la prenois apparemment pour une fille d'opéra, mon carrosse étoit entré dans sa cour ; et je me préparois à la conduire respectueusement chez elle, lorsqu'elle me dit avec emportement qu'elle ne vouloit pas que je descendisse. Je lui représentai d'abord avec douceur qu'il seroit du dernier ridicule que je ne lui donnasse pas la main ; que ses gens et les miens ne sauroient qu'en penser; qu'elle ne pouvoit même me montrer de la colère, sans s'exposer à les instruire de ce qui étoit arrivé ; qu'elle se perdroit par cette indiscrétion ; que je lui étois trop sincèrement attaché pour la laisser se livrer à des mouvements qui pouvoient avoir de si fâcheuses suites ; que d'ailleurs il m'étoit impossible de la quitter, sans lui avoir mille fois demandé pardon à ses genoux, et sans avoir, par mon respect, tâché d'obtenir ma grâce. Elle ne me répondit à tout

io8 Contes de Crébillon fils.

cela qu'en voulant sortir impétueusement du carrosse. Je la retins, et paroissant en fureur à mon tour, je lui dis que je ne souffrirois pas qu'elle se perdît. Soit qu'elle jouât tous ses mouvements pour se réhabiliter un peu dans mon esprit, ou, ce que j'ai plus de peine à croire, qu'elle fût véritablement fâchée, je fus encore fort longtemps sans pouvoir parvenir à la calmer. Enfin, quand elle fut lasse de feindre de la colère, ou d'en avoir, elle me dit qu'elle voyoit bien quel étoit mon projet ; que le désir de l'outrager encore avoit beaucoup plus de part à l'envie que j'avois de descendre avec elle, que le désir de ménager sa réputation ; mais qu'elle sauroit se dérober à mes insolentes entreprises, et qu'elle ne me parleroit qu'en présence de ses femmes. Eh bien ! Madame, lui répondis-je d'un ton ferme, j'aurai donc le plaisir de les avoir pour témoins de tous les transports que vous m'inspirez.

Quoique cette courte réponse et la fermeté de mon ton lui imposassent, elle chercha, mais vainement, à me dérober la peur que je lui faisois, et elle me répondit courageusement : Nous verrons! Eh bien! Madame, répliquai-je avec un feint emportement, vous verrez. Làdessus nous descendîmes de carrosse, moi l'appelant Marquise le plus familièrement du monde, et pour ne lui laisser aucun doute sur mes intentions, lui serrant de toutes mes forces la main que je lui tenois ! Oh ! tant qu'il vous

Les Matines de Cythère. 109

plaira, Monsieur le Comte, me dit-elle tout bas; mais vousn^en partirez pas moins, je vous assure. En honneur! lui répondis-je, je ne vous conseille point de me le proposer, si vous ne voulez pas vous exposer à une scène qui pourroit ne vous être pas agréable. Dans le fond, comme je vous Tai dit, je Teffrajois, et la peur qu''elle eut qu'en effet je ne fisse un éclat, la détermina, mais avec toute Thumeur imaginable, à passer avec moi dans ce petit cabinet que vous connoissez, et qui donne sur le jardin. Elle se mit d'abord à s'y promener avec une sorte de fureur. Sûr que cette promenade Tennuieroit bientôt, je ne m'y opposai pas, et debout, les yeux baissés, dans un morne silence j'attendis qu'elle jugeât à propos de s'asseoir. Enfin elle tomba dans un grand fauteuil, la tête appuyée sur une de ses mains, et tout à fait dans l'attitude de quelqu'un qui rêve douloureusement. Je ne l'y vis pas plus tôt, que je courus me jeter à ses genoux. Elle me repoussa d'abord avec assez de violence; mais enfin je saisis la main cruelle qui me repoussoit, l'accablai des baisers les plus ardents. Elle fit pour la retirer, quelques efforts dont, tout exagérés qu'ils étoient, je sentis aisément la mollesse. J'osai alors la serrer dans mes bras, mais plus avec l'affectueuse tendresse de l'amour qu'avec la brusque pétulance du désir. Quoique je ne crusse pas avoir à la ramener de bien loin et que sa colère m'eût peu alarmé, je ne pouvois,

iio Contes de Crébillon fils.

après le manque de respect dont elle se plaignoit, et qui, à dire la vérité, avoit été un peu violent, ne pas paroître la croire aussi fâchée qu'elle affectoit de Tétre, sans lui donner peutêtre contre moi plus de fureur encore qu'elle ne vouloit en montrer. Je ne Faimois pas, mais elle me plaisoit, et quoiqu'elle ne se fût point opposée à l'insolence que je lui avois faite, de façon à me faire penser qu'elle la regardât comme une violence, elle n'y avoit pas mis non plus l'aménité et les grâces inséparables du consentement. Enfin , je l'ignorois encore à certains égards, et je ne voulois pas que rien manquât à ma victoire. Un autre peut-être n'auroit cherché à excuser son crime qu'en rejetant sur elle la moitié; mais quoique je susse parfaitement qu'il n'avoit tenu qu'à elle que je ne fusse beaucoup moins coupable, je mis tout généreusement sur le compte de mon insolence. Tout en lui faisant des protestations de respect, j'écartois, mais d'une main qui paroissoit timide, un mantelet, qui, à ne pas mentir, me déroboit d'assez belles choses. Je ne sais si la façon honnête dont je m'y prenois, et qui en effet annonçoit beaucoup d'égards, l'empêchoit de s'opposer à mes entreprises, ou si, tout à sa colère, elle ne pensoit pas à ce que je faisois ; mais enfin ce mantelet jaloux ne me nuisit plus. J'avois assurément de quoi louer ce qui s'offroit à mes yeux, mais je crus que des transports lui diroient mieux que des éloges l'impression que

Les Matines de Cythère. m

j'en recevois, et je l'en accablai. Je crois bien qu'elle avoit peine à concilier le profond respect dont je me vantois pour elle avec mes emportements, et qu'elle voyoit aisément à quel point j'étois en contradiction avec moi-même ; mais elle crut apparemment que je le sentois aussi bien qu'elle, et qu'il seroit inutile de me le dire, ou mes transports, auxquels je joignois de temps en temps toute la galanterie imaginable, satisfaisant son amour-propre, et peutêtre troublant ses sens, elle n'eut la force ni de les arrêter, ni de me faire honte de mon inconséquence. En paroissant toujours me résister, elle commençoit à s'abandonner dans mes bras. Toutes mes prières cependant n'avoient pu encore en obtenir un regard, et quoique je n'eusse pas besoin de lire dans ses yeux pour m'instruire de ses dispositions et pour m' encourager à en profiter, je voulois, comme je vous l'ai dit, que rien ne manquât à mon triomphe, et je la pressai tendrement de daigner honorer d'un de ses regards un infortuné qui l'adoroit. Enfin j'obtins cette faveur, et comme je m'en étois douté, je trouvai dans ses yeux plus de trouble que de colère. Ce moment de bonté de sa part ne fut pas plus durable que l'éclair. Je la pressai donc encore de me le rendre, et ne l'en pressai pas vainement. Ah! laissez-moi. Monsieur, me disoit-elle assez tendrement, et s'il se peut, ne vous faites pas haïr davantage. Avec quelque douceur que ces paroles fussent

112 Contes de Crébillon fils.

prononcées, je ne pus tranquillement m'entendre dire que j'étois haï, et je pris la liberté de lui demander si c'étoit ainsi qu^elle pardonnoit. Un sourire, plus tendre peut-être qu'elle ne lecroyoit elle-même, fut toute sa réponse, et vous n'aurez pas de peine à deviner comment je remerciai sa bouche de ce souris. Elle s'attendoit si peu à une familiarité de ce genre, qu'elle n'eut pas le temps de s'arranger de façon que je n'obtinsse que les apparences de la faveur que je lui ravissois, et que j'en jouis aussi délicieusement que si elle me l'eût accordée le plus volontairement du monde. Ce nouveau bonheur que je me procurois ( car vous pensez bien que dans le carrosse mille choses avoient été négligées) n'étoit pourtant pas sans contradiction. Si de temps en temps j'avois lieu de me louer de l'indulgence de Luscinde, plus souvent même elle savoit me prouver que je ne lui faisois que violence ; et quoique je sentisse que le désir étoit en elle plus vrai que la colère, cette alternative me blessoit. Cependant comment le lui dire, sans lui rendre une liberté dont elle auroit pu abuser contre moi? Il auroit fallu essuyer de nouveaux reproches, me jeter dans de nouvelles justifications, et perdre dans ces misères un temps que je pouvois mieux employer. Je crus, toutes réflexions faites, que le meilleur moyen que j'eusse pour triompher de son entêtement étoit de m'entêter à mon tour, et bientôt il ne me fut pas possible de douter

Les Matines de Cythère. ii-j

que je n^eusse pris le meilleur parti. Aussitôt que je la sentis aussi raisonnable que je le désirois, j^achevai de me dépouiller des apparences de respect que je conservois encore à certains égards, et je voulus voir jusqu'où elle porteroit la clémence. Je ne la trouvai pas d'abord aussi étendue que j'avois cru devoir m'en flatter, et j'eus encore quelques irrésolutions à combattre. Sa résistance me donnant enfin plus d'impatience que de plaisir, et convaincu que j'avois porté les égards bien au delà de ce que la situation exigeoit, je me déterminai, en soupirant, au seul coup d'autorité qui pût terminer cette discussion, et m'en trouvai parfaitement bien. Il est vrai que Luscinde me fit sentir d'abord qu'elle se croyoit encore offensée ; mais je la vis enfin, plus à ce qu'elle étoit qu'à ce qu'elle vouloit paroître, oublier tout à la fois qu'elle aimoit Oronte, et qu'elle ne m'aimoit pas, et trouver dans la vengeance tous les charmes qu'on dit qu'elle a.

CiD. Comment, traître ! vous m'aviez dit que cette histoire ne m'amuseroit pas? et je la trouve délicieuse!

Clit. Dans le fond elle n'est pas absolument mauvaise. Je pense pourtant que Luscinde la trouveroit détestable et voilà comme on ne plaît pas à tout le monde; mais prouvez-moi du moins que vous m'en avez quelque obligation.

CiD. Non.

114 Contes de Crébillon fils.

Clit. Comment non?

CiD. D'ailleurs, elle n^est pas finie cette histoire, et je n'ai pas oublié que je vous Tai payée d'avance ; encore pourrois-je voir si vous ne m'en deviez plus rien.

Clit. Mais si je ne veux pas la finir, moi?

CiD. Je doute que j'y perdisse beaucoup, et que vous ne m'ayez pas raconté ce qu'elle a de plus intéressant.

Clit. Eh bien! par exemple, vous vous trompez. Mais, quoi qu'il en soit, il n'en est pas moins certain que vous n'aurez ce qui en reste qu'au prix dont vous en avez payé le commencement.

CiD. Ne me parlez pas comme cela, car sérieusement vous me faites peur. (// veut la tourmenter.) Oh! pour cela non, vous ne m'attraperez plus. (Elle prend contre lui toutes les précautions imaginables. ]

Clit. Ah! cela est beau! voilà d'agréables procédés !

CiD. Je suis fâchée qu'ils vous déplaisent; mais vous pouvez compter que de la nuit je n'en aurai pas d'autres. Au lieu de me tourmenter comme vous faites, et d'avoir les prétentions du monde les plus ridicules, que ne me finissez-vous cette histoire?

Clit. Allons, je le veux bien, puisque enfin il en faut passer par là. Vous croyez peut-être que je ne suis si doux que parce que cela m'est plus commode que de m'obstiner contre vous? 11 est pourtant réel...

Les Matines de Cythère. 115

Cm. Oh ! mon Dieu ! Je vous rends là-dessus toute la justice possible.

Clit. C'est que je ne voudrois pas que vous crussiez...

CiB. Eh non ! je ne crois rien à votre désavantage, soyez tranquille... En vérité! je vous dispensois des preuves. Eh bien ! je suis convaincue, aurai-je enfin le reste de Thistoire ?

Clit. Les torts se trouvant assez également partagés entre Luscinde et moi pour qu'elle ne pût, avec quelque apparence de justice, me dire encore que j'étois un impertinent, elle ne fut pas plus tôt revenue de Terreur oti je venois de la plonger, qu'elle baissa les yeux avec les marques de la plus grande confusion. Je sentis que dans le premier moment ce ne seroit point par des transports que je la tirerois d'un état si désagréable, et je crus ne pouvoir mieux lui adoucir les reproches que je voyois qu'elle se faisoit, qu'en lui remettant devant les yeux les torts d'Oronte, et en lui représentant vivement à quel point il lui avoit manqué. J'ajoutai que l'on pouvoit pardonner à un homme des scènes particulières; mais que quand il s'oublioit assez pour en faire de publiques et pour ne rien respecter, il étoit impossible de lui passer des éclats si scandaleux, et que j'osois assurer que, depuis que j'étois dans le monde, je n'avois rien vu d'aussi déplacé que la scène de ce soir-là, et qu'elle étoit la seule qui eût pu si longtemps garder un amant qui ne savoit

ii6 Contes de Crébillon fils.

exprimer son amour que par les Jalousies les plus injurieuses et les plus violents procédés. Ce discours produisit sur elle Teffet que j'en avois espéré. Elle reprit feu, convint que j'avois raison, s'emporta contre lui avec toute la vivacité que vous lui connoissez, et ne fut plus surprise que d'avoir attendu si tard à se venger d'un amant si incommode et si peu respectueux. A mesure qu'elle cessoit de se trouver si coupable, je devenois, comme de raison, fort innocent à ses yeux. Le zè,\t ardent qu'elle me voyoit pour ses intérêts; je ne sais quelles comparaisons elle s'avisa de faire entre Oronte et moi, et qu'en ce moment elle tournoit à mon avantage; une sorte de goût que peut-être elle prit subitement pour moi, la forcèrent enfin à prendre ce ton tendre et familier que je lui avois jusque-là vainement désiré. J'y répondis de la façon qui pouvoit l'encourager le plus, et quoiqu'à dire la vérité, ce ne fût point par le sentiment que dans cette conversation je brillasse le plus , elle trouva que j'étois l'homme de mon siècle qui avoit le plus de délicatesse, et même s'étonna fort de ne s'en être pas aperçue plus tôt.

Ce qui lui avoit paru, avec quelque sorte de raison, la plus énorme des insolences, ne fut bientôt plus qu'une de ces témérités dont l'amant le plus respectueux ne peut pas toujours se défendre; un de ces moments malheureux où l'on est emporté malgré soi-même, et qu'il

Les Matines de Cythère. 117

est impossible qu'une femme ne pardonne pas lorsque c'est par Tamour, et non par le désir qu'on est entraîné. Quoique tous ces propos m'assurassent suffisamment de ma grâce, je voulus qu'elle m'accordât tout ce dont l'impétuosité de ma passion m'avoit forcé de me priver, et que, pour effacer jusqu'aux plus légères traces de mon impertinence, nous suivissions toutes les progressions que notre affaire auroit eues, si nous eussions eu le temps de la filer. Je lui dis donc le plus vivement du monde que je Tadorois. Bientôt l'aveu le plus tendre me paya de celui que je venois de faire, et fut suivi de toutes les petites faveurs qui pouvoient le confirmer. Celles-là en amenèrent d'autres; elle ne m'opposa de résistance que ce qu'il en faut pour ajouter aux plaisirs. L'amour entroit, à la vérité, dans tout cela pour assez peu de chose; mais nous fûmes longtemps sans nous apercevoir qu'il nous manquât. Quoiqu'elle ait mille choses charmantes; que peu de femmes en rassemblent tant ; qu'elle soit vive, sensible, et qu'elle ait pour un amant, ou l'a peu près de cela, mille grâces, toutes plus piquantes les unes que les autres, je ne sais par quel caprice de goût elle me paraissoit plus faite pour amuser un homme quelque temps, que pour le fixer. Nous ne nous en apercevons peut-être pas; mais à quelque point que ce qu'on appelle mœurs et principes so'ii discrédité, nous en voulons encore. Je n'avois donc nulle envie

xi8 Contes de Crébillon fils.

de la garder, à moins que (comme j'ai, lorsque je n'aime point, on ne peut pas moins d'orgueil) elle ne se fût arrangée de façon qu'Oronte, ou même quelque autre ne m'eût sauvé auprès d'elle l'embarras de la représentation, et ne m'eût permis de rester dans la foule. Quoique je ne désespérasse pas de l'amener sur cet article à un accommodement, elle me disoit des choses si tendres, et prenoit si sérieusement pour Favenir de si grandes mesures, que je ne savois comment lui exposer un projet qui prouvoit si peu de sentiment et même d'estime. Ce n'étoit pas qu'il ne me fût aisé de lui promettre plus encore qu'elle n'exigeoit; mais je ne voulois pas avoir avec elle le mauvais procédé de la faire rompre avec un homme qui étoit du moins fort nécessaire à sa vanité, lorsque je ne voulois pas le remplacer. Je ne me pressai cependant point de la tirer d'une erreur où dans cet instant j'avois besoin qu'elle restât, et qui, en excusant son ardeur, la faisoit se livrer à la mienne sans crainte et même sans scrupule. Quelque vive que fût entre nous la conversation, j'étois assuré qu'elle ne se soutiendroit pas toujours sur le ton où nous l'avions commencée, et je crus, pour lui exposer mes intentions, devoir attendre qu'elle vînt à languir. Aussitôt que ce moment que, malgré les plaisirs que je goûtois, j'attendois avec impatience, fut arrivé, je me mis à lui parler du désespoir où seroit Oronte de perdre, et par sa seule faute, la seule

femme qui pût rendre un homme parfaitement heureux. Elle me demanda si Je croyois quMl y fût si sensible, et je lui répondis affirmativement que je ne doutois pas qu'il n'en mourût de douleur. Ce sera donc par vanité, repritelle; car à sa façon de se conduire, il ne se peut pas que Je lui suppose un autre sentiment. Oh! pour fort amoureux, répliquai-Je, il est impossible que vous ne conveniez pas qu'il l'est. Là-dessus Je lui exprimai finement, mais avec autant de feu que d'étendue, tout ce qu'Oronte avoit fait pour lui prouver qu'il avoit pour elle tout l'amour qu'il est possible de sentir, et en avouant qu'il avoit des torts avec elle, Je lui fis remarquer qu'il n'en avoit aucun qu'elle pût imputer à l'indifférence; que depuis quatre ans qu'il l'adoroit , elle n'avoit à lui reprocher que des Jalousies, à la vérité fort dures, fort offensantes, et qu'elle avoit raison de vouloir punir, mais qui n'étoient en lui un crime singulier que par leur emportement et leur continuité, puisque tout amant en est coupable plus ou moins. Dans l'instant, où J'avois commencé à lui parler d'Oronte , J'avois vu ses sourcils se froncer, et son visage devenir sévère, comme si elle eût voulu par là me dire de ne lui point parler d'un objet qui lui déplaisoit; mais lorsque J'eus commencé à m'étendre sur l'amour qu'il avoit pour elle, et sur tout ce qu'il avoit fait pour lui prouver à quel point elle lui étoit chère, elle prit insensible-

120 Contes de Crébillon fils.

ment, malgré elle, Tair de Tintérêt, se mit à rêver profondémem, à soupirer de même, et enfin il lui fut impossible de retenir ses larmes au portrait qu'en la suppliant de l'oublier, je lui fis de sa tendresse et de ses agréments, et de pouvoir comprendre comment elle avoit pu lui faire un moment l'injustice de ne s'en pas croire adorée.

CiD. En vérité ! vous êtes singulièrement méchant !

Clit. Que vouliez-vous donc que je fisse? Que je la gardasse?

CiD. Non, mais que vous ne la prissiez pas.

Clit. J'aurois mieux fait sans doute ; mais sans compter qu'elle est assez bien pour qu'on puisse être tenté de l'avoir, j'avois à me venger d'Oronte, qui, pendant que j'étois aimé d'Aspasie, avoit indécemment fait tout son possible pour me supplanter. Je m'étois bien promis de ne pas manquer la première occasion qui se présenteroit de lui en marquer ma reconnoissance, et je crus ne le pouvoir mieux qu'en lui rendant sa maîtresse, après ce que j'en avois fait.

CiD. Rien n'étoit assurément ni plus judicieux, ni plus équitable.

Clit. Mais oui : c'étoit, je crois, le seul parti qu'il y eût à prendre. Mes discours cependant embarrassoient Luscinde, d'autant plus qu'en lui exagérant les charmes et la tendresse d'Oronte, je lui parlois avec feu de mes senti-

Les Matines de Cythère. 121

ments. Je vis avec un secret plaisir qu'il s''en falloit peu qu'elle ne crût, et Taimer à la folie, et me haïr fort raisonnablement. Je ne me fus pas plus tôt aperçu de Tun et de Tautre, que je me mis en devoir de reprendre avec elle des libertés, qui, par notre dernier arrangement, devenoient entre nous tout à fait simples ; mais dont, par la nouvelle révolution que son cœur venoit d'éprouver, il étoit impossible qu'elle ne me fît pas un crime. Avec quelque adresse qu'elle cherchât à me dérober son trouble, ses remords, ses nouveaux vœux, et la répugnance avec laquelle elle se livroit encore à des transports, qui, quelques instants auparavant, prenoient tant sur son âme, elle m'inspiroit trop peu d'amour, et j'ai trop d'usage de ces sortes de choses pour qu'elle pût me tromper sur ses mouvements. Elle ne répondoit plus, soit à mes caresses, soit à mes protestations, que par ce sourire faux et cette complaisance froide et forcée que l'on a pour un amant qui ne plaît plus, et à qui l'on n'ose le dire. Muette, les yeux baissés, se refusant même, lorsqu'elle sembloit se prêter tout entière à ce même objet qu'elle venoit d'oublier si parfaitement ; non, jamais je n'ai vu l'humeur et le dégoût se peindre avec si peu de ménagement et tant de naïveté. Un moment d'orgueil me fit regretter d'avoir voulu m'en donner le plaisir, et je fus sur le point d'être assez injuste, pour la gronder le plus vivement du monde, de me faire essuyer des

122 Contes de Crébillon fils.

humiliations que Je m'étois moi-même cherchées. Heureusement pour elle et pour moi, ce mouvement de fatuité ne fut pas long, et loin de m'aveugler sur la sorte de chaleur quMl rendoit à mes sens, et de le prendre pour de Tamour, je sus m^en rendre le maître, et me voir tel que j'étois. Ne pouvant sortir, que par des reproches, de l'embarras où je m'étois mis, je les fis du moins décents et modérés, et j'eus tout le soin possible que rien de trop humiliant pour elle ne les empoisonnât. J'avois raison, car j'avois assurément plus de torts qu'elle, qui auroit borné tout son ressentiment contre Oronte à se plaindre de lui avec moi, et tout au plus à de simples projets de vengeance, si je n'eusse pas abusé contre elle de l'état violent où elle se trouvoit, et que je ne lui eusse pas arraché des faveurs qu'elle n'eût peut-être jamais songé d'elle-même à m'accorder. Ce fut donc sans fiel et sans amertume que je me plaignis qu'elle s'étoit trompée sur son cœur, lorsqu'elle avoit cru que je lui faisois oublier Oronte. Un regard et un soupir, qui m'apprirent combien en effet elle se reprochoit de l'avoir cru, furent toute sa réponse. Je lui dis alors tout ce que l'on peut dire d'honnête et de flatteur à une femme par qui l'on est quitté, et l'assurai que j'étois d'autant moins surpris du malheur qui m'arrivoit avec elle, qu'au milieu même de tout ce qu'elle avoit fait pour moi, elle m'avoit fait sentir combien elle tenoit encore à l'homme

Les Matines de Cythère. 123

qu'elle sembloit me sacrifier. J''aJoutai qu'il me seroit, s'il se pouvoit pourtant, plus cruel encore de la posséder malgré elle-même, qu'il ne m'auroit été doux delà tenir de son cœur; que quelque chose que j'en pusse souffrir, je devois cesser de me croire des droits dès l'instant où elle ne les avouoit plus, et que j'aimois mieux n'avoir auprès d'elle que le stérile nom d'ami, que de conserver malgré elle le titre d'amant lorsqu'il ne pourroit servir qu'à faire le malheur de sa vie.

Que quelques femmes sont singulières ! Il est certain qu'après ce qui venoit de se passer entre nous deux, et dans la situation où elle se trouvoit, il ne pouvoit lui arriver rien de plus heureux que la douceur avec laquelle je lui permettois de cesser de l'aimer. J'aurois naturellement dû en attendre des remercîments ; mais elle sentit plus le tort que, par cette facilité à me dégager, je semblois faire à ses charmes, que le sacrifice que je faisois à ses sentiments, et si elle eut la force de ne pas s'en plaindre, elle n'eut pas celle de me dissimuler le mécontentement de son amour-propre. Je ne sus, pendant quelque temps, si je paroîtrois l'avoir remarqué, ou si je continuerois à suivre mon objet; mais la réflexion que je fis que tout ce que je lui dirois sur cela ne feroit qu'allonger cette scène, et que cru amoureux ou indifférent, elle n'en retourneroit pas moins à son premier goût, me détermina pour le second parti. Après

quelques tergiversations, de vengeur je devins confident. Ce second rôle ne flattoit pas autant ma vanité que le premier, mais comme il me convenoit davantage, ce fut sans aucun chagrin que je vis Luscinde passer, vis-à-vis de moi, de toutes les fureurs de Tamour à la plus cruelle froideur. Quelle révolution !

Mais, ô cruel Amour! ce sont là de tes coups.

Luscinde enfin poussa Tindifférence si loin, et prit en même temps une si grande confiance en mon amitié, qu'elle ne craignit pas de me consulter sur ce qu'elle avoit à faire. Je lui répondis avec le même sang-froid que d'abord que je voulois bien me sacrifier, rien n^étoit moins embarrassant que son affaire; que Je meflattois qu'elle me rendoit assez de justice pour ne pas douter de ma discrétion ; mais que comme il se pouvoit qu'Oronte, qui véritablement est d'une jalousie à désespérer, apprît que j'avois passé la nuit chez elle, et qu'il ne s'en tourmentât si l'on paroissoit vouloir le lui cacher, j'irois ce matinlà même le gronder sur ses caprices, et lui dire que j'avois vainement employé la plus grande partie de la nuit à la prier de les lui pardonner. Elle approuva l'arrangement que je lui proposois, et me promit une amitié éternelle.

CiD. Cela est assurément bien beau de part et d'autre, et cette affaire ne pouvoit pas plus noblement se terminer.

Les Matines de Cythère. 125

Clit. Se terminer ! Oh ! elle ne Test pas encore.

CiD. Quoi ! lui arriva-t-il encore de changer d''avis? En vérité ! je le voudrois.

Clit. Oh ! que non ! Ce que j'ai encore à vous dire est d'une bien plus grande beauté ; mais tout admirable que cela est, je ne veux pourtant pas trop vous le faire attendre.

Dans rinstant que j'allois quitter Luscinde, et que nous ne nous faisions plus que de très foibles protestations d'amitié, il me parut plaisant d'en obtenir encore des faveurs, malgré l'amour ardent dont alors elle brûloit pour Oronte. Cette idée me parut à moi-même si singulière et si peu faite pour réussir, moi ne voulant employer ni menaces ni violence, que je crus ne pouvoir trop finement la mettre en œuvre. Je feignis donc de la regarder avec plus d'ardeur que jamais. Je poussai de profonds soupirs, levai au ciel des yeux d'une tristesse à faire pleurer. Comme emporté par la force des mouvements qui m'agitoient, je me précipitai à ses genoux, et n'épargnai rien enfin de tout ce qui pouvoit lui prouver que j'étois accablé du sacrifice qu'elle me forçoit de lui faire, et ne craignis même pas d'ajouter qu'il étoit assez vraisemblable que je n'y survivrois pas. Quand il auroit été possible que de si grandes plaintes ne l'eussent pas émue, son amour-propre avoit été trop piqué de la facilité avec laquelle je m'étois détaché d'elle, pour

120 Comités de Crébillon fils.

qu'il ne fût pas infiniment sensible à mon retour. Elle me pria donc bien sérieusement de continuer de vivre. Je la conjurai à mon tour, s'il étoit vrai qu'elle s'intéressât à ma vie, de me recevoir encore une fois dans ses bras. Cette proposition parut l'étonner; mais à ses regards je jugeai qu'elle ne la trouvoit pas si absurde, et même qu'elle ne m'en savoit pas absolument mauvais gré. 11 se pouvoit aussi que la nécessité de me ménager, et la crainte que je ne me vengeasse de ses refus par quelque malhonnête indiscrétion, entrassent pour beaucoup dans la douceur avec laquelle elle la recevoit. Quoi qu'il en soit, elle me répondit seulement, avec toute la bonté que je pouvois attendre d'une amie sincère, que mes regrets n'en seroient que plus cruels, et que si j'étois sage, je devrois bien plus songer à éteindre mon amour qu'à chercher à le rallumer. Je convins qu'elle avoit raison ; mais je n'en insistai pas moins, et le caprice, la crainte et la vanité lui tenant lieu de tendresse, et même de compassion : « Au moins, Clitandre, me dit-elle en se préparant à me secourir, souvenez-vous que c'est vous qui le voulez; et si ma complaisance pour vous produit l'effet que j'en crains, ne soyez pas assez injuste pour m'en rendre responsable. » Croyant alors m'avoir suffisamment averti, elle se livra d'assez bonne grâce à mes empressements. Je vous avouerois bien une noirceur que je lui fis; mais c'est que je crains

Les Matines de Cythère. 127

qu'elle ne vous paraisse trop forte. Dans le fond ce n'est pourtant qu'une expérience, et il n'est pas défendu d'en faire.

Cm. Au contraire, elles ne peuvent qu'être utiles, et d'ailleurs c'est le goût d'aujourd'hui.

Clit. C'étoit, ainsi que vous avez pu le juger par mon récit, non seulement sans amour, mais même avec d'assez faibles désirs que je l'avois priée de m'accorder une dernière preuve de son amitié. Il étoit par conséquent tout simple que je ne fusse pas ému à un certain point. Son cœur n'étoit pas non plus dans une disposition plus favorable que le mien, et nous commençâmes tous deux cet entretien, sans apporter à ce que nous disions une attention assez marquée pour que nous ne pussions pas voltiger sur d'autres objets. Nous restâmes assez longtemps tous deux dans cette sorte d'indifférence. Enfin il me parut qu'elle commençoit à ne plus voir les choses avec tant de désintéressement. Ce n'étoit pas qu'elle m'aimât plus qu'elle ne me l'avoit promis ; mais apparemment elle s'amusoit davantage. Il me prit envie de voir s'il est vrai que la machine l'emporte sur le sentiment, autant que bien des gens le prétendent; et pour m'éclairer sur cela, dans l'instant que Luscinde sembloit avoir oublié toute la nature, ou ne plus exister que pour moi : « Ah ! Madame , m'écriai-je, pourquoi faut-il que dans des moments si doux je ne puisse perdre le souvenir de mon rival ? ou pourquoi du moins ne puis-

128 Contes de Crébilloji fils.

je vous le faire oublier? Car enfin je ne le vois que trop, Theureux Oronte peut seul vous occuper. Désespérée de vous voir dans mes bras, vous n^aspirez qu'au bonheur de vous retrouver dans les siens, et ce seroit en vain que je me flatterois de le bannir un seul instant de votre cœur. »

Non, Clitandre, me répondit-elle courageusement, vous ne vous abusez pas, je l'adore.

Et ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'en faisant à Oronte une si tendre déclaration, elle m'accabloit des plus ardentes caresses, et me donna même les plus fortes preuves de sensibilité qu'en ce moment-là je pusse attendre d'elle.

CiD. Et vous avez conclu de cette épreuve si honnête...

Clit. Que les femmes disent plus vrai que nous ne croyons, quand elles affirment que les plaisirs les plus vifs ne font point oublier à une femme, qui pense avec une certaine délicatesse, l'objet dont elle a le cœur rempli, et que quand ce n'est pas lui qui les lui procure, il n'en est pas moins celui à qui elle voudroit toujours les devoir ; ah ! c'est une chose bien vraie que cellelà ! mais, pour en être convaincu, j'avois réellement besoin d'une expérience comme celle que j'ai faite.

CiD. Ah ! scélérat !

Clit. Pourquoi donc? Que peut-on faire de mieux que de chercher à se guérir de ses préjugés, et surtout de ceux auxquels les autres peuvent

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perdre ! Au reste, pour cesser de vous parler de Luscinde, je lui tins parole dans tous les points. Vous êtes la seule à qui j'aie raconté cette histoire. Je forçai Oronte à s'avouer coupable, et renvoyai aux pieds de Luscinde lui demander pardon de ses injustices. J'intercédai même pour lui, et j'eus la gloire de voir mettre dans le traité qu'ils conclurent entre eux, que c'étoit à ma seule considération qu'on lui accordoit la paix. Cette aventure enfin m'a donné un vrai plaisir, et je n'y ai depuis jamais songé sans rire.

CiD. Et moi, je ne vous entends pas sans trembler. Vous me paroissez avec les femmes d'un libertinage et d'une mauvaise foi qui me donnent les plus vives terreurs, et qui me font cruellement repentir de ma foiblesse pour vous.

Clit. Je ne vous conterai plus d'histoire, puisque le seul usage que vous sachiez en faire est de vous tourmenter; et pour vous faire mettre des bornes à vos craintes, j'en mettrai désormais à ma confiance. Ce que je puis pourtant vous jurer, et avec la vérité la plus exacte, c'est que je suis naturellement fidèle, et que vous serez, j'ose vous le dire, étonnée de m.a régularité.

CiD. Hélas! Dieu le \quW\&'; {Elle fait sonner sa pendule.) Déjà sept heures!

Clit. Pour moi, je ne me lève ordinairement qu'à dix, et je doute que ce soit avec vous que j'apprenne à devenir plus matineux. Vous sentez

I jo Contes de Crébillon fils.

bien d'ailleurs qu'il ne se peut pas que je vous quitte sans vous avoir bien rassurée.

CiD. [So7~tant de son lit.) Et moi, Je vous proteste que je sonnerai plutôt Justine que de souffrir que vous me tourmentiez davantage.

Clit. Ah! sans doute! cela seroit beau! Croyez-moi, venez vous recoucher.

CiD. Et mon lit ? Vous m'avez promis de le refaire.

Clit. Volontiers. Je puis dire, sans trop me vanter, que Justine, toute fameuse qu'elle est, ne fait pas un lit mieux que moi. [Ils refont le lit.)

CiD. Hélas! tant mieux! Je n'eus jamais plus besoin d'être bien couchée.

Clit. C'est-à-dire qu'on ne pourra vous faire sa cour qu'un peu tard ?

Cm. Oh ! très tard, en effet. Et je vous défends de plus de parler à aucune des femmes qui sont ici, à Luscinde surtout, que je ne sois levée.

Clit. Je ne vois pas pourquoi elle vous paroît plus à craindre qu'une autre; mais ce dont je suis convaincu, c'est que je serai pour elle moins dangereux que personne, et que depuis notre aventure elle a pensé sur moi absolument comme Julie, quoique j'aie plus d'une fois tenté de la faire vivre avec moi sur le ton de liberté qui auroit à la fois convenu aux désirs qu'elle m'inspiroit, et au peu d'amour que j'avois pour elle.

CiD. Il est en effet assez singulier qu'elle ne se soit pas prêtée à des vues si raisonnables.

Cr.iT. Mais oui : cela est peut-être plus extraordinaire que vous ne pensez. Eh bien! que dites-vous de votre lit?

CiD. Que jamais il ne m'a paru mieux fait. Je suis bien surprise de vous trouver ce talent!

Clit. Il ne vous paroît peut-être rien ; mais je vous jure que jusques à un certain âge, il y en a peu qui soient aussi nécessaires que celui-là.

CiD. Vous avez beau le vanter! je vous jure que je ne vous en estime pas davantage.

Clit. Je trouve, à ce que vous me dites là, assez peu de reconnoissance, et je ne sais si, pour vous punir de votre ingratitude, il ne me seroit pas permis de gâter un ouvrage dont on me sait si peu de gré.

Cm. Ah! cela seroit horrible lorsque, si vous Taviez voulu, j'aurois été, sans vous avoir la plus légère obligation, on ne peut pas mieux couchée.

Clit. Vous m'avez insulté !

Cm. Eh bien! je veux pousser l'injure jusqu'au bout; je ne vous crains pas.

Clit. Je trouve à cela, si vous me permettez de vous le dire, plus de courage que de prudence ; mais ne seroit-ce pas pour avoir le plaisir d'être vaincue que vous me défieriez.

Cm. Non pas absolument ; mais seroit-il bien vrai que ma sécurité fût si déplacée?

Clit. Je me flattois de vous avoir corrigée de ces doutes-là, par exemple.

CiD. En vérité! s'il faut parler sérieusement, je n^en ai pas.

Clit. Cela ne seroit-il point un peu obscur? Me rendez-vous juste, me faites-vous injure ? Ah ! ce doute me tourmente trop pour me le laisser. (// se venge.)

CiD. Ah ! Clitandre, je vous demande pardon.

Clit. Il est bien temps !

CiD. En vérité! vous êtes bien vain!... Un lit, qui étoit le mieux fait du monde... Vous êtes réellement insupportable !

Clit. Trouvez-vous?...

Le lecteur ne doit pas conclure de ce que lui dit Cidalise, que c'est sérieusement quelle le gronde. Il est vrai quelle a peut-être un peu d'humeur. {Eh! qui n'enauroit pas à sa place?) Mais il est pour le moins tout aussi vrai qu'elle unit par ne lui en plus montrer.

Cm. Vous en irez-vous à présent?

Clit. Si vous le voulez absolument, il le faut bien ; mais je ne saurois m'empécher de vous dire qu'en pareil cas on ne m'a jamais renvoyé de si bonne heure.

CiD. Cela se peut; mais, de grâce, allez-vousen... [Il ouvre la porte.) Ah! Clitandre, bien doucement, je vous prie.

Clit. Un autre talent que j'ai, c'est d'ouvrir une porte plus doucement que personne, et de marcher avec une légèreté incompréhensible.

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CiD. Hélas ! vous n'avez que trop de talents, et, si cela dépendoit de moi, je donnerois volontiers ceux des vôtres, dont vous faites peut-être le plus de cas, pour la certitude que vous me serez fidèle.

Clit. Oh ! sans doute, vous feriez là un beau marché ! Allez, mon ange, je vous la donnerai à moins de frais. (// lui baise tendrement la main.) Adieu, puissiez-vous, sMl se peut, m'aimer autant que vous êtes aimée vous-même ! [Elle ne lui répond qu'en lui prouvant quelle l'aime. — Ils se séparent.)

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