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de MoDgIat, sa gouvernante, répondit en son nom. Mais Henri IV, plus clairvoyant que sa cour et ses sujets, eut le chagrin de prévoir de bonne heure les misères d'une régence et d'un règne , où seraient toujours en présence les deux caractères faibles et obstinés deMarie deMédicis et de Louis XIII. Des pronostics de fâcheux augure frappèrent pourtant l'aveugle vulgaire , car, le jour même du baptême de ce prince nouveau-né , à Fontainebleau , la peste dévastait la capitale, et, au coucher du soleil, leciel , embrasé de météores, parut rempli de batailles fantastiques, de furieuses mêlées d'hommes et de che.vaux, que l'ignorante superstition du temps traitait de visions surnaturelles, au lieu d'y voir les effets bizarres d'une aurore boréale.
Le dauphin avait à peine six ans , que sa maison fut formée, et les courtisans expérimentés, qui, avertis par les tentatives d'assassinat renouvelées sans cesse contre le roi, regardaient une régence comme inévitable et prochaine ^ eurent la prévoyance de s'attacher à la personne de l'héritier dutrône. M. de Souvré avait été longtemps le favori dépend lll;puis, il était devenu celuid'Henri IV; il voulait être encore celui du successeur de ce grand roi. Il s'était donc fait nommer gouverneur du dauphin , avec l'appui de la reine. Henri IV n'avait pas cédé sans peine aux instances de cette ambition sénile, quoiqu'il p&t compter sur la fidélité de ce vieux serviteur, mais il eut soin d'écarter de son fils les seigneurs de l'ancienne cour , dont il redoutait l'influence politique; il préféra choisir, pour l'entourage du petit prince, des hommes nouveaux et encore obscurs, qu'il savait honnêtes et sages, entre
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autresNicolas Vauquelin, sieur Deslveteau:^, gentilhomme d'un esprit orné , gracieux et fin , qui fut appelé au poste de précepteur du dauphin , poste important et périlleux , qu'il garda jusqu'à la mort deHearilV , en dépit des clabauderies de l'envie etde l'intrigue. Cependant, la reine conservait sur l'éducation de son fils assez d'autorité pour contrebalancer celle du précepteur, et M. deSouvré, qui avait capté les bonnes gr&ces de cette princesse, contrariait sans cesse les meilleures intentions du sieur Des Iveleaux : celui-ci s'efforçait d'éclairer et de former le jugement de son royal élève , par une morale douce et persuasive, par une instruction agréable et variée, parun e ingénieuse combinaison de plaisirs pt d'études; M. de . Souvré, au contraire, s'appliquait à surcharger d'ennui et à hérisser de difficultés les connaissances, déjà trop sérieuses et ardues , qu'on imposait à un âge aussi tendre ; ainsi, le dauphin, à sept ans, apprenait par cœur les Psaumes et les Prophètes de la Bible , eu latin et en français, ainsi qae les Antiquités gaubises el françaises , de Qaude Fauchet.
Ces deux lectures, dont l'une était aussi grave et abstraite que l'autre était pénible etrebutante, fatiguaient et décourageaient le prince, qui , condamné à pilir sur deux énormes volumes in-quarto, se dérobait souvent à ce supplice quotidien , et donnait au jeu le temps de ses leçons. Toutefois, il retint par lambeaux la plupart des versets latins et français des saintes Écritures , soutenu qu'il était par sa dévotion naturelle; mais il ne put jamais s'accoutumer au style entortillé et pédantesque de Claude Fauchet, que M. de Souvré estimait fort, eans le connaître.
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car ce vieux geatithomme, ignorant comme la plupart des gens de cour, a'avait jamais lu que les deux épttres dédicatoires de l'auteur des Antiquités, adressées à Henri lit et à Henri IV. Marie de Médicis, sur la foi de M. de Souvré, appréciait aussi beaucoup les ouvrages de Fauchet , sans les avoir lus davantage , et elle ne prononçait qu'avec respectle nom de ce savant écrivain , pensionné par Henri IV, à titre d'historiographe de France. Peut-être, s'occupait-elle spécialement de l'éducation de son fils , pour exercer au moins , à l'égard de cet enfant, une tyrannie capricieuse, que son auguste époux avait refusé de subir dans les affaires de la royauté et même dans l'intérieur de la vie privée ; elle se vengeait ainsi , sur le roi futur, du peu de crédit politique qu'elle avait auprès du roi régnant. La régente perçait dès lors.
Un matin , il y avait grand bruit de voix , de cris , d'aboiements de chiens et de sons de cor, dans une petite galerie du vieux Louvre. On donnait le nom de vieux Louvre à la partie de ce magnifique palais, que François 1" avait commencé à construire sur le bord de la Seine , pour remplacer l'antique château royal de Philippe-Auguste, dont les grosses tours rondes dominaient encore , du côté de Saint-Germain-l'Auxerrois , le nouveau corps de logis , où resplendissaient l'architecture italienne de Pierre Lescot et les merveilleuses sculptures de Jean Goujon. Le dauphin, que son gouverneur croyait fort occupé à étudier sa leçon d^histoire, avait quitté son livre , ouvert sur un grand fauteuil de maroquin doré , et jouait à la chasse, avec trois gentilshommes, dont le plus jeune pouvait avoir vingt-cinq ans et le plus âgé trente.
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C'étaient les trois frères d'Albert, appartenant à une famille noble et ancienne de Toscane, qui s'était établie en Languedoc au XV* siècle, mais qui ne conservait de ses biens et de ses honneurs qu'une chétive seigneurie , avec la qualité de comte ; ces trois- frères avaient été pages et domestiques au service du roi, qui les attacha comme gentilshommes ordinaires à la maison du dauphin : ils s'étaient poussés eux-mêmes dans la faveur du petit prince, qui les avait admis en son intimité, à titre de compagnons de jeux , malgré l'énorme différence d'âge quiexistaitentreeux et lui. L'atné se nommait Luyoes, le second Brantes et le troisième Cadenet, sans aucune autre distinction de noblesse que ces noms de terres seigneuriales.C'estàtort, 'néanmoins, que plusieurs contemporains ont placé l'origine de cette famille d'Albert dans le chenil et la fauconnerie du roi.
Le dauphin était d'une santé délicate , et le bruit courut, en France, que les médecins avaient annoncé qu'il mourrait jeune; mais, en grandissant, les causes de cette faiblesse de constitution disparurent, et il ne lui en resta qu'une lenteur et une indolence, qui allaient jusqu'à l'inertie et contrastaient avec l'opiniâtreté inflexible de son caractère. C'est surtout chez les princes que l'influence du physique peut agir sur une destinée. Ce jeune prince réunissait en lui les traits distincts de ses père et mère : le nez fort et le front haut de Henri IV, les beaux yeuxetle regard caressant, le teint poli et les belles mains de Marie de Médicis ; il avait le visage long, les cheveux noirs; dès l'âge de sept ans, on voyait poindre sa barbe et ses moustaches naissantes. '
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SoQ habillement était celui des plus élégaats seigneurs de la cour, qui variaient, à cette époque, avec un art infini, ce thème éternel et inépuisable de la mode; il portait la ' fraise godronnée à double rang , le chapeau de feutre à plumes, les triples manchettes de point de Venise, le justaucorps de velours blanc, boutonné par devant, avec des bouffettes et des rubans de satin bleu , les bas de soie rouges, les chausses de droguetde soie, amples et tombantes de la taille au genou, et les grands souliers carrés à nœuds d'argent. L'ordre du Saint-Esprit, institué par Henri III , pendait sur sa poitrine à un lai^ ruban bleu. Ce petit prince, imitant déjà la recherche soigneuse et apprêtée de sa mère , se couvrait de poudres de senteurs et craignait toujours de gâter sa toilette. Il pleurait et frappait du pied, en colère, à la moindre tache, au moindre aceroc sur ses habits.
Les trois d'Albert étaient pourvus de tous les avantages extérieurs, qui favorisent d'ordinaire une prompte et brillante fortune à la cour. Beaux et bien faits, ils excellaient à se mettre au niveau et au diapason des gens qu'ils fréquentaient, en adoptant leurs goûts et leurs opinions, en se composantà leur image. L'atné était le plus expert et le plus habile dans ces ingénieuses métamorphoses d'humeur, de ton , de manières et de physionomie , au moyen desquelles il avait gagné la faveur, sinon la confiance du Béarnais, lorsqu'il servait comme page dans la maison du roide Navarre. Luynes n'avait pas manqué d'acquérir, par les mêmes procédés, la prédilection du dauphin, qui aimait aussi ses deux frères Branteset Cadenet, mais surtout à cause de lui. Le premier talentde Luynes était une grande
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coaaaissaDce de la vénerie; personneà la cour, né possédait mieux, en théorie plutôt qu'en pratique, cet art privilégié, dans lequel les plus grands rois s'étaient fait gloire de n'avoir pas de rivaux; cet art, réputé noble entre tous , dont Charles IX avait daigné tracer les préceptes dans son livre de la Chasse royale .
LuyDesfeignaitd'occuper,Huprès]du dauphin, la charge de grand veneur et de grand fauconnier, et il dirigeait à ce titre les chasses enfantines du prince, qu'il avait instruit de tout ce qui concernait la vénerie etlafauconuerie. Dans ces chasses factices , Luynes était censé conduire et préparer les relais et les chiens ; Brantes jouait te rôle de la béte et marchait à quatre pattes ; Gadenet simulait la meute entière et] changeait d'attributions , suivan.tles noms que lui jetait le dauphin : il devenait tour à tour lévrier, basset , courtaud , barbet , épagneul , dogue , de même que son frère Brantes était, à tour de rôle, loup, cerf, chevreuil, lièvre, lapin, sanglier ou lion.
Ces simulacres de chasse ne pouvaient avoir lieu que dans les chambres et les galeries , pour amuser le dauphin , qui n'avait pas eu souvent le plaisir d'assister à une chasse véritable; il s'en consolait, en visitant tous les jours la fauconnerie et la ménagerie du jardin des Tuileries, en tendant des lacets aux oiseau!^, en sonnant du cor, et en écoutant les leçons cynégétiques de Luynes.
Ce matin-là, Brantes était cerf, et Gadenet limier; le dauphin se tenait gravement assis sur un banc , en guise de cbeval, et Luynes imitait, avec sa bouche gonflée de vent , les airs de cor, pour relancer la bète, éventée par les chiens babillards. Brantes faisait des efforts incroyables ,
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aCn d'é'chapperà Cadenet, qui boodissail comme ua chieQ courant, sans aboyer; le prioce l'excitait à coups de fouet, et s'essayait à parler le langiage de la vénerie.
a Halali ! hatali ! s^écriait Luynes sonnant uae fanfare. Voilà un chien trompeur qui s'écarte de la voie!... Le cerf doitici donner le change... Maintenant, il faut coup 1er les meutes et lâcher les bauds on greffiers : ce sont les plus beaux chasseurs. Bien, mes petits! vous aurez votre droit à la curée , savoir : la langue , le mufle et les oreilles du cerf. Hourra ! Ici la bète passe l'eau. ,
— Je vais envoyer mesgriffonSjditLouis, aussi animé que s'il eût chassé pour tout de bon. Oh ! la vaillante race de chiens 1 Halali ! piqueurs , en avant ! Tendez-moi le coutelas, poui; égorger la bête! Luynes, nous avons des chiens de tète et d'entreprise. Écoutez la voix, de ces souillards : ils ont belle gorge!... Allons, braves dépisteurs, braves coureurs! Une autre chasse à présent! Loup, alerte ! dogues, parlez! s
Pendant que le prince déployait son érudition de chasseur, mêlée de noms de chiens et de termes techniques, Marie de Médicis, accompagnée de M. de Souvré, souleva la portière de tapisserie , qui fermait la galerie , et en vit assez pour deviner le reste. Luynes, qui avait le premier aperçu la reine, donna le signal de sauve-qui-peut; ses frères se relevèrent sur leurs pieds , et s'enfuirent du côté opposé, aussi vite que loup et dogue eussent pu faire. Le dauphin était trop pénétré de l'importance de son rôle, pour prendre garde à cette déroute : il continuait à piquer sa monture immobile , au claquement du fouet ; mais la voix de sa mère l'éveilla comme en sursaut, et termina
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80D réve délicieux ; il s'élança hors des étriera, honteux et méconteDt d'avoir été surpris, et retourna d'un bond, à son Uvre, qu'il feigoit de lire, sans remarquer que le volume était tourné à l'envers.
« 0 le glorieux roi que la France aura ! dit aigrement MariedeMédicis, encore émue d'une querelle qu'elle avait eue avec Henri IV. Est-ce delà sorte, monsieur le dauphin, que vousétudiez ? La paresse est un péché mortel. Vous le voyez, monsieur de Souvré? Les trois d'Albert ont recommencé leurs trains : on jouait encore à la chasse , Dieu me pardonne! Cette fois, seulement, on n'a pas déchiré le livre, pour en faire des oiseaux.
— Madame, reprit M. de Souvré qui voulut épargner au prince l'embarras d'une réponse, c'estque monseigneur le dauphin a peut-être achevé sa t&che ? Je gagerais , par exemple, qu'il sait par cœur le premier chapitre des Antiquités françaises ? s
Marie de Médicis, âgée de trente-trois ans, conservait intacte cette beauté parfaite, qui fit dire à son mari qu'il souhaiterait, si elle n'étaitsa femme , qu'elle fût sa favorite. Un front noble et élevé , de beaux cheveux bruns , une peau blanche et lumineuse, un teint, admirable, des yeux vifs et rayonnants, un air majestueux, des formes accomplies et une taille divine ; tous ces charmes étaient rehaussés par un esprit délicat, comme par des qualités réelles et recommandàbles, que le goAt de l'intrigue et les mauvais conseils altérèrent de plus en plus avec les années. Elle ne fut point heureuse dans sa vie privée , et ne rendit pas heureux ceux qui l'approchaient ; elle soufflait la division et semait la zizanie autour d'elle ; curieuse de
tout savoir et se mêlant sournoisement des afTaires d^autrui , elle recueillait plus de liaines que de sympathies et d'affectioDs; elle se laissait mener, d'ailleurs, par des subalternes , et son Gis eut à se repentir, comme elle, d'un «xcèa de confiance et dé faiblesse à Tégard des favoris, qui le dooiioèrent également.
Le costume de la reine n'était rien moiûs que gracieux : on eût dit que la beauté, chez les femmes de cette époque, se créait exprès des obstacles, pour en mieux triompher. Ses cheveux courts, frisés, étaient mêlés de (leurs en pierreries ; elle portait une fraise à tuyaux, haute d'un pied et soutenue par des fils de laiton, s'évasantet s'élevant par derrière jusqu'au sommet de la tête; elle avait une robe singulièrement décolletée , serrant et amincissant le corsage en forme de gaine , qui rendait plus extravagante l'ampleur de la jupe, soutenue en ballon, autour des hanches , par un vertugadin composé de lames d'acier et de fanons de baleine, analogue aux paniers dont la mode s'est reproduite sous Louis XV. Celte robe de velours avec manches de satin et garnitures de perles, faisait ressembler la reine à une guêpe , dont la fraise figurait les ailes ; elle avait des gants parfumés de frangipane , sorte d'odeur exquise ainsi nommée du nom de son inventeur, Mutio de Frangipani , et elle tenait un grand éventail doré, orné d'arabesques peints à la gouacbe.-
Gilles de Souvré, marquis de Courtenvaux , était un de ces vieillards coquets, qui se souviennent d'avoir élé jeunes, et qui sont les seuls à ne pas s'apercevoir des tristes changements que l'âge apporte sans cesse au dedans comme au dehors de leur individu; il gardait religieuse-
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meot les traditioDs molles et efTéminées de la conr de HeDii m : ses cheveux blancs étaient noircis avec des essences, sa peau ridée enduite d'un masque de fard, ses sourcils teints, sesmains couvertes de gants de peau d'Espagne, ses mouvements compassés et réglés comme ceux d'un automate. Il avait, cependant , renoncé depuis longtemps aux modes grotesques et malhonnêtes des mignons, qui furent cause de la déchéance de son premier maître; pour revêtir l'habit de cérémonie, que le duc de Sully avait fait adopter, à son exemple, par tous les grands personnages de la cour : la longue pelisse , de velours amarante , bordée de fourrures de petit-gris, et ouverte devant, pour montrer le justaucorps élégant et prétentieux , qu'on portait par-deasous.
Le caractère de M. de Souvré répondait à son extérieur affété et musqué ; il avait la réputation d'un conseiller très-habile, en ce qu'il se prêtait complaîsamment à toutes les circonstances; savoixflAtée et miaulante s'insinuait, en quelque sorte, avec ses paroles; son geste moelleux et arrondi fascinait le regard : il savait faire entrer la fla^ terie , par tous les organes à la fois , et presque par tous les pores.
La reine attendit que son Bis se justifiât, ou du moins essayât de s'excuser ; mais le dauphin, qui avait autant de rancune que d'obstination, tenait ses mains collées à ses oreilles, et ses yeux fixés sur son livre ; il ne bougeait que pour frapper du pied, mais il ne murmurait pas : son gouverneur lui parla d'un ton plus mielleux encore qu'àrordinaire ; l'enfant fut de marbre, au point que la reine impatientéeden'avoirpas plus de crédit sur le dauphin que sur
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le roi, leva la mais , pour donner un aonfîlet à ce muet désobéissant; mais elle ne fit que le geste et modéra son emportement, à la prière tacite de M. de'Souvré, qui ménageait la mère et le fils.
« Vous êtes cause que je pèche par colère, monsieur! dit-elle , sans obtenir un regard , un mot du dauphin . La faute en est à tous seul. Certes, je vous prouverai que je suis maîtresse de gouverner votre enfance, et, comme je ne veux point voir la paresse s'asseoir sur le trâne de France et de Navarre , j'ordonne que vous appreniez aujourd'hui quatre pages du beau livre de monsieur Claude Faucbet , sinon, j'engage ma parole royale que vous aurez le fouet, demain, par les soins de monsieur de Souvré. »
Après cette menace , qui fit tressaillir le prince offensé et craintif à la fois, Marie de Médicis rentra dans ses appartements, pour pleurer, sans témoins , sur ses chagrins domestiques. M. de Souvré demeura seul' avec son élève, quin'étaitpasplus disposé qu'auparavantà se disculper ou à se plaindre; le gouverneur toussa, aspira une forte prise de tabac, nommé alors herbe à la reine, et se mit à éternuer, pourforcerle princeà tourner la tête au bruit, mais celui-ci semblait avoir fait corps avec son livre ; enfin, H. de Souvré se promena, s^approcha, s'éloigna, se pencha en vain autour de l'enfant qui poussait de gros soupirs et dont les yeux roulaient de grosses larmes : le dauphin se représentait la punition à laquelle il s'exposait , il voyait les veines suspendues, il sentait la macération du fonet; il était glacé d'horreur et d'indignation; pourtant, il jurait bien, tout bas, de ne céder jamais.
s Monseigneur, lui dit M. de Souvré en usant de pré-
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cautioD oratoire, je pense, il est vrai, que vous n'avez guère étudié ce matin. C'est une erreur de ma part, ce me semble , puisque j'avais omis de fixer la longueur de la leçon. Aujourd'hui, j'espère que vous serez en état de répéter, non pas un chapitre, mais un paragraphe du premier chapitre contenant les faits du roi Pépin le Bref. Vous avez entendu la volonté de Sa Majesté, qui s'est peutêtre montrée uo peu trop sévère?
— Dites trop injuste , trop tyrannique I s'écria Louis , avec ressentiment; je demanderai au roi, mon très-bonoré père, s'il consent à ce qu'on me donne le fouet, comme aux petits pages? Qui me le donnerait , monsieur de Souvré?
— Certainement, ce n'est pas moi, monseigneur; je m'en défends d'avance, et si j'étais contraint de porter les maiossur votre personnesacrée I... Oh! non, je me fouetterais plutôt moi-même, je l'atteste !
— Vous feriez sagement de respecter le dauphin de France, monsieur, car, sans jurer ventre-saint-gris à la façon du roi , je vous avertis que cet outrage à ma dignité serait puni tèt ou tard !
— Il faut me louer plutôt, monseigneur, des égards et des hommages que je rends à votre autorité; car vous êtes prédestiné à devenir le plus grand roi de la chrétienté , et je m'honorerai toujours d'avoir été votre gouverneur.
— Je vous reproche seulement, monsieur de Souvré, d'éloigner de moi H. Desiveteaux, qui me divertit par ses bons contes et ses facéties ; il raille plaisamment la cour et les courtisans, témoin ses sonnets satiriques
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— Oh 1 monseigneur, ne faites nul cas de ces ordures? M. Des Iveteaux. a de méchantes mœurs, s^adonne au vin, et professe l'impiété. Sa Majesté la reine a ordonné qu'il s'en allât à Caen faire pénitence de ses débauches.
— Ma foi ! j'en suis fâché, car j'aimais ses plaisants récits et sa franche joyeuseté, qui me désennuyaient.... Le vent est du nord aujourd'hui, et je m'étonne qu'on n'allume point de feu dans les poêles et cheminées.
— Comment, monseigneur! Enété, aux en virons delà canicule?... Je vous supplie humblement de satisfaire Sa Majesté la reine, en apprenant et en retenant vingt lignes seulement du livre de monsieur le président Fauchet.
— Si ledit Fauchet n'était pas mort , je le ferais mettre au pilori, pour avoir écrit une si fastidieuse histoire!
— En effet, monseigneur, le président Fauchet est décédé en 1601, étant président de la Cour des Monnaies et historiographe de France, mais n'ayant ni sou ni maille, malgré les beaux livres qu'il a faits
— Pour Dieu ! monsieur de Souvré , sollicitez Sa Majesté de ne pas me dégoûter des hvres à tout jamais, en me forçant de lire ceux de cet âne bâté de président Fauchet!
— Feu monùeurle président Fauchet futun habile écrivain, monseigneur... Mais je ne vous retiens pas davantage en discours oisifs ; daignez plutôt étudier votre leçon , pour rendre vaine la menace de votre bonne et honorée mère.
— Je n'apprendrai rien , et n'aurai pas le fouet , mon sieur ! Le roi Henri troisième vous fit chevalier de ses ordres , grand-matlre de sa garde-robe , gouverneur de
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Touraioe : moi , quand je serai roi de France , je tous ferai maréchal de France, s
Les yeux éteints de M. de Souvré brillèrent de joie : il s^inclioa prorondémeat, baisa la main du prince, et se retira , à reculons, sans discontinuer ses satuts reconnaissants. Louis, qui était, pour ainsi dire , le gouverneur de 80Q gouverneur, fut touché du dévouement de cette barbe blanche et ne redouta plus le fouet ; il arracha les dernières pages de son livre , et les plia, sous diverses formes, pour en figurer des chiens , des oiseaux , des chevaux et du gibier , qu'il rangea en ordre de bataille sur une table de marbre. Mais il avait beau s'aguerrir contre la peur du fouet , les menaces formidables de sa mère venaient le distraire de ses chasses en papier. Il se résigna, un moment, à remplir sa t&che, non sans soupirer , et s'aperçut que son livre était tourné à rebours ; il le feuilleta au hasard , en frappant du poing les pages maudites , qu'il fallait transporterdansson cerveau; sa pensée errait, loin desAntïquités de Fauchet, à la suite des frères d'Albert, ses favoris ordinaires, en lisant tout haut le f>assage suivant:
a J'ai autrefois vu une harangue , qu'un homme de savoir et de qualité , mais mal affectionné à nos rois , ainsi qu'il a montré par effet, m'a dit avoir extrait d^un trèsancien livre : laquelle , encore que je la tienne pour suspecte, néanmoins semble être digne d'être récitée, quand ce ne serait que pour admonester les rois de leur devoir ; jointe à l'épttre du pape Zacharie , dont Aventia nous a laissé un échantillon en ses Annales deBavière. Cette remontrance, ou harangue, est sous la personne de Boniface, lequel présentant »
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o 0 le bavard impertinent 1 8*écria-t-il , en mettant le volume en pièces, il dépense à des riens plus de verbiage, qu'on ne ferait dans une Assemblée des États. Je te réduirai au silence, vendeur derhétoriquel Sur mon âme! j ' aime mieux le fouet , je préfère avoir des chiens vicieux , des faucons paresseux et des chevaux rétifs, que de fatiguer mon esprit à ces sottises, à ce flux de paroles oiseuses. Foin du bourreau ! s
Le dauphin, ayant divisé les pauvres Antiquités en mille morceaux, qu'il éparpilla dans la galerie, comme une nuée de papillons blancs en l'air, jura guerre à mort aux sciences et aux lettres, descendit dans les cours du Louvre, encombrées de pierres et d'ouvriers, et rencontra Renard, valet de chambre de M. de Souvré, qu'il estimait beaucoup , à cause de ses connaissances en vénerie , et qui possédait un beau jardin, attenant à celui des Tuileries , il le salua , comme son égal , et lui demanda où se trouvaient messieurs d'Albert. Renard offrit de l'accompagner jusqu'au chenil du jardin des Tuileries , dans lequel le sieur de Luynes perfectionnait lui-même l'éducation de dix chiens anglais de noble race.
Le château des Tuileries, que la reine Catherine de Médicis avait fait bâtir, par le fameux architecte Philibert de Lorme, sur l'emplacement même d'une maison de plaisance de la duchesse d'Angoulème, mère de François I", n'était pas encore dans l'état où nous le voyons à présent; on n'avait exécuté qu'en partie le magniâque plan de l'architecte , qui ne construisit que les cinq corps de logis du milieu, reliés ensemble par des portiques et ornésde colonnes etdestatues,les grands pavillonsdn nord
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et du midi furent élevés, d'après des plans différents, à une époque postérieure, et Henri IV, qui avait commencé la grande galerie du bord de l'eau, pour joindre le palaisduLouvreaux Tuileries, n'acheva pas cestravaux, qui restèrent incomplets jusqu'au règne de Louis XIV et au ministère de Colbert, son surintendant des bâtiments. Le jardin des Tuileries était séparé du palais, par une rue aboutissant au Pont-Neuf, et environné de tuileries, qui fournirent toutes les tuiles de Paris pendant plusieurs siècles. Cejardin, que nous admirons aujourd'hui, tel qu'il fut dessiné par Le Nôtre, inventeur du genre français que caractérisent le grandiose et la monotonie , avait alors l'aspect uniforme de tous les jardins du moyen âge, sauf quelques ornements pittoresques venus d'Italie avec Catherine et Marie de Médicis. Un bois, un étang, des allées, des parterres et un labyrinthe formaient les éléments du jardinage, si cher à tous les rois de France, depuis Ghildebert, qui cultivait lui-même ses rosiers et ses pommiers. Le jardin des Tuileries renfermait en outre, dans une seule enceinte, une volière peuplée d'oiseaux rares, d'une foule de perroquets, nommés papegcais , et de faucons , dressés pour la chasse au vol ; une ménagerie pour les lions et tes bétes féroces; une orangerie, dont les serres chaudes ont peut-être vu pousser quelques-uns des orangers centenaires qui fleurissent encore maintenant; un cirque pour les combats d'animaux et les exercices d'équitation ; enfin, un écho, espèce de grotte en maçonnerie , palissée d'arbustes grimpants. Les rois de la race des Valois, moins économes que Charles V^ sacrifiaient les arbres fruitiers aux fleurs d'agrément; on
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ne voyait plus ces rois tailler eux-mèmâs leurs ireillest planter des cerisiers et grefTer des poiriers : la décadence de rhorticulture a commencé, quand la royauté quitta la bêche et la serpette.
Le dauphin rejoignit ses Favoris dans le chenil , oii il perfectionnait son éducation de veneur; Renard, en faveur de sa haute expérience , passa la journée dans la compagnie du prince, qui témoignait une ardeur incroyable à connaître tous tes noms et toutes les qualités des chiens ; il employait des heures entières à leur parler , à les flatter, à écouter leur voix; il examinait curieusement la hauteur de leurs pattes , la disposition de leurs mâchoires , la couleur de leurs robes; il couchait dans leurs niches , sur la paille, au milieu d'eux : c'étaient là ses sujets, ses compagnons, ses élèves.
Ensuite, il alla visiter la fauconnerie, où il apprenait les cris en usage pour lancer, exciter et rappeler l'oiseau ; il étudiait l'histoire naturelle des hérons ; il répétait : attœ aguets ! avec tant de force , qu'on l'entendait audelà de la Porte de ta Conférence ; il ôtait et mettait le capuchon anx oiseaux de proie ; il se servait du leurre de drap rouge pour faire fondre l'oiseau sur son gant rembourré; il nourrissait de petits vers les jeunes faucons; il passaiten revue les aigles, les gerfauts, les buses, les milans et les hibous; il sonnait du cor, sifflait , applaudissait, et se faisait raconter en détail les exploits et les vertus de chaque oiseau de chasse.
Après ceslonguesdissertationssur la chasse au courre, au vol, à l'affût, il s'appliquait à fabriquer, avec Luynes, des engins ou pièges à prendre des alouettes et des moi-
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oeaux, qu'il entassait dans des cages; il faisait encore des collets pour les perdrix, des trappes pour tes taupes, et des sarbacanes avec des branches de sureau. Ces délassements selon son goût remplirent le milieu de sa journée, et Loynes, Brantes et Cadenet, ainsi que Renard , étaient questionnés Fun après l'autre et attentivement écoutés.
Les exercices militaires seiTaient de complément à la chasse : vingt petits enfants composaient l'armée du dauphin, qui les commandait, les faisait marcher au son du tambour , leur montrait le maniement du mousquet et les ruses de l'escrime ; Louis menait ses soldats en plaine ^ pour des batailles rangées , ou bien dirigeait des travaux de fortifications , creusait des fossés , traçait des enceintes , élevait des redoutes, et posait des sièges. Enfin , Pluvinel , excellent écuyer, lui enseignait tout ce qui concerne les chevaux et l'équitation. Durant ces occupations variées , souvent pénibles et toujours actives, le dauphin s'enorgueillissait de ses talents cynégétiques et guerriers, en s'enivrant des éloges de ses instituteurs qui devenaient ses compagnons et ses émules.
Le lendemain de cette journée de plaisir, Marie de Médicis fit mander dans son appartement Louis , qui , encore endormi, rêvait agréablement de chasses et de batailles. Celui-ci , réveillé de mauvaise humeur, se douta du motif sérieux que supposait cet appel matinal : ilse demanda d'abord s'il n'éviterait point par la fuite la punition, qu'il trend)lait de recevoir; mais il ne vit aucun moyen d*y échapper, ni aucune cachette pour s'y soustraire. Son père, dont il aurait invoqué la protection, était resté à
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l'hôtel de Zamet, son confideDt, dans le quartier de la place Royale, et il y avait soupe , avec ses favoris et une belle dame, nommée Henriette de Balzac d'Eotragues, marquise de Verneuil. Le dauphin ne voyait pas d'autre parti à tenir, que d'obéir à sa mère et d'aller au-devant de Fobjet de ses inquiétudes ; les frères d'Albert n'étaient pas même là pour Taider d'un bon conseil , et, d'ailleurs , il aurait eu honte d'avouer à qui que ce fût le châtiment qui l'attendait. Triste et déconcerté d'avance, il s'habilla lentement, et prit soin d'affermir la boucle de ses chausses : il tardait tellement que le capitaine des Cent-Suisses fut envoyé pour le presser de se rendre chez la reine .
Louis, pâle, les yeux baissés et les lèvres allongées en moue se présenta dans la chambre de la reine Marie de Médicis, qui était assise, froide et morose, parée de ses plus riches atours; M. de Souvré, pensif et embarrassé, se tenait debout devant elle. Quand le ridean de la porte fut retombé , le prince , qui n'embrassait pas sa mère par un excès d'étiquette royale , s'approcha d'un air indécis mais sans verser une larme.
0 Eh bien! monsieur, s'écria la reine encore irritée de la veille , avez- vous obéi à mes ordres suprêmes ? Je vous prie de me dire le chapitre des Antiquités françoises de monsieur Fauchet, que vous devez savoir par cœur.
— Madame, répliqua M. de Souvré s'apercevant que son élève ne répondrait pas plus que la veille, il faut excuser monseigneur, d'autant que son livre fut hier gâté et déchiré par de malins pages...
— Hne m'importe pas déjuger les d^âts des pages,
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reprit Marifl en insistant; mais j'ordonne qae tout à l'heure monsieur le dauphin nous dise sa leçon ; sinon , jd vdux qu'il ait le fouet à bons coups de verges.
— Non , madame, s'écria le prince ; Sa Majesté le roi empêchera qu'on me fasse cet outrage, et je périrai plutôt cent fois que de me soumettre à vos iojusticea I
— C'est-à-dire, monsieur, que vous avouez votre paresse? En vérité, je vous instruirai à mieux tenir compte de mes volontés! Le fouet! Monsieur votre gouverneur vous le donnera, pour piquer votre mémoire.
— N'en faites rien, monsieur de Souvré, ou je vous crèverai les yeux! repritle dauphin, quisemîten défense. Madame, choisissez quelque autre livre moins ennuyeux, moins grave, moins difficile , mais délivrez-moi des Antiquités du préaident Fauchet. J'ai bonne envie de vous contenter, ma très-honoréemère... N'est-ce pas, monsieur de Souvré, que ma mémoire est aisée et complaisante? Voulez-vous, madame, que je récite, par ordre, et sans broncher, les noms et surnoms de tous les chiens, grands et petits?
— Madame, ayez un peu d'indulgence, ajouta le gouverneur, se faisant l'intermédiaire d'un accommodement; monseigneur le dauphin récitera demain double leçon, plus le Pater en espagnol et le Credo en italien
— Je n'entendrai nulle excuse , interrompit la reine tirant de son fauteuil un faisceau de baguettes de bouleau nouées d'un ruban doré , je ne céderai à aucune prière , jusqu'à ce que ma parole royale soit dégagée ; ainsi, monsieur le dauphin, bon gré, mal gré, vous aurez le fouet!
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— Oh! les vilaines verges, reprit le dauphin. Otez-les, monsieur de Souvré. Quoi! madame, vous me ferez cet affront? Exigez de moi toutes pénitences, voire les plus dures, excepté celle-ci qui me rend d'avance tout confus...
— Madame, repartit M. de Souvré hasardant de nouveau son intervention, le repentir rachète les plus gros péchés : remettez , s'il vous platt , la faute de monsieur le Dauphin^ qui vous prie en pleurant à genoux...
— Ma sainte patronne vous confonde , monsieur de Souvré! s'écria Marie, s'agitant avec colère; si vous me refusez votre aide, je chercherai quelque autre plus docile et plus fidèle que vous. Tenez, voici tes vei^;es ! 11 faut que monsieur mon fils y passe !
— Plutôt mille morts que de vous déplaire ! dit M. de Souvré , qui s'inclina pour prendre les verges. Monsieur le dauphin est mon maître, et vous êtes la maîtresse. Je supplie monseigneur d'avoir pitié de mon embarras et de se laisser fouetter un peu, pour obéir à sa Majesté .
— Ne m'approchez point, monsieur de Souvré! criait Louis, en se défendant. Je vous mordrai au sang, je
. vous égratignerai, comme un chat... Ventre-saint-gris! Si le roi mon bon père était là !
— Monseigneur, voyez ma peine, et compatissez-y! dit M. de Souvré, d'un air piteux : d'une part, en obéissant, j'encours votre disgrâce et d'autre part en refusant, je m'expose aux redoutables vengeances de Sa Majesté.
— Vous vous reprocherez votre cruauté, madame, reprît tranquillement le dauphin ; je ne veux pas qu'on
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attente à ma personne , etje me livre , sans plus de résistance, au digne M. de Souvré, qui gémit de ma honte. »
Marie de Médicis n'était inflexible que pour se donner de grands airs de reine : elle parut satisraite de la résignation du dauphin, et réduisit son châtiment à dis. coups de verges; mais elle exigea que l'exécution eàt lieu, au moment même, et en sa présence, malgré les respectueuses objections de M. deSouvré, qui n'était guère moins désolé que le prince; seulement, elle se rendit à une raison de convenances, en permettant que Tarrét s'accomplit dans le cabinet voisin , d'où elle pourrait tout entendre , sans rien voir. Louis s'achemina tristement vers le lieu du supplice, et M. de Souvré l'y suivit, avec l'instrument fatal.
a. Je me suis soumis à conlre-cœur, dit à voix basse le patient eu s'adressant à l'exécuteur, car je redoute moins le mal que Tairont. Mon bon monsieur de Souvré, frappez doucement, je vous prie ; je vous en récompenserai bien !
— Monseigneur! répondit plus bas le gouverneur, l'arrêtant au milieu de ses préparatifs , qui témoignaient d'une résignation tardive , ne me trahissez pas ! ... Il n'en
' sera rien, mais criez, à chaque coup, comme s'il vous écorchait . . . Surtout, gardez- vousde me perdre , pour cette nisel
— Êtes-vous prêt, monsieur de Souvré? cria Marie de Médicis, qui prêtait l'oreille. Vous n'avez pas commencé encore? Commencez donc, dépéchez , et ne ménagez pas les coups, a&n que monsieur le dauphin s'en souvienne! »
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M. de Souvré avait quitté sa pelisse et sod justaucorps, avant que le prince devinât son projet, et quand ses épaules furent à nu , il les battit lui-même , à coups de verges, avectaut deforce^quela reine, inquiète du bruit des coups qu'elle entendait sonner sur la chair, lui ordonna de cesser. Pendant cette étrange comédie, le dauphin, étonné , avait poussé plus d'éclats de rire que de cris, au spectacle burlesque du pauvre gouverneur se martyrisant lui-même, mais il ne l'en remercia pas moins sincèrement, et lui promit le bâton de maréchal, qui, . ditil, siérait mieux que des verges entre ses mains.
Lorsque M. de Souvré eut caché les traces de son héroïque flagellation , il revint, rouge et tout échauffé , en présence de la reine, qui lui sut bongré du service rendu, mais qui l'avertit seulement de frapper moins fort , une autre fois. Le gouverneur, pour compléter le comique de cette scène, demanda pardon au dauphin de lui avoir fait mal ; celui-ci , sur lequel la correction semblait sans effet, s'esquiva le plus vite possible, pour rire tout à son aise. M. de Souvré resta encore avec la reine, qui l'interrogea longuement sur le matériel de l'exécution , et qui se flattait d'avoir , par ce qu'elle nommait des coups d'État , entièrement corrigé la paresse de son fils.
Deux jours après Henri IV recevait la cour dans ses appartements; les ambassadeurs et la noblesse furent présents à cette réception solennelle, où le cérémonial était observé dans ses plus minces détails. La reine Marie de Médicis occupait un siég,e élevé , et répondait , assise , aux hommages des princes et des seigneurs; mais, selon l'usage, lorsque le dauphin s'approcha d'elle, avec une
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sorte de défiance , elle lui Etourit gracteusemeat, et se leva, en le saluant profondément, comme successeur direct de la couronne de France et de Navarre.
a Ah! madame, loi dit-il amèrement, faites-moi moins de salutations, je vous conjure; mais ne me faites pas donner le fouet.
— Le fouet! Ventre-saint-gris! s'écria le roi, surpris et indigné à la fois. Eh quoi! c'est vous, madame, qui rendez ces beaux arrêts? Qui donc est le criminel de lèsemajesté , tenant les verges ?
— Sire , répliqua le dauphin en remarquant la retraite subite de son gouverneur, ce n'est pas moi qui ai reçu le fouet, ne vous déplaise, mais bien la muraille, que monsieur de Souvré fustigeait, sans relAcbe, à tour de bras.
— Voilà un beau conte ! repartit la reine, offensée d'avoir été dupe. Cela vous plaitàdire, monsieur; mais, moi, qui entendais et comptais les coups, je sais fort bien qu'ils cinglaient sur chair vive.
-^ Allez-y-voir, madame I dit le roi , en riant. Souvré est trop courtisan, pour en agir si brutalement, et il se fût plutôt donné le fouet à lui-même , ventre-saint-gris ! Mais pourquoi cette rude punition infligée à mon pauvre dauphin?
— > Hélas ! monseigneur, répondit le dauphin jouant la confusion , il fallait retenir de mémoire une pleine page des Antiquités françoises^ livre inintelligible et barbare de fond et de langage ; c'était là chose impossible.
— Je le crois volontiers , s'écria Henri IV fronçant le sourcil ; il vaudrait mieux ne rien lire de sa vie^ que de lire les livres du président Fauchet I Oh ! les sots para-
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us LA LEÇON.
doxes!Oh!le3 fâcheux ouvrages, si savants qu'ils soient! Je les ferai brâler de la propre main du bourreau.
— Vraiment, sire , vous parliez jadis d'autre façon ? objecta la reine, piquée de ces dédains, qu'elle attribuait eu partie à une intention de la contredire. J'imagine que les œuvres de feu M. le président Fauchet ne vous déplaisent tant , que par l'estime que j'en fais ! J'ai ouï dire que, de son vivant, vous le traitiez plus honnêtement , et l'on m'a montré, au château de Saint-Germain en I^ye , le portrait de ce grand homme , sculpté par vos ordres.
— Ventre-saint-gris! madame, vous me procurez l'occasion d'éclaircir le fait. Messieurs , ajouta-t-il eu appelant autour de lui toutes les personnes présentes, écoutez l'aventure : maître Claude Fauchet était un homme fort docte aux antiquités de France, et qui recueillit de trèsprécieuses choses dans un assez méchant style; ledit Claude, que le bon Dieu mette en son saintparadis ! était premier président en la Cour des Monnaies et courtisan infatigable; il demandait toiyours des pensions et des grâces , en offrant une moue singulière , qu'un sculpteur imita malicieusement dans une figure de pierre en médaillon, qui se voit encore au château de Saint-Germain en Laye. Unjourque je faisais bâtir cette demeure royale, maitre Claude vint me saluer d'une requête d'argent; comme alors mes coiTres étaient à sec, je lui montrai sa médaille, en disant : a Monsieur le président, j'ai fait mettre là votre effigie, pour perpétuelle mémoire. > Ce mot le piqua plus que je ne voulais.
— Oui-da, sire, reprit le dauphin; ceci m'explique les
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vera quej'ailus écrits à Teocre, de la propre main deTauteur, sur soq livre des Anliquilét .■
J'ai trouvé dedans SaÎDl-Gertnain De mes longs travaux le salaire :
Le Roi, de pierre m'a tait Taire , Tant il est courtois et humain.
S'il pouToit aussi bien de faim He garantir, que mon image.
Ah !que j'aurois fait bon voyage !
J'y retournerais dès demain .
Viens Tacite, Salluste, et toi.
Qui as tant honoré Padoue :
Venez ici faire la moue , En quelque coin, ainsi que moi !
— L'épigramme était juste, veatre-saiat-gris! dit Henri IV, et dès que je la connus , sans vouloir du mal à qui l'avait écrite sur ce livre, je le fis couclier sur l'état de ma maison, avecsl^c cents livres de gages et le titre d'historiographe du roi.
— Monsieur, répliqua malignement la reine s'adressant à son fils , je suis bien réjouie de voir qu3 vous avez si belle mémoire, quand vous le voulez bien !
— Dieu vous garde des Antiquités du bonhomme Faucbet ! continua le roi , en parlant au dauphin. Étudiez les histoires de vos glorieux prédécesseurs, dans Belleforét, Duhaillan, Mathieu; ou plutôt, mon cher fils, ajouta-t>il en l'embrassant avec tendresse, efTorcs-toi, quand tu tiendras le sceptre , de donner ample besogne aux historiens! »
A la mortde Henri IV, assassiné par Ravaillac, le 14 mai
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4St LA LEÇON.
1610, Louis XIII commeDt^ un règne désastreux , sous la régence despotique de sa mère ; quand il fut en âge de régner lui-même, ses favoris s'emparèrent tour à tour du pouvoir, depuis Luyues jusqu'au cardinal de Richelieu. M. de Souvré avait été nommé maréchal de France, en 1615» mais il ne plaça pas des verges dans ses armes.
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loDC prodenta comire dn aerpcDU et dmidcs le des cdombea.
ÉÏASOILI.
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On attendait impatiemment à Versailles un courrier de l'armée d'Espagne. Le duc Vendôme, qui assiégeait par terre Barcelone, que le comte d'Estrées, vice-amiral , bloquait par mer, avait écrit au roi une lettre datée du 16 juillet 1695, dans laquelle il lui annonçait, en ces termes, la prochaine reddition de la place : « Chemerault se tient tout botté, pour vous en porter la nouvelle , avec le récit des beaux faits d'armes qu'il a vus et partagés, n Mais un mois environ s'était écoulé, depuis que Chemerault avait mis ses bottes, et les dépêches n'arrivaient pas.
Il y avait une personne , qui , plus que tout le monde, souffrait du retard de Chemerault etdésirait le voir arriver tout botté, suivant ta promesse contenue dans la missive du duc de Vendôme; c'était une demoiselle de la cour,
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488 I,E,COi:BR[Elt D'ESPAGNE.
Dommée Louise de Vaucelay, que madame de Maintenon avait prise en grande aFTectioo.
Louise de Vaucelay ne s'était donué aucune peine, pour mériter les bonnes grâces de ta Tavorite, qui voyait alors les ministres et les plus grands seigneurs , soumis à ses volontés : madame de Afaintenoa avait été séduite par la gaieté spirituelle , la franchise cordiale et la gentillesse piquante de cette jeune personne, qu'elle 6t élever avec soin , et qu'elle attacha ensuite comme Bile d'honneur à la maison de la duchesse du Maine.
Mademoiselle de Vaucelay était orpheline et n'avaitpas d'autre fortune que sa beauté , sa grâce et cette candeur charmante qui prétait un attrait indéfinissable à ses boutades les moins conformes aux habitudes du cérémonial de la cour. Elle ne connaissait ni crainte, ni respect, qui l'arrêtât dans ses inspirations, et elle savait faire rire sa marraine ( ainsi nommait-elle madame de Maintenoa ] , avec des actions et des propos qui eussent paru intolérables de la part de toute autre; bien plus, madame de Maintenoo, si sévère pour tout le monde, se montrait d'une si grande indulgence pour Louise, qu'elle allait jusqu'à lui permettre d'afBcher une tendresse folle pour l'homme qui l'aimait et qui devait l'épouser.
Ce fiancé, était le brigadier Chemerault, un des aides dec amp du duc de Vendôme.
Le i5 août 1695, au point du jour, une chaise de poste soigneusement close de tous côtés, couverte d'une épaisse croate de boue, entra dans Versailles, par l'avenue de Sceaux , où travaillaient déjà quelques terrassiers à moitié endormis sur leurs bêches : ils se réveillèrent au cliquelis
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LE COURRtER D'ESPAGNE, 48»
du fouet et au reteotissement des roues. Ces manœuvres levèrent la tète et regardèrent passer la voiture, qui brûlait le pavé en roulant avec une étonnante rapidité.
« Ce beittre de postillon écraserait plus de dix personnes, s'il y avait dumonde dans les rues, à cette heure! dit un des ouvriers, que la roue avait frôlé.
— C'est un courrier qui apporte au roi une nouvelle importante, reprit un autre en suivant de l'œil la voiture qui était déjà loin.
— Quelle nouvelle? répliqua un troisième; une victoire, une ville prise? On n'entend parler que de la gloire des armes du roi...
— Une ville prise ? dit un autre. Si c'était Barcelone?
— Ah! pardieu! tuas deviné juste! Cette chaise de poste vient d'Espagne , en droite ligne, pour annoncer que M. te duc de Vendôme est maître de Barcelone. »
La chaise de poste crottée fut contrainte de s'arrêter au milieu de la rue Satory, remplie de piqueurs et de meutes qui sortaient de l'hôtel de Courtenvaux et qui se rendaient en chasse dans les bois de Verrières. C'était un tumulte confus de sons de cors , de cris , d'aboiements , qui effarouchèrent les chevaux de la chaise et faillirent causer des accidents, auxquels le postillon obvia par son adresse plutôt que par sa prudence, car il s'efforçait d'avancer, malgré les jurons des valets de la vénerie et l'encombrement de la voie publique.
« Maudit soit le conducteur de patacbe ! s'écriaient les piqueurs , en menaçant de leurs fouets l'obstiné postillon ; le maraud s'en va écraser nos chiens [
— Holà ! hé ! répliqua le postillon , en menaçant les pi-
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queurs avec son fouet : monseigneur le marquis de BarbezieuK vous tancera d'importance , pour m^avoir retenu un moment, faquins! Sachez que j'ai ordre d'être, avant cinq heures , rendu à ma destination.
— Que ne le disiez- vous plus tôt, mon garçon? répondirent les piqueurs, qui s'écartèrent avec empressement au nom du secrétaire d'État de la guerre. Mais d'où venez-vous donc, l'ami? Apportez-vous des dépèches de Flandre ou d'Espagne?
— Vous êtes trop curieux , mes maîtres ; si je viens de Flandre, je ne viens pas d'Espagne, et si je viens d'Espagne, je ne viens pas de Flandre. Voilà tout co que vous pouvez savoir. Adieu!
— Jegageraisque c'est un courrier d'Espagne! dit un des veneurs.
— H est grandement question de ta prise de Barcelone? reprit un autre.
— C'est alors M. de Chemerault qui se trouve dans cette chaise. Il y a un mois qu'on l'attend de jour en jour.
— Tudieu ! la belle affaire que la reddition de Barcelone!
— Vive le duc de Vendôme! répétèrent les piqueurs, en s'accompagnant de leurs cors.
— Qu'y a-t-il ? que se passe-t-il? demandèrent des habitants qui se mirent aux fenâtres pour savoir la cause de ce vacarme.
— Une bonne nouvelle , messieurs ! répondirent les piqueurs : voici qu'on vient d'annoncer la prise de Barcelone par ,M. le duc de Vendôme! »
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LB COURRfER D'ESPAGNE. »l
Les échos delà ville ne tardèrent pas à éveiller ceux du château , où l'on racontait bautement , avant le lever du roi , que H. de Cbemerault était arrivée à l'hôtel de l'Extraordinaire des guerres , pendant la nuit, et avait remis des dépêches au ministre, qui chassait, en ce moment, avec Monseigneur et les princes, dans les bois de Verrières, sans soupçonner ce qui réclamait sa présence à Versailles.
Cependant la chaise de poste, dont on avait tiré ces contes en l'air, était arrivée devant la porte des communs de rh6tel Barbezieux ; cette porte avait été ouverte aussitôt et refermée avec précaution, dès que la voiture fut introduite dans la cour des cuisines , où elle resta exposée aux regards des domestiques qui ne songèrent pas à la remarquer, quoique la nouvelle de la prise de Barcelone eût pénétré partout, excepté dans la chambre à coucher du roi , qui dormait encore.
Mademoiselle de Vaucelay avait obtenu de la duchesse du Maiae la permission de résider à Versailles , pour y attendre Chemerault : elle se leva, ce matîn-là, sous l'impression agréable d'un rêve , dans lequel son fiancé s'était montré avec les insignes de maréchal de camp, grade que le roi avait promis au messager du duc de Vendôme , en récompense de la nouvelle du succès de ses armes. Le premier mot que Louise entendit, au sortir de son Ut , fut le nom de Barcelone; elle y répondit, en nommant Chemerault, avec une vive explosion de joie, manifestée par des danses , des rires et des chants insensés.
« Quoi! le méchant n'est pas encore venu! dit-elle à la femme de chambre qui la coiffait etl'habillait trop lentement à son gré. Es-tu sûre qu'il ne soit pas venu ? a
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103 LE COIRRIER D'ESPAGNE.
Louise de Vaucelay Tut forcée, malgré elle, de subir les lenteurs nécessaires de sa toilette, qu'elle aurait volontiers abrégée en s'enveloppant d'une robe de chambre et en se couvrant la tête d'une simple cornette; mais sa chambrière lui fit observer qu'elle ue pouvait se montrer en public, sans que ses cheveux fussent frisés et entremêlés de perles et de rubans , sans que sa taille f&t emprisonnée dans UD corset étroit, sans que sa poitrine fût cachée sous une guimpe de dentelles , sans que ses pieds mignons fussent chaussés de souliers de satin.
Louise eut peine à se rendre à ces représentations : elle se laissa donc habiller; elle livra sa chevelure aux mains de sa chambrière; mais bientôt elle perdit patience, à rester assise et immobile sous le peigne de la coiffeuse, et, avant que les dernières boucles de ses cheveux fussent retombées en ondoyant autour de ses joues roses, elle jeta loin d'elle épingles, pommades et serviettes; puis, bondissant comme une biche qui recouvre sa liberté, elle sortit de son appartement, en appelant Chemerault, dont elle avait cru reconnaître la voix.
s M. de Chemerault n'est-il pas venu me demander ? dit-elle au premier concierge du palais.
— Il n'est venu personne et personne ne vous a demandée , reprit le concierge. Je sais , en effet, que H . de Chemerault est arrivé cette nuit et que Barcelone est prise, mais je ne sais rien de plus. »
Mademoiselle de Vaucelay se mit à courir dans la grande cour, ou les gens du château et les soldats de la garnison commençaientà se répandre, pour recueillir et échanger des nouvelles sur la reddition de Barcelone.
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On ne prenait pas garde à elle, tant la préoccupation de tout ce moode était vivement accaparée par la victoire du duc de Vendôme.
a. Monsieur, auriez-vous la complaisance de m'apprendre où est maintenant M. de Ghemerault ? dit Louise à un vieux garde des portes, qui affectait d'être instruit des circonstances de l'arrivée du courrier extraordinaire.
— Mademoiselle, répondit notre homme, avec un ton d'assurance audacieuse, M de ChemerauU est enfermé, avec M. le marquis de Barbezieux, à l'hôtel de la Guerre ! »
Mademoiselle de Vaucelay, qui avait hâte de rejoindre Ghemerault, qu'elle accusait tout bas de peu d'empressement, ne demanda pas une chaise à porteurs, pour se rendre à l'hôtel du ministre de la guerre; elle arriva, en courant, monta l'escalier avec promptitude et s'efforça de passer outre, quoique l'huissier lui refusât le passage, suivant la consigne que M. de Barbezieux avait donnée , avant de partir pour la chasse.
s Madame, M. le marquis est enfermé dans son cabinet, reprit l'huissier; il n'en sortira que ce soir...
— Bon! je ne me soucie pas du ministre, mais bien de Ghemerault ; avertissez-le donc que je suis là ?
— Madame,jenepui3, sous aucun prétexte, entrer au cabinet de monseigneur.
— Eh! vraiment! j'y entrerai bien, moi!
— C'est à contre-cœur que je vous retiens, madame, selon les commandements exprès de monseigneur. Mais je vous atteste que M. de Ghemerault n'est point céans.
— Où peut-il donc être , s'il n'est ici ?
— Ilestsansdouteaulever duroi, pour lui raconterles
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4«i LE COURRIER D'ESPAGNE.
détails (le son message. Quant à monseigneur le ministre...
~- Que m'importent tous les ministres du monde! C'est Chemerault que je veux, c'est ChemerauU que je demande, et je vais le chercher chez le roi. »
Louise de Vancelay reprit sa course, avec plus d'ardeur, et retourna au château. Elle oe daignait pas remarquer la curiosité et la surprise, que causaient sa parure matinale,' ses cheveux à demi bouclés et ses souliers marquetés de boue ; bien plus,- elle avait oublié ses gants, son mouchoir et son éventail.
Elle se fît introduire, néanmoins, dans l'appartement de madame de Maintenon.
« Vous venez à propos, ma fîlle! dit madame de Maintenon, qui releva sa coiffe noire, pour embrasser Louise ; seyez-vous près de moi , que je vous lise un beau sermon sur la Grâce...
— Âh ! belle marraine , il est question d'une grâce non moins divine, puisque j'ai besoin de la vôtre, repartit mademoiselle de Vaucelay. Conduisez-moi chez le roi !
— Que voulez-vous du roi , s'il vous plaît , ma fille ? Ne puis-je vous contenter, de même que Sa Majesté? Est-ce une plainte à faire? une faveur à obtenir ?
— Çà, venez, belle marraine ! interrompit Louise de Vaucelay, enlacaressant; je vous en conjure, ne me faites pas languir de la sorte ; il faut que je parle au roi , que je voie Chemerault!... Tenez, si vous ne me donnez pas la main pour entrer, j'irai toute seule et j'entrerai , fut-ce par le trou de la serrure ; car Chemerault est maintenant dans la chambre du roi, et je n'ai pas vu Chemerault depuis son arrivée ! »
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Madame de Maintenon fut forcée de céder , sans trop se rendre compte de rioteotion de madeiDoisetle de Vaucelay, qui avait menacé de se tuer, si elle n'arrivait pas jusqu'au roi.
Elles passèrent donc ensemble par les petits appartements, qui. aboutissaient à la chambre à coucher de Louis XIV.
Louis XIV eu avait fini avecla médecine qu'il prenait tous les matins, avant son déjeuner, mais ta nouvelle de la reddition de Barcelone ne s'était pas arrêtée à la porte de son oratoire et de sa garde-robe : il avait appris de la rumeur publique ce qu'il eût voulu tenir le premier de la bouche de l'invisible Chemerault La joie de cette nouvelle fut tempérée chez lui, par le dépit qu'il éprouva de ne connaître que de seconde main le triomphe de ses armes; toutefois, selon son habitude, il s'empressait de jouir de la gloire du duc de Vendôme et de la faire rejaillir sur lui-même, en recevant, à son petit lever, tous les courtisans, que la grande nouvelle avait agglomérés dans les antichambres et tes galeries.
0 Madame la marquise de Maintenon ! annonça l'huissier de la porte secrète, par laquelle entra la favorite embéguinée dans ces coiffes.
— Chemerault! Où est-il? mon pauvre Chemerault! s'écria mademoiselle de Vaucelay, en s'élançant dans la chambre du roi , et cherchant Chemerault parmi les courtisans.
— Quelle est cette demoiselle? demanda le roi étonné. Que nous veut-elle?
— Sire ! reprit madame de Maintenon en riant, ne re-
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connaissez-vous pas Louise de Vaucelay , qui dansait la gavotte devant vous, lorsqu'elle était petite, et que j'ai placée comme fille d'honneur dans la maison de madame du Maine? Elle a quelque grâce à solliciter, sans doute, et je vous prie de la lui accorder, ca mable enfant.
— Sire! dit Louise, qui, triste rencontrer son fiancé , se tourna ve se mit à fondre en larmes : où est
— Je vous ferai la même questïo n'aipasencore vuM. de Ghemerau contre lui de ce qu'il n'est pas ve quitter de sa commission près de m
— Il va venir, sîre, et je dois récompense que vous avez promis porterait la nouvelle de la prise c nommer M. de Cbemerault maréch.
— Le roi ne manque jamais à sei mais, si je faisais maréchal de c m'annonça cette heureuse nouvelle, premier médecin, à qui appartier qu'il m'a, ce matin, appris l'issue c en me tàtant le pouls.
— Voilà de mauvais subterfuges tueusemeot mademoiselle de Vaucel vous ne pensiez par là frustrer M. >
droits et nommer quelque autre à sa place?...
— Sire , sire , ne la contrariez pas , ne la faites pas pleurer? disait madame de Matntenon , bas à l'oreille du roi; ce qu'elle demande est équitable.
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LE COURRIER DESPACNE.
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— J'yconseos, reprit Louis XIV à demi-voix; mais quel grand amour a-t-elle pour ce Chemarautt? Est-il son Trère ou son parent 7 A coup sûr, elle Taime passionnément...
— Sans doute, et on n'y peut trouvera redire, puisqu'ils se doivent bientôt épouser, sous mes auspices.
— Mademoiselle de Vaucelay, lui dit gracieusement le roi, vous êtes si belle, qu'on serait cruel de vous refuser quoi que ce soit ; M. de Chemerault sera donc maréchal de camp, et nous vous marierons avec lui, eu égard à l'intérêt que vous porte madame la marquise. Je donne dix mille écus pour ce mariage. »
Louise de Vaucelay remercia expansivement le roi et madame de Maintenon , en sautant au cou de l'une et en baisant la main de l'autre; puis, elle prit congé fort délibérément de Louis XIV , pour continuer la recherche de Chemerault, que personne n'avait vu et dont l'arrivée n'était mise en doute par personne.
Cependant elle ne pouvait pas Taire autrement que d'ajouter Toi à l'arrivée nocturne de Chemerault, et ne sachant comment il avait disparu ainsi, elle tomba dans un accès de jalousie et de désespoir.
Vers cinq heures , une chaise de poste traversa Versailles avec fracas et vint s'arrêter dans la cour du château : un homme en descendit, l'air joyeux. Ce n'était pas Chemerault, mais Lapparat, habile ingénieur, qui avaitdirigé les opérations du siège de Barcelone.
a Ail! vous voilà, monsieur de Lapparat! lui dit mademoiselle de Vaucelay, quiaccourut au-devant de lui et l'empêcha de passer outre. Qu'avez-vous fait de Chemerault ?
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— Chemerault! balbutia Lapparat, embarrassé de répondre à cette brusque question.
— Ah! mon Dieu! s'écria tristement Louise, qui n^avait pu retenir Lapparat, ni lui arracher une réponse plus explicite. Serait-il reparti pour la Catalogue, sans m'avoir dit adieu! »
Lapparat se renfermait dans un silence politique. Il se ût conduire chez le roi et annonça que Barcelone avait ca> pitulé.Sa surprise futgrande, quand il vit que la nouvelle était sue à Versailles, depuis le matin, et plus grande encore-, quand on lui ditqu'elleavait été apportée par Chemerault lui-même, car il avait laissé Chemerault malade à Montpellier, par suite d'une chute de cheval, Chemerault ayant voulu faire la route à franc étricr et s'étant brisé les membres , à la dixième poste.
Ce fut un trait de lumière pour le roi et pour toute la cour : Chemerault n'était pas arrivé, mais la nouvelle était réellement arrivée longtemps avant Lapparat.
Barbezieux revint de la chasse, avec les princes; il avait été instruit de la prise de Barcelone, mais il ne s'était pas plus pressé de retourner à son minbtère, où Ton ignorait qu'il fût absent. Il trouva, à son retour, une invitation à souper chez le roi : quoiqu'il eût lui-même invité, pour le même soir, les princes et d'autres convives, que rapprochait l'amour de la bonne chère, il ne put se dispenser d^aller souper au château.
Comme il se disposaità s'y rendre à contre-cœur, en regrettant le joyeux repas qu'il sacriGait à un festin d'étiquette, son maître d'hôtel lui dit qu'un courrier avait apporté le matin un monstrueux esturgeon, qui sur-
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passait en grandeur tous ceux qu'on avait servis sur (a table du roi depuis bien des années. Le marquis de Barbezieux ordonna que ce poisson gigantesque fût envoyé aux cuisines du château , pour figurer dans le menu du souper royal.
Lorsqu'on eut pris place autour de la (able , en Torme de Ter à cheval, au milieu de laquelle siégeait le roi, tous les yeux se fixèrent sur l'esturgeon, et Louis XIV luimême partagea l'admiration générale.
<t Cet esturgeon a la taille d'un requin! dit-il, en Fredonnant les paroles d'un air d'opéra, quêtes musiciens exécutaient en ce moment. Où a-t-on péché ce miraculeux poisson ?
— Sire, répondit Barbezieux, il est arrivé, ce matin, en chaise de poste; je présume qu'il vient de la Méditerranée; mais je ne sais qui me l'adressa par courrier extraordinaire.
— C'est Chemerault ! s'écria mademoiselle de Vaucelay, en frappant des mains et s'agitant sur son tabouret ; voyez plutôt les armoiries de M. de Chemerault ! r>
E(Tectivement, l'esturgeon portait aux ouïes deux anneaux d'or, avec un écusson d'armes, que les cuisiniers avaient respecté dans la préparation de ce poisson, qu'ils regardaient comme un présent de quelque prince étranger.
Quand on ouvrit le ventre de l'esturgeon , on en tira un lingot de plomb, sur lequel était gravée cette inscription : « Barcelone a capitulé le 8 août; M. de Chemerault, chai^ de porter cette nouvelle au roi, est alité à Montpellier, après une terrible chute qu'il a faite : il se
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recommande toutefois à la magnaDtmtté de Sa Majesté et aux bons offices de ses amis. »
<c Je n'avais donc pas tort de soutenir que Chemerauit avait le premier apporté la nouvelle de la prise de Barcelone! s'écria mademoiselle de Vaucelay.
— Une bonne nouvelle ne peut venir de trop de sources, reprit Loub XIV; j'ai nommé M. de Chemerauit maréchal de camp et ne veux pas m'en dédire, mais je nommerai de même M. Lapparat, qui n'est pas étranger à cette importante conquête, ce me semble!
— Et l'esturgeon sera-t-il oublié? répliqua malignement Barbezieux. Prouvons-lui, en le maogeant, qu'il est aussi le bienvenu! Nous ferons ensuite son oraison funèbre. »
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