CHAPITRE PREMIER
Le Reneuvier,
Dans la rue du Tillô, à Dijon, demeurait, il va quarante ans, le bonhomme Blaizot ; on l'appelait bonhomme pour une certaine rondeur de manières et de langage.
Quelques gens portent des habits qu'on pourrait appeler accusateurs. Blaizot ne s'était jamais fourni dans cette garde-robe. L'hiver, il s'enveloppait d'une houppelande-marron et allait aux offices les mains perdues dans un petit manchon dont l'usage n'appar tient aujourd'hui qu'aux femmes, Ses jambes de cerf, sèches, n'avaient jamais eu le moindre rapport avec le pantalon. Depuis cinquante ans les mollets du bonhomme, protégés par un simple bas blanc, subissaient, sans les craindre, les injures des saisons.
5 CONTES DOMESTIQLES.
Soleil et pluie, neige et grêle, les mollets avaient tout supporté, sans jamais varier de forme.
Mieux que les almanachs, le bonhomme Blaizot indiquait à ses compatriotes l'arrivée du printemps. Comme tout Dijon le connaissait, ses habits servaient de baromètre des saisons aux Dijonnais. Après les giboulées, Blaizot se vètissait de nankin.
— Bon, disaient les commères de la rue du Tillô, le bonhomme Blaizot a mis ses habits printanniers.
Si une incrédule hasardait l'opinion que les froids n'étaient pas encore passés, qu'il y aurait des pluies en avril, et autres commentaires:
— Ah! lui répondait-on, vous ne savez guères ce que vous dites, jamais le bonhomme Blaizot ne s'est trompé. Il est plus savant que Mathieu Lœnsberg, allez.
Blaizot était propriétaire d'une de ces maisons bourgeoises, ni trop vieilles, ni trop jeunes, qui n'apprennent rien à l'œil du curieux. Les femmes entre deux âges déroutent les observateurs; il en est de même des maisons; cependant il est rare que la maison, si elle est habitée depuis quelques années, ne prenne pas des habitudes de son propriétaire. L'homme laisse partout son empreinte , comme s'il 36 laissait tomber sur une nappe de neige.
Deux bancs de pierre qui étaient adossés à la maison indiqueront vaguement que le bonhomme recevait beaucoup de monde. Dans certaines provinces,
les bancs de pierre sont les antichambres des gens d'afiFaires. Tous les notaires de petites villes ou de village ont des bancs de pierre aussi obligés que les panonceaux.
Les bancs de pierre de la maison Blaizot étaient usés en décrivant une courbe vers le milieu.
Les juges d'instruction, dont l'esprit sait découvrir le bout de fil dans l'écheveau emmêlé d'un crime, auraient deviné, par ce banc de pierre, légèrement creusé au milieu, qu'un groupe de clients venait s'asseoir fréquemment à cet endroit.
A quelque distance du banc, des anneaux de fer étaient fichés au mur, indice certain du séjour d'hommes à cheval ou en voiture.
Le bonhomme Blaizot était reneuvier.
A Dijon, le sens primitif du mot reneuvier est celui-ci : moyennant une certaine somme, les faiseurs d'affaires prêtaient jadis un bœuf à mi laboureur, qui était tenu d'en rendre un de même âge à la Saint- Jean.
On voit clairement que le reneuvier a de la parenté avec les banquiers, le Mont -de -Piété, les usuriers, enfin Xa prêteur en général. Seulement, il y a préteur et prêteur. Les reneuviers qui furent dans le principe d'honnêtes gens, s'aperçurent, après beaucoup d'expériences, que l'argent rapporte plus que le meilleur lopin de terre au soleil.
De cette école fut le bonhomme Blaizot, qui appli-
Û CONTES DO.MESÏiOtES.
qiia en grand la médecine aux métaux. Son argent paraissait dévoré de fièvre, tant il savait le faire suer. Blaizot commença par prêter des bœufs, suivant les us et coutumes ; mais comme les emprunteurs venaient tous les jours en groupes plus serrés, le bonhomme pensa que tous les bœufs de la Bourgogne n'y suffiraient pas, que la ville ne serait pas assez grande, quand bien même elle serait convertie en une seule élable. 11 prêta de l'argent.
Les Dijonnais n'en surent rien, ou, ce qui est plus présumable, n'en voulurent rien savoir, car Blaizot n'exerça son industrie qu'avec les paysans des environs. Avec ses concitoyens de la ville, il resta le bonhomme Blaizot, grand propriétaire, allant à l'église régulièrement et rendant volontiers service. Blaizot fut tout miel pour les citadins, tout vinaigre pour les campagnards.
Aussi les samedis, qui sont les jours de grand marché, la rue du Tillô était-elle encombrée de voitures de fermiers qui venaient traiter d'affaires avec le bonhomme, et qui remplissaient de bruit et de tumulte cette rue, si calme d'ordinaire. Les paysans s'asseyaient sur les bancs de pierre, et ne pénétraient dans le cabinet du bonhomme que tour à tour, appelés par la servante Rubeigne.
Celle servante, les dix doigts de Blaizot, était une petite paysanne rouge, de quarante ans, qui criait et glapissait dans la maison comme si elle en eût été la
dame. Au fond, elle avait pour son maître un grand attachement, que des mauvaises langues commentaient en mauvaise part. La vie de Blaizot était tellement réglée et ses mœurs si régulières, que la Rubeigne devait avoir tous les droits des gouvernantes^ droits d'autant plus légitimes, qu'ils sont basés sur de longues relations.
Or, le samedi qui précéda la fête de Noël, la Rubeigne remarqua, non sans étonnement, la couturière Alizon, qui attendait sur le banc que les fermiers fussent introduits.
Alizon était une des plus jolies ouvrières de Dijon. « Que vient- elle faire chez mon maître? Elle doit savoir qu'il ne reçoit que les gens de la campagne. Cette fille est jeune et jolie. » Telles furent les impressions de la Rubeigne, qui fit la moue tout en entrant dans le cabinet du bonhomme Blaizot.
— Il y a à la porte, dit-elle, la couzaigne Alizon qui attend.
Ce mot de couzaigne^ qui veut dire à la fois cousine, blanchisseuse, ne s'emploie guère qu'en mauvaise part, et trahissait les pensées de la gouvernante.
— Qu'est-ce qu'elle me veut? dit Blaizot. Puis il ajouta : Fais-la entrer.
Alizon fut introduite ; elle rougit dès le pas de la port€. La Rubeigne sortit.
— Ehl dit Blaizot, c'est la jolie fille à Cancoin... lu viens pour le loyer, est-ce pas?
— Oui, monsieur Blaizot... comme vous dites.
— Je te m'en vas préparer la quittance.
— Pardonnez, monsieur Blaizot, tout du contraire. Le père m'a envoyé pour vous dire qu'il était bien fâché d'être en retard,
— Ahl dit Blaizot... Eh bienl pourquoi n'est-il pas venu lui-môme?
— C'est qu'il est allé livrer une commande de tonneaux.
— Où ça, demanda Blaizot?
— A la Mal-Chaussée.
— Et quand reviendra-t-il, ton père?
— Demain, monsieur Blaizot.
— Tu lui diras de passer me voir... Sais-tu, dit le père Blaizot en la reconduisant, que t'es un joli brin de fammelôte.
Alizon rougit et sortit du cabinet. Dans l'antichambre se tenait la Rubeigne, qui semblait fort occupée à brosser une paire de souliers.
— Bonjour, madame Rubeigne, dit Alizon.
— Adieu, la couzaigne, répondit la gouvernante.