CHAUDRONNIER
d'après SCas Bûcbon.
Le chaudronnier arrive surla place près de l'église; il attache son âne à un anneau de fer de la maison voisine. Il sort du panier son fourneau, son soufflet, son gros sac en cuir où sont les moules à cuillères, l'étain et le fer blanc; puis il commence à parcourir la ville : — « A rétamer casseroles, chaudrons! Avez-vous des cuillères à fondre , mesdames ! » — Aussitôt les ménagères sortent de leurs armoires des vieux boutons de plomb et toutes vieilleries d'apparence inutiles qu'elles ont conservé précisément pour l'arrivée du chaudronnier. Ce sera toujours une petite diminution sur l'étamage. De chaque maison, le chaudronnier emporte des pelles, des bidons, des chaudrons, des pois, des cafetières, et il s'en re-
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tourne ainsi chargé sur la place de l'Église où l'âne, pour se désennuyer, cherche de quoi manger dans un vieux sac à foin.
L'âne a dressé ses longues oreilles, il a entendu des cris. Ce sont les gamins qui sortent de l'école. Quelle joie pour eux 1 le chaudronnier est arrivé. Ils l'entourent et le regardent avec la curiosité qu'exige une si mystérieuse opération. Le chaudronnier est pour eux l'égal du peintre. Ils ne cessent leurs cris que pour regarder le dessin d'un monsieur qui crayonne la cathédrale ou pour voir fondre les cuillers d'étain. Encore ont-ils plus de respect pour le chaudronnier que pour le peintre ; sans doute il est étrange de voir les tours de l'église se détacher en deux coups de crayon sur le papier, et de regarder les saintes et les saints sortir de leurs niches pour obéir à l'appel du peintre ; mais l'intérêt est autrement saisissant quand sur les charbons ardents du réchaud, le chaudronnier a vidé dans un vieux vase de fer toutes sortes de limailles, de vieux boutons , de robinets usés. Quel drame que de suivre l'affaissement de ces objets se remuant d'abord un peu , s'inclinant dans l'eau argentée du fond du vase de fer, puis tombant tout-à-fait en défaillance sous une croûte immobile et noirâtre qui ne laisse percer aucun mystère de la fonte. Le moule est ouvert, et de dessous cette crasse liquide sort un ruisseau brillant comme le mercure. Les enfants n'ont pas assez de
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leurs deux yeux pour regarder ; l'intérêt est d'autant plusvif , que le drame est suspendu après la fonte. Il faut attendre que les cuillers refroidissent.
— Allons, dit le chaudronnier qui s'impatiente de voir le cercle se resserrer de plus en plus autour de lui, n'entendez-vous pas la cloche delà classe; allez lire votre catéchisme, gamins, je suis bien assez fort pour fondre mon étain. Place, marmaille, place I II est de fait que les enfants semblent vouloir entrer dans le réchaud , tant la curiosité les tient. Mais l'opération est finie ^ les cuillères sortent du moule un peu mates. Le chaudronnier enlève délicatement les coutures qu'ont produites les ouvertures du moule; il apporte dans cette opération les soins délicats d'un sculpteur ; et ce chiffon noir, gras et huileux est pourtant ce qui va donner le brillant de la lune aux cuillères, filles des vieux boutons. La fumée du charbon monte jusqu'aux branches du grand tilleul fleuri qui, de temps en temps quand un vent frais souffle, laisse tomber une fleur sur le grand chapeau du chaudroimier.
Le soir vient; tout sourit au loin dans la nature; les bœufs viennent de la pâture, les filles vont à l'eau. Les chevaux du meunier trottent à l'abreuvoir et chacun dit bonjour au pauvre chaudronnier. Il se lève de son coff'ret, campé comme un saint George, et va dans les maisons avec du fer blanc luisant et de l'étain neuf.
Tel est le métier du chaudronnier qui souffle , taille et forge du printemps à l'automne , dans l'espoir de retourner au pays avec une vieille bourse noire, gonflée de pièces blanches.
Mars, 1851.
LA TETE DE MORT
LA TETE DE MORT
Au temps passé j'avais pour mobilier une tète de mort.
La tète de mort tenait lieu de pendule ; dans le jour le soleil s'y arrêtait.
C'est pour les vieux que le soleil devrait garder sa chaleur : aussi perdait-il son temps à se promener sur cette boite vide, blanche et polie.
Mais le soir j'avais une autre comédie. La nuit s'avançait à pas de loup et se logeait dans les yeux, dans le nez et dans la bouche.
Malgré la lueur de ma lampe, la nuit s'obstinait à rester dans ces caves. Pour la faire déloger, il aurait fallu tenir constamment la lampe devant.
Et encore on croit la nuit partie! Vous ne la connaissez guère : elle se tapit dans un petit coin d'où rien au monde ne la ferait déguerpir.
Un jour j'entendis des cris joyeux qui partaient de
Ja tète de mort. Une troupe d'enfants ét^iienl entrés en jouant dans l'œil gauche.
L'un de ces enfants avait attaché un oiseau par hi patte, et l'oiseau essayait de s'échapper. Deux autres camarades trempaient des fétus de paille dans une écuelle, et faisaient des bulles de savon.
Les ailes battantes de l'oiseau crevaient les bulles <ie savon.
A côté résonnait un instrumenta cordes : déjeunes amants s'étaient assis à la fenêtre de l'œil droit; la demoiselle jouait un air bien tendre pendant que son ami passait le bras autour de sa taille.
Derrière eux se tenait encore un amoureux, mais un amoureux de la bouteille. Comme il serrait le goulot dans ses mains I et comme il chantait le verre en l'air : Vive le vin!
Au dessous un petit homme maigre, les joues pâles et les yeux vifs, avait fait du nez de la tête de mort une chaire à prêcher.
Une ride creuse sillonnait son front; caria science est ainsi faite, pleine de rides et d'aride.
Go petit prédicateur avait la plume en main, un izvos livre sous le bras et un long parchemin scellé de i:ire rouge.
11 parla longtemps et fort bien; mais son plaidoyer était abstrait, sec et froid.
La naïveté était envolée avec l'enfance, le cœur >ver l'amour.
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Je m'inquiétai d'un vieillard qui entrait mystérieusement, le dos courbé, dans la bouche de la tête de mort.
Ses vêtements n'étaient pas à la mode; ils semblaient aussi âgés que ses cheveux blancs.
Sous son bras pesait un gros sac tout lx)sselé d'écus ; le vieillard ficha son flambeau dans l'encoignure de la mâchoire et dénoua avec précaution le gros sac.
Que d'écus et de louis qui chantaient à tue-tête !
Et cette chanson ravissait les vieilles oreilles de l'homme au sac , en même temps qu'il tremblait d'être surpris.
Il vida les louis et les écus dans chaque dent creuse.
Et tout disparut: le vieillard, le petit prédicateur, les jeunes gens, les enfants.