‹ Contes du Bibliophile JacobChapitre 1 sur 6 · PAUL L. JACOB · texte numérisé non relu

PAUL L. JACOB

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J'allai passer l'hiver de 1782, chez mon vieil ami le comledeP ,daDs.Ie château de Paulmy, en Touraine.

C'était un des plus beaux manoirs de la France féodale; rebâti et restauré en 1449, par messire Pierre Voyer, sur les ruines de l'ancien château que les Anglais avaient saccagé et brûlé, il conservait encore son aspect primitir, ainsi que ses droits et privilèges seigneuriaux quoique le droit de justice haute , moyenne et basse n'appartint plus à cette noble maison des Voyer, qui après avoir fourni de vaillants chevaliers aux croisades avait donné deux ou trois ministres à la France , un lieutenant de police à la ville de Paris, un spirituel ami à Voltaire , et un généreux fondateur à la Bibliothèque de l'Arsenal.

Ce château, que je n'ai pas revu depuis bien des années, et qui , peut-être , est tombé , comme tant d'autres, sous

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le marteau dévastateur de la Bande noire , n'ofTensait les yeux de personne , à cette époque où le seigneur châtelain n'exerçait de juridiction sur le bourg et les hameaux voisins, que pour yrépandredes bienfaits, entreprendreàses frais les travaux d'utilité générale, distribuer des dots aux filles et améliorer le sort des pauvres vassaux. Ah ! si ta noblesse eût voulu propager l'instruction dans les campagnes , la révolution de 89 se serait accomplie sans secousse, sans luttes, sans misères et surtout sans échafauds!

Le château de Paulmy se composait de trois grandes cours carrées, à la suite l'une de l'autre, environnées de bâtiments spacieux, dont la plupart portaient tes traces d'une construction gothique : la première cour, large de quarante toises, était alors telle que l'avait faite messire Pierre Voyer, avec son puits à colonnes , sa chapelle à vitraux, ses portiques en ogives, ses fenêtres à treillis de fil d'archal, ses grands combles d'ardoise et ses cheminées de brique pyramidales. Un fossé rempli d'eau courante, alimenté par la fontaine de Chancelée , défendait l'abord des murailles qui auraient pu soutenir un long siège; la façade offrait un immense corps de logis, à six étages, avec une galerie supérieure en plomb, à mâchicoulis, ouvertures pratiquées pour jeter des pierres et de l'huile bouillante sur les assiégeants; le toit était en partie caché par des aiguilles en pierre de taille , d'une hauteur prodigieuse, sculptées et découpées si délicate-

ment qu'on eût dit une deatette noire dans tes airs ; deux énonaes tours rondes, dont une seule était achevée, toutes deux ayant des murs de douze pieds d'épaisseur, for- UGaient les ailes de ce corps de logis, qui renfermait les appartements d'honneur ; des girouettes en fer, représentant des animaux symboliques du blason , criaient , pu souffle du vent, sur leurs pivots rouilles. Les deux arrière-cours contenaient les écuries, les greniers et les communs; car, au moyen âge, les communs et leurs dépendances occupaient seuls plus de place et de bras que n'en occupe aujourd'hui un ministère des finances.

Un parc , clos de murs, s'étendait autour du château , dans l'espace de plusieurs lieues ; deux étangs li mpides et poissonneux servaient d'ornement naturel à une pelouse verdoyante, semée de bouquets de bois et bordée d'une allée de vieux saules; de tous côtés, se déployait un magnifique paysage, où les accidents du. terrain, le contraste coloré des plantations, la lutte de la lumière avec l'ombre , multipliaient le pittoresque des détails dans uo harmonieux ensemble ; auprès du château, qui dominait les environs, étaient des jeux de bague et des lices pour les courses de chevaux ; le Champ des entes, riche pépinière d'arbres fruitiers bieugreffés et bien choisis ; une belle forêt qui nourrissait du gibier de toutes espèces ; des prairies, des potagers et des terres labourables. Enfin, chaque saison avait là ses plaisirs réunis , outre tes ingénieuses variétés de la chasse, qui fut, pendant des

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e INTRODUCTION.

siècles , la principale récréation des rois et des seigneurs.

Ce n'était pourtant pas ta cbasse, cette image sanglante de la guerre, que je venais chercher au château de Paulmy : l'amitié n'eût pas tendu un piège à mes goâts bien connus pour l'étude et le repos; j'avais, à la sollicitation de quelques savants bénédictins, entrepris d'éclaircir les origines de la noble maison de Voyer, et je devais, à l'aide des chartes, parchemins et papiers de famille empruntés à ses archives, essayer de prouver, par exemple, qu'un certain Basile, Grec de naissance, ayant mérité la faveur du roi Charles le Chauve, avait été surnommé Voayer, en langue vulgaire du IX* siècle , ce qui signiBait belliqueux, au dire des anciens chroniqueurs.

Le comte de P.... me tenait compagnie dans ces recherches, aussi pénibles qu'ingrates ; mais les affaires politiques et la condition de son rang le rappelèrent subitement à Paris, dans le cours de l'année 1782, et il me pria d'attendre son retour, en continuant mes études historiques et généalogiques; je restai donc, en son absence, chargé de surveiller ses trois Gis et sa fille , qui m'honoraient du litre de grand-papa, sans doute à cause de ma vieillesse prématurée , de mon caractère bénin et placide, de mon costume antique et de mes habitudes paternelles^ moi, je leur répondais en les nommant mes prfils-en/an/s, et j'en vins à me persuader qu'ils l'étaient réellement, tant leur amitié attentive, leur docilité constante, leurs

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gentillesses l'espectueuses environnaient à l'envi mon fauteuil patriarchal.

Je n^ai jamais capté l'afTection des enEants par des flatteries dangereuses ou des faiblesses coupables : je suis même sévère à leur égard, quand.je les trouve en faute, pour mieux les récompenser selon leurs mérites; aussi me tiennent-ils compte d'être toujours juste avec eux. Le comte de P...., lorsque nous nous liâmes ensemble par la similitude de nos goûts studieux , avait remarqué arec plaisir que ma robe de chambre à ramages et mon bonnet de fourrure n'éloignaient pas de mot la bande joyeuse , qui, au contraire, accourait empressée et se rangeait à mes piedssur des tabourets, pourobtenirquelque historiette de mon répertoire; il encouragea lui-même l'aOection que me portaient ses enfants, aSection un peu intéressée, un peu bruyante, quel'âge régla, sansl'empêcher de croître avec la raison. Pour moi, qui n'ai jamais joui du bonheur d'être père, j'acceptais volontiers cette paternité toute faite, dont je n'avais pas les charges et les soucis. Je m'étais donc insensiblement attaché aux enfants du comte et je les aimais presque autant que mes livres.

Je les aimais surtout, ces pauvres enfants, comme pour les dédommager de la perte de leur mère, qui les avait laissés, sans guide el sans appui, à la merci de soins étrangers et mercenaires. Un précepteur était nanti de pleins pouvoir pour élever à fa guise les trois garçons ,

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s ' INTRODUCTION.

et l'éducatioD de la fille , à laquelle manquait la sollicitude niaternelte, s'achevait, un peu au hasard, sous les

yeux d'une gouvernante. Le comte de P , tout occupé

des affaires publiques, n'avait pas le temps de surveiller lui-même ses enfants, de diriger leur instruction, de présider à leurs études aussi bien qu'à leurs récréations, et , quoique je le remplaçasse souvent dans son rôle de père de famille, Tabbé Poncel, le précepteur, et mademoiselle Boitard, la gouvemaute, accaparaient une autorité brutale et despotique sur leurs élèves, sans soupçonner les conséqueoces d'une fausse direction dans la conduite de ces jeunes cœurs et de ces jeunes esprits. Ces gens-là ne semblaient pas se croire responsables, devant Dieu et devant la société, du précieux dépôt qu'on leur avait confié, et ne songeaient qu'à gagner leurs gages en se donnant le moins de mal possible.

L'abbé Poncel, ou plutôt M. Poncel, n'était pas un ecclésiastique, quoiqu'il en portât l'habit, mascarade grotesque dont le dix-huitième siècle s'affublait , en ne voyant dans cet habit, pour ainsi dire, qu'une livrée de précepteur, respectable pour quiconque redoutait la contagion des collèges. M. Poncel avait, d'ailleurs, autant de défauts qu'il lui était permis d'en avoir en dehors de son emploi : ignorant, paresseux, ivrogne, colère et, pardessus tout, gourmé de préjugés, infatué de ridicules ; du reste, assez bonhomme au fond. Mais cette bonhomie même n'est ordinairement qu'une servite indifférence

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d'opinions, qu'une coupable mollesse de volonté; or, tout fait exemple aux enfants.

Quant à M"* Boitard , elle affichait toute la rigidité repoussante d'une vieille fîtie , doDt le cœur s'est racorni et desséché dans la sphère étroite de son état : il y avait du Croquemitaine dans sa voix rauque, dans son regard louche, daus sa moue éternelle; elle appartenait aussià cette école de pédagogie, étroite etmesquine, qui s'était emparée des éducations particulières et qui s'appliquait à prolonger renfance en retardant les progrès de l'esprit et du cœur. Quant à l'ignorance. M'" Boitard renchérissait encore , s'il est possible , sur le précepteur masculin : elle partageait aussi un préjugé, très-répandu dans là société , qui voulait borner à quelques ouvrages d'aiguille , à quelques arts d'agrément à peine ébauchés, l'instruction nécessaire aux femme&; on apprenait donc aux demoiselles de condition la broderie, la danse noble, le dessin au pastel , la politesse des manières, mais peu de littérature et d'histoire, pas d'orthographe. Il semblait absolument inutile qu'une femme du monde sût écrire sa langue. Mieux valaient cent fois les femmes savantes de Molière I

Ces deux pédagogues, l'un en petit collet, l'autre en jupons, n'auraient pu, il est vrai, enseigner ce qu'ils ignoraient eux-mêmes, et les enfants du comte de P...., qui n'étaient heureusement pas d'un naturel vicieux, souffraient tous les jours davantage de cette éducation

manquée , où rien n'aïilait au développemeDt de leurs facultés intellectuelles.

Je les voyais avec peine grandir selon leur âge , sans que leurs connaissances morales pussent s'accroître en proportion de leurs forces physiques. J'avais beaucoup à faire pour rectifier leurs idées fausses, étendre leur intelligence, éclairer leur jugement et jeter dans leur esprit les fondements d'une instruction plus solide. Je travaillais ainsi , chaque soir, à détruire les mauvaises impressions qu'ils avaient reçues dans la journée. Je me promettais bien de soustraire tout à fait, un jour, ces pauvres enfants au funeste régime d'enseignement qui étouffait ou gâtait leurs meilleures qualités.

Frédéric avait bientôt quinze ans , Julien quatorze, et Philippe douze; Eugénie, qui no comptait qu'une année de plus que son dernier frère, était déjà une charmante jeune fille : elle avait la taitle, la démarche et la tenue qui distinguent une femme faite; mais à ces avantages extérieurs ne répondait pas une éducation soignée et complète : elle se trouvait, sous ce rapport beaucoup en retard, et n'excellait qu'à faire la révérence du menuet; d'ailleurs, sa finesse naturelle n'avait reçu aucune espèce d'alimant, sinon des lambeaux de catéchisme et de fables de La Fontaine, avec un mélange de préceptes absurdes, de frivolités routinières et de commérages mesquins.

Le défaut d'instruction est peut-être plus excusable

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INTRODl■CTIO^. U

chez une fille que chez ud garçon , car notre sexe s'est réservé et comaie approprié les honDeurs et les difCcultés de la science; aussi, ne pouvais- je sans douleur constater l'apathique négligence qui avait présidé à l'éducation des trois fils du comte de P , aguerris seulement

aux exercices du corps, tels que la natation , l'escrime, la chasse et l'équitation. On eût dit ces preux chevaliers du temps jadis , qui ne se piquaient pas de savoir signer leur nom, mais qui savaient, en revanche, bien manier la lance et l'épée.

Je passais alors les journées entières, enfermé dans la salle Vieille où étaient conservées les archives de la maison de Paulmy. Cette salle voâtée m'entourait d'une assemblée immobile de statues armées de pied en cap, qui avaient l'air d'observer en silence les rameaux épars de leurarbre généalogique recueillis sous ma main. Les murs, décorés de peintures à la détrempe et d'ornements d'architecture gothique , présentaient , par ordre de date, ies écussoDS , les alliances et les devises de la famille : on retrouvait partout les deux léopards couronnés, le collier de l'ordre de Saint-Michel et rinscription latine qui signifie : La force et la prudence triomphent toujours. De vastes coffres massifs , couverts de lames de cuivre et accompagnés de lourds cadenas, contenaient le trésor héréditaire des chartes , écrites sur parchemin , avec sceaux en cire et en plomb pendants à des lacs ou cordons de soie de diverses couleurs.

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lï INTftODUCTION.

C'est au milieu de ces vénérables emblèmes des siècles écoulés que je respirais la poussière du moyen âge, que je ressuscitais des générations au tombeau, que j'interrogeais Técho solennel du passé.

Les soirs, je me reposais de mon labeur, et je rattachais ma pensée aux choses du présent ; je vivais , pour ainsi dire, quelques heures de mon siècle, après un dîner plus copieux et plus succulent qu'on ne le fait aiy'ourd'bui. Devant un feu pétillant, qui s'élançait d'un vaste bûcher amoncelé dans la haute cheminée à manteau sculpté , je subissais les mille et une questions de mes petits- enfants, installés et assis en cercle à mes pieds;jeleurcommuniquais, sous une forme agréable, les notions les plus nécessaires que motivait notre entretien familier, sans cessé varié et attachant-, je suppléais autant que possible au vide , au décousu de leur éducation déplorable; je glissais des enseignements utiles parmi des contes presque enfantins. Lestrois frères et leur scieur attendaient avec impatience cette récréation orale, qu^une autre récréation plus bruyante et plus active n'eût pas remplacée à leur gré; je les instruisais ainsi, en les amusant.

Mais quand il se faisait tard , et que l'horloge de la chapelle semblait grossir sa voix d'airain pour inviter au sommeil, je remarquais les visages se rembrunir, les yeux devenir hagards, et l'auditoire se resserrer autour de moi; Julien et Philippe se disputaient mes jambes,

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IHTRODUCTION. 13

Eugénie s'appuyait sur mon épaute, et Frédéric s'agenouillait daos le coin de l'âtre.

Il fallait longtemps combattre leurs refus et leurs prières, avant de les envoyer coucher, et je ne les décidais à quitter la place qu'en levant le premier la séance. Alors, se tenant tous les quatre par la main, l'alné en tète , ils s'avançaient dans les corridors voûtés et sonores , avec inquiétude, baissant la voix , tremblant au bruit de leurs pas; ils avaient regret à se séparer de moi ; et lorsqu'ils étaient arrivés dans leurs chambres, tendues de tapisseries à personnages , où la clarté d'un seul flambeau vacillait au milieu des ombres et n'atteignait pas à la fois les deux extrémités de la salle , ils se hâtaient de chercher dans leur lit un refuge contre les frayeurs de leur imagination; mais, bien avant de s'endormir, ils fermaient les yeux, comme pour mettre un obstacle entre eux et les images bizarres qui n'existaient que dans leur cerveau; tandis que leurs deux Mentors mâle et femelle se promenaient en long et en large dans une galerie voisine et murmuraient des prières d'uu ton lent et monotone.

Je m'étais aperçu bientôt de l'aberration mentale qui menaçait de survivre à l'inexpérience de leur âge, chez ces pauvres enfants, imbus de préjugés superstitieux, car ils ne trouvaient pas de raisonnements à opposer à la peur, qui abat les forces du corps après l'épuisement de celles de Tâme. J'essayais en vain, dans nos conférences

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du soir, de discuter leurs appréhensions et de leur en démoDfrer la fotie; mes conseils, appuyés de récils analogues à la circonstance , ne portaient fruit qu'au moment même, et l'habitude reprenait ses droits, aussitôt que quelque cause naturelle, quelque bruit vague, quelque apparence étrange donnaient occasion au retour des mêmes terreurs. Cet antique château , peuplé de souvenirs, de légendes et de traditions, si vaste, si sombre et si désert, avec ses galeries, ses vitraux, ses tours, ses souterrains , ses statues et ses peintures , avait de quoi effrayer à tout instant les plus hardis. Or, la peur est un mal qui n'a jamais de crises heureuses, et qui s'aggrave à chaque nouvel accès.

Un soir, comme à l'ordinaire, les enfants, immobiles auprès du feu qui animait les couleurs de leurs joues et l'éclat de leurs yeux, écoulaient attentivement des exhortations sérieuse? enveloppées de détails futiles; car il faudra toujours mettre un peu de miel au bord du vase qui contient un breuvage amer. Je les questionnais sur l'emploi de la journée, et je passais en revue leurs jeux comme leurs études; l'absence des deux précepteurs favorisait également les demandes et les réponses ; mais ce soir-là un vent impétueux tourbillonnait autour du château, faisait gémir les girouettes, s'engouffrait dans les cheminées, et envoyait çà et là des sons mystérieux ou éclatants, qui se combinaient avec les échos et paraissaient sortir des tuyaux d'un orgue gigantesque. Les

eafants, inquiets el troublés, se rapprochaient insensiblement du foyer et de moi.

ir y avait des intervalles de silence, durant lasquels leurs regards indécis osaient à peine plonger dans les proroDdeurs ténébreuses de l'appartement délabré; la mèche charbonnée de ta lampe ne jetait que des lueurs ternes et mouvantes ; l'àtre , où flamboyaient quelques tisons à demi consumés, illuminait par intermittence cette douteuse obscurité -, les tentures moiaies et déchirées , les grands fauteuils de bois sculpté à dossiers gigantesques, les bahuts en chêne noirci, les portraits rébarbatifs des ancêtres, tout ajoutait à l'aspect formidable du lieu, que le voisinage de la salle Vieille, pleine de traditions étranges, semblait devoir peupler de fantômes. On entendait de loin en loin ces bruits vagues, ces rumeurs nocturnes, que commente la crédulité , sans en chercher la vraie cause : la chute d'un corps pesant, le craquement d'un plancher, le cri d'un oiseau, le cliquetis d'une ferraille, le battement d'une porte.

Tout à coup un tumulte extraordinaire s'éleva dans ta salle Vieille, dont j'avais cru fermer soigneusement toutes les issues, pour mettre en sûreté les papiers étalés' sur ma table de travail. Gomme la clef était dans ma poche, je ne pensais pas qu'on pât avoir pénétré dans cette salle, à mon insu; je fis ces réflexions avant de paraître remarquer ce bruit singulier, dont les enfants, pâtes et silencieux , se montraient du doigt la direction ,

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eD se cachant entre mes genoux. En effet, le bruit ne cessait pas et devenait plus distinct, à tout moment; c'était comme la lutte furibonde de deux, adversaires acharnés Tun contre l'autre : on glissait, on tombait, on se relevait, en heurtant, en renversant des meubles; puis la querelle semblait s'apaiser , et un accent lamentable se faisait entendra : on priait Dieu , on invoquait les saints; après, le combat recommençait , avec des cris étouffés, des soupirs, des larmes, des sanglots et des grincements de dents. Cette scène invisible était vraiment eR'rayante. récoulais, j'alleudais, indécis.

« Eh bien, grand-papa! me dit Philippe, le plus jeune et le moins épouvanté des quatre enfants : soutiendrezvous encore que rien n'arrive en ce monde qui ne soit conforme à Tordre de la nature? Ëntendez-vous ce vacarme? Est-ce de l'imagination , cela?

— 0 mon Dieu ! interrompit Eugénie , en joignant les mains. Mademoiselle Boitard m'a lu , dans un livre pieux nommé le Pensez-y bien, une histoire de damné qui vient ainsi demander des messes...

— C'est une âme du purgatoire! s'écria Frédéric. M. Poncel me l'a souvent répété : Les morts aiment à tourmenter les vivants. Vous, qui savez tout, même le grec, père Jacob, vous ne connaissez donc pas l'histoire du spectre qui apparut au philosophe Artémidore?

~~ Non, mes chers enfants, les morts ne reviennent pas! repris-je, en cherchant à rassurer ces enfants. Si les

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morts rdveoaient, on craindrait moins de mourir; nous ne sommes plus au temps des prodiges, et je le regrette. Tenez, une fois pour toutes, lorsque vous aurez peur, ayez Iq courage de chercher vous-mêmes la cause de votre effroi , et vous en rirez ensuite dès que vous l'aurez découverte. Je joindrai ici l'exemple au précepte, et je vais vous prouver que ces bruits insolites n'ont rien qui doive vous effrayer. Allons, venez tous avec moi !

— Est-il possible ? reprit Julien , en reculant avec vivacité ; vous n'y songez pas, grand-père ! Entrer dans la salle Vieille , où le Malin a joué de si vilains tours ! Vaudrait autant aller tout droit se jeter dans la gueule du diable!

— Tenez, ajouta. Frédéric qui me serrait la main convulsivement, ils vont nous apparaître! Cesontnos aïeux dePaulray, qui sortent des tombeaux de la chapelle! Âh! sauvons-nous !

— Hélas! bon Dieu! répliqua Eugénie, qui suffoquait; nous n'oserons jamais aller voir ce qui se passe dans la salle Vieille?... Quoil mon bon monsieur Jacob, vous nous quittez?... Oh! par pitié, monsieur!... Grand Dieu! nous voilà seuls et sans lumière !

— Tant pis! s'écria résolument Philippe, en me suivant à distance; papa Jacob ne s'exposerait pas à un danger si danger il y avait; ainsi, moi, je vais avec lui! N'est-ce pas, cher grand-papa, que les esprits ne font pas de mal?»

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t8 INTRODUCTION.

Je m'étais levé et dirigé vers la salle Vieille : je m'arrêtai à la porte et prêtai l'oreille , avant de mettre la clef dans la serrure. Je tenais la lampe, qui menaçait de s'éteindre au moindre courant d'air : les enfants se déterminèrent à venir se rallier derrière moi, à l'abri de ma houppelande ; Philippe s'était aguerri jusqu'à marcher en avant, le pied suspendu comme prêt à la retraite. Le bruit continuait dans la salle en diverses intonations : on traînait sur le plancher un objet lourd ; on frappait des cotips intermittents; on secouait des ferrures, on ébranlait des armes, et sans cesse des hurlements, des plaintes, des prières et des murmures inarticulés. Je me persuadai sans peine que ce ne pouvaient être des malfaiteurs, et j'ouvris.

Une clameur aiguë salua lerayon lumineux, qui avait jailli dans la salle ténébreuse, et qui s'arrêtait sur une étrange figure d'homme, étendu à terre, sans mouvement; un râle agonisant et des hoquets entrecdupés témoignaient que cet être humain existait encore : il se souleva, en s'appuyant sur ses mains, et m.ontra sa figure ensanglantée. Les enfants, étonnés et rassurés un peu, prononcèrent en chœur le nom de M. Poncel.

C'était lui-même , qui, à moitié ivre au sortir du dîner, avait voulu regagner sa chambre; mais le vin qu'il avait bu troublant ses idées et sa vue , il se trompa d'étage et d'escalier, trouva une porte ouverte, et ne s'aperçut de sa méprise , qu'en allant choir dans un grand cofTre , dont

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le couvercle était retombé sur lui , et l'avait retenu accroché par son habit. Ses efforts n'avaient servi qu'à l'attacher plus invinciblement à l'énorma coffre, qu'il attaquait et combattait avec la furie du désespoir.

— Monsieur Jacob, disait-il aussi clairement que le lui permettait sa langue , épaissie par la boisson et séchée par la peur , je vous jure que le diable s'en est mêlé ! ... Je revenais de TofSce, en ruminant une églogue de Virgile, lorsqu'un démon me conduisit dans ce repaire , où il se passe des choses à faire dresserles cheveux sur la tète... Monsieur Frédéric, vous souvenez- vous des éclats de rire que nous entendîmes, un soir, prèsde la chapelle ?. . . Enfin , je me suis senti saisi par deux bras froids et durs comme du fer; OD m'arouéde coups, on m'a foulé aux. pieds... Plus j'essayais de me défendre, plus j'étais cruellement maltraité. . . 0 mon digne monsieur Jacob ! le patriarche votre saint patron , dans la Bible, a lutté toute une nuit avec un ange, mais j'avais là un plus rude adversaire. Voyez mes poings meurtris, mon visage égratigné, mon sang qui coule...

Deux domestiques transportèrent cet ivrogne dans son lit, où il put cuver son vin; mais la ridicule relation qu'il avait faite de son aventure n'avait pas manqué de terrifier les enfants, qui, se trouvant la nuit danscelte salle, où ils n'entraient jamais, se rappelèrent, en frémissaut, qu'elle avait été, au dire de leur précepteur, le théâtre de bien des histoires fantastiques : ils examinaient,

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20 INTRODOCKON.

d'un regard effaré, ces statues d'hommes d'annes, ces trophées, ces devises, ces écussons qui décoraient les murailles, ces parchemins qui jonchaient le plancher; ils attribuaient leur propre respiration à des êtres invisibles; ils s'attendaient à voir des apparitions, des revenants, et déjà ils s'étonnaient que les habitants surnaturels du château , les anciens seigneurs de Paulmy ne les visitassent pas, vêtus de linceuls blancs, lançant des flammes par les trous de leurs yeux de tète de mort, et faisant cliqueter leurs os de squelettes...

Je les rassemblai près de moi , ces pauvres enfants, et leur tenant la main, je les invitais à se calmer, à se rassurer par degrés, à toucher, à regarder de près ce qui de loin recevait, de l'ombre ou de la lumière, une forme inusitée, bizarre, effrayante. Je leur expliquai comment M. Poncel, à moitié endormi, était venu donner contre le couvercle, qui, en se refermant, l'avait entraîné dans le coffre entr'ouvert; je leur montrai ce redoutable fantôme, qui gardait encore un lambeau de l'habit du vaincu et les marques d'une bataille acharnée ; je parvins ainsi à convaincre ces enfants, et je ne sortis avec eux de la salle Vieille qu'après les avoir tout à fait tranquillisés. Ils riaient ensemble de l'erreur tragi-comique du malheureux précepteur.

« Grand-papa Jacob, me dit le petit Philippe, plus rassuré que les autres, tu ne crois donc pas aux sorciers et au sortilèges ?

— Mon enfant, répondis-je en hochant la tête, il fau-

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drait vraiment être sorcier pour nous faire croire à ces fables aujourd'hui. Dans une époque, peu éloignée de la nôtre, où la superstition altérait les croyances les plus respectables, on ajoutait foi encore au pouvoir surnaturel de certains hommes, qui mentaient par vanité, par cupidité ou par ambition ; il y eut alors des magiciens et des astrologues, à la cour du roi; on brûlait quelquefois ces imposteurs, et toute leur science diabolique venait échouer contre un bon bûcher de bourrées. Ëh bien, maintenant on ne brûle personne , et l'on se passe volontiers de magie, tant il est vrai que la civilisation améliore à la fois le cœur et l'esprit des hommes. Les sociétés ont eu aussi leur enfance : il a fallu que leur éducation fût confiée à des maîtres habiles et sévères, qui ne croyaient pas aux sorciers ni aux revenants.

— Cependant, monsieur, répliqua sentencieusement Frédéric, M. Poocel nous a raconté des aventures extraordinaires dont il fut témoin lui-même, et qui prouvent mieux que tous les raisonnements. Ce vieux château a vu autrefois plusieurs apparitions. Par exemple, quand notre grand'tante l'habitait, on eut le présage de sa mort...

— Frédéric, ne parle pas^de cette affreuse histoire! interrompit Eugénie, je ne dormirais pas de la nuit, et c'est un supplice de ne point fermer l'œil, surtout dans ma chambre, où la tapisserie représente des soldats qui ont l'air de remuer et de vous regarder. 0 mon Dieu!

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22 iXTRODCCTFON.

j'en ai la chair de poule, rien que d'y penser ! Mademoiselle Boitard , qui fut élevée au couvent des Anglaises , à Paris , sait aussi des anecdotes eflroyables d'âmes qui soupirent et gémissent, de damnés qui brûlent et qui ont soif, de pécheurs morts en état de péché mortel qui ne peuvent rester inhumés en terre sainte , de mauvais esprits qui nous poussent à mal Taire, de farTadets qu'on entend rire...

— En vérité? repartis-je, en riant moi-même pour changer le cours de l'entretien. M. Poncel et mademoiselle Boitard ont la mémoire bien fournie ! Vous régalet-on souvent de ces beaux contes?

— Tous les soirs , quand vous n'êtes pas ici , papa Jacob , repartit Julien. C'est à faire frémira on a froid dans le dos... Gomme on s'amuse! on écoute en frissonnant; on voudrait se cacher dans un trou de souris , pour mieux entendre; il semble que quelqu'un est là , derrière vous! on sent comme un petit souffle, on se retourne.... et l'on croit voir.... ou bien on se garde bien de se retourner, car on craindrait de se rencontrer face à face. . .

— Tais-toi donc, Julien ! s'écria Eugénie, qui se bouchait les oreilles. Ne nous fais donc pas de fausses

peurs... Ah! j'ai cru qu'il y avait là quelqu'un J'en

mourrais!

— Mes petits-enfants! dis-je d'un air confidentiel, en humant une prise de tabac, je n'approuve pas des plaisirs nuisibles; ces revenants, ces diables, ces morts, qui

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font VOS délices, Devaient pas les Contes de Perrault, que TOUS avez lus sans cloute. Ouij mes amis, on vous apprend le faux, pour vous laisser ignorer le vrai. J'aime mieux des contes bleus, que des contes noirs; pourtant, je ne suis pas grand partisan des ogres et des fées, qui ont été jadis inventés par les nourrices, pour empêcher les enfants de pleurer et de crier. Le Chat botié, le Petit Poucet, Peau d'âne, etc., ce n'est plus de votre âge... Tenez, pourquoi ne pas vous narrer des histoires, au lieu décentes?

— Vous y voilà, père Jacob! repartit dédaigneusement Frédéric. L'histoire romaine, l'histoire de France, surtout? Essayez de nous endormir, bon! mais nous récréer, nous distraire, je vous en défie, avec votre histoire, qui m'ennuie àpérir; icijen'aijamais pu aller plus loin que la fondation de Rome, et là j'en suis resté au baptême du roi Clovis.

— Sans doute, repris-je en me grattant le front, à votre âge, vous n'avez ni l'attention ni la persévérance qu'il faut, pour prendre goùtà des faits historiques, exposés, narrés avec sécheresse, obscurs ou confus, entourés de difficultés inutiles; car on s'étudie souvent à rendre la science épineuse et repoussante; on vous donne des dates', des noms, des sommaires, des abrégés, comme si c'était là toute l'histoire, comme si le<côté pittoresque ou plutôt romanesque de l'histoire devait être soigneusement caché, comme si l'histoire ne pouvait être que

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2i INTRODUCTION.

Tatigante et ennuyeuse. Les pédants se croiraient déshonorés, s'ils avaient le malheur déplaire dans renseignement! Pauvres enfants, on vous intéresse, on vous amuse, avec des mensonges odieux ou absurdes; on vous créedes monstres etdes chimères, commes'il n'en existait point assez dans une cervelle humaine!... Vous m' écouterez, vous me croirez, vousaurezconGance en moi, mes chers petits-enfanls, parce que je vousaimecomme un père, et que je veux votre bonheur à venir. Il s'agit de mettre à néant les tristes résultats d'une mauvaise éducation; c'est moi seul qui serai votre précepteur désormais. Je devais passer l'hiver à Paulmy : eh bien, j'y resterai une année entière , pour vous instruire ; j'aurai alors presque réparé le mal qu'on vous a fait, sans le vouloir, sans le savoir peut-être, meschers petits-enfants; mais, avec moi, adieu les apparitions, les diableries, dont vous étiez rebattus! Entendez-vous bien : je vous apprendrai, au contraire, à n'avoir peur de rien, si ce n'est de mal faire; je vous prêcherai à la fois prudence , raison et courage; ainsi, plus de contes lugubres et invraisemblables, mais seulement de bonnes histoires, des histoires vraies et instructives, de l'histoire enfin. »

Je commençai le soir même à faire l'essai de mon système d'éducation historique, et je réussis au delà de mes espérances; je ne supposais pas que déjeunes tètes exaltées par l'amour du merveilleux et l'habitude des récits extraordinaires fussent encore aussi acces-

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sibles à des idées saines, honDétes et morales. Dès ce soir-là je remarquai surles visages, et dans la gaieté du rendez-vous au lendemain , que les spectres n'avaient plus qu'à s'évanouir , une fois pour toutes , au château de Paulmy. Mes petits-enfants allèrent se coucher de belle humeur, dans l'attente d'une nouvelle histoire pour la prochaine veillée.

M.Poncel et M'" Boitard furent congédiés à l'arrivée du comte deP..., qui me vit avec joie et reconnaissance accepter les fonctions de précepteur et m'astreindre aux soins minutieux d'une quadruple éducation, que je dirigeai à mon gré durant mon séjour au château de Paulmy. J'étais payé de ces soins, il est vrai, par la reconnaissance de mes élèves , et surtout par le plaisir de chercher dans les archives de leur maison les matériaux d'un précieux ouvrage d'histoire, que je ferai sortir , un jour ou l'autre , de mon portefeuille. L'année écoulée et ma tâche accomplie, j'eus la satisfaction, en quittant mes chers petits-enfants, de les laisser plus instruits, mieux élevés et moins peureux. Devais-je cette métamorphose à mes récils de chaque soir , récits simples et naïfs , presque improvisés, que j'ai écrits depuis de souvenir? En tous cas, j'étais parvenu à leur inspirer du goût pour l'élude de l'histoire, en leur présentant, sous la forme du roman, une sorte de tableau pittoresque et anecdotique de diverses époques de l'histoire de France, depuis le règne du roi Jean jusqu'à celui de Louis XIV.

Bien des années plus tard, Philippe, devenu père à son tour, narrait lui-même à ses enraats, ébahis, quelques lambeaux de mes récits historiques.

a En fait décentes, disaît-il en riant, je ne connais que les histoires du bibliophile Jacob. »

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