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CHAPITRE II

Ce qui arriva au hameau de la Mal-Chaussss.

Le matin, dès cinq heures, Cancoin était parti pour livrer sa cargaison de tonneaux.

Le hameau de la Mal-Chaussée est composé de six maisons écartées, qui ont été bâties dans l'emplacement le plus mal choisi de toute la Bourgogne. Le terrain très fertile partout ailleurs, est ici sablonneux et d'un rapport peu avantageux.

Sur les six maisons, cinq ne peuvent porter ce titre ; ce sont de méchantes cabanes où demeurent de pauvres paysans qui gagnent à peine leur vie en travaillant pour le fermier Grelu.

Le fermier Grelu, seul, possède une habitation d'une tournure plus confortable ; mais elle n'en vaut guère mieux ; et si elle brille au milieu des masures, c'est comme la royauté du borgne dans le pays des aveugles. De grandes herbes décharnées se dressent sur le toit principal, des herbes qui n'ont pas la couleur réjouissante des \ieilles mousses sur les toits de

tuiles. Les haies qui entourent le jardin potager sont poussiéreuses et mal entretenues.

Il y a dans la cour des coqs et des poules ; mais les poules sont maigres, et le chaut des coqs a un timbre qui ne ressemble pas au joyeux cri des coqs de bonne maison. Un dindon morne, à la crête pâle, est monté, par extraordinaire, sur une charrette cassée. Deux pigeons mélancoliques se tiennent sur un pigeonnier dont le toit est troué.

L'étable ouverte laisse entrevoir un âne qui a une genouillère de toile à la jambe : outre cette blessure, l'âne parait avoir supporté de longues fatigues, car un de ses côtés est pelé par un frottement de bât. 11 a pour compagnon un cheval de labour jeune et maigre, dont les yeux troublés ressemblent aux yeux des gens qui ont porté toute leur vie des besiclçs.

Cancoin qui avait passé toute sa journée à siffler des airs gais dans sa voiture, suspendit son sifflet en apercevant un filet de fumée sans consistance qui sortait timidement d'une des cheminées de la première cabane. Le tonnelier n'était plus qu'à une portée de fusil de la Mal-Chaussée, dont le nom change suivant l'éducation des gens qui en parlent. Les Dijonnais de distinction l'appellent la Mal-Bâtie ; les bourgeois, la Mal -Chaussée ; les ouvriers, la Mal-Fichue, et plus énergiquement encore.

Ces surnoms semblent avoir porté malheur au hameau, d'autant plus qu'il se rattache à l'endroit une

vague histoire d'assassinat dont les vieillards de Dijon parlent encore. Cet assassinat faux ou vrai, car on ne sait plus le nom du meurtrier ni de la victime, fut commis, dit-on, avant la bâtisse du hameau. Les superstitieux prétendent que rien, ni hommes, ni bétes, ni plantations, ni semailles, ne peut réussir sur un terrain souillé par le meurtre.

Pour ces raisons, Cancoin cessait de siffler aux environs du hameau. Il entra donc avec sa voiture dans la cour silencieuse ; et les animaux s'enfuirent comme étonnés d'être dérangés dans leur fainéantise.

Le tonnelier attacha son cheval à l'anneau d'une auge, et se dirigea vers le corps de bâtiments. La première chambre d'une ferme a toujours quelque chose de réjouissant ; d'abord se présente à la vue le grand foyer noir avec les fagots qui pétillent sur les hauts chenets de fer. Au-dessus de la cheminée, sur le mur jaune que les mouches ont décoré d'agréments noirs, Napoléon fait vis-à-vis au Juif-Errant. Un râtelier, portant des fusils au canon brillant, c^che quelques parties des estampes aux couleurs étourdissantes.

A droite un buffet-dressoir déroule la collection de vaisselles en faïence, dite porcelaine de Tours. On guérirait un misanthrope en ornant sa chambre de ces plats d'un ton brutal, mais gai, oii les coqs, les fleurs sont peints avec candeur et simplicité.

A gauche, tient un large espace le lit , qui a con-

serve l'ampleur des couches du moyen-âge. Les rideaux sont de celte indienne de Perse joyeuse que les amateurs recherchent aujourd'hui avec tant de persévérance.

Dans un coin ombreux, la lumière pique de points blancs la batterie de cuivre et d'étain, et la fait ainsi sortir de son obscurité.

Mais à la ferme de la Mal-Chaussée, la vaste cheminée, les images, les fusils, les images de Pcllegrin, la faïence, le lit et les instruments de cuisine avaient subi des accrocs, des dégradations, des déchirures, de la rouille, des ébréchures, et étaient souillés de toiles d'araignées. Les vitres de la chambre avaient été verdies par la poussière, la pluie, et ne donnaient passage qu'à un jour pluvieux.

Cancoin qui entrait brusquement, s'arrêta en voyant la fermière devant un lit d'enfant. L'enfant était saisissant de beauté. Ses yeux, extraordinairement allongés, lui donnaient quelque ressemblance avec certaines figures sculptées de l'Eg^-pte. Deux taches roses sur les joues se fondaient harmonieusement dans une teinte calme de jaune. L'enfant était coiffe d'un haut bonnet de coton rond, sans mèche, qui paraissait soufflé.

Sur la tète du petit malade, le comique bonnet de coton devenait mélancohque et chassait toute idée de joie.

— M'nanfan, disait la fermière, parle-moi voir un peu.

Mais l'enfant était aussi muet que son grand bonnet de coton ; à chaque instant il semblait que ses grands yeux fixes s'allongeaient; son regard prenait des rayons d'une fixité impossible à rendre. L'enfant semblait voir à travers les murs, à travers les nuages; son corps était vivant encore; mais déjà l'âme cherchait à fuir au ciel.

— Madame Grelu? dit Cancoin, attristé par cette scène.

La fermière tressaillit en entendant une voix de la terre.

— Votre petit est donc malade, dit le tonnelier.

— Oh 1 oui, bien malade, le pauvre chéri I

En même temps la fermière se courba sur le Ut pour embrasser l'enfant : elle devenait gourmande de baisers.

— Qu'est-ce qu'il a? demanda Cancoin.

— Est-ce qu'on sait, dit-elle ; n'y a pas huit jours que l'enfant gipaillait (folâtrait), et c[u'il était gâdru (gros, bien portant) ; il était gentil comme les amours, jamais on n'en avait vu de pareil. Puis, tout d'un coup, il a devenu triste, pâlot, maigrichon ; il a eu des dégoûts pour toute nourriture...

— Ce n'est rien, dit Cancoin, c'est la croissance... tous les enfants sont comme ça...

La fermière secoua la tète d'un air de doute.

— Oh! non, dit-elle; regardez donc ses pauvres petites babaigncs (lèvres) pâles; elles étaient, n'y a pas si longtemps, rouges comme des pommes à sucre. D'ailleurs, Tmcdecin l'a condamné m'nanfan... Il dit comme ça que les drogues n'y peuvent rien faire et qu'il faut tout attendre du bon Dieu... C'est pourtant mon enfant Jésus que le petiot. Et le père, si vous voyiez son chagrin!., ça lui fait tant de peine de voir son fieu (fils) dans un état pareil, qu'il est parti aux champs.

— Il faut toujours avoir de l'espoir, dit Cancoin. A quoi ça sert de se désespérer pareillement... On en a vu des plus malades revenir au soleil...

L'enfant fit un mouvement dans le lit.

— Est-ce que tu n'es pas bien, dit la fermière qui courut chercher des oreillers à son lit pour les mettre sous la tète du petit malade.

— Tenez, dit-elle, en arrangeant les couvertures, A oyez donc ses pauvres chers petits bras... Il n'y a plus que les os, ça ferait pleurer la nature... Il ne parle plus, il ne mange plus, il m'aimait tant, et maintenant plus à'aimorôtcs (caresses).

— Il fait bon soleil dehors, madame Grelu, vous devriez un peu ouvrir la fenêtre, dit le tonnelier.

Comme la fermière, les yeux fixés sur son enfant, ne répondait pas, le tonnelier alla lui-même à la croisée; et le soleil qui renonçait à pénétrer la crasse

des carreaux, se précipita dans la chambre. Le petit malade parut réjoui de cette chaleur bienfaisante.

— Que bonne idée vous avez eue, mon bon monsieur Cancoin, dit la mère, ça le ravigote, m'nanfant.

— Voyez-vous, madame Grelu, il ne faut pas être trop triste auprès de l'enfant. . . Ils comprennent bien, allez. Tâchez de l'amuser un peu; si on les laisse dévorer par la maladie, ils sont perdus ; moi, je sais œ que c'est. J'ai eu sept enfants : eh bien, quand je les voyais malades, vite je tâchais de les distraire. C'est comme pour le mal de dents, si on peut l'oublier, on ne l'a plus... A-t-il des joujoux, votre petit?

— Oh ! ce n'est pas ça qui lui manque.

— Eh bien , allez les quérir et mettez-les sur la couche.

La fermière courut à l'armoire et en rapporta un petit chien de carton peint, une poupée, un sifflet. L'enfant resta morne à la vue de ces jouets, quoique Cancoin essayât de faire aboyer le chien de carton. Mais le chien paraissait très triste de ne pouvoir manifester ses cris ; il avait une fissure dans le soufflet de peau. La poupée n'avait jamais été destinée à donner signe de vie : c'était une personne aux rouges couleurs, d'une physionomie remplie tout à la fois de candeur et de niaiserie. Le sifflet força Cancoin à enfler ses joues d'une manière démesurée sans arriver à aucun résultat : il était bouché.

— Ils sont bien abîmés, les joujoux, dit Cancoin,

li CONTES DOMESTIQUES.

je n'en donnerais point une arnôte (une obole). 11 n'y en a pas d'autres?

— Non, dit la fermière.

— Alors, M™e Grelu, égayez-le n'importe comment... je ne sais pas... chantez-lui quelque chose. . — Vous croyez? dit-elle.

— Sans doute.

Alors la fermière chanta d'une voix plaintive cet ancien Noël, si connu dans les villages aux alentours de Dijon :

Laissez paistre vos besles, Pastoureaux, Par monts et par vaux ; Laissez paistre vos bestes, Et venez chanter Nau.

J'ai ouy chanter le rossîgnô, Qui chanloit un chant si nouveau , Si bon , si beau , Si résouneau ; Il m'y rompoit la teste , Tant il preschoit Et caquetoit.

Adonc prins ma houlette, Pour aller voir Naulel.

Le petit malade ne disait rien ; mais il avait ouvert la bouche comme quelqu'un qui écoute avec grande attention. A la fin du second couplet la fermière essuya ses larmes.

— Vous chantez ça trop tristement , dit Cancoin avec sa grosse naïveté ; il faut y mettre de la réjouissance, sans quoi vaut mieux se taire.

Le brave tonnelier unit la pratiquée la théorie; en cherchant à adoucir sa rude voix, il continua le Noël :

Je m'enquis au berger Naulet :

As-tu ouy le rossignolet Tant joliet, Qui gringotoit Là-haut sur une espine?

Ouy, dict-il, ouy, Je l'ay ouy ; J'en ay prins ma doucine , Et m'en suis resjouy.

Malgré le soin que prenait Cancoin pour mettre une sourdine à sa voix, elle rendait de tels sons que Grelu, qui rentrait, s'arrêta dans la cour, fort étonné d'entendre un chant aussi joyeux, dans la maison qu'il avait quittée morne et silencieuse.

Le fermier entra et regarda avec un plaisir douloureux son enfant, dont les yeux clignaient, comme offusqués par la vibration puissante du chant du tonnelier.

— Ehl la mère^ dit-il, comment va l'enfant?

— Je ne sais répondit la fermière , il m'a quasi l'air effrayé.

— Bonjour, M. Grelu, dit le tonnelier, interrompu dans sa chanson. J'ai amené vos tonneaux.

16 COiNTES DOMESTIQUES.

— Ah ! fit en soupirant le fermier qui ne se souciait guère des tonneaux dans ce moment.

Grelu était un paysan de haute taille, les épaules légèrement voûtées. La campagne ne lui avait pas communiqué cette grosse santé qui fait la richesse des paysans. Le chagrin ressortait de chaque trait de son visage ; ses cheveux étaient gris et rares.

Grelu avait pour habit une mauvaise veste de toile, appelée biaude dans le pays ; c'est le vêtement des pauvres gens. Encore sa biaude était-elle déchirée en maints endroits. Il passait chez ses voisins pour un caractère dangrairjnar , c'est-à-dire en dessous, grondeur; il n'inspirait pas grande amitié. Bon nombre de gens jugent ainsi sur la mine. 11 ne s'inquiètent pas de la vie antérieure d'un homme , de ses malheurs, de ses chagrins; ils le jugent sur l'état présent.

Cependant Grelu était bon, serviable ; il aimait sa femme comme on aime celle qui vous a toujours suivi dans la voie douloureuse ; il aimait ses enfants comme on aime des innocents qu'il faut élever à subir une vie semblable à la sienne ; mais, hors de la famille, hors du foyer domestique, le fermier redevenait triste. Il avait malheureusement une intelligence au-dessus de celle des gens de la campagne, et son intelligence ne l'avait mené qu'à des mal-réussites.

Grelu avait acheté à bon compte la ferme : ce bon compte fut en réalité le plus mauvais des marchés.

Quand, au bout de quelques mois de séjour, il se fut rendu compte des réparations à faire , des fumages considérables qu'il fallait faire subir aux terres pour en bonifier la nature, Grelu tomba dans l'abattement, n'étant pas assez riche pour toutes ces dépenses.

Il laissa se lézarder les murs, il tenta les engrais sur une si petite échelle, que mieux eut valu ne rien faire. Au lieu de prendre son courage à deux mains, il entretint sa femme de ses désillusions. C'est souvent la plus contagieuse des maladies. La fermière eut l'esprit saisi des confidences de son mari. A tous deux , l'avenir parut chargé de malheurs. Le mari et la femme passaient des nuits sans sommeil à se dire : Comment ferons-nous plus tard? sans penser k couper violemment cette terrible racine de découragement qui s'empare si vite de l'esprit.

Grelu, en dernier ressort, fréquenta la maison du bonhomme Blaizot. Ce fut le coup de la fin. Ses terres furent plantées d'hypothèques, autre mauvaise graine qui rapporte des saisies et des procès.

L'enfant malade poussa tout à coup un long soupir : la fermière crut que c'était le dernier ; elle tomba à izenoux anéantie.

— Seigneur du bon Dieu, s'écria-t-elle, notre fieu est mort.

— Non, dit Cancoin, il respire un peu gros seulement... N'ayez garde, je suis sûr que l'enfant reviendra.

— Ahl dit le fermier, si ce n'est pas triste devoir notre innocent dans un tel état! J'aimerais mieux le voir aller tout d'un coup au pays de claque-dents que de l'enlendre souffrir en détail si longuement.

— Ce n'est pas bien parler, M. Grelu, dit le tonnelier; est-ce que dans ce monde il ne faut pas un peu de résignation?.. 11 faut se faire une raison, sans quoi il n'y aurait plus qu'à se Jeter à l'eau la tète la première.

— Vous ne savez guère ce que je souffre, dit Grelu.

— Bah ! dit Cancoin, moi qui vous parle, j'ai sept enfants. Eh bien I le dernier a été l'autre jour maladif : il ressemblait au vôtre, le médecin l'avait condamné... ils condamnent toujours maintenant et ils ont raison. Si le malade revient, on ne pense plus à ce qu'ils ont dit, tandis que s'ils promettaient de le guérir et que le malade s'en aille ad paires, on recevrait un plus rude coup, puisqu'on ne s'y attendait pas. Donc, je vous disais que mon dernier souffrait cruellement et qu'il s'éteignait tous les jours. Moi, je suis obligé de travailler; que je me porte bien ou non, la famille est là qui compte sur mes bras. Je partais le matin pour la tonnellerie; mais, sacristi, que de courage il me fallait pour soulever mon marteau; à chaque coup j'étais obligé de me remonter le moral. Je sentais que mes forces s'en allaient avec celles de mon enfant. Un matin , j'apprends qu'il a une crise, le délire, le tremblement, quoi; parole

d'honneur, j'étais dans le même état, je frappais sur mes tonneaux à tort et à travers, je bûchais sur tout. Le soir, je retourne à la soupe. . .mon enfant était guéri. Ah! quelle joie ça nous a fait dans la maison; ma femme surtout était folle : « Voilà, dit-elle, la meilleure preuve que le bon Dieu nous entend. J'ai passé la nuit à le prier de sauver notre garçon, et il m'a accordé ma demande. »

— Vous êtes un brave homme , vous , dit le fermier; j'ai le cceur si gonflé que, ma parole, j'avais oublié qu'il a un Dieu. Ma femme , prions pour l'enfant.

La fermière tomba aussitôt à genoux ; elle ne voulut pas abandonner d'un instant la main de son fils, qu'elle pressa dans ses deux mains. Le tonnelier et Grelu se mirent à genoux près du berceau ; pendant un quart d'heure ces trois âmes naïves et simples s'unirent par la prière.

L'enfant regarda d'un dernier regard ces trois tètes, baissées pieusement vers la terre, et poussa un long soupir d'adieu.

— Ah! dit la fermière en se levant brusquement, sa main se roidit.

Grelu se précipita vers le berceau.

— Il est mort, dit-il d'une voix sourde.

La fermière se laissa tomber sur une chaise, sans mouvement.

— M. Grelu, dit Gancoin pour distraire le père de

sa douleur, votre femme se trouve mal... Vite! courez lui chercher quelque chose... de l'eau si vous n'avez rien; c'est très dangereux, mieux vaudrait qu'elle pleure.

Le fermier courait par la chambre sans trouver ce qu'il cherchait. 11 ne cherchait rien: la mort de son fils le rendait comme ivre.

— Eh bien! dit Cancoin, qui voyait le trouble dans lequel était plongé Grelu; eh bien! apportez-moi donc quelque chose.

— Bath I dit le fermier, je voudrais crever aussi.

— Ah! monsieur Grelu, vous n'êtes pas raisonnable ; vous n'êtes donc pas un homme? dit le tonnelier; allons, venez près de votre femme, la voilà qui revient à elle. Aidez-moi à la consoler; les femelles ont le cœur faible.

La fermière ouvrit les yeux. Son premier regard fut vers le berceau; elle y courut d'un bond, croyant qu'elle sortait d'un mauvais rêve; mais elle ne s'aperçut que trop vite de la terrible réalité.

— Ah 1 s'écria-t-elle d'une voix brisée. Tout-à-coup deux flots de larmes jaillirent de ses

yeux, et les sanglots emplirent la salle. Les larmes sont contagieuses; Grelu pleura comme un enfant. Le mari et la femme étaient assis sur des chaises, la tète dans les mains. Le tonnelier respectait leur immense douleur et se gardait bien d'interrompre leurs larmes par de vaines paroles.

Seulement il alla vers le lit de l'enfant et le recouvrit de son drap, afin que sa mère, en levant les yeux^ n'aperçut pas encore une fois cette figure pâle et privée de vie. Les époux passèrent deux heures dans la désolation. Le fermier revint le premier à la vie positive.

— Mon brave Cancoin, dit-il, il temps de vous coucher ; laissez-nous veiller la nuit auprès du corps de notre enfant.

Cancoin trouva ce désir si naturel, qu'il sortit en recommandant à Grelu de prendre courage.

Cancoin se coucha l'esprit attristé en pensant au malheureux événement qui venait de frapper le fermier; cependant il s'endormit à la tombée de la nuit. Son sommeil fut agité; Cancoin voyait en rêve sa famille qu'il avait laissée en pleine santé, tandis que le deuil était chez les Grelu. Il s'éveilla tout d'un coup brusquement, car il lui semblait avoir entendu dans le calme profond de cette maison visitée par la mort, un roulement de voiture.

— Je rêvais, se dit le tonnelier. Alors il ferma les yeux, essayant de rappeler le sommeil. Ses yeux, quoique protégés par la paupière, furent subitement blessés par une lumière ardente. Par un mouvement machinal , Cancoin porta sa main sur les sourcils, et la nuit revint. En retrouvant le sommeil, le tonnelier laissa tomber son bras; et de nouveau, une lueur extraordinaire le réveilla.

— Qu'est-ce que c'est , dit-il, en sautant de son lit? D'où vient cette clarté? En même temps, il ouvrait la fenêtre qui donna entrée à une fumée très épaisse.

— Au feu 1 cria Cancoin en saisissant à la hâte son pantalon et sa veste, au feu 1

Ce cri sinistre, qui réveille en une seconde toute une ville, qui prend des tons menaçants dans le silence, resta sans réponse. Cancoin, de sa grosse main, enleva la serrure de la porte plutôt qu'il ne l'ouvrit, et descendit l'escalier en continuant d'appeler au secours. Il^lui fallait traverser la pièce où reposait le petit mort. Cette pièce n'était pas éclairée; mais l'incendie y répandait ses premiers rayons sanglants.

Le tonnelier aperçut la fermière agenouillée près du berceau de l'enfant. Il crut d'abord qu'elle était morte : le feu ni les cris ne l'avaient dérangée.

— Madame Grelu, dit Cancoin en courant à elle et en la tirant par le bras.

— Laissez-moi, dit la pauvre mère, sortant de son immobilité.

— Le feu est à fa ferme , sauvez- vous , reprit Cancoin.

Il ouvrit la porte de la première salle , et le feu parut plus menaçant.

— Où est votre mari, demanda le tonnelier?

— Je ne sais, dit la fermière.

— Vite... relevez- vous ! Il faut vous sauver... Cancoin, qui ne recevait pas de réponse de cette

pauvre désolée, courut clans la cour. L'incendie venait des étables ou du grenier à foin : il était impossible de sortir de la ferme par la porte charretière.

Tout à coup les animaux se réveillèrent à demi asph^'xiés en remplissant l'air de leurs cris. Le tonnelier courut à l'étable dont la porte était brûlante : des flammèches de feu tombaient du fointier sur le dos de Tàne malade c{iii poussait des cris lamentables. Le cheval maigre s'était réfugié dans un coin de l'écurie et hennissait des sanglots. Malgré tout son désir de sauver ces animaux, Cancoin fut obligé de sortir vivement de l'étable remplie de vapeurs et de feu. Il tira son couteau, et coupa la longe qui retenait l'âne ; mais à peine cet animal fut-il libre qu'il recula dans le fond de l'étable, près du cheval, et tous deux mélangeaient leurs cris de terreur. Il était impossible h Cancoin de pénétrer jusque-là, d'autant plus qu'il savait la ténacité des animaux à rester, par frayeur, dans les lieux incendiés.

Il retournait vers la fermière, lorsque le pigeonnier, qui brûlait intérieurement, tomba presque à ses pieds, laissant sur le fumier des pierres et des pigeons également calcinés. L'incendie, qui avait juscpi'alors travaillé mystérieusement comme un voleur, se montra audacieux quand il fut sûr de sa proie. Les flammes sortirent victorieuses du pigeonnier abattu, et se séparèrent , les unes montant vers le ciel , les autres rampant sur les toits voisins. Le corps d'habi-

2/1 COiNTES DOMESTIQULS.

tation de la ferme était en danger; il n'y avait plus un moment à perdre. Cancoin courut à toutes jambes vers la fermière, qu'il retrouva toujours près du cadavre de son enfant.

Une chaleur intense régnait dans la première pièce.

— Sauvons-nous, dit le tonnelier.

Et il ouvrit la fenêtre qui , heureusement , donnait sur la route.

— Laissez-moi mourir avec mon fieu, dit la fermière.

— Allons, du courage, diable I dit Cancoin. Passez vite par la fenêtre ; il n'est que temps.

— Ah I mon chéri, dit la mère en sanglottant et en se précipitant sur le cadavre de son enfant.

— Il ne faut pas qu'il brûle, dit Cancoin qui tenta le dernier moyen de sauver la fermière.

Il saisit l'enfant dans ses bras et enjamba la fenêtre. La Grelu le suivit aussitôt.

— Restez-là, dit Cancoin en la conduisant à quelque distance de la ferme... Je vais chercher à sauver le peu que je pourrai.

Le digne tonnelier retourna vers la maison qui brûlait et jeta par la fenêtre tout ce qui lui tombait sous la main. Pendant qu'il travaillait avec un courage inoui, les habitants du hameau avaient eu l'éveil et accouraient vers la ferme, guidés par l'incendie. Mais leurs secours étaient inutiles : le feu était le maître et prenait la part du lion. Quelques meubles, quelque

batterie de cuisine, seuls, étaient jetés sur le gazon, quand Cancoin jugea prudent de se retirer.

Il fut entouré à l'instant des gens du hameau qui regardaient tristement les progrès du feu et qui lui demandaient des détails.

— Tas de lâches, dit Cancoin , ne feriez-vous pas mieux, au lieu de vous croiser les bras, de m'aider à transporter plus loin ces meubles qui vont brûler.

Les paysans, dominés par le tonnelier, se préparaient à lui obéir, lorsqu'un homme tout noir, les vêtements brûlés, sauta par la fenêtre d'où venait de descendre Cancoin, et roula sur le gazon.

— Eh ! dit le tonnelier, d'où sort-il , celui-là ? Et il se baissa pour lui porter secours.

— Seigneur, dit-il, c'est Grelu !... Qu'on le porte à la première maison et qu'on tache de le faire revenir. . . il n'est qu'évanoui.

Deux paysans prirent Grelu par les jambes et par la tète, et le conduisirent à la plus proche cabane. Cancoin suivait ce triste cortège.

— Vous ne l'avez pas vu entrer dans la ferme ? demandait-il aux paysans. Je l'ai cherché au commencement du feu... ; il n'y était pas... seulemeut sa femme veillait auprès de leur enfant mort.

Quand Grelu put recevoir tous les soins que nécessitait son état, Cancoin, qui perdait la tête au milieu de ces cml)arras , se rappela alors que la fermière était abandonnée dans la prairie. Il recommanda aux

paysans de veiller sur le fermier, et partit chercher la mère infortunée. Son étonnement fut grand en ne retrouvant plus la fermière. 11 chercha, croyant s'être trompé de chemin ; mais rien ne lui indiqua la trace de la Grelu. 11 appela de sa plus forte voix; l'incendie répondit seul, par ses craquements et ses pétillements, à son appel.

Le tonnelier courut vers la ferme brûlée dont chaque minute un mur disparaissait avec fracas, mêlant à la fumée de l'incendie des nuages de poussière; un doute cruel s'était emparé de l'esprit de Gancoin. Il pensait que la pauvre mère s'était jetée avec le cadavre de son enfant, dans les flammes, pendant que la ferme avait été laissée seule à la garde du feu. Inquiet et craignant de voir ses appréhensions confirmées, Cancoin revint vers le hameau.

Grelu avait repris connaissance ; aussitôt qu'il aperçut le tonnelier :

— Ma femme, s'écria-t-il 1 ma femme I

Cancoin détourna tristement la tète ; à ce geste, le malade comprit son malheur et perdit de nouveau connaissance. Le tonnelier resta près du lit du malade, épiant les moindres symptômes qui passaient sur la figure du fermier ruiné. Bientôt Grelu fut pris du délire. Un paysan entra et vint annoncer qu'on avait retrouvé près de la ferme une voiture chargée de tonneaux et toute attelée.

— Tiens, dit Cancoin, je la croyais brûlée... corn-

ment ça a-t-il pu arriver ? Hier soir, quand je me suis couché, ma voiture était sous le hangard, dans la ferme.

Le paysan secoua la tète.

— Ma parole, j'aime mieux ça, dit Cancoin, je vais emmener chez nous ce pauvre M. Grelu... on le soignera plus facilement à la ville qu'ici. Ehl vous autres, aidez-moi à le porter dans la carriole.

Grelu fut entouré de couvertures ; on disposa les tonneaux de façon à laisser un espace libre au malade, et Cancoin rentra à Dijon, moins joyeux qu'il n'en était sorti la veille.

CUAPITRC III.

Le bontomie Blaizot lontre ses griffes.

— Femme, dit Cancoin, en arrivant à sa porte, viens m'aider à dételer et à porter chez nous ce pauvre monsieur Grelu.

En entendant la voix du tonnelier, une troupe d'enfants sortit de la boutique, en criant d'un air joyeux :

— Bonjour papa.

— Silence, mioches, dit Cancoin, il y a un homme malade dans ma voiture.

Les voisins et voisines du tonnelier, qui ont l'habitude, dans les beaux jours, de travailler sur le seuil de leurs portes, s'empressèrent autour de la voiture autant par compassion que par curiosité. Ils aidèrent Cancoin à transporter le fermier dans la boutique et l'assaillirent de questions.

— Parbleu, dit le tonnelier, c'est le fermier de la Mal-Fichue; sa ferme a été brûlée cette nuit.

— Ça devait arriver un jour ou l'autre , dit une commère superstitieuse.

— On me donnerait bien des mille et des cents, dit une autre que je n'irais pas me loger sur ce terrain-là.

— Et sa femme ? reprit une nouvelle curieuse.

— Sa femme, dit Cancoin, on ne sait pas ce qu'elle est devenue.

— N'avaient-ils pas un piaut blond qu'ils amenaient avec eux au marché ?

— Il est mort hier, dit le tonnelier.

— Ah! qu'est-ce que ces gens-là avaient donc fait au bon Dieu, s'écria la foule... mais c'est pis qu'une peste. Seigneur, que le pauvre homme doit avoir du chagrin.

— Je m'en vais voir à aller chercher le médecin, dit Cancoin. Hél femme notre fille n'est pas revenue de la couture?

— Non, pas encore, dit la tonnelière... A propos, elle m'a recommandé de ne pas oublier de te dire que M. Blaizot veut te parler sitôt ton retour.

— Bon, plus tard. Je passe d'abord chez le médecin ; tu lui diras ce qui est arrivé à ce malheureux Grelu, afin qu'il prenne ses mesures.

Cancoin embrassa ses enfants qui tournaient autour de lui, le tirant par la blouse ; après avoir passé chez le médecin, il prit le chemin de la maison du bonhomme Blaizot.

— Je vous fais excuse, dit-il en arrivant, si je ne vous apporte pas l'argent du loyer... Vous savez l'événement ?

— Quel événement, ditBlaizot?

Alors Cancoin raconta dans les plus grands détails ce qu'il avait vu depuis son arrivée à la Mal-Bâtie.

— Je comptais bien revenir avec l'argent de mes tonneaux livrés ; mais vous comprenez, monsieur Blaizot, qu'on ne peut pas réclamer son dû à un malheureux dont l'enfant meurt, dont la femme est perdue, peut-être brûlée avec la ferme. Bien heureux encore que mes tonneaux me restent... Je vais tâcher de les vendre à n'importe quel prix... c'est comme de l'argent trouvé, puisqu'ils devaient brûler...

Le bonhomme écoutait froidement et ne paraissait pas s'apitoyer sur le sort du fermier.

— Voilà un homme ruiné, dit-il... Il me doit beaucoup d'argent...

— Ah! vraiment, dit Cancoin.

— Mais enfin, M. Cancoin, il faudrait voir à solder ce bail... c'est une petite affaire, cinquante écus par an.

— Pour vous, M. Blaizot, oui, c'est une petite affaire, mais cinquante écus ne sont pas tous les jours dans la poche d'un honnête homme.

— Justement, dit le bonhomme, je comptais tellement sur ce paiement et sur votre exactitude que j'ai refusé celle boutique à quelqu'un qui m'en offre dix

écus de plus par année... Je vous loue pour rien ; il faudrait me savoir gré de ma bonne volonté... pas du tout, vous venez me demander des délais, j'aimerais autant laisser ma maison vide...

— Est-ce que je ne vous ai pas toujours payé exactement, monsieur Blaizot?...

— Sans doute, sans doute ; mais les maisons sont déjà d'un si mauvais rapport c[u'il faut toucher le loyer le jour dit... Enfin, quand pouvez -vous me promettre cette somme ?

Le tonnelier ne sut que répondre.

— Une huitaine vous suffit-elle? demanda Blaizot. Le tonnelier honnête homme, en présence de son

propriétaire rapace, se sentait le cœur serré ; il n'osait promettre à époque fixe, Craignant de ne pas être en mesure.

— Avez-vous assez d'une quinzaine ?... Vous voyez, je suis large, dit le bonhomme.

Cancoin ne répondait pas ; et Blaizot se promenait dans son cabinet, laissant à son locataire le temps de réfléchir.

— Tenez, dit-il en s'arrètant devant le tonnelier, je vous donne un mois.

— Merci, monsieur Blaizot, vous êtes bien bon, dit Cancoin qui remerciait trop vile , car le bonhomme vint mettre un terme à son apparente générosité.

— Seulement, je vous recommande d'être exact...

Si dans un mois vous n'aviez pas payé, je me verrais mallicureusement obligé de louer à un autre. Faites attention au quantième, recommanda le bonhomme... Nous sommes aujourd'hui le 28; j'attendrai jusqu'au 28 au soir du prochain mois.

Le tonnelier s'en retournait tristement à sa boutique, regardant les nuages comme tous les gens pauvres, qui semblent prouver par là que le ciel est pavé de pièces de cent sous, et qu'il doit en tomber quelques-unes dans leurs poches.

En tournant le coin de rue qui mène à la tonnellerie, Cancoin fut tout surpris d'apercevoir à l'autre bout, en face de sa boutique , un rassemblement de curieux. Un malheur ne vient jamais seul ; ce proverbe populaire lui causa de l'inquiétude. Serait-il arrivé un accident à quelqu'un de sa famille? Grelu serait-il mort ? A peine ces réflexions avaient-elles germé dans l'esprit du tonnelier qu'il se trouva près du groupe.

Deux gendarmes gardaient la porte de la boutique.

— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il à ses voisins.

— Entrez, monsieur Cancoin, répondirent quelques voix; le commissaire de police vous attend.

Le tonnelier se précipita à travers la foule et trouva en effet, dans la première pièce, le commissaire ceint de son écharpe, avec ses deux agents. Toute la famille se tenait silencieuse, près du lit du

fermier ; personne n*osait parbr en présence des gens de la police.

— Vous allez venir avec nous, monsieur Cancoin, chez le procureur du roi ?

— Et pourquoi faire? demanda le tonnelier. — Oh ! vous le saurez-là bas.

— C'est bien, dit Cancoin, je vous suis.

Dans un coin de la salle, sa femme pleurait ; et les enfants, quoique ne comprenant pas toute la portée de cet événement, restaient tranquilles et sans oser se remuer, intimidés par le commissaire de police. En sortant, celui-ci donna à voix basse une consigne aux gendarmes. La Cancoin se jeta en larmes dans les bras de son mari.

— Soyez tranquille, dit le commissaire, monsieur Cancoin reviendra.

Quoique, en province, la police ne s'occupe que de l'exécution des arrêtés municipaux, et n'aboutisse qu'à de simples procès dénoués en justice de paix, le commissaire remplit de terreur ses concitoyens , par le seul mot de police qui s'attache à son titre. Son écharpe , d'un caractère pacifique , quand elle l'accompagne hsant dans la ville des arrêtés de la mairie, avec accompagnement du tambour de ville, cette écharpe tricolore prend les couleurs les plus terribles dans les autres occasions. La foule, qui vit sortir Cancoin entouré du commissaire et de ses agents pensa nue le tonnelier avait commis un

crime. Cancoin rencontra des yeux curieux, mais nulle part des yeux amis ; l'honnéle homme comprit et fut froissé de ces soupçons ; il baissa la tète , ne voulant plus voir aucun de ses compatriotes avec l'entourage de la police.

Le cortège s'arrêta devant le fameux Palais-de- Justice de Dijon , et prit un petit escalier au-dessus tluquel est écrit, en gros caractères, ce terrible mot : Greffe. Dans ce bureau se trouvaient réunis le procureur du roi, un substitut, le juge d'instruction et le greffier.

— Vous avez assisté à l'incendie de la Mal-Bàtie , monsieur Cancoin? demanda le procureur du roi.

— Oui , monsieur, dit le tonnelier.

— Eh bien ! dites-nous tout ce que vous savez làdessus ?

Cancoin se mit à raconter ce qu'il savait ; mais il fut interrompu dès le commencement de son récit l)ar le procureur du roi , qui insista sur son arrivée à la ferme, sur la mort de l'enfant, sur la tristesse du ])ère et de la mère, en un mot, sur les précédents de l'affaire.

Ce ne fut que pressé de questions que le tomielier pensa à la circonstance de la voiture, fait qu'il avait oublié et qui servit de base à l'accusation. 11 avoua ({u'il avait entendu, ou cru entendre, dans son premier sommeil, le roulement d'une voiture sortant de lu ferme; mais il crevait avoir rùvé. Seulement, le

lendemain, il fut fort étonné de voir ramener, par des paysans, sa voiture attelée et chargée de tonneaux, fait que dans le trouble des événements il n'avait pas cherché à approfondir.

En faisant c^tte déposition, Cancoin sentit un nuage passer sur ses yeux ; il comprit alors pourquoi on l'interrogeait ; il comprit que le fermier était accusé d'avoir incendié sa ferme, il comprit qu'il devenait le principal accusateur, et qu'il venait de condamner le malheureux Grelu. Il eût voulu rétracter ses paroles , mais il était trop tard , elles étaient inscrites sur le terrible registre du greffier. L'interrogatoire dura deux heures, après quoi le tonnelier crut qu'il pouvait retourner chez lui.

— Faites immédiatement transporter à la prison le sieur Grelu, dit le procureur du roi aux gendarmes.

— Mais, monsieur, ce pauvre homme est dans un état pitoyable, dit Cancoin.

— Eh bieni il y a à la prison une infirmerie. Monsieur le commissaire, veillez à ce que le prévenu ne puisse communiquer avec personne.

— Puis-je m'en aller? demanda Cancoin.

— Non ; vous allez partir avec nous en poste pour visiter le théâtre du crime et nous guider dans l'instruction.

Les chevaux c[ui avaient été commandes avant l'instruction, étaient arrivés avec la voiture sur la

place du Palais-de-Juslice ; le procureur du roi, le juge d'instruction, le greffier et Cancoin y montèrent. Pendant la route, le tonnelier resta muet; il réfléchissait à l'immense malheur qui s'était abattu en un jour sur les fermiers de la Mal-Bâtie, et il oubliait ses propres malheurs en songeant à ceux d'autrui. Il se refusait à croire le fermier coupable; mais les faits étaient tellement convaincants qu'il était impossible de les nier.

La voiture qui emmenait à grande vitesse les principaux acteurs de cette instruction criminelle, arriva à la Mal-Bàtie en très-peu de temps. Cancoin désigna la maison où le fermier avait été déposé, ce qui motiva de nouveaux interrogatoires des paysans, dont la déposition était importante, quoiqu'ils n'eussent assisté qu'à la fin du désastre. Ils déposèrent tous que le tonnelier leur avait dit que Grelu était absent de la ferme lors de l'incendie.

La fermière n'avait pas reparu. La commission d'instruction se transporta vers le lieu de l'incendie. Les quatre principaux murs étaient encore debout, lézardés et noircis par les flammes. Le feu n'était pas éteint et couvait sous le fumier, sous des débris informes, mutilés et salis, d'où sortait une fumée noire et épaisse. Le procureur du roi ordonna des fouilles, espcTant trouver quelques indices épargnés par l'incendie : il voulait aussi s'assurer de la mort île la fL-rmitre. Mais le feu avait sans doute réduit

en cendres les ossements de la femme et de l'enfant, car rien ne vint prouver sa mort.

En même temps, le juge d'instruction était allé à la porte charretière, pour essayer de découvrir quelques traces de pas; mais le terrain de ce pays e^t formé de c^illoutis et de sable qui ne gardent pas, même dans les pluies, trace de passage. Toutes les recherches furent vaines. Seul, un paysan, nommé Picou, fit une déposition longue et emmêlée qui tint trois heures le greffier et le juge d'instruction.

Les membres du tribunal allaient repartir, lorsqu'une voiture, qui semblait venir de Dijon, s'arrêta. C'était le chef de la Vigilante^ compagnie d'assurance contre l'incendie. Il s'adressa tout d'abord au procureur du roi, et demanda à lui parler en secret. Si le ministère public parle toujours contre l'accusé, les compagnies d'assurance jouent le même rôle en matière d'incendie. On voit tous les jours, en cour d'assises, le danger que court un accusé qui, dans sa jeunesse, était très paresseux au collège. Les pensums alors deviennent , dans la bouche du ministère public, de nouvelles preuves que l'accusé est coupable de vol ou d'assassinat. Les gens assurés, dont la maison brûle, sont dans le même cas que les prévenusassassins, très paresseux dans leur jeune âge. Pour peu qu'on ait fait assurer sa maison de quelques centaines de francs au delà de sa valeur foncière et mo-

bilière, il y a, suivant les compagnies d'assurance, preuve évidente de crime.

Grelu se trouvait malheureusement dans ce cas. Le directeur de la Vigilante déclara que la Mal-Bàtie était assurée au double de sa valeur; dès lors l'accusalion devint plus fondée contre Grelu, la raison de cet incendie étant trouvée.

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