‹ Contes dialogués de Crébillon-filsChapitre 10 sur 18 · Mercier, Tableau de Paris · texte numérisé non relu

Mercier, Tableau de Paris

Lviii Notice sur la Vie

« Crébillonfils était censeur royal... Il approuvait tous les ponts-neufs et tous les vers imprimés sur des feuilles volantes. On en faisait alors une quantité effroyable; les héroides pleuvaient. Il approuvait tout cela avec un sang -froid et une politesse charmante. Jamais Crébillon ne fit attendre un auteur ^ fût-il chansonnier du Pont-Neuf . Il était toujours prévenant ^ affable et facile ; il me dissuada d'écrire en vers. — Comme il ouvrait journellement sa porte à une multitude de versificateurs et d'auteurs débutants^ il me dit un jour : « Reste^ avec moi jusqu'à midi trois quarts; voici l'heure que les poètes arrivent pour m'apporter leurs manuscrits ; restei. «

« Je m' assieds , un coup de sonnette part ; Crébillon ouvre : un auteur paraît ; il est vif et sémillant; il se présente avec assej de grâce, parle de même; il prend une chaise^ tire un manuscrit de sa poche. La conversation s'engage et notre auteur dit des choses spirituelles. — De quel pays êtes-vous? lui demanda Crébillon^ qui approuvait par an quarante à cinquante mille vers. — Des environs de Toulouse^ reprit l'auteur. — Bon^ laissei-moi votre manuscrit ; envoyé^ ou repasse^ après-demain et l'approbation sera en règle.

(I Quand Fauteur fut sorti. Crébillon, tenant le manuscrit en main^ me dit : Je ne sais ce qui est

et les Œuvres de Crébillon fils. lix

là-dedans; vous avei entendu ce jeune homme; il parle avec facilité; il a de l'esprit, voulei-vous gager avec moi que son ouvrage n'a ni rime ni raison? — Eh! pourquoi ce jugement précipité? — Vous le saure^; lisons^ mon ami. — En effet, la pièce présentée à la censure n'avait pas le sens commun. — Part un second coup de sonnette; c'est un nouvel auteur. Crébillon ouvre, l'auteur /arrête à la porte, il ne sait ni entrer, ni parler, ni rasseoir; il est gauche et tout d'une pièce; il manque de renverser une petite table où était le déjeuner de son censeur. C'est un opéra que de le faire asseoir; il recule à chaque instance ; enfin il est assis, il veut parler et il bégaie ; il répond mal à ce au on dit. Après avoir regardé pendant six minutes la poche gonjiée de son manuscrit, il le lire gauchement, laisse tomber sa canne et son chapeau en le présentant, cherche de l'ail son parasol, comme si on le lui avait volé, blesse ma jambe du bout de son épée en remuant mal à propos, et parvient enfin à dire : « Je vous prie, monsieur, de m'expédier, car on m'a dit que vous étiei fort obligeant. » Crébillon prend le papier avec son aménité ordinaire, le met a son aise autant qu'il est possible, et lui fait la même interrogation. — « De quelpays êtes-vous, monsieur? — Des environs de Rouen. — C'est bon, monsieur, dans trois Jours j'aurai approuvé votre manuscrit.

LX Notice sur la Vie

— // le reconduit, l'aide à retrouver son parasol. La porte ne semble pas assej large pour la sortie du poète, car il donne à gauche j fait un faux pas sur le palier et tombe à la première marche. Il avait repoussé quatre ou cinq fois son censeur avec la main, et le tout par civilité normande. La porte enfin se referme. « Quel lourdaud! m'écriai-je, et cela écrit? Eh bien, me dit Crébillon, vous l'ave^ vu, vous l'ave^ entendu^ ou plutôt vous n'avei rien entendu. Voulejvous gager avec moi que son œuvre n'est pas sans mérite? — Oh! oh! vous le connaisse^ donc ? — Pas plus que l'autre, Je ne l'ai Jamais vu; lisons : — nous lisons. Il y avait dans le manuscrit du lourd Normand, des idées, du style et c'était un ouvrage très estimable. Comme Je demeurais surpris de l'esprit de divination qui avait saisi notre censeur, il me dit : « Une expérience de plusieurs années m'a démontré que sur vingt auteurs qui arrivent du midi de la France, il y en a dix-neuf qui sont détestables; et que sur le même nombre qui arrive du nord, il y en a la moitié au moins qui ont le germe du talent, et qui sont susceptibles de perfection. Les plus mauvais vers possibles se font depuis Bordeaux Jusqu'à Nîmes. Telle est la latitude des plats versificateurs. Tous ces écrivains-là, en général, n'ont que du vent dans la tête, tandis que ceux qui viennent des provinces sep-

et les Œuvres de Crébillon fils. lxi

tentrionales ont du sens et un talent inné qui ne demande que la culture. »

J'ai eu lieu plusieurs fois d'appliquer l'observation de Crébillon censeur, et presque toujours avec justesse. Les têtes méridionales ^ exceptions à part^ ne me paraissent pas propres à écrire^ elles manquent de logique.

« Je ne laisserai point passer sous silence un fait qui prouve tout à la fois son courage et son amitié pour les gens de lettres et pour moi. Je publiai au mois de janvier 1771 une pièce de théâtre, intitulée : Olinde et Sophronie ; on y trouva des allusions relativement à l'opération du chancelier Alaupeou^, qui faisait la guerre à la magistrature. Le parlement de Paris fut exilé le zo janvier et ma pièce fut publiée le 22. On donna à tous les traits de mon ouvrage une extension qui plaisait au public et qui lui servait de vengeance tacite. Le ministère qui alors n'était rien moins qu'indulgent, voulait sévir contre moi. Crébillon fils, qui avait approuvé la pièce, loin de mollir, représenta.

1. Le chancelier avait commandé cent vingt brochures contre les magistrats. Tous les écrivailleurs affamés allaient au bureau de ***. Là on leur payait, à tant la feuille les plus plats déraisonnements; le biiïaliste gagna, sur ces pauvres barbouilleurs, la moitié de la somme destinée à ces pamphlets [Note de Mercier.)

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défendit ma cause, se prétendit seul responsable. Sa généreuse fermeté me sauva un désagrément fâcheux ; c'est qu'il aimait sincèrement les hommes de lettres. Il m'a répété souvent que, malgré les travers de leur amour-propre, c'était ceux dans lesquels il avait remarqué en général le plus de vertus. »

Crébillon reçut dans son cabinet de censeur toute la littérature de son époque ; il n'osait trop se montrer sévère pour les autres, lui qui était si indulgent pour ses propres œuvres. Sylvain Maréchal fut obligé, avant l'impression de ses Odes erotiques, de lui présenter son manuscrit : « Monsieur, lui dit Fauteur du Soplia, Je voudrais vous voir retrancher ce mot de boudoir, qui revient si souvent dans vos vers. — Quoi! monsieur, reprit Sylvain Maréchal, qui avait beau Jeu pour lancer un bon mot, si vous m'ôtei mon boudoir, où placerai-Je votre Sopha } »

A la mort de son père, en 1762, M'"" de Pompadour, devenue subitement bienfaisante pour le fils du tragédiste, lui fit accorder deux mille livres de pension sur sa cassette particulière^. Ce ne fut, hélas! qu'une faible compensation à la douleur si légitime de Claude -Prosper Jolyot ; on eût dit qu'en perdant ce

I. A la date du 2 juillet 1762, les Mémoires secrets portent en effet : « M. Crébillon le fils a obtenu les deux mille livres de pension qu'avait son père. »

et les Œuvres de Crébillon fils, lxiii

beau vieillard, à l'ombre duquel il vivait heureux, il ne lui restait plus qu'un grand nom à porter, nom immortel qui dès lors se trouvait bien lourd pour ses faiblesses de petit-maître et de romancier. Crébillon fils avait pour son père une admiration profonde ; s'il plaisantait parfois la tragédie, il ne s'attaquait jamais qu'aux infimes courtisans de Melpomène , mais il professait pour son père un véritable culte. Ces deux auteurs étaient liés par une amitié large et sans mesquineries ; lorsque le fils publia ses Egarements du cœur, ce fut à son père qu'il dédia cet ouvrage . « Je devrais sans doute attendre pour vous rendre un . hommage public que je puisse vous offrir un ouvrage plus digne de vous, lui dit-il respectueusement dans son Epttre dédicatoire, mais je me Jlatte que vous voudrei bien, dans ce que je fais aujourd'hui, ne regarder que mon -[èle. Attaché à vous par les liens les plus étroits du sang, nous sommes, si fose le dire, plus unis encore, par l'amitié la plus sincère et la plus tendre. Et pourquoi ne le dirais-je pas? les pères ne veulent-ils donc que du respect, leur donne-t-il même tout ce qu'on leur doit, et ne leur devrait-il pas être bien doux de voir la reconnaissance augmenter et affermir dans le cœur de leurs enfants ce sentiment d'amour que la nature y a déjà gravé? Pour moi, qui me suis toujours vu l'unique objet de votre tendresse

Lxiv Notice sur la Vie

et de vos inquiétudes . vous, mon aini^ mon consolateur . mon appui, je ne crains point que vous ne voyiei rien qui puisse blesser le respect que f ai pour vous, dans les titres que je vous donne et que vous ave^ si justement acquis; ce serait même mériter que vous ne les eussiei pas pris avec moi que de vous en priver, et si jamais le public honore mes faibles talents d'un peu d'estime, si la postérité, en parlant de vous, peut se souvenir que j'ai existé, je ne devrai cette gloire qu'au soin généreux que vous ave^ pris de me former et au désir que j'ai toujours eu que vous puissiez un jour m "avouer avec moins de regret. »

Singulière hérédité, néanmoins, que celle de Crébillon le grand ! — L'héritier de son nom est le léger auteur des Lettres athéniennes ; son héritier à l'Académie est le petit abbé de Voisenon. Ne sont-ce pas là des roses jetées sur un marbre antique ?

De 1762 à 1777, date de sa mort, Crébillon le fils nous échappe dans le sens biographique. Il ne se manifeste plus que par les œuvres nombreuses qu'il publia dans ce laps de temps. L'homme disparaît derrière ses ouvrages, il appartient à la critique, à Grimm et même à Fréron, qui le Jiagelle et le dissèque. Les nouvelles à la main ou les mémoires tenus à jour annoncent souvent le nouveau roman de l'auteur des ■ Heureux Orphelins, mais de l'écrivain lui-même, il

et les Œuvres de Crébillon fils, lxv

n'est point dit un mot. En 1774^ il succède au sieur Marin comme censeur de la police * tout en conservant sa censure royale. En 1776 .il abdique la censure de la police entre les mains du poète de Sauvigny et obtient par contre la pension que recevait M. de Sainte-Foix sur le Mercure de France *. // semble que Crébillon se soit survécu à lui-même, il n'est plus militant dans la vie; ce n'est plus le joyeux convive d' autrefois , le héros des soupers du Caveau, le pétillant collaborateur des Etrennes de la Saint-Jean, dans /'Académie de ces Messieurs; son existence est mystérieuse, même pour ses contemporains qui parlent avant sa mort de 'i feu M. Crébillon le fils » .

Que fait-il dans V ombre? enfouit-il dans la discrétion de sa retraite des amours séniles. mais encore fougueuses? Qui le saura jamais? Collé, son meilleur ami, reste muet à ce sujet. M. de Crébillon fils est bien mort pour nous.

Ce fut le iz avril 1777 qu'il s'éteignit en réalité,

1. Voyez, Mémoires secrets, à la date du 23 septembre 1774,. " ïl paraît décide que le sieur Marin n'a plus la censure de la police, qu'on dit accordée au sieur de Crébillon. p

2. Mémoires secrets, 7 septembre i77<5. « La pension qu'avait feu M. de Sainte-Foix sur le Mercure, passe à M. de Crébillon; celui-ci abdique la censure de la police qui est donnée à un sieur de Sauvigny, etc. »

Lxvi Notice sur la Vie

dans son logis de la rue du Chantre ( près l'ancien Louvre, vis-à-vis de l'hôtel du Saint-Esprit), qu'il habitait depuis près de vingt ans. Ce fut Collé, son ami et exécuteur testamentaire qui recueillit son dernier soupir. Voici l'acte de décès copié au registre de Saint-Germain-V Auxerrois : — t Le dimanche treiie avril (1777), Claude-Prosper Jolyot de Crébillon. censeur royal, âgé de soixante et dix ans, veuf de miladie Stafford, décédé d'hier à neuj heures du matin^ rue du Chantre^ a été inhumé en cette église, en présence de M. Joseph de La Porte et de sieur Charles Collé, secrétaire ordinaire, lecteur de Monseig^ le duc d'Orléans, amys. — Signé : l'abbé de La Porte^ Collé. Rulhiere. chevalier de Saint-Louis. Bret. »

Qrimm. dans sa Gazette littéraire, fit cette courte oraison funèbre à l'auteur de tant de charmants romans : « Nous avons perdu AI. Claude-Jolyot de Crébillon, censeur royal, célèbre par la mémoire d un père dont les tragédies ont illustré longtemps la scène française. Le fils a eu son moment de vogue, mais il y a longtemps, tris longtemps même qu'il avait eu le chagrin de se voir survivre à lui-même. »

Voilà qui est peu aimable pour le pauvre écrivain, que Palissot plus glorieusement voulut bien appeler le Pétrone français. A l'entrefilet de Gr'imm, nous

et les (ffiiivres de Crébillon fils, lxvii

préférons les vers suivants^ que M. de La Place a consacrés à l épitaphe du romancier :

Dans ce tombeau gît Crébillon.

Qui? le fameux tragique? — Non!

Celui qui le mieux peignit l'âme Du petit-maître et de la femme.

Il existe des critiques, des éloges ^ des études plus fantaisistes que véridiques sur Crébillon fils ; il n'y avait point jusqu'alors de biographie proprement dite de ce joli peintre de la galanterie française au XVIII'' siècle. L'esquisse biographique. que nous venons de tracer de cette sympathique figure littéraire^ est donc sans précédent et nous a demandé de patientes et minutieuses recherches ^ nous avons dû entièrement reconstituer une vie^ en laissant de côté les documents parasites ou les faux témoignages des contemporains. Nous eussions voulu cette étude plus étendue^ plus détaillée, plus parfaite peut-être, mais nous avons dû nous restreir.dre dans les limites de notre édition et nos successeurs, s'il s^en trouve — et il s'en trouvera, nous l'espérons — achèveront d'autant plus facilement notre tâche. C'est à eux que nous laissons le soin de Justifier Crébillon des sottises dont on n'a pas craint de souiller sa vie et sa mémoire, nous avons fait le

Lxviii Notice sur la Vie

premier pas; ils viendront;, après nous, classer à sa place l'auteur du Sopha, dans notre coquette littérature de second ordre, à côté des Laclos, des Marmontelj des Mercier , des Duclos, des Saint-Lambert , des Rivarol même et des Chamfort, à quelques pas en arrière du fameux prince de Ligne.

S'il est aisé de dresser la nomenclature de l'œuvre romancière de Crébillon fils, il serait téméraire de prétendre consigner ici la bibliographie complète de ses ouvrages par ordre de dates de publications, réimpressions et contrefaçons. Lorsque les imprimeries clandestines et la librairie étrangère s'emparent de certains livres à succès, il devient difficile, sinon dangereux, de se proclamer le bibliographe impeccable de ces mêmes livres. Nous présenterons donc l'étude qui suit plutôt comme un essai bibliographique, que comme une Bibliographie Crébillonesque. On nous tiendra compte des efforts que nous avons faits pour condenser notre travail dans l'ordre chronologique des éditions originales, sans revenir plusieurs fois sur une même œuvre. En consultant la liste suivante, on pourra embrasser d'un coup d'œil l'œuvre de Crébillon fils, ou la détailler à loisir.

1730. Le Sylphe ou Songe de Madame de R***. Paris, Delacour, in-12.

Réimprimé dans le tome premier des Égare-

et les Œuvres de Crébillon fils, lxix

ment^ du cœur et de l'esprit et édité par Victor Develay, en 187J. Paris, Librairie des Bibliophiles iii-32.

1732. Lettres de la Marquise M*** au comte DE R***, par M. De Crébillon fils. Paris, 2 vol. in- 12.

Réimprimées, dans le même format et sous la rubrique de Paris ou de La Haye en 1738, 1749, 1767.

1734. LTcuMoiRE ou Tanzaï et Néardane, Histoire JAPONAISE. Pékin (Paris), 2 vol. in-i2.

Réimprimée en 1755, Londres (Paris], aux dépens de la compagnie. 2 vol. petit in-i 2 avec frontispice de Du Bourg répété au tome second. — En 1736, 2 vol. in-i2 ; en 1740, 2 vol. in-i8 ; en ï74}j 2 vol. in-i6, Pékin (Paris)^ avec un titre gravé, un frontispice et quatre figures non signées. Une édition donnée en 1749, sous la rubrique Pe'kin, 2 vol, in- 12, ne possède qu'un frontispice non signé. — Les premières éditions seules portent le titre de VEcumoire, les autres prennent toutes le titre de Tanzaï et NÉARDANÉ. — Collection Ca^in; nouvelle édition en 2 vol. 1781, contrefaçon en 1788.

1736. Les Egarements du coeur et de l'esprit ou Mémoire de M. de xMeilcour. La Haye, 3 parties en i vol. in-12 ou 3 vol. in-12. Réimprimés en 1739 ^^ ^'^ 1764- 2 part, en

i.xx Notice sur la Vie

I volume iii-i2. en 1765 à Pans, chez Praulc U jeune, 3 part, in-12, en 1782, à Londres, collection Cazin, 2 vol. in-i6 ; contrefaçon en 1788. — Une édition in-8° a été donnée à Maëstricht en

1736. Atalzaïde, ouvrage allégorique, I vol. in- 12.

Réimprimé même format en 1745 ; ne figure pas dans les œuvres complètes attribuées par Quérard à Crébillon,

1740. Le Sopha, conte moral, 2 vol. in-12.

Réimprimé en 1745 in-12; en 1749 (à Pékin, che^ V imprimeur de l'Empereur) 2 vol. in-12 avec frontispice, quatre figures ; deux vignettes par Clavereau et deux fleuronsparCochin. Nouvelles éditions, à Genève, aux dépens du public, 2 vol. in-ia, 1751 ; en 1762 in-8°; en 1770 avec les mêmes figures que dans l'édition de 1749 ; en 1782 et 1 788 à Londres (collection Capn). 2 vol. in-16. — Editions modernes : 1835, ^ ^'°^* i"-i8 à Met^, Imprim. de JFittersheim, avec une introduction historique; 1869, Bruxelles;!. Rose^.^ ivol. in-S". — Nombreuses réimpressions belges.

1746. Les Amours de Zéokinizul, roi des Ko-

firaks, ouvrage traduit de l'arabe, du voyageur

Krinelbol. Amscerdam. aux dépens de Michel,

I vol. in-12.

Cette satire généralement attribuée à Crébil-

et les (ffiuvres de Crébilloa fils. Lxxi

Ion fils, a été réimprimée sous la même rubrique en 1747, 1748, 1750, petit in-12; avec la clef imprimée eu 1770 et 1779. Cet ouvrage ne figure pas dans les OEuvres complètes de l'auteur. Zéokini^ul, Roi des Kofirans, est un pamphlet contre Louis XV et la Cour de France. On a également prêté à Crébillon fils, mais faussement, une autre prétendue traduction de l'arabe sous le titre de

l'AsiATIQUE TOLÉRANT, TRAITÉ A l'USAGE DE ZÉOKINIZUL, ROI DES KOFIRANS, SURNOMMÉ LE CHÉRI, jpar M. De***. Londres (Parls}y ijj^ in-12. — Cet ouvrage est de La Beaumelle.

1751. Ah, quel conte! Conte politique et ASTRONOMIQUE. Bruxellcs, les frères Wasse (Paris, Mérigot), 4 vol. in-12.

Réimpressions : Bruxelles {Paris)^ 1767, 2 vol. in-12; Maëstrichtj ^IIS-) ^ vol. in-12. — Cette dernière édition porte seule le nom de l'auteur, se trouve dans le tome IV des OEuvres complètes.

1754. Les Heureux orphelins, Histoire imitée DE l'anglois. Bruxelles, Wasse (Paris), 2 parc. in-12.

Réimprimés dans le tome V des OEuvres complètes de l'auteur.

1755. La Nuit et le moment, ou les Matinées de Cythère ; Dialogue, Londres (Paris), pet. in-12. 6 figures non signées

Réimpression sous !a date de 1764, à Paris^

Lxxii Notice sur la Vie

clie? U belle veuve^ rue Galante; iu-i6. Mêmes ligures que dans l'édition ci-devant citée. — Ce roman est précédé d'un avertissement. — Nouvelles impreîsions, /(?A/7ijr Ca^in^ 2 vol. in- 16, en 1781, 1782, 1786 et 1788. — Editions modernes, Ro^e:^. Bruxelles^ 1869, in-8". Nombreuses contrefaçons belges. — (Crébiilon avait en portefeuille ce joli roman depuis 1737.)

1762, Éloge historique de Prosper Jolyot de Crébillon.

Imprimé dans le Mercure de France de juillet 1762; la Relation de l'enterrement est de La Garde, l'éloge est de Crébillon fils. — Voyez la Correspondance littéraire de Grimm^ août 1762, — non réimprimé.

1763. Le Hasard du coin du feu, Dialogue MORAL. Paris, i vol. in-12.

Réimprimé dans Je tome III des Œuvres complètes.— Édition belge en 1869, in-8", nombreuses contrefaçons.

1768. Lettres de la Duchesse de *** au Duc

de ***. Londres, Nourse, 2 vol, in-12.

Réimprimées dans le tome VII des OF.uvrcs complètes.

1771. Lettres athéniennes extraites du portefeuille d'Alcibiade. Londres (Paris), 4 vol.

et les CRuvres de Crcbillon fils, i.xxiit

Se trouvent dans le tome VI des OEuvres complètes.

1773. Collection coMPLÈTTii {sic) des (Kuvres DE M. Crébillon le fils, a Londres (Paris), 7 vol. in- 12.

Réimpression eu 1779, 7 vol. in-12. Londres (Vranckfort, Varrentrapp)^ la première édition est plus estimée que la seconde qui n'est qu'une assez grossière contrefaçon.

Nous terminons ici notre aperçu bibliographique des ouvrages de Crébillon fils. — En mentionnant ses œuvres originales^ nous avons fait en sorte d'éviter de cataloguer les ouvrages d'une paternité douteuse^ que certains érudits.sans raison plausible, ont cru pouvoir attribuer à notre écrivain. Telles sont les Lettres de la marquise de Pompadour dont il est peu probable que Crébillon soit l'auteur ; tels aussi un Télémaque, tragédie parade^ publiée en 1770 sous le nom de Rognoni, et deux comédies le B** Royal et la Chauvesouris du sentiment. On ne saurait trop se garder de ces fallacieuses attributions } il n'est pas une œuvre légère et anonyme du milieu du xviii* siècle , qu'on n'ait prêtée à Fauteur du Sopha. Notre but n'est pas ici de rechercher la parenté ; le préfacier tournerait au pédant et notre joli conteur est trop délicat pour supporter le fracas des livres remués autour de son

Lxxiv Notice sur la Vie

nom. Il est des gens qui discutent à perte de sens, sur les différentes familles des roses ; les sages, croyons-nous, les cueillent et s' en parfument sans rechercher l'état civil de ces Jleurs délicieuses,

VU

Quelqu'un peignit ainsi Crébillon fils : <( Tu vois ici l'aimable fils de Chabrias^ ce cygne tendre né d'un aigle terrible, aussi heureux dans la peinture des plaisirs de l'amour^ que son père le fut dans l'image de ses fureurs ; biiarre dans ses plans j si brillant dans ses détails^ si coupable envers les mœurs, pour avoir paré le vice des atours les plus séduisants ; si cher aux lettres pour avoir eu l'adresse de répandre les vives couleurs d Iris sur les fragiles toiles d'Arachné! »

Crébillon fils a en effet conquis les grâces ellesmîmes dans la hardiesse de sa manière; c'est un grand médiocre, dans ce groupe particulier des gentils esprits du xvill* siècle^ mais c'est un maître dans ce camp de philosophie féminine où il trouva son école et puisa ses idées. Dans le monde en miniature au milieu duquel il se plaisait à vivre ouvertement ; sur le satin broché des robes ou la mousseline des alcôves; dans cette conuption voluptueuse et molle des boudoirs.,

et les Œuvres de Crébillon lils. lxxv

il rencontra les théories de son talent et la pratique de ses audaces. De ce jour il se révéla écrivain.

Il ne courut pas après l'esprit^ mais le guetta au passage^ lorsqu'il ne naquit point de ses observations . Dans la rumeur des salons^ il comprit à demi-mot^ devina les confidences et embrassa les mœurs d'un seul coup d'œil pour les traduire dans la forme personnelle et vive de son langage. Aussi^ dans son œuvre, tout se tient-il par la variété, la gentillesse et l'expression de ses tableaux. Il a le badinage à froid, l'espièglerie cruelle, le persijlage subtile, le pédantisme même de ses coquetteries ; cela provient de sa manière : V esprit se raffine et devient plus précieux à mesure qu'il se corrompt.

On peut accuser Crébillon fils, comme on accusa Marivaux, d'alambiquer son style, de le rendre obscur à force de préciosités et de recherches (n'accuse-t-on pas tous ceux qui sont marqués au sceau de l'originalité ?) ; à cela nous répondrons par cette phrase de Montesquieu : « Un homme qui écrit bien n'écrit pas comme on écrit, mais comme il écrit, et c'est souvent en parlant mal qu'il parle bien. » Son langage est voulu par ses idées : le style est une palette; on y écrase, comme des vessies de couleur j les expressions subites et originales que dicte l'imagination pour des Peintures spéciales. Reprocher a- t-on à

Lxxvi Notice sur la Vie

Fragonard ses orgies à la sépia ou ses nudités à la grisaille^ à Boucher ses relevés à la sanguine et à ff^atteau son coloris de convention? Sans le parler qui lui est propre, l'œuvre mignurde de Crébillon n'existerait pas et il nous resterait à connaître, c'est probable, cette afféterie des petits-maîtres, ce caquetage intime des déshabillés galants, ce libertinage de Roué positif, ce réalisme musqué en un mot qui n'est bien rendu que par sa plume légère et colorée.

(1 La vérité ne saurait être plus exacte que dans les romans de Crébillon fils, dit Palissot ^, les caractères mieux tracés j les situations filées et graduées avec plus d'art. Ne l'accusons pas de la licence des mœurs qu'il a peintes, il pourrait dire à tout son siècle :

Est-ce ma faute à moi, si ces mœurs sont les vôtres?

« Le comte Hamilton est le seul écrivain à qui Crébillon ait été comparé. Si Hamilton a donné dans ses Mémoires de Grammont un modèle de plaisanterie exquise, que personne n'est tenté d'imiter, ses contes, quoiqu'il en ait fait de très agréables, n'ont pas, à ce qu'il nous semble, la gaieté piquante, ni l'originalité des romans de Crébillon, ni surtout cette vérité de mœurs qui les fera vivre, tant qu'on sera cu-

i. Mémoires sur la littérature. - Œuvres complètes de Palissot. 1809, in-8", t. IV.

et les (ffiuvres de Crébillon fils, lxxvii

rieiix de connaître les Français du xviii« siècle. La réputation de ces romans peut à la vérité décroître par le changement qui s'est déjà fait dans nos habitudes, mais il sera toujours vrai que Crébillon a été. comme nous l'avons dit. l'historien le plus fidèle des mœurs de son temps, i

Qui le croirait? La Harpe ne se montre pas très sévère j dans son indigeste Cours de littérature, pour les productions du fils de l'auteur de Rhadamiste et d'Atrée; selon lui^ ces frivolités eurent l'avantage de V à-propos ; elles parurent dans un temps oii les mauvaises mœurs étaient de mode, dans un certain monde qui donnait le ton, et, bien que la corruption y fût érigée en système et l'indécence en bon air, le classique rédacteur du Lycée daigne convenir que ces romans eurent d'autant plus de vogue, qu'ils peignaient en effet quelques originaux célèbres de la régence, dont l'esprit et les grâces libertines avaient capté les suffrages de quelques dames de la Cour. Pour nous, qui ne pouvons, hélas! analyser ici un à un, comme nous le voudrions, les divers opuscules de Crébillon, ce que nous estimons au plus haut point dans son œuvre est cette connaissance à la fois superficielle et approfondie du cœur féminin. En tirant du fatras de ses œuvres complètes les maximes délicates qui iy trouvent enfouies, on arriverait, non

Lxxviii Notice sur la Vie

sans élonnementj, à constituer un bagage de moraliste très digne de la postérité. Crébillon prendrait ainsi place entre Marivaux et Chamfort. Moins nerveux que le premier, mais aussi moins bourgeois, il servirait à merveille de transition aux brusqueries terribles du second. Plus tacticien que philosophe, il connaît comme un roué la stratégie de l'amour } toujours sur le qui-vive et jamais aveuglé par la sentimentalité, il observe froidement et lance ses traits ironiques avec assurance; il ne ménage pas ses insolences louangeuses, car il pense avec le prince de Ligne que, « quelque vertueuse que soit une femme, c'est toujours sur sa vertu qu'un compliment lui fait le moins de plaisir ». Prenons au hasard dans ses ouvrages quelques-unes des jolies pensées qui s'y trouvent:

— Les femmes adorent souvent en nous nos plus grands ridicules, quand elles peuvent se Jlatter que (^est notre amour pour elles qui nous les donne.

— Une jolie femme dépend bien moins d'ellemême que des circonstances ; et par malheur il s'en trouve tant, de si peu prévues, de si pressantes, qu'il n'y a point à s'étonner si, après plusieurs aventures, elle n'a connu ni l'amour, ni son cœur. Il s'ensuit que ce qu'on croit la dernière fantaisie d'une femme est bien souvent sa première passion.

ce les Œuvres de Crébillon fils. lxxix

— Q^u'iL est humiliant pour un homme de dire qu'il aime... quand il n'est pas sur d'être aimé!

— On s'attache souvent moins à la femme qui touche le plus, qu'à celle qu'on croit le plus facilement toucher.

— On ne saurait trop affecter de ne ressembler à personne, soit par les idées, soit par les façons ; un travers que l'on possède seul fait plus d'honneur qu'un mérite que Von partage avec quelqu'un.

— Les conquêtes les plus méprisables sont quelquefois celles qui coûtent le plus de soins ; et l'hypocrisie montre souvent plus de scrupules que la vertu même.

— Que Von vienne à surprendre le cœur dune femme vertueuse, quand une fois elle est convenue qu'elle Va donné, il ne reste plus rien à combattre.

— En amour, le mari ne voit que la statue; Vâme n'est faite que pour l'amant.

— En amour, un moment donné par le caprice, s'il n'est pas saisi, ne revient peut-être jamais; mais quand c'est V amour qui le donne, il semble que moins on le saisit, plus il s'empresse de le donner.

— Les femmes sont sans cesse tourmentées du désir d'apprendre ce qu'elles s'obstinent à ignorer.

— Une femme qui, dans de certaines occasions parle de sa vertu, s'en pare moins pour vous oter l'es-

Lxxx Notice sur la Vie

poir du triomphe que pour vous le faire paraître plus grand.

Âpres cette simple petite cueillette d'aphorismes, on peut juger que CréOillou fils pourrait aisément être présenté par nous comme moraliste ; il est vrai de dire que ce serait étayer une réputation sur des roseaux : roseaux coquets et brillants, si l'on veut, mais frêles y tremblants et fugaces . légers comme la femme que l'auteur voulut peindre en nature et qu il ne parvint à portraire qu'en miniature.

Vin

Dans l'œuvre entière de notre sceptique philosophe des femmes^ après une lecture raisonnée de chacun de ses romans, il nous fallait faire un choix judicieux. Dans les Egarements du cœur et de l'esprit, ainsi que dans le Sopha, nous avons assurément trouvé des tableaux saisissants des ridicules du temps et des mœurs du grand monde galant ; mais le premier de ces ouvrages n'est pas achevé ^ tandis que le second se présente à nous dans sa médiocrité, pourvu de condamnations récentes pour peintures immorales , si nous en croyons les catalogues d'ouvrages condamnés. Le Sopha, ce célèbre roman inconnu de la génération actuelle, ce fameux Sopha, dont tout le monde parle et

et les Œuvres de Crébillon fils, lxxxi

que bien peu de personnes ont lu^ ne pouvait être donné ICI. Une réimpression du Sopha serait plus qu'une imprudence de la part de son éditeur, ce serait une désillusion pour le public. L'épaisse imbécillité du sultan Schah-Baham suffit à égayer les premières pages de cet ouvrage, mais rien, à notre avis, ne vient sauver le lecteur de l'ennui profond qui le gagne à la fin du volume; ces longs récits, hérissés de parenthèses et à peine relevés d'interruptions saugrenues, ne peuvent supporter la lecture pendant plus de vingt chapitres, et la vogue ancienne de ce roman courrait grand risque de ne pas être sanctionnée de nos jours ■

Pour cette collection de petits conteurs que nous comptons bien ne pas ralentir dans la voie du succès, nous n'admettrons que des ouvrages d'un mérite ou d'une originalité plutôt incontestable qu'incontesté f nous voulons produire une œuvre d'ensemble qui ait de l'unité et de la variété, et nous ne spéculerons jamais sur la malsaine notoriété d'un ouvrage. '

Parmi les productions romancières de Crébillon l <^f fils, nous avons distingué au premier rang et sans hésitation les deux contes dialogues qu'on lira plus loin et la ravissante fantaisie du Sylphe, imprimés sur des textes que nous avons rems et corrigés. — Crébillon avait une tendresse particulière pour ses Matines de Cythère : « C'est mon chef-d'œuvre i>,

Lxxxii Notice sur la Vie, etc.

disait-il, et certes il ne s'aveuglait pas ; il est passé maître dans la for/ne difficile de ce dialogue; à peine quelques longueurs traînent-elles dans cette ingénieuse causerie, dont le style est généralement heureux, naturel pour son milieu, délicat et négligé sous sa trompeuse apparence de recherche et de papillotage. — C'est une merveille que d'avoir enchâssé tant d'anecdotes libertines dans cette mise en scène légère et voluptueuse du petit coucher de Cidalise ! Il y a là un pétillement d'imagination qui brille et scintille sur toutes les alcôves d'autrefois ; c'est une évocation bien digne des délicats, aussi, à notre époque de coucheries vulgaires où la verve coquine semble rester discrètement enfouie sous la couverture , ne sommesnous pas médiocrement jlattés d'avoir à faire revivre aux yeux des raffinés qui les regrettent, ces amours en spirituels tète-à-tète et ces exquis tète-à-tête de l amour,

Paris, 20 mars 1879.

Octave UZANNE.

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