‹ Contes domestiquesChapitre 20 sur 21 · LE COCHON · texte numérisé non relu

LE COCHON

D APRES MAX BLCKO>'.

Comme il mange, ce gros gouki de cochoD, peutêtre se taira-t-il quand il aura la gueule pleine ! Dans un mois , Dieu merci , il sera bon aussi à manger ; s'il croit que c'est pour l'amuser que je remplis son auge trois fois par jour, il se trompe et il ne fera pas longtemps ce métier de fainéant. M'a-t-il fallu faire des épargnes pour aller l'acheter tout petit aux maquignons bressants de la foire, dans cette niche oîi il y en avait des tas serrés comme des harengs : c'était le plus blanc de tous les cochons de lait. Comme il criait en s'en allant de la foire ! il a fallu l'attacher

par une bonne corde à la palle, et nous voilà partis pour chez nous.

Les deux mioches ont été assez heureux en le \oyant ; ils se roulaient avec le petit cochon dans la paille, et si je les avais laissé faire, ils auraient mangé au même plat. Eh bien, il crie encore ; est-ce qu'il se plaindrait de la nourriture : ma foi, il y a plus d'un pauvre qui envierait son manger. On pourrait le prendre pour le maître de la ferme. A midi, c'est lui qu'on sert le premier. Son lit est de paille tendre, et il s'étend, comme un saint Jean, pendant que nous autres nous nous tuons à faire la moisson.

Tout le monde travaille, les chevaux, les hommes, les bœufs, les ânes, il n'y a que lui qui ne fasse rien. Tous les samedis soirs je lui fais sa toilette des dimanches avec un torchon propre pour que son poil soit bien blanc. 11 ne mange pas , il dévore : c'est des glands, c'est du lait, c'est de l'avoine... Heureusement tout ça se retrouvera dans les jambons. Patience, à la Mi-Carême, il ne se dorlotera plus sur la pelouse, et nos gens le pendront par les pieds comme un veau. Je ne suis pas méchante, c'est égal, je veux tenir le baquet où coulera le sang; plus le cochon crie, meilleur est le boudin. Après, nos gens le mettront dans l'eau bouillante et avec son poil nous ferons des brosses.

Il me reste de la potasse de l'année passée et du safran, j'ai encoro du cumin, des hauts-goûts pour

LE COCEION. 287

parfumer le lard. Et les fagots de genièvre sauvage qu'on va brûler sous le lard quand il sortira du saloir , sont connus pour ne pas le moisir. Nous autres paysans, nous aimons mieux un grand morceau de lard bien ferme, encadré d'andouilles, qu'un tableau reluisant d'or. Du lard avec des choux bien cuits à l'étouffée, voilà ce que j'aime; au Noël les parents et les amis viendront manger le boudin et nous irons en manger chez eux. Mais les garçons ont besoin de la soupe , il n'est que temps de mettre le couvert.

Mars 1851,

OUINQUET.

n n'y a pas longtemps, peut-être deux ans, Soissons, qui est une ville calme et tranquille, de mœurs honnêtes et douces, une ville réservée, enfin une ville qui sait se tenir sans trop faire parler d'elle , Soissons était tout sens dessus dessous. Elle courait par toutes les rues, elle se remuait comme en mal d'enfant, elle avait la sueur au front de ses habitants.

Un antiquaire de mauvaise foi lui aurait-il contesté l'authenticité de son nom âoSifessonhwi, ainsi qu'il est arrivé à une de ses voisines , Laon en Laonnois , une pauvre ville qui crie de toutes ses forces du haut de la montagne : Je suis Bibrax. Ce à quoi Reims, répond : C'est moi qui suis Bibrax, j'en ai des preuves certaines. Un petit village d'auprès. Bruyères, dit à son tour de sa voix flùtée : Vous me la bâillez belle avec

vos prétentions, Bruyères seul est Bibrax. Dans un autre coin, Braisne met les poings sur les hanches et veut aussi être Bibrax , la fameuse Bibrax de Jules-César , la Bibrax des Commentaires. Bien d'autres encore, villes, bourgs, villages et hameaux deviennent très pâles et prennent le mors aux dents si on ne leur accorde pas l'honneur d'être Y unique Bibrax. Je prends là un des coins les plus inconnus de l'archéologie provinciale, mais les savants parisiens se chamaillent pareillement pour d'aussi graves motifs.

Cependant , il n'était arrivé à Soissons semblable malheur; elle avait le droit de s'appeler, dans les dictionnaires de géographie, Suessoniutny comme devant. Alors un amateur avait mis en doute l'authenticité de son fameux tableau de Bubens, de ce chef-d'œuvre , de cette Adoration des Bergers, qu'on ne met en lumière que les jours de fêtes carillonnées , qu'un rideau préserve des intempéries des saisons.

Personne n'avait médit du superbe Bubens de la cathédrale de Soissons, excepté moi. Ce Bubens n'est malheureusement qu'un Schopin , et un triste Schopin. Oui, il y aurait là de quoi remuer une population tout entière , et je sais qu'il me sera impossible désormais de m'aventurer au milieu des Soissonnais après une telle accusation ; mais tôt ou tard la mystification que subissent mes presque compatriotes depuis tant d'années aurait été découverte j autant

QUliNQUET. 293

vaut aujourd'hui que demain chercher à les désillusionner. Désormais une sage expérience en matière de peinture leur donnera cette précieuse défiance nécessaire à tous les possesseurs de Rubens.

Ce n'était pas cela encore. Et quoi donc pouvait avoir remué tant de jambes, allumé tant d'yeux, donné le branle à tant de bras. Lisez VArgiis ! V Argus est (inévitablement vous l'avez deviné), le journal politique, littéraire et agricole du pays. En tète, en gros caractères, à l'article premier-Soissons, se peuvent lire ces lignes : « Demain , notre cité sera éclairée au gaz, à six heures du soir. II faut remercier le conseil municipal en masse de chercher à embellir la ville et de faire jouir nos habitants des avantages de la civilisation. Nous sommes dans un siècle de lumières. » Le lendemain Laon en ville jalouse, répétait dans son journal ces quelques lignes, et les faisait suivre des plus tristes réflexions, accusant ses conseillers municipaux d'avoir seulement construit des trottoirs et de refuser le gaz à une population , fille deBibrax. Trois jours après, Château-Thierry en ville humiliée, réimprimait dans sa feuille d'annonces l'article de Soissons avec les réflexions de Laon ; et les révélations navrantes du dernier journaliste disaient assez aux habitants de Château-Thierry que la municipalité n'était pas assez riche pour doter le pays de trottoirs ni de gaz.

Ces trois rivalités bien établies , il nous faut suivre

29/1 CO.NTES DOMESTIQUES.

les Soissonnais, tout heureux d'avoir voté la mort des réverbères et qui attendent avec autant d'émoi qu'une éclipse de soleil, l'apparition du gaz. Dans la province , on s'inquiète d'une mouche ; on va jusqu'à admirer sérieusement les illuminations de la fête du roi. Ces illuminations consistent en deux ifs de bois blanc , chargés de lampions qui brûlent gravement devant la porte de la préfecture. Le commissaire de police jouit d'un demi -cercle de lampions au-dessus de sa porte ronde. Le maire a six lampions sur sa fenêtre; c'est tout. Cependant, quelques zélés citoyens coupent une chandelle en huit et rangent solennellement en bataille ces huit preuves de leur attachement au gouvernement. Les deux ifs du préfet , le demi-cercle du commissaire , les six lampions du maire et les bouts de chandelles occupent énormément la ville. Tout le monde va les voir ; ces illuminations dérangent les habitudes ; les familles se couchent beaucoup plus tard qu'à l'ordinaire. Le lendemain, quelques curieux se disent très fatigués d'avoir ainsi couru. On discute sur les illuminations. — Avez-vous vu celles de la préfecture ? — Elles n'étaient pas aussi brillantes que de coutume. — On voit bien, dit un jaloux, que M... a été nommé capitaine de la garde nationale, il a illuminé. — C'est un homme pétri de vanités, répond un autre.

Puisque quelques lampions amènent d'aussi longues contreverses , que devait être l'importation du

gaza Soissons? Le mot de l'Évangile : Et lux fecit! rend bien les impressions des provinciaux quand l'allumeur municipal vint mettre , non sans trembler , le feu à ces machines jusque-là étrangères pour lui. La première détonation renversa net par terre l'allumeur accoutumé à l'inflammation tranquille et peu tapageuse des réverbères du pays. Paul de Kock se sert d'un système de plaisanteries qu'il a complaisamment employé dans son œuvre; je ne sais s'il l'a inventé, mais il en a le monopole. Au fonds, je crois que Pigault-Lebrun l'avait déjà mis en pratique avec succès ; voici ce procédé usé aujourd'hui. Dans un dîner bourgeois, la salière est renversée par hasard sur la nappe, ce qui remplit de terreur une vieille dame qui se cramponne à la même nappe ; les plats sont bouleversés. La table tombe ; la société est toute émue; les cnfantssc laissent choir de leurs chaises sur la patte d'un chien qui aboie ; le père se jette sous la table à la recherche de son enfant et renverse une chaise qui entraîne avec elle un guéridon, la commode, tous les meubles. Quelques convives hors d'eux roulent par les escaliers et rencontrent la servante qui apportait de nouveaux plats. Dans ce pèlemèle étourdissant , il s'en faut de peu que la maison ne tombe à son tour : Paul de Kock ne l'a pas encore osé.

Sans nous servir des clichés plaisants de cet homme (juc la littérature moderne regarde trop de son haut.

je suis forcé d'avouer que la chute de l'allameur fut imitée par bon nombre de Soissonnais que l'explosion avait terrifiés. Si VArgiis avait paru le lendemain , la cause du gaz était perdue. Sans plus attendre , les trembleurs coururent à toutes jambes dans leurs familles; d'autres allèrent propager la nouvelle de l'explosion dans les cafés. C'est là que se tiennent les nouvellistes du pays; c'est laque se discutent les affaires de la France, sans compter les affaires publiques et privées de la ville. Un substitut de procureur du roi qui s'aventurerait dans ces cafés en sortirait l'esprit rempli de procès en diffamation. Or, justement l'Estaminet-Militaire avait longuement médit du gaz avant son apparition; deux ou trois fois par an , les faite-Paris du Constitutionnel racontent qu'un portier et sa famille ont été tout à coup lancés au plafond et mis en pièces par une décharge d'oxigène. Et puis les fuites, la mauvaise odeur, les tuyaux qui éclatent et qui vous envoient tout aussi bien qu'un obusier des mitrailles de plomb , cela donne à penser aux provinciaux qui se composent de deux classes : les avancés, les retardataires.

Les avancés sont des Attila qui brûleraient tout pour faire plac€ au nouveau ; ils vont une fois par an à Paris, parlent fièrement de manger du roostbeef , un mets qui fait dresser les cheveux sur la tète du retardataire qui en est toujours au bouilli; jamais

il ne digérerait un dîner auquel manquerait le bouilli avec sa ceinture de persil. Le Café Militaire était plus spécialement composé de retardataires. — Ah! si vous saviez , dirent en entrant ceux qui avaient assisté à la prétendue explosion. — Quoi ? dirent les retardataires en flairant uue mine de paroles. — Le gaz a sauté I — Nous l'avions bien dit I s' écrièrentils comme des oracles.

Et les commentaires les plus étranges, les plus saugrenus de se donner carrière. — On invente trop de choses aujourd'hui, ça ne peut pas durer. — Ils ne savent que faire maintenant pour s'abimer les membres. — De notre temps on veillait plus soigneusement à sa conservatien. » L'un des retardataires alla plus loin, et dépassa en accusations contre le gouvernement tout ce qu'a de plus hardi l'imagination d'un terroriste. «Il y a trop de monde en France , ditil, il faut bien s'en débarrasser n'importe comment. Nous avons l'Algérie et ça ne suffit pas; les ministres savent bien à quoi s'en tenir sur les chemins de fer, les bateaux à vapeur et l'éclairage au gaz, qui font sauter au moins de quatre à cinq mille bouches par an. »

Cet orateur en cheveux blancs paraissait être écouté avec grande croyance. Pendant que les retardataires donnaient carrière à leur fantaisie, le caz inondait de lueurs la crande rue. L'allumeur honteux de ses craintes, s'était relevé et avait

29a COxNTES DOMESTIQUES.

continué plus dignement sa mission. Le Café Militaire , battu , se servit le lendemain du plat dénigrement. « Ce n'est que ça, le gaz, disait-il; il n'y fait pas si clair! » — Ah ! dit en secouant la tète d'un air de regret un petit vieillard perdu dans le collet de sa redingote, du temps de Quinquet!...

Cette réticence qui contenait un hommage, une larme, une biographie, ne fut pas entendue des habitués du café. Seul, je compris le petit vieillard, et mon œil qui rencontra le sien sembla lui dire : Patience , je vengerai un jour l'inconnu de l'oubli de ses compatriotes.

Quinquet 1 Ces huit lettres m'ont fait fouiller plus de trois cents volumes, avant d'avoir saisi la piste d'un renseignement sur cet inventeur ignoré. J'ai lu des quantités de volumes spéciaux trouvant des lampes à air inflammable , à coupole , à niveau intermittant, à niveau alternatif, à triple courant d'air , à pompe foulante , à couronne , à niveau constant , indépendante de l'atmosphère ; faut-il parler des lampes d'un nom bizarre, les lampes astrales, titannes, ignifères, éolipyles, lycnomena? Et les lampes en ique : lampes docimastique, pneumatique , hydrostatique, mécanique, sidérales d'applique, verziennes phariques, sans oublier la lampe économiqne! Quant au quinquet, l'inventeur et l'invention étaient d'une telle modestie , qu'ils ont été étouffés par l'appareil orgueilleux et les mines hautaines

de leurs sœurs , les lampes. Cependant , à force de recherches , je lus dans un Dictionnaire technologique ces lignes empreintes de la plus grande malveillance. « Quinquet est le nom que le vulgaire a donné mal à propos aux lampes à double courant d'air , inventées par Ami-Argant ; mais le nom de Quinquet ne mérite pas d'obscurcir celui d'Argant qui doit rester immortel. »

Qui doit rester immortel y n'est-ce pas une dérision? D'où sort-il cet Argant, d'oii vient-il, qu'a-t-il fait? On croirait vraiment qu'il s'agit d'Argant le célèbre enchanteur, dont les romans de chevalerie sont tous remplis ; mais l'autre , il n'est pas de taille à lutter une seconde avec Quinquet. Du temps de Lebrun on méconnaissait Lesueur; l'Empire tressa des couronnes à Girodet , tandis que Prudhon se mourait de pauvreté; Argant, le lampiste, peut donner la main à Lebrun et à Girodet : ce furent trois réputations usurpées ; mais le temps , ce grand redresseur de torts, change souvent les statues en piédestaux, les piédestaux en statues. Que Quinquet quitte son humble position de caryathide et qu'il monte à son tour dans la niche que mes faibles outils lui ont trouée.

En 1793, Quinquet était un simple ouvrier ferlilanticr chez M. Lardois, à l'enseigne du Chasseur i/iatinal. Il est d'usage, à Soissons, d'indiquer aux étrangers celte enseigne, dont sont aussi fiers les

300 CO.NTES DOMESTIQUES.

habitants que les Anversois du puits de Quintin- Metsys. — Le Chasseur matinal est une girouette très-ouvragée qui, par malheur, est empreinte du mauvais goût de l'époque. Un chasseur portant perruque en tète et fusil sous le bras, lève son œil ensommeillé sur le soleil qui pointe. C'est un chasseur vertueux ! 11 est entouré d'une meute de chiens que jadis on trouvait i^arlants. Le merveilleux de cette œuvre de ferblanterie consiste dans le travail du soleil : chaque rayon est découpé à jour comme une truelle à poisson; de plus, le bras du chasseur est mobile , attachée à l'épaule par un petit clou presqu' invisible. Quand le vent souffle avec violence, il fait dresser le bras du chasseur vertueux vers le soleil, ce qui met au comble l'enthousiasme des Soissonnais , quoique cette girouette si artistique eût été exposée à une époque peu favorable aux œuvres d'imagination, vers la fin de la Révolution.

Indépendamment du travail sculptural, le pinceau avait ajouté ses charmes à la girouette. Était-ce une œuvre de coloriste? Je ne le crois pas, car il n'est pas resté trace de cette fresque sur ferblanc. Seulement, un des pans de l'habit conserve un fragment de peinture bleue, dont le ton m'a paru violent et cru. Tout versé qu'on soit en archaïsme de la peinture, il serait imprudent de donner une opinion positive sur la peinture du Chasseur matinal.

J'ai décrit avec le plus grand soin cette girouette,

QUINQLTT. 301

parcequ'elle rend hommage à la modestie de Quinquet. 11 en laissa tout l'honneur à M. Lardois, qui était un homme nul et incapable; seul, Quinquet avait passé des nuits à la confection de ce chef-d'œuvre. Cette enseigne donna la vogue au magasin de ferblanterie, qui dès-lors fut chargé de commandes difficiles. M. Lardois inventa des moules à gâteaux de Savoie d'un modèle tout à fait particulier ; Quinquet suffisait à tout et continuait de garder l'anonyme.

Quinquet, d'une nature timide, aimait le travail pour le travail , l'art pour l'art. Que lui importait la popularité de son nom ? La renommée lui était bien indifférente! et cependant il comprenait bien la renommée , témoin celle qu'il fit pour un confiseur de la rue des Rats, et qui subsiste encore assise sur un nuage, avec une forte science de raccourci. Quinquet serait peut-être resté toute sa vie ignoré dans le fond de l'atelier de M. Lardois, si l'amour n'eut tout d'un coup changé de face sa manière de vivre.

Voyez-vous là-bas, près de la porte de Croï, un jeune homme en culottes courtes qui donne le bras à une jeune fille? La nuit vient; les grenouilles Jaôo^tent au bord des fossés , et leurs chants se marient avec les bruits calmes de la nature. Le jeune homme a le bras en ceinture autour de la taille de son amie ; ils ne parlent pas de peur d'interrompre le mélodieux

concert de leurs cœurs. De temps en temps les deux amants s'arrêtent; le jeune homme en culottes courtes pose ses lèvres sur les lèvres de sa compagne. C'est un remerciement de ce que vient de lui chanter le cœur de la jeune fille.

Depuis un mois Quinquet faisait le soir la même promenade sentimentale avec une petite couturière charmante^ à qui on ne saurait appliquer ce vilain mot de cousote dont la province gratifie toutes les grisettes.

Quinquet l'avait rencontrée dans un bal public et tout de suite il l'avait aimée. Leurs relations furent innocentes comme leurs cœurs ; un soir Quinquet fit sa déclaration de mariage avec toutes sortes d'embarras, crainte qu'il avait d'être refusé. La grisette dit bien vite un gros oui rempli de bonheur et de félicité à venir. Le lendemain, qui fut étonné? M. Lardois, qui perdait à ce mariage un bon ouvrier, un artiste, l'auteur ignoré des sculptures du Chasseur matinal. Car Quinquet avait dans une vieille bourse huit cents livres d'économies, somme énorme pour le temps; et il annonçait à son patron qu'il le remerciait des bons rapports cjiii avaient toujours existé entre eux.

M. Lardois fit la grimace, non sans raison; le célèbre ferblantier de Soissons se voyait à la veille de perdre sa célébrité; car Quinquet en s'établissant essaierait naturellement de poiter son art à la plus

grande perfection; le mystère se dévoilerait, tout Soissons saurait désormais que l'ouvrier inconnu jusqu'alors était l'auteur des merveilles de la boutique Lardois. Le ferblantier fit une de ces grimaces qui disparait en un clin d'œil pour faire place à im masque d'amabilité. 11 essaya de semer quelques inquiétudes dans l'esprit du naïf ouvrier sur la difficulté de se faire une position dans une petite ville. On sait ce qu'on perd, on ne sait pas ce qu'on gagne. La jeunesse, le mariage, les enfants; bref, toutes les raisons bourgeoises qui ont com's sur la place de Soissons et autres villes .

Quinquet écouta tranquillement son ancien maître et répondit qu'il avait du courage, qu'il travaillerait nuit et jour. Alors, M. Lardois, battu, mit en jeu une nouvelle batterie de motifs, des raisons d'un ordre plus neuf, perfides comme le serpent. — Tu veux donc me faire concurrence, Quinquet ? — Oh ! dit le naïf amoureux. — Me ruiner ? continua M. Lardois. — Quinquet en eut les larmes aux yeux, et le ferblantier s'aperçut que son coup de réserve avait porté. — Tu sais bien , Quinquet , que la ferblanterie ne se vend pas comme du pain; quand une fois on a monté son ménage, c'est pour la vie. Il n'y a donc que le raccommodage, l'étamage qui va un peu ; eh bien! deux ferblanliers à Soissons, ça serait de trop, mon garçon; il n'y aurait pas de quoi vivre. Moi, c'est dans ton intérêt que je te parle ; tu no le

doutes pas des frais d'un nouveau ménage. Il faudra que tu établisses ta marchandise à des prix plus coulants ; la ferblanterie est déjà un mauvais métier... Les Auvergnats qui passent par la ville, qui fondent des cuillères, qui rétament, nous enlèvent le plus clair de notre affaire. Ah ! tu aurais dû réfléchir un peu !

Quinquet , fjui était un esprit irrésolu, faible , et dont la tète était aussi mobile que les girouettes qu'il confectionnait, prit toutes ces raisons pour de l'argent comptant. Il avait fait les plus beaux rêves la nuit, sans penser à y ajouter le conditmuiel des gens d'affaires. Aussi les paroles de M. Lardois lui firentelles apercevoir un abîme terrible. — Je ne pensais pas à m'établir tout de suite, dit-il. — Vois donc, mon garçon, si tu n'avais pas manqué de confiance; malheureusement, tu as le caractère un peu en dessous. J'avais déjà pensé à une affaire pour toi, et une bonne, où il y a de l'argent à gagner. — Bahl dit Quinquet en se précipitant dans cette nouvelle voie. — Mais dit M. Lardois, il n'est plus temps aujourd'hui.

Quinquet devint soucieux; le ferblantier l'observa, et craignant d'avoir été trop loin, il ajouta un « cependant» plein d'avenir. — M. Cor a été dans l'intention de se retirer des affaires, et il aurait volontiers cédé à un jeune homme honnête qui offrirait quelques garanties. — Je croyais, dit Quinquet, que

son commerce n'allait pas du tout. — Qui est-ce qui t'a mis ces idées-là dans la tète, mon garçon ? Détrompe-toi , Cor se retire avec une petite fortune qu'il a gagnée loyalement dans sa boutique. Je connais Cor depuis trente ans; il n'avait rien en s' établissant; il est arrivé à Soissons en sabots. Il n'a pas fait d'héritage ; avec quoi donc deviendrait-il rentier? Seulement, Cor savait prendre son monde ; il était actif, honnête avec ses pratiques, il leur vend le prix qu'il veut. Rien qu'avec ses instruments de musique. Cor pourrait vivre ; il ne se passe pas de semaine qu'il ne vende une flûte, un galoubet, des quantités de cordes à violon; et je ne parle pas de la quincaillerie, des mèches, des petites lampes. Ah! c'est une bonne partie ! Je donnerais bien ma boutique et tout ce qu'il y a dedans pour la moitié des marchandises de Cor. — Diable! dit Quinquet qui se vit à la" tète de la boutique de Cor, c'est que je ne connais pas ce commerce là. — En huit jours, tu en saurais plus long qu'il ne faut. — Et combien M. Cor veut-il vendre? — Il ne donnera pas sa maison pour un morceau de pain ; même, je ne sais pas s'il vendrait aujourd'hui. — Je vais aller le trouver, dit Quinquet. — Dieu! que tu es nrluberlu! Les affaires ne se traitent pas comme ça. Il te vendra le double, s'il voit que tu as envie. Laisse-moi le tâter.

Quelques jours après, l'adroit Lardois annonça à son ancien ouvrier que Cor ne céderait son établis-

sentent qu'au prix de trois mille livres. On aurait dit à Quinquet un million qu'il n'aurait pas été plus effrayé ; il ne pouvait se figurer qu'avec huit cents francs on pouvait acheter une boutique de trois mille livres. Cependant l'affaire se fit; bientôt eut lieu le mariage de Quinquet avec la joHe couturière qui fut installée triomphalement au comptoir. Cor assista au mariage avec la mine réjouie d'un homme qui vient de toucher huit cents francs , somme qui était le plus clair de ses gains depuis trente ans. Quinquet fit en outre deux billets à un an, endossés par M. Lardois.

Les premiers six mois passèrent assez bien. Madame Quinquet était fière de son mari qui lui avait donné le droit de porter chapeau, un des rêves éternels de la grisette de province ; mais le commerce n'allait pas suivant les dires de Lardois. Cette boutique de Cor était le plus singulier amalgame d'objets passés de mode, la lutherie s'y frottait à la quincaillerie, et la mercerie donnait la main à la lampisterie alors dans l'enfance.

En lutherie, Quinquet vendit dans ces six mois une flûte dite traversière ; cet objet ne permit pas au naïf commerçant d'amasser la somme nécessaire au paiement du premier billet. Il alla trouver son ancien patron. — «Bonjour, Quinquet, dit celui-ci; vous n'avez pas bonne mine ; est-ce que vous seriez malade ?» Depuis que le garçon ferblantier avait acheté

QULNQUET, 307

un fonds, Lardois ne le tutoyait plus et semblait lui porter des marques de déférence. — Ça ne va pas, le commerce. — 11 n'y a rien de plus dur que les commencements, dit Lardois; j'ai été comme vous, moi, et je ne me désespérais pas. Voyez-vous, Quinquet, il ne faut pas sauter plus haut que ses jambes; pour arriver eu j'en suis, j'ai bu de l'eau pendant dix ans et je dînais avec un morceau de fromage. Vous, vous êtes un garçon économe, rangé; mais on a remarqué dans Soissons que votre femme portait chapeau, on a crié, il y a toujours des mauvaises langues. Je sais bien qu'il faut obéir d'abord aux caprices de sa femme. Nous l'aimons encore, pas vrai Quinquet, nous sommes toujours dans la lune de miel ; qu'est-ce que je vous disais de ne pas vous marier si vite... Ah ! les jeunes gens veulent tous en faire à leur tète, et puis ils se repentent plus tard, quand il n'est plus temps. — Ce n'est pas ça , dit Quinquet ; ma femme n'est pas coquette , elle a acheté un chapeau, il n'y a pas là de quoi nous ruiner. — Vous ne saurez jamais le calcul, Quinquet; avec vingt francs, on nourrit dix jours sa famille. Vingt francs d'un côté, vingt francs d'un autre, prenez dix sous même... Il n'y a pas de petites économies dans ce monde, et vous vous trouverez à la fin de l'année avoir une grosse somme en caisse. — Je n'ai malheureusement pas d'économie à faire, dit Quinquet, je ne vends rien. — Vous plaisantez, mon ami ;

Cor vendait bien, lui. Ah! si vous me disiez, il s'est établi à ma porte un commerce pareil au mien, je comprendrais; mais votre vente est forcée. — Ma femme est enceinte, dit Quinquet. — Voilà donc le grand mot lâché. Bigre, dit le ferblantier d'un ton plaisant, vous ne perdez pas de temps. Du reste, c'est tout naturel en ménage. Eh bien! Quinquet, nous irons au baptême. — Oui, le baptême, dit tristement Quinquet. — Je parie, continua gaîment Lardois, que M^e Quinquet voudrait une fille et vous un garçon; moi, je suis de votre avis. Une fille coûte à établir, au heu qu'un garçon, ça pousse tout seul ; ils vont à l'école, et ce qui vaut mieux, ils apprennent l'état de leur père, ils rendent des services. Vous avez un commerce tout prêt à lui donner. — Ah I le commerce ! s'écria Quinquet, qui rêvait sans s'inquiéter des paroles de Lardois ; il parut faire un grand effort sur lui-même pour dire ce qui faisait l'objet de sa visite. — J'ai, dit-il, un billet à payer demain. — Ah ! oui, un petit billet de cinq cents livres; vous êtes en mesure? — Hélas! dit Quinquet, je n'ai pas le premier sou de ce billet.

Les propriétaires, les huissiers, les hommes d'affaires se ressemblent tous à un moment donné : quand ils ne reçoivent pas l'argent dû, ils deviennent froids, glacials, pâles, plutôt verts que pâles. C'est une espèce d'habit de diplomatie qu'ils endossent sur leur figure et qui attère les honnêtes débiteurs. Quin-

QUiNQUET. 309

quel eut une commotion de cœur causée par la mine de Lardois. Sans s'en rendre compte, il entrevit vaguement le piège dans lequel il était tombé.

— Aiel aie! aie! dit le ferblantier avec cet air de compassion plus terrible qu'un coup de sabre, comment allez-vous faire? A ce mot de comment allez-vous faire, Quinquet, l'homme le plus doux de la création, déchira, dans sa pensée, son ancien patron avec ses ongles. Il devint criminel en dedans; il se fit assassin moralement. Nous avons tous commis ces crimes innocents ; et Quinquet était bien excusable , lui qui allait demander conseil à Lardois, et qui s'entendait répondre : Comment allez-vous faire? Cependant, il se contint et répondit simplement : ta Je n'en sais rien. » Les gens qui ne dépensent aucune intelligence dans leur métier en ont tout à coup un trésor quand il s'agit d'intérêt, de choses d'argent, même les plus niais. Mais Quinquet se trouvait terrifié rien que par le mot argent.

— Mais vous compromettez ma signature, dit Lardois; j'ai endossé ces billets, voilà ce que c'est que d'être trop bon... 11 faudrait être cruel dans le commerce, le bon cœur vous perd. Et dire que j'en étais sur !

— Ahl Seigneur I s'écria Quinquet la tête perdue. — Moi-même, je n'ai pas d'argent à la maison, dit le ferblantier jouant les lamentations. C'est la première fois que cela m'arrivera.,, Oh I dans mon

310 COiNTES DOMESTIQUES.

pays î... Ne pas faire honneur à ma signature, je n'oserai plus me montrer devant le public. — Que faire? disait Quinquet. — Ecoutez bien, répondit Lardois, un seigneur des environs fait restaurer son château en \ieux; c'est une fantaisie. 11 m'a apporté des modèles de ferblanterie qui doivent être exactement semblables ; je n'ai dit ni oui, ni non, c'est de l'ouvrage à passer un an dessus tant il y a de travail. D'ailleurs, aucun ouvrier ne saurait faire cette besogne ; puisque vous dites, Quinquet, que votre boutique ne vous occupe pas, voulez- vous vous en charger ? — Mais sans doute, dit Quinquet, je ne demande pas mieux que de m'acquitter envers vous. — Faut-il que je m'intéresse à vous, dit Lardois comme se reprochant sa prétendue bonne action; je m'en vais courir la ville tâcher d'emprunter cinq cents livres, et ça ne sera pas facile.

Quinquet passa dix mois à sculpter la moitié de la commande , ces travaux lui étaient payés huit cents livres par Lardois, qui s'était réservé la part du lion. Ainsi, en six mois, le ménage toucha quatre cents francs. M^^e Quinquet était accouchée d'un enfant mort ; les intérêts du premier billet impayé couraient. Le second billet arrivait avec cette désolante rapidité qui fait, pour les gens sans argent, une minute d'un mois, un mois d'une année. Cependant, malgré les couches de sa femme et une maladie qui se traduisit en une note terril)le d'apothicaire.

QULNQUET. 311

Quinquet travaillait avec courage. Il mangeait du pain de troisième^ sans s'inquiéter des jaseries et des commentaires du boulanger sur une aussi piteuse consommation. La pauvreté honteuse dans les petites villes est la pire des pauvretés. Un commerçant qui mange du pain de troisième est bien mal venu.

Lardois n'ignorait rien de ce qui se passait dans le ménage ; de temps en temps il se frottait les mains, car sa vengeance se réalisait. Le ferblantier avait été blessé au cœur par le départ de son ouvrier; sa plaie était aussi vive un an après que le jour où Quinquet lui annonça son mariage. Il n'y a rien de plus orgueilleux que le petit commerçant enrichi; il ne comprendra jamais qu'un de ses ouvriers s'établisse. 11 le regarde comme un esclave, comme un serf; il n'admet pas même son rachat.

Après avoir livré mie partie des commandes, Quinquet s'arrêta. Il travaillait cependant toutes les nuits. 11 voyait à peine sa femme qui restait seule et triste dans la boutique, attendant vainement un acheteur. Lardois accourut la figure insolente.

— A quoi diable pense votre mari, madame Quinquet ; je suis là à attendre son ouvrage. — Mais, monsieur, il travaille. — Pourquoi ne me livre-t-il pas? — C'est ce que je lui dis, mais il fait un ouvrage plus pressé. -r- Plu s pressé, s'écria avec étonnement le ferblantier, phis pressé...; mais si je lui avais dit à votre mari qne j'élais pressé quand j'ai eu la bêtise

de rembourser ses billets. Ce n'est pas des raisons : que diable I il me doit de l'argent ; je me ruine, moi, avec lui; je tâche de le tirer d'affaire, je me mets en quatre pour l'obliger... Ce n'est donc pas un homme d'honneur. Où est-il monsieur Quinquet, que je lui parle? A son ateher; j'y vais, dit-il en prenant la route de l'arrière-boutique. — Pardon, monsieur Lardois ; mais mon mari ... ne veut pas que personne entre dans son atelier. — Il y a quelque chose là-dessous, pensa le ferblantier. Alors, prévenez-le. — Il m'a recommandé de ne pas le déranger. — Tout cela est bel et bon, dit Lardois; mais je ne suis pas tout le monde.

Et il se disposait à entrer, lorsque madame Quinquet l'arrêta en lui disant : — Je vais le prévenir , monsieur Lardois. Quelques minutes après, Quinquet apparut, en costume de travail, les mains grasses et vertes comme les ouvriers qui confectionnent des matières cui^Tées, la figure aussi verte que les mains. Le pauvre Quinquet se rappela seulement, en voyant M. Lardois , qu'il y avait des affaires graves entre lui et cet homme, il écouta tranquillement les récriminations de son créancier qui ajourna les travaux à huitaine. Quinquet promit tout ce que demandait Lardois : il n'avait pas entendu un mot de la conversation.

Pendant ces huit jours, Quinquet se renferma dans son atelier aussi mystérieusement que par le passé,

QUlNi^UET. 313

sortant seulement pour prendre ses courts et modestes repas. Sa femme s'inquiétait de le voir en proie à un mutisme si obstiné , lui qui jadis faisait part du moindre de ses chagrins, de la moindre de ses jouissances. Le neuvième jour, Lardois apparut sur le seuil de la boutique; les chiffres sont moins exacts que les créanciers. Madame Quinquet pâlit : elle ignorait si son mari était en mesure; mais elle soupçonnait de grandes catastrophes. — Eh bien! madame, dit-il, c'était hier et il n'est pas venu. — Quinquet travaille, monsieur, nuit et jour. — Je vais le trouver à son atelier. — Oh ! monsieur Lardois, dit la jeune femme, vous savez que ce n'est pas possible. — Bien, madame, fit fièrement le ferblantier; je me retire, mais pour prévenir mon huissier.

Ce mot d'huissier fait sourire les Parisiens ; mais en province, l'huissier est sinistre comme la guillotine. La bourgeoise qui reçoit un papier timbré se trouve mal. En descendant à un degré inférieur, au village, on abhorre l'huissier. Dans quelques campagnes, un huissier n'ose exécuter une saisie de crainte d'être assassiné. C'est donc seulement au sein des hommes les plus civilisés que l'huissier est considéré comme un officier ministériel, digne d'être électeur, éligible et capitaine de la garde nationale.

La menace de l'huissier produisit sur madame Quinquet un tel effet que le ferblantier profita de sou trouble pour s'élancer dans l'arrière-boutique.

Sia CONTES DOiMESTIQUES.

Derrière rappartement se trouvait une petite cour pavée qui menait à un appentis adossé à un mur mitoyen. Cet appentis servait d'atelier à Quinquet. Lardois s'arrêta dans la cour à regarder son ancien ouvrier, qui , placé à un établi devant une fenêtre, paraissait réfléchir profondément. Il tenait à la main un vase de cuivre terminé par deux branches à angle droit, instrument inconnu à Lardois. Le ferblantier entra brusquement dans l'appentis; Quinquet revint à la vie réelle en voyant son créancier, et il se troubla. — Qu'est-ce donc que cette machine, ditLardois, que vous tenez à la main? —Ohl rien, répondit Quinquet en cherchant à cacher l'instrument aucpiel il travaillait.

Lardois s'aperçut de son trouble et recommença ses demandes d'argent; comme on s'en doute, le débiteur était aussi insolvable que précédemment. Cette fois, le menaces du ferblantier ne parurent pas inquiéter Quinquet, qui répondit tranquillement : — « Patience, M. Lardois, je ne serai pas long à vous payer. » Rien n'irrite plus un créancier qu'un accueil froid ; le créancier est souvent heureux de sa position, et il se regarde comme supérieur au débiteur ; quelques-uns même sont désolés d'être payés , car leur domination d'un moment tombe à l'instant ; le créancier aime à être prié, supplié, il jouit de sa royauté d'argent. Une famille qui pleure , qui se jette à ses pieds, les enfants qui le saisissent par son habit,

QUUSQUET. 315

tout jce spectacle de gens humiliés et pauvres le rend plus joyeux qu'un rayon de soleil en hiver. C'est de Vintérêt gratis que son argent lui rapporte... Quand le créancier s'est bien repu de ces larmes, de ces désespoirs et de ces drames intimes si poignants, il fait saisir.

Aussi Lardois qui s'attendait à des supplications de ce genre, fut-il dérouté par la mine calme de son débiteur. Il se retira donc avec un air menaçant; Quinquet, sans s'en douter, lui avait chevillé la vengeance au cœur. Le lendemain, l'huissier se présenta en parlant à la personne de Quinquet, il lui remit une assignation à comparoir devant le tribunal de commerce. Quinquet fut condamné avec accompagnement de contrainte par corps. Ces condamnations avaient été prononcées par défaut, car Quinquet ne sortait pas de son atelier. Cependant il fut distrait dans ses travaux par sa femme, qui vint un matin, toute en larmes, lui annoncer que l'huissier était dans la boutique occupé à inventorier les meubles et les marchandises.

Ah ! la poignante chose que le recollement! Les artistes qui me liront me comprendront. Adieu les esquisses si chères , adieu les croquis d'amis, adieu les poteries, adieu les curiosités ! tous objets de souvenir qui font plus de mal à se séparer que la perte d'une maîtresse. Et avec quel dédain et quel mépris les huissiers traitent ces objets qu'ils quahTient, dans

leur profonde ignorance artistique de clioses diverses. Mais Quinquet, lui, se souciait peu de la saisie de ses marchandises sans nom, âgées, invendables, il embrassa sa femme sur le front et lui dit : Patience, mon amie, patience I

Le soir, madame Quinquet était assise sur une cbaise saisie, travaillait près d'une table saisie, les yeux plein de larmes, car chaque meuble semblait porter sur ses flancs en caractères de feu le terrible mot : Saisi!... Quinquet entra, la figure étrange, égarée, ruisselante de bonheur. Il tenait à la main l'instrument bizarre qui avait si fort occupé Lardois ; cet instrument répandait une vive clarté par deux becs. 11 dit à sa femme : « Tiens, voisi » Et il le dit d'un tel ton que la femme le comprit.

Le quinquet était inventé 1

Ici est interrompue la chaîne de renseignements. J'ignore quelle fut désormais la vie de Quinquet et de sa femme; tout ce qu'il m'a été donné d'entrevoir, c'est que Lardois devint le propriétaire de l'invention et l'exploita pour sa plus grande fortune.

13 août 18/i7.

LE CH4EDR0NNIER

LE

Page 1