scène , d'une lumière blafarde
et donnant aux visages une a
eût dit un sénat de cadavres.
a Messieurs! dit Maligny, prince de Coudé : j'ai moi-mé seigneur de garder la chambre mouchards de madame Cathei
— Assurément ! ajouta le sir de l'hôtel n'en étaitpas moins eût compromis tout le monde, car l'imprudence de Maligny, < qu'il vient de représenter deva en péril. J'ai grand'peur que 1 cas, mes bons amis, sauve qu
— Dieu nous octroie le ma protestant, au milieu de la dés les paroles du dernier orateur tièdes et les faibles se retirent gion ne contraint personne.'
— J'ai voulu dire, répliqi
prince de Condé est véhémentement soupçonné et observédeprès. Les Lorrains pensentméme à lui intenter un procès criminel, et ce soir même le cardinal de Guise m'an-
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LE 8ECKET D'ÉTAT.
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ILE SBCRBT D'ÉTAT. 319
QOQçait eu riant que j'aurais bientôt la charge d'arrêter UD prince du sang , et de lui demander son épée. Ainsi , mes frères, je vous en conjure, ne reculez, ni d'un jour, ni d'une heure , l'exécution de notre entreprise , si bien agencée et menée à bien par notre vertueux frère en Jésus-Christ , le seigneur de la Renaudie.
— Frères ! repartit Maligny , avec une assurance calme et communicative : c'est le sixième jour de mars , à dix heures du matin, que les députés et les troupes de chaque province de France seront en armesà laFredonaière, et prêts au signal ; je demeurerai dans Blois , quoiqu'on me conseille d'en partir pour ma sûreté, car il me faut sonner les cloches de Saint-Sauveur , fermer la retraite aux Guises et garder la porte au Foin , pendant que nos frères feront irruption par toutes les portes de la ville. Vous avez tous le mot d'ordre?
— Genive el Cahin ! dit la Bigne, secrétaire de La Renaudie : on ne criera ce mot d'ordre , qu'après la mort des Guises, de peur d'eflaroucher le peuple, qui est presquetout catholique; chacun portera au bras droit le signe déraillement, à savoirla balte de paume noire et blanche, pour signifier que la Réforme est ferme et pure dans ses entreprises. Espérez et priez! Ceignez vos reins, frères, et préparez-vous au grand jour du Seigneur!
— Frères, ajouta Maligny, M. le Prince m'a chaîné de vous annoncer qu'il avait reçu de ta reine Elisabeth d'Angleterre promesse d'atliance et d'appui dans l'intérêt de notre sainte religion réformée. Il faut seulement que le coup réussisse à Blois , et sur l'heure on le verra réussir par toute la France. Les capitaines, choisis et maintenus
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320 LE SECRET D'ËTAT.
dans les provinces , sont les suivants : en Gascogne , le baron Castelnau-Chalosse ; en Béam , Mazère ; du Mesny , en Limousin ; Mirabeau , en Xaintonge ; Coccaville , en Picardie ; Mouvans, en Provence; Sainte-Marie, en Normandie; MoQtéjean, enBretagne; Lachesnaye,en Anjou ; Bresay , en Poitou , et moi , en Champagne. Enfin d'après les dernières nouvelles, on sait que nos frères vont, de toutes parts, se rendre à la Fredonnière, où sera le rendez-vous général.
— Par tous les saints de Rome la profane 1 interrompit le fougueux Villemonge, voilà une belle et triomphante machination! Mais quelle en sera la fin? Tuera-t-on sur place les Guisards? Anéaotira-t-on du même coup la méchante race des Valois?
— Monsieur, répondit Maligny en mettant la main à sa dague , réprimez cette détestable fureur, et respectez la personne sacrée du roi notre sire; nous sommes rebelles aux. tyrans deGuise, et non à Sa Majesté.
— Sans doute, continua la Bigne, lorsque nous aurons coupé par quartiers les corps de ces Philistins maudits, le jeune roi François n'interdira plus dans son royaume les prêches, les psaumes et la messe en français.
— Au nom de monseigneur Louis de Bourbon, prince de Coudé , cria Maligny, jurez, sur les saintes Écritures » frères et compagnons, que nul de vous n'attentera sur les personnes du roi et de la famille royale !
— Nous lejurons! répondirent les conspirateurs, étendant leurs mains sur une Bible qu'on leur présentait ouverte; nous combattrons et mourrons joyeusement, pour l'œuvre de la Réformation !
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— AÎDsi soit-il ! dit la Bigae , avec une ferveur hypocrite; néaamoias, la régente Catherine de Médicis eet une Jézabel, qui persécute tes chrétiens, et qui fit naguère Condamner, au parlement de Dijon, messire de la Renaudie à perdre la tète ; elle a déclaré , en son Conseil , qu'elle noyerait Genève dans te sang de ses enfants ; donc , je requiers contre elle la peine de mort, etj'offre de l'égorger en holocauste , comme fit le grand-prétre Aod
— Tais-toi , la Bigne ! interrompit Maligny , en lui secouant le bras; ne blasphème point ainsi! M. le prince de Condé ne souffrira pas qu'on attente aux jours de la reine mère... Sur la vie ! je te fais donc responsable de ce qui arrivera !
— L'heure nous invite à la retraite , dit la Trousse ; retournez-vous-en, sans bruit, au Château- Renaud, par la voie souterraine, et restez-y cachés , jusqu'à ce qu'il soit temps de revenir ici pour commencer l'action, frères. Prenez bien garde qu'on ne nous découvre! »
Marguerite, invisible témoin de ce conciliabule, avait failli s'évanouir d'émotion ou pousser un cri d'alarme lorsqu'elle entendit délibérer sur la vie de ses frères et de sa mère; elle reprit courage, en écoutant parler Maligny , et ce lui fut une douce consolation , que de voir la généreuse résistance de ce gentilhomme à des représailles sanglantes. Elle était sortie de sa cachette, pour essayer de porter son regard jusqu'à Maligny; mais, au mouvement qui se manifestait dans l'assemblée prête à se séparer, elle se réfugia précipitamment derrière le trophée d'armes , qui s'agita , sur sa tète , avec un cliquetis de ferraille. Quelques-uns des conjurés , à ce bruit révélateur^ se
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croyant surpria, s'élancèrent à la fois, brandissant des lames nues, que la princesse vit luire sur sa poitrine, avant de tomber sans connaissance ; mais , par bonheur, personne n'osa frapper le premier coup , en voyant que c'était une femme. On parlait bas autour d'elle ; onallait la sacrifier à l'intérêt commun, pour mieux lui fermer la bouche, lorsque Maligny, qui l'avait reconnue, écartant les épées et les poignards, couvrit de son corps Marguerite évanouie.
a C'est une des fines mouches de la régente I se disaient entre eux les conspirateurs, dont aucun n'inclinait à la pitié et à l'indulgence ; elle s'en ira dévoiler notre conjuration ! — Il la faut condamner au silence du tombeau: elle ne doit plus s'éveiller, car elle a en mains de quoi faire trancher les principales têtes de la Religion . — Comment est-elle entrée céans? Interrogeons- la d'abord, on ta tuera après. — Il est bon de connaître d'elle ce qui se passe au château. — Peut-être a-t-on découvert notre complot et prévenu nos embuscades? — Vite ! perçonsde mille coups cette inconnue, qui nous aura épiés pour nous vendre!
— Arrêtez ! mes frères , arrêtez ! s'écria Maligny , en repoussant les plus furieux; vous n'assassinerez pas ma sœur, notre sœur en Jésus-Chrîst et en Calvin, une pauvre orpheline, que j'instruis moi-même dans la loi de Genève, et qui m'a suivi jusqu'ici, malgré moi, afin d'applaudir à nos belles espérances pour le triomphe de la Religion. Donc, ne lui faites pas de mal, je vous en prie!... Voyez elle s'est épouvantée sans doute de vos menaces. . . Allez en paix , mes frères , et laissez moi rassurer notre petite
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âoeur en Jésus-Christ, quand elle sera revenue à elle. » Les assistants ne cédèrent pas sans peine à cette suppliante admonestation, et la Bigne, un des plus fanatiques de rassemblée, citait des textes de la Bible, pour obtenir la mort de la jeune ûlle, qu'il fallait immoler, disait-il, au salut de tous; enSn, ils se retirèrent, l'un après l'autre, non sans échanger entre eu:& des signes de déûance à l'égard des explications peu vraisemblables -fournies par Maligny, qui resta seul , dans l'obscurité, auprès de Marguerite, toujours évanouie. Il s'abstint, par prudence de la retirer de cet évanouissement; car elle se fût trahie ellemême, en démentant la fable qu'il avait inventée pour la sauver , et il attendit avec anxiété que tous les conjurés se fussent éloignés. Il s'inquiétait et s'affligeait pourtant d'avoii* donné à ses coreligionnaires une confidente dangereuse ; il souhaitait que la princesse recouvrât ses sens, aGn d'imposer à sa discrétion une épreuve teirible; il avait hâte de l'interroger, de savoir comment et pourquoi elle s'était introduite dans la tour de Château-Renaud, au milieu de la nuit; mais il en vint à se persuader qu'elle n'avait riea vu ni entendu, et surtout qu'elle n'aurait rien compris à ce qu'elle eût pu voir et entendre: il espéra que, revenue à elle et se trouvant seule, elle croirait avoir rêvé et ne chercherait pas à démêler la réalité dans les illusions d'un rêve. Il redoutait aussi d'être vaincu par les larmes de Marguerite, qui voudrait lui arracher son secret, et lorsque l'aube blanchissait à l'orient, il se décida en&n à partir. '
Marguerite, que l'impression du pavé glacé fît sortir de sa léthargie, au bruit d'une porte qui se fermait en-
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criaat sur ses gonds , rouvrit les yeux avec efTroi et se leva , tout éperdue. Elle mit d'abord sur le compte du sommeil UQ songe qui duraitencore; mais le souvenir des faits ressortit, en quelque sorte, de l'aspect des objets environnants. Elle crut voir apparaître l'assemblée nocturne des réformés, les conjurés, leurs discours; elle se rappelait alors leur complot , leurs menaces , les nobles paroles deMaligny; elle sentait encore tes épées et les poignards dirigées contre son sein. Cependant elle était seule dans cette vieille salle d'armes, où les images des anciens chevaliers se dépouillaient de leur prestige formidable, aux premiers rayons de Taurore. Mais quand elle voulut rentrer dans les souterrains et retourner à sa chambre , elle ne sut pas retrouver l'issue secrète, que les conspirateurs avaient refermée derrière eux, pour intercepter les poursuites, en allant s'embusquer dans le Château-Renaud , à six lieues de Blois. Marguerite se demandait tout bas si les événements de la nuit étaient tels que sa mémoire tes lui représentait, quand elle apergut un papier à ses pieds : c'était un billet à son adresse, sans signature ni cachet; en voici les termes :
« Ayez des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne pas entendre; votre langue peut faire périr dix mille braves gens de la Religion; en ne divulguant rien, vous sauverez votre sauveur, le roi et l'État. »
Ma rgueritefuttouchéedeceslignesénigmatiques, qu'elle attribua naturellement à Maligny, et elle se promit de garder le secret, qu'on lui recommandait avec de si vives instances ; mais ensuite elle pleura et se désola , en songeant à l'embarras résultant pour elle de la découverte
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d'uae coDspiratioD , qui devait être funeste à ceux qu'elle aimait le plus; elle fut tentée d'aller sejeter aux genoux du roi, et de tout révéler, à condition qu'on lui accorderait la grâce des coupables; elle se décida enfin à se taire jusqu'à nouvel ordre , pour ne pas compromettre Maligny. Cest avec cette résolution, mûrement réfléchie, qu'elle sortit de la salle du Comte-Thibaud, par la grande porte d'honneur, que Maligny avait laissée ouverte, à son intention , et elle descendit , d'un pas mal affermi , l'escalier qui devait la conduire hors de la tour de GhàteaurRenaud, au risque de rencontrer sur son passage quelque témoin de sa présence inexplicable, en ces lieux isolés, à cette heure indue.
La première personne qui s'offrit à elle , dans la grande cour du château , fut le prince Henri de Joinville, fils du duc de Guise, qui, levé avec le jour, avait déjà bien employé son temps à tirer de l'arc et à prendre une leçon d'escrime ; il se préparait à monter à cheval et à commencer ses exercices, en regardant les statues de chevaliers armés de pied en cap, qui occupaient les niches du portail de la tour de Château-Benaud. C'étaient les comtes de la famille normande -Gellon , qui furent maîtres de Blois pendant deux cent quatre-vingts ans. Le jeuae Henri était en train de comparer sa courte épée aux lourds estramaçons d'autrefois, et il examinait avec soin chaque pièce de ces fortes armures de fer, sous lesquelles le guerrier était presque invulnérable.
€ Par la messe! dit-il, en voyant Marguerite descendre les degrés de la tour^ d^où venez-vous, madame, s'il vous plait? Je croyais qu'à cette heure matinale
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le aoleil et moi noua étions seuls levés au château.
— Ne me trahissez pas, Henri , répondit la princesse, en rougissant : c'est une fantaisie, que j'ai voulu satisfaire, sans avertir ma gouvernante; je désirais visiter la salle du Comte-Thibaut et les singulières choses qu'elle enferme...
— Oui-da, madame, reprit le prince: vous êtes allée seule, en cette salle, qui n'est hantée que par les rats et les corbeaux! N'avez-vous pas eu quelque peu de frayeur à Isf vue de ces hommes d'armes tout habillés de fer? Leurs bonnes épées furent jadis trempées du sang des Turcs et des mécréants; il y a là de beaux trophées de victoire!...
— Hélas! messire, j'ai vu cela et le reste! repartit Marguerite , absorbée dans tes sinistres réminiscences de la nuit; mais je n'y reviendrai de ma vie!... Ces méchants ont pensé nie tuer!... Car une femme ignore l'usage de ce3 meurtrières armes, et ne se sert que de l'aiguille !
— Que parlez-vous de méchants, madame? s'écria le prince de Joinville, qui mit la main sur la garde de son épée. On a pensé vous tuer, dites-vous? Par la croix de Lorraine! nommez-les, ces traUres artisans de crimes, je les poursuivrai l'épée dans les reins! Quels sont-ils! N'estce pas un guet-apens qu'on aurait dressé contre vous dans la salle du Comte-Thibaut?
— Vraiment, mon ami, vous jetez feu et flamme à la moindre équivoque! J'ai entendu me plaindre seulement de ces effigies de chevaliers, qu'on voit là haut, non sans recommander mon âme à Dieu, en fermant les yeux, car ils semblent vivre sous leurs armures!
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LE SECRET DÈTAT. 327
— -Ces hommes d'armes étaient hardis et vaillants; ils ont vaincu les Infidèles, eo Terre-Sainte... Mais vous êtes pâle et défaite, Marguerite? Auriez-vous mal dormi? Vous semblez soucieuse et triste?
— Dieu nous pardonne ! dit Mai^uerite , qui avait peiae à retenir ses larmes. Henri, De m'avertinez-vous pas si l'on tramait quelque chose contre moi et les miens? Ainsi dois-je faire par amitié pour vous, qui m'avez toujours montra tant de bonne grâce!... Mais jurez- moi de ne pas me trahir, pourprix d'un bon conseil?
— C'est promis et juré! dit-le prince, en levant la main.
— Eh bien, retenez ceci et faites-en votre profit, reprit la princesse d'un air mystérieux et baissant la voix : il faut absolument que messieurs de Guise, emmènent le roi, aujourd'hui même!
— Et pourquoi ce départ, ma cousine? répliqua le fils du duc de Guise, étonné de cet avis, auquel rien ne t'avait préparé. Avez-vous eu quelque mauvais rêve, par suite de la vilaine mascarade , qu'on a osé jouer hier , au bal de la reine? Madame Elisabeth d'Angleterre envoiet-elte des armées aux Huguenots? Ces diables de Genève viennent-ils nous assiéger à Blois? Par le sang ! nous les recevrons à coups de canon.
— Iln'est rien de ceque vous dites, et je ne parle ni de la mascarade du bal, ni des Huguenots!... Mais vous n'ignorez pas que j'aime tout ensemble monseigneur le prince de Gondé et mes bons cousins de Guise; je veux donc qu'ils soient sains et saufs les uns et les autres, quoi qu'il arrive, et j'appréhende de grands malheurs!...
Ainsi , avertissez votre honoré père, qu'il s'en aille, do moins, avec ses frères, avant demain!...
— Gordien ! s'écria le prince de Joinville , avec emportement : y pensez-vous? S'en aller, s'enfuir! Vous raillez de la sorte, certes, vous raillez, Marguerite! Nous prenez-vous pour des lièvres qui ont peur de leurs oreilles? C'est sans doute cette malhonnête mascarade , qu'on vous aura expliquée , comme étant le présage d'un tumulte de Huguenots!... Mais ces Huguenots, en efTet^ sont bien remuants et bien perfides!... Auriez-vous appris par hasard, ma petite cousine, quelque complot de ces enragés?. . . Voyons ! Que se passe-t-il ? que savez vous? Ayez confiance en ma foi, ne me celez rien; peut-être vous reodrai-je bientôt la pareille? »
La princesse , honteuse d'une demi-indiscrétion , qui pouvait perdre Maligny, ne répondit pasaux prières pressantes dnprincedeJoinville, et se hâta d'éviter une explication plus complète;elleinterrompitbru8quement l'entretien et s'esquiva , encourant, rouge et troublée, pour regagner son appartement, car elle venait de s'apercevoir qu'elle portait encore ses habits de gala , et probablement le prince de Joinville s'en était aperçu avant elle. Mais nouveau contre- temps et nouvel embarras : elle fut arrêtée , à l'improviste , dans une galerie , par le cardinal de Lorraine, qui l'embrassa paternellement et lui demanda le motif de son échappée matinale; il l'avait vue de loin parlant avec le jeune Henri de Guise, et il souriait en habile politique, du rapprochement accidentel de son neveu et d'une fîUedu roi. Le cardinal, que l'aventure du bal avait vivement préoccupé, et qui faisait rechercher les
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auteurs de la mascarade était allé dès le point du jour, inspecter tous les postes du château et vérifier les rap< ports de la nuit, qui avait été fort tranquille; pendant ce temps le duc de Guise, renfermé en son cabinet, parcourait d'un air soucieux les dépêches arrivées des pays étrangers et décachetait sa correspondance du matin.
a Monseigneur, dit Marguerite en s'échappant, prenez bien garde à votre personne ! Si vous m'en croyez partez aujourd'hui, pour être en sûreté demain... Surtout, emmenez le roi ! emmenez-nous tous à Paris! d
Le cardinal resta ébahi , après cet avis brusque et explicite, qu'il ne dédaigna pas et qu'il regarda au contraire^ comme très-important à cause du terme fixé pour le départ qu'on lui conseillait; il voulut en vain rappeler la princesse , dans l'espoir d'obtenir d'elle quelques autres éclaircissements; mais elle avait disparu et s'était déjà retirée dans sa chambre, pendant que le cardinal bâtissait de sérieuses conjectures sur ce peu de mots vagues et obscurs, qu'un homme d'État, moins fin et moins intelligent quetui,eùlpri3pouruneespiégteried'enrant. Un secrétaire des commandements du roi vint redoubler ses inquiétudes en l'invitant, de la part de son frère, à se rendre dans le cabinet de la reine mère.
« Monsieur le cardinal ! lui dit Catherine de Médicis, en venant, tout émue, à sa rencontre; une conspiration s'en va éclater contre nos personnes et contre notre sainte religion : les hérétiques s'assemblent' en armes !
— Je le savais, reprit froidement le cardinal , ou plutôt je m'en doutais? Ce matin, j'ai visité les fortifications du château, qui ne sont pas en trop bon état, et je pTO-
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pose à Votre Majesté de ne pas attenJre à Blois la journée de demain.
— Quoi! mon frère! répliqua le duc de Guise, avec calme, en feuiltetaot les papiers qu'il tenait à la main : vous craignez que le complot n'éclate d'un jour à l'autre? Que tardiez-vous à le dire? Voici que la nouvelle m'en vient justement d'Allemagne, d'Italie et de Hollande, à la fois.
— La nouvelle m'en est venue à moi tout à l'heure , par quelqu'un du ch&teau même! dit le cardinal, qui jugea convenable de ne pas nommer la princesse Marguerite. Ce ne sont peut-être point paroles d'évangile , ajoula-t-il en souriant , quoiqu'elles viennent de la part des Huguenots. Mais en tous cas, et aQn de mieux délibérer sur le parti que nous avons à tenir, je vous engage à quitter Blois, pourÂmboise ou pour Paris.
— Monseigneur! s'écria le prince de Joinvitle, qui avait pénétré de force dans le cabinet et qui courut vivement vers son père, sans saluer la reine mère ni le cardinal de Lorraine. Monseigneur, je vous déclare qu'une conspiration s'agite autour de nous; il nous faut partir tout à l'heure !
— Toujours partir! répéta le duc de Guise, en se parlant à lui-même. N'est-it pas d'autre recours que la fuite?.... Çk, monsieur mon fils, à quelte.source puisezvous ces beaux renseignements? Et vous, mon frère, qui vous a si bien instruit?
— Sa majesté là reine m'excusera de taire le nom de la personne, répondit le cardinal. Ce serait mal récompenser le zèle de cette personne , qui pourra nous fournir
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d'autres bons avis... Il faut songer au plus pressé ; voulez-vous, par provision, emprisonner et juger le prince de Condé?
— Fi! mon oucle, interrompit le prince de Joinvitle; ce serait une injustice maladroite et imprudente!... Quant à dénoncer la personne qui nous a obligés d'un bon conseil, je m'en défends à tout prix!
— Les saints anges nous soient en aide ? dit la reine mère, en achevant une prière à voix basse. M. de Guise, votre fils semble peu soumis à l'autorité paternelle? Mon cousin de Lorraine, ajouta-t-elle en s'adressant au cardinal avec un signe d'intelligence, nous vous interrogerons en meilleur temps.... Monsieur de Guise, faites sonnerie boute-selle et ordonnez le départ : le roi s'en ira habiter Am boise, avec la cour. . . Sur votre tète ! monsieur de Joinville , mettez un frein à votre langue ! dit-elle au prince , en jetant sur lui un regard profond. Messieurs , jouons au plus fin! Soyons renards contre les loups, en attendant qu'il soit temps de devenir lions. »
Cest ainsi que les plans des conjurés échouèrent, une première fois. Le jour même la cour fut transférée à Âmboise , dont le château était plus petit que celui de Blois, mais mieux fortiSé et plus facile à défendre contre un coup de main. Le duc de Guise avait secrètement fait appel à la noblesse catholique-, en l'invitant à se rapprocher de la résidence du roi. Cependant, on affectait de paraître sans déBance, et le roi lui-même regarda le voyage d'Amboise comme une partie de plaisir. Le prince de Condé et les gentilshommes de la conspiration furent moins étonné» que chagrins de voir le complot avorter ou
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du moins subir un ajouroemenl ioévitable, car ce complot était , pour ainsi dire à la merci d'un trop grand nombre de personnes , qui avaient promis d'y prêter la main et qui n'offraient pas d'autre garantie de fidélité que leur dévouement à la cause de ta Rérorme. Il Tut résolu néanmoins, dans un nouveau conciliabule des gentilshommes protestants , que l'on remettrait l'exécution de l'entreprise à un autre jour, peu éloigné ; aucune arrestation n'ayant été faite , on avait lieu de croire que les conspirateurs n'étaient pas trahis. On dépêcha, en conséquence, des agents sûrs vers la Renaudie et ses principaux, complices, pour tes informer de ce qui se passait à Blois et à Amboise. Maligny se chargea aussi de plusieurs missions périlleuses, et les exécuta avec une audace incroyable et avec un bonheur inouï, comme s'il eût voulu expier ses torts envers ses complices , qu'il avait mis à la discrétion de Mai^uerite.
Les Guises tenaient alors dans leurs mains le fil de cette conspiration , tramée partons les réformés de France : un avocat de Paris, nommé Pierre Âvenelles, qui passait pour un zélé calviniste et que la Renaudie avait initié à ses projets, les dévoila ou les vendit à Vouzé , intendant du cardinal de Lorraine , et à Millet , secrétaire du duc de Guiae; ceux-ci, une fois maîtres du secret des réformés, conduisirent Âvenelles à Amboise.
On avait dès lors assez de détails certains sur le complot, pour deviner le reste; mais Avenelles, choyé, caressé et enrichi par les princes lorrains, ne cacha rien de ce qu'il savait par les confidences de la Renaudie. La conspiration avait été décidée à Lyon, dès le mois de janvier,
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dans la maison d'un religioDDaire influent, nommé Pierre Terrasson ; les Églises protestantes de France et même de l'étranger, celle de Genève surtout , avaient fourni l'argent et les armes; le rendez-vous général devait avoir lieu à la Fredoonière , près de Blois , le 6 mars au matin, et déjà les conjurés arrivaient, de tous les côtés, par bandes, plus ou moins nombreuses, à pied ou à cheval , voyageant la nuit , ^'éloignant des villes et des grandes routes , se cachant le jour dans les bois. Pierre Avenelles fit connaître les noms des chefs, le nombre des troupes, le mot d'ordre, le signe de ralliement, mais il refusa opiniâtrement d'accuser le prince de Gondé , l'amiral de Ghâtillon, Dandelot, et les princes du sang, qui auraient trempé dans le complot; il déclara, malgré les menaces du duc de Guise et tes prières du cardinal de Lorraine, n'avoir rien à dire sur ces grands personnages. Peut-être avait-il l'intention de se ménager leur reconnaissance , ou , du moins , de se soustraire à leur ressentiment.
Le conseil de régence , s'était assemblé , en arrivant à Amboise. Le roi, qu'on ne put se dispenser de consulter dans des circonstances aussi graves, voulait qu'on mit à mort, sans forme de procès, toutes les personnes suspectes d'hérésie ; mais la reine mère usa de son influence auprès de lui pour lui persuader qu'il ferait mieux de déposer provisoirement l'autorité royale entre les mains du duc de Guise. Celui-ci n'approuva pas l'appel à la noblesse catholique, conseillé par le cardinal de Lorraine, qui insistait pour qu'on tuAt sans pitié tous les gens armés sur les routes; il répondit du succès si l'on se bornait à
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de simples précautions de prudence , jusqu'à ce que le complot eût éclaté , après quoi , dit-il , oa pourrait user de rigueur, sans donner à la Rérorme l'avantage d'uoe persécution. Le duc de Guise fut, séance tenante, créé lieutenant général du royaume.
Quant à Marguerite , que le cardinal avait sommée de s'expliquer plus clairement, au siyet de ses paroles ambiguës et de ses avis étranges , elle s'était retranchée obstinément sur les révélations d*un rdve , non sans rougir toutefois , et en balbutiant ; mais les sommations et les regards foudroyants de sa mère furent impuissants pour lui arracher son secret. Le prince de Joinville, interrogé, à son tour, par son père, avait déclaré fièrement qnH souffrirait mille morts avant de nommer la personne de qui il tenait certains renseignements relatifs à la conspiration : la princesse lui sut gré de n'avoir pas manqué à sa parole et ledégagea de sa promesse , en se nommant elle-même, mais elle n'en persista pas moins à mettre sor le compte d'un rêve tout ce qu'elle avait pu lui dire à l'égard des dangers que courait le roi en restant à Btois.
<[ Madame, lui dit alors le jeune Henri avec tristesse, je regrette qu'on n'ait pas Fait l'épreuve de ma fidélité au serment; je sais bien garder un secret, qui m'est confié, je vous assure, et je me couperais la langue avecles dents plutôt que de parler. »
La conspiration n'avait pas été abandonnée, quoique à demidécouverte. Le capitaine la Renaudîe, principal chef et organisateur du complot était un homme de tète et d'exécntion, qui ne se découragea pas d'un premier échec , qu'il regardait comme un simple contretemps, car,
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LE SECRET D'ËTAT. 33S
disail-il à ses amis : n Qui a foi en la Providence ne doit ja* mais désespérer du lendemain. » Il avait, d'ailleurs, fait le sacrifice de sa vie, pour se venger de la maison de Lorraine et pour recouvrer son honneur, après avoir perdu tous ses biens dans un procès que la Taveur des Guises fit gagner à son adversaire, après avoir été condamné à mort lui-même, par le parlement de Dijon, sur un prétendu crime de faux; c'est alors que pour échapper à l'infamie il laissa son titre seigneurial de Dubarri, car il appartenait à une des plus anciennes familles du Périgord, et, se cachant sous le nom de la Forêt, il acquit en Suisse, parmi ses coreligionnaires, la réputation d'un intrépide soldat. T^s avis officieux qu'il recevait de la cour, qui avait quitté Blois pour Amboise, n'ébranlèrent pas son énergique résolution, quoi qu'on lui annonçât que tout était perdu. Le duc de Guise prenait des mesures de résistance et de conservation contre les tentatives des réformés, et le parti catholique se tenait sur ses gardes; mais ta Renaudie fit savoir, aux principaux chefs de l'entreprise que rien ne devait être changé au plan et à la marche de la conjuration, si ce n'est que le rendez-vous général des conjurés serait transféré de la Fredonnière à la Carlière, à trois lieues d'Âmboise, et le coup décisif remis au iS mars. Il fut convenu, en outre, que ce jour-là, vers dix heures du matin, des affidés calvinistes, cachant leur dessein sons des dehors pacifiques, se présenteraient aux portes du château d' Amboise, sous prétexte de porter une requête au roi, pour établir des prêches et bâtir des temples; les injures et les mauvais traitements qu'ils étaient certains de recevoir
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de la part des soldats serviraient de motif à une attaque imprévue contre lech&leau, qu'oo espérait enlever d'uo coup de main.
Les Guises, de leur côté, ne déployèrent pas moins d'activité et de rose pour tout prévoir et tout prévenir : des ordres secrets avaient été envoyés aux. baillis et aux sénéchaux des provinces, pour arrêter et emprisonner tous tes gens armés, qui se dirigeraient vers Amboise ; le comte de Sancerre, Sipierre et Villegomblain, munis de commissions spéciales, levaient et assemblaient des troupes pour le roi; tes places Tories de ta Touraine et du Blésois furent approvisionnées, et le château d' Amboise, surtout, mis on t>on état de défense. Pendant ces préparatifs faits à ta hâte et en cachette^ les deux têtes du parti de la religion, Tamiral Gaspard de Cbâlillon et son frère Dandelot, trop confiants ou trop aveugles, se rendirent anx sollicitations empressées de la reine mère, qui les mandait auprès du roi et vinrent eux-mêmes s'enfermer dans le château d'AmIraise; le prince deCondé avait été chaîné de la garde des portes, pour mieux paralyser son action dans le complot. Le duc de Guise s'était préoccupé surtout de mettre le château à l'abri d'une surprise : on mura plusieurs poternes qui s'ouvraient sur la campagne, on creusa de nouveaux fossés; on plaça des pièces d'artillerie sur les remparts de la ville ; on augmenta te nombre des postes de gens d'armes; on soumit les habitants d' Amboise à un espionnage vigilant, et l'on attendit les événements.
Le 15 mars, peu d'instants avant que le jour parût, Mai^erite, qui ne dormait que d'un sommeil agité et
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iDquiet, depuis la terrible nuit qu'elle avail passée dans la salle du Comte-Thibault, entendit deux, personaes parlant ensemble à voix basse, sous la fenêtre de sa chambre^ reléguée dans la partie la plus solitaire du château et située dans le voisinage de l'arsenat. Elle écouta d'autant plus attentivement, qu'elle crut reconnaître la vois de Maligny, qui était revenu en efTet le malin même à Âmboise, Elle ne prit que le temps de se vêtir, et, ayant entr'ouvert doucement un panneau de vitre, elle avanga la tête en dehors, pour mieux entendre et pour mieux voir; mais elle distinguait à peinedeux hommes, enveloppés de manteaux sombres qui couvraient leur armure et portant des casques de Ter bruni : l'un de ces hommes était Maligny, l'autre le prince de Condé. Marguerite restait muette et immobile; l'obscurité empêchait aussi qu'on l'aperçut elle-même à travers les branchages dépouillés, qui battaient contre la muraille au soufHe des dernières bises d'hiver. La curiosité l'emporta sur le plaisir qu'elle aurait eu à donner la bien- venue au jeune gentilhomme, dont l'absence l'avait beaucoup intriguée, car elle en soupçonnait les raisons; mais elle ne perdit pas un mot de l'entretien.
«'Non, Maligny, disait le prince de Condé, tu me presses vainement; je ne veux pas lever le masque, avant que la Renaudie ait commencé l'assaut d'Amboise et que le duc de Guise soit pris ou tué.
— Votre obstination, inonseigneur, reprit Maligny avec tristesse, sera cause que notre sang coulera inutilement, mais, si ce n'est qu'une dague à pousser au ventre du Lorrain pour le succès de notre entreprise, je me résigne volontiers à faire le coup !
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— N'en fais rien, Maligny, je t'en conjure! reprit le prince de Condé, avec un ton d'indiiTérence. A quoi bon nous compromettre, d'ailleurs, sans espoir de succès? Mine éventée n'est bonne à rien et ne sert qu'à mettre à mal le boute-feu. Ainsi donc la conjuration ne saurait réussir, quoi qu'on fasse, et il serait sage d'avertir la Renaudie, pour qu'il s'abstienne de donner le signal...
— Point, monseigneur; la Renaudîe est un diable plutôt qu'un homme : il ne branlera pas à son poste ; les archers du roi, qui sont en embuscade, dites-vous, pour l'attendre et le tuer, ne pourront résister à sa bouillante ardeur et tourneront casaque ou crieront merci...
~- Ëh bien, Maligny, que la Renaudie en vienne à ses fins et que le Seigneur nous protège ! Le duc de Guise mort ou captif, je me déclare aussitôt lieutenant général du royaume, à sa place et je montrerai alors ce qu'il y a de force en mon bras, comme en mon cœur.
— Je n'en ai jamais douté, monseigneur, mais je vous donnerai satisfaction quant à la mort du duc de Guise. Préparez- vous donc à tirer l'épée hors du fourreau , car votre ennemi le Balafré a vu tuire son dernier jour, et vous serez tantôt lieutenant général du royaume. Dùsséje mourir, je suis Judith, et je tuerai Holopheme! s
J^ prince de Condé ne répondit rien, mais, remarquant que le jour commençait à venir, il ferma la bouche à son secrétaire, qui lui demanda sa bénédiction et la reçut, en silence, à genoux devant lui. Tous deux s'éloignèrent ensuite, à petits pas, sans échanger une seule parole. Maligny s'affermissait tout bas dans sou dessein, que le prince avait combattu mollement, soit qu'il n'eût
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pas, aufoDddu cœur, trop de répugnance à se voir débarrassé de son pire ennemi, n'importe par quels moyens, soit qu'il î&t bien convaincu que l'exécution d'un meurtre répugnerait à l'âme généreuse de son confident ; mais l'aveuglement religieux peut conduire à l'excès du crime, et le jeune fanatique,' qui avait juré la mort du duc de Guise, croyait trouver ses exemples dans la Bible, qu'il avait étudiée avec passion, sous l'influence des idées de la Réforme.
Le cardinal de Guise avait imaginé de faire célébrer une grand'messe en musique, à laquelle la cour fut invitée officiellement , comme pour une fête , sans oublier les princes et les gentilshommes soupçonnés d'adhérer aux doctrines calviniques. Le roi, dont l'oreille droite était obstruée par un abcès et qui avait le corps couvert de dartres vives, ne manqua point d'assister à cette cérémonie , ou des prières solennelles seraient dites pour sa guérison et l'amélioration de sa santé.
Au moment où François II prenait l'eau bénite , on lui annonça que des gens de la Religion , vêtus de deuil , attendaient, aux portes d'Amboise, demandant à lui remettre humblement une requête.
a Une requête de Huguenots! s'écria te roi^ animé d'une sombre colère : envoyez ces gens-là au tribunal de ' l'inquisition , qui les fasse brûler ou pendre I Plus de pitié ni de pardon-, l'heure est venue d'exterminer cette vermine de Genève ! »
Maligny , qui se tenait debout près du bénitier, fit un mouvement d'indignation, et laissa voir le couteau qu'il cachait dans sa manche ; Marguerite, qui ne le quittait
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pas des yeux , viat à lui , le regarda tristement et l'attira , sans effort , sous un portique , hors de la chapelle.
Maligny eut l'air de se résigner machinalement à cette douce violence, car, au moment de commettre un lâche attentat sur la personne du duc de Guise, le regard de Marguerite avait paralysé sa volonté; il ressentait déjà des remords, qiie redoublait son affection pour la princesse. Celle-ci l'avait saisi par la maiu, pour qu'il ne pût faire usage de son poignard, et dès qu'ils furent seuls elle lui arracha la balle de paume blanche et noire , qu'il portait à son chapeau, en guise d'enseigne ou de uœud de pierreries, comme signe de ralliement.
a Aprésent, mou cher sire , lui dit-elle brusquement, fuyez sans retard : une minute vous peut ôter toute chance de salut; car vous êtes découvert, et Pardaillan a Tordre de vous arrêter, au nom du roi.
— M'arrêterl s'écria Maliguy, en pâlissaut. Qu*al-je fait pour encourir celte disgrâce ? Ab ! madame , auriezvous dévoilé ce que vous savez, par hasard? Me ferezvous regretter, hélas! de vous avoir conservé la vie , au péril de la mienoe ? Monseigneur le prince de Coudé , l'amiral de Châtillon , les plus honnêtes gentilshommes de la Religion, nos amis, nos frères, ont-ils |été trahis par vous?
— Nenni, monsieur; je ne sais ce que c'est que trahir, et je né me souviens plus même de vos mystères; mais je vous avertis de ne point attendre qu'on vous prenne et qu'on vous juge ; car on est averti que vous avez juré de tuer méchamment le bon duc de Guise.
— Par les saintes Écritures! Comment a-t-on connu
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ce que Dieu seul connaît, après moi et une seconde personoe, en qui j*ai confiance comme en moi-même? Marguerite, étes-vous l'ennemie implacable de notre sainte religion réformée? Causerez-vous la mort de tant de braves gens?
— A Dieu ne plaise ! Mon ami , je voudrais , au contraire , épai^er le sang qui sera répandu !... Mais, par amour de moi , tournez le dos au danger, et s'il se peut, sortez de la ville d'Amboise, pendant qu'on vous cherche dans le château.
— Hélas! madame, reprit Matigny dont le trouble ne faisait que s'accroitre , laissez-moi accomplir mon vœu ; il faut que je retourne à la chapelle et fasse ce qui doit être fait !... La mort du duc de Guise importe à la réussite de l'entreprise!... 0 mon Dieu! n'est-il plus temps de frapper ?. . . Voici l'heure ! ... On me prendra , dites-vous?. . . Hais je puis encore rejoindre nos gens.... Si j'avais un cheval!...
— Partez 1 J'ai commandé à Devaux de vous tenir un cheval sellé, àl'entrée du pont; allez- vous-en , mon ami, à la grâce de Dieu, et, dorénavant, ayez honte et remords de préméditer un vilain assassinat, fût-ce contre votre plus grand ennemi!
— Ce n'était point un assassinat, madame, mais un bienheureux, coup , qui délivrait Jérusalem d'un dur esclavage , et vengeait le martyre de nos frères en Jésus- Christ!... Adieu, madame, jusqu'à la mort des Guises!
— Vous m'aflligez de parler de la sorte, Maligny, et j'en ai des regrets pour vous. Adieu donc I pardonnez à mes s de Lorraine et tâchez de faire pénitence!... Dans
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le cas , où vous seriez en peine de passer, et si l'on vous arrêtait en route, dites seulement que vous êtes envoyé , de par le roi , vers le comte de Sancerre , et prononcez le mot de passe : Rome et Lorraine.
Marguerite, qui divulguait ainsi un mot d'ordre qu'elle avait surpris dans la chambre de la reine mère, ne prévoyait pas les conséquences graves de Tindiscrétion qu'elle venait de commettre ; elle s'empressa de monter sur une plate-forme , où tout était disposé comme pour soutenir un siège. Elle se félicitait d'avoir sauvé à la fois les Guises et Maligny, et elle fut témoin de la fuite de ce dernier, qu'elle voyait de loin galoper, dans la campagne, sur le cheval blancet noir que l'écuyer Devaux lui avait amené, malgré la défense expresse de délivrer des chevaux à qui que ce fût, même aux princes du sang; elle put distinguer une troupe de cavaliers qui venaient à la rencontre de Maligny, et qui après Tavoir rejoint s'enfoncèrent avec lui dans les bois. Mai^erite ne se possédait pas de joie, mais elle n'avait pas remarqué autour d'elle les arquebusiers qui allumaient leurs mèches et les archers qui tendaient leurs arcs.
Un horrible spectacle succéda bientôt à Theureuse évasion de Maligny : les gens d'armes, qui étaient embusqués de tous côtés pour guetter lés conjurés, ramenèrent des prisonniers liés à la queue de leurs chevaux, et ces malheureux, que l'on allait pendre pour effrayer les autres, jetaient des cris d'encouragement à leurs compagnons , et maudissaient les Guises , eu confessant leur foi , au bruit des coups de feu , des tambours , des trompettes, des cloches, et des applaudissements de la cour.
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Cependant la conspiration avortait complélement, par suite des mesures que le duc de Guise avait prises à l'insu des conspirateurs. Les religionnaires, arrivant de toutes les provinces de France, par petites troupes, sans ordre et sans défiance, tombaient dans les embuscades qui les attendaient aux alentours d'Amboise : ils s'enfuyaient sans combattre ou résistaient faiblement; souvent, ils étaient frappés d'une terreur panique et se dispersaient eu tous sens , lorsqu'au milieu des bois , où ils s'engageaient avec confiance , l'épée dans le fourreau , un ennemi invisible faisait pleuvoir sur eux la mort, de chaque arbre et de chaque buisson. Les paysans, conduits par leurs prêtres et animés par le tocsin de leurs églises , assommaient et dépouillaient les fuyards : la Loire était encombrée de cadavres; les corps morts pendaient aux branches, sur tous les chemins qui menaient à Amboise ; les sillons des champs nageaient dans le sang; le désordre, le désespoir et l'épouvante étaient partout, dans les rangs des conjurés.
Le comte de Sancerre tailla en pièces les bandes de Béam, et s'empara des capitaines Mazère et Raunayi le duc de Nemours éparpilla, sans coup férir, les bandes de Gascogne, en surprenant le baron de Casteinau. La Renaudie, malgré cesdésastres imprévus, espérait encore rétablir les affaires de son parti, qui avait l'avantage du nombre : il marchait sur Amboise, avec une bonne troupe de gentilshommes, quand Pardaillan , son parent, l'atteignit et l'attaqua dans la forêt de Château-Renaud , qui était depnis longtemps le centre des conciliabules et des opérations militaires de la Réforme; après des efforts
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inouïs de valeur, la Renaùdie fut tué, par le page de Pardaillan , qu'il venait de tuer. Alors la déroute des conjurés devint générale; sans chefs, sans bannières , cette multitude , que le fanatisme protestant rendait capable de grandes choses, fut traquée, égoi^ée, décimée, anéantie, par quelques soudards, de tout pays, avides de butin , échauffés au meurtre , et enivrés de leur facile victoire.
Le reine mère , eiïrayée de la haine et de l'acharaement que les victimes montraient contre les Guises , craignit que la partie ne changeât de face, à l'arrivée des renforts considérables, que les gentilshommes protestants amenaient des provinces du nord et de Test : elle ordonna donc d'accorder la vie sauve et un teston d'argent à ceux qui consentiraient à se retirer chez eux; mais, vers le soir le lieutenant général du royaume défendit de faire quartier à personne, lorsque Goccaville , qui venait de Picardie, avec une troupe d'élite, eut investi les faubourgs d'Amboise , et mis le siège devant le château , envahissant les maisons voisines et portant le fer et la flamme jusque sous les fenêtres du roi , qui entendait au loin retentir les cris de Genève et Calvin! Ces furieux s'étaient servis du mot d'ordre : Borne et Lorraine, que leur avaitappris Maligny, pour pénétrer dans l'enceinte de la ville ; mais les Guises changèrent ce mot d'ordre, à l'intérieurdu château, tandis que les assiégeants , cernés dans les maisons où ils s'étaient retranchés, périssaient au milieu des flammes qui consumèrent tout un faubourg d'Amboise. Après cette dernière défaite, dont l'incendie eut tout Thonneur, le carnage devint impitoyable ; on ne fit plus de prisonniers
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dans rimpossibilité de les garder, car les prisons étaient pleines ; on lua tout.
« Hélas! disait François 11 en pleurant, qu'ai-je donc fait à mon peuple , qu'il me veut tant de mal ? N'est-ce pas plutôt contre vous, mes cousins de Guise , qu'il sonne la guerre civile? Oh! si j'en étais sûr!...
— Tue ! tue ! criait son frère Charles de France, qui devait répéter ce cri farouche , à la" Saint-Barthélémy ; c'est là du bon sang de Huguenots ! Oh la précieuse journée, pour la cause des bons catholiques ! Comme cela sent bon! »
Pendant un mois, les procès, les tortures et les exé> cutions continuèrent , avec une incroyable barbarie, bien propre à ouvrir les yeux du plus aveugle sur les intentions du duc de Guise, qui voulait réduire ses ennemis par la terreur. Les tourmenteurs étaient encore plus occupés que les juges. On commença parmettreàla gène les chefs et les gentilshommes saisis les armes à la main : ils montrèrent un courage au-dessus des forces humaines et n'essayèrent pas même de se défendre; ils protestaient tous de leur respect pour la personne du roi et pour la famille royale; mais ils déclaraient hautement qu'ils avaient par ticipé au complot, pour délivrer la France et la religion , disaient-ils, de la tyrannie des Guises. Ceux-ci , d'accord avec la régente , exercèrent une inflexible vengeance, en poursuivant tout fauteur de la conjuration, qui avait été surtout dirigée contre eux , et enlevèrent au roi son droit de grâce : Raunay,MazèreetCastelnau furent décapités , à la tète du pont d'Amboise; Villemonge, avant de se livrer lui-même au bourreau, trempa ses mains dans le
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saog de ces nobles victimes , et les leva vers le ciel , pour lui demauder justice. Le secrétaire de ta Renaudie, nommé la Bigne , avait eu sa grâce, pour prix de quelques aveux ; mais aucun des accusés ne chargea le prince de Condé, l'amiral de Châlillon et Dandelot, qui. menacés du même sort, survivaient à ce grand massacre, comme pour en être un jour les vengeurs. Le corps de la Renaudie avait été pendu, puis coupé par morceaux, qu'on exposa en divers endroits de la ville, avec des inscriptioos où il était qaali&é chef des rebelles.
Les représailles furent plus odieuses encore , s'il est possible, à l'égard des religionnaires subalternes. Les nobles, du moins, eurent la faveur de périr, d'un coup de bâche, sur l'écbafaud; les autres furent, suivant le bon plaisir du tribunal de mort, brûlés , bouillis daus l'huile, pendus, noyés, roués, rompus vifs. La ville d'Amboise ressemblait à un vaste lieu d'exécution, et le château à un charnier patibulaire. Les Guises, et surtout le cardinal de Lorraine, inventèrent alors des raffinements de cruauté incroyables; le roi, les princes et la cour assistaient, en pompe, au spectacle des supplices , accompagnés de processions et de cérémonies religieuses; dans les rues et les carrefoursse dressaient des croix, des roues, des bûchers et des gibets. Les habitants d'Amboise, frappés du même esprit de vertige féroce , et la plupart dominés par la peur qui leur conseillait d'éloigner d'eux tout soupçon de cal • vinisme, attachaient des cadavres à leurs fenêtres et clouaient des oreilles aux portes de leurs maisons : le soir, on se réjouissait dans tes festins, les bals et les mascarades; le matin , on s'enquérait des nouveaux a
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natsde la nuit; le jour, on allait, en partiede plaisir, voir les hautes œuvres des officiers de MM. de Guise; c'est ainsi que les réformés qualifiaient les bourreaux. Des nuées d'oiseaux de proie s'abattaient sans cesse sur cette boucherie de chair humaine, qui exhalait des vapeurs pestilentielles.
On n'était point parvenu cependant à découvrir ni à prouver la complicité du prince de Condé, de l'amiral de Châtillon et de son frère Dandclot , convaincus seulement d'être les chefs du parti de la Réforme ; on avaitbeau lesobserver, les épier, leur tendre des pièges, les interroger, on ne trouvait pas de préteste pour les mettre en cause et leur donner des juges. Ils ne témoignaient qu'une douleur profonde et résignée, en présence de tant de meurtres, dont souvent on les faisait spectateurs , malgré eux , afin de les forcer à se compromettre par un éclat imprudent : ils maudissaient, en silence, leur captivité et leur impuis* sance ; ils se cherchaient et s'abordaient , les yeux pleins de larmes; ils juraient tout, bas de venger le sang par le sang; ils priaient tout haut pour les morts. Enfin, la Signe , cédant aux menaces et peut-être aux tortures , avoua que le prince de Condé avait promis de se déclarer pour les conjurés , aussitôt que la ville et le château seraient tombés en leur pouvoir. Par suite de cette dénonciation, les Guises tinrent conseil dans le cabinet de la reine mère , et l'on y discuta l'arrestation des princes.
a Marguerite! dit le prince de Joinville à cette princesse, qui se cachait dans les jardins pour n'être pas obligée d'assister aux exécutions : vous m'avez naguère honnêtement averti des périls que couraient mon père et meson-
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des ? C'est une dette , qu'il me fautacquitter,aujourd'hui , en même monnaie.
— Ah , mon cher Henri ! répondit-elle avec amertume, si je connaissais encore quelque entreprise contre messieurs de Lorraine , je me donnerais bien garde d'en parler, quand il s'agirait de leur salut!
— Pourquoi ce ressentiment contre nous? Sans doute, les châtiments sont outrés et iniques, mais ces gens- là, que vous plaignez, n'eussent pas mieux ménagé nos amis, s'ils avaient eu le dessus. Pourtant, j'en conviens avec vous, la voie de douceur conduirait plus vite à la paix.
— Fi ! mon cousin, l'air est empoisonné ; on rencontre des cadavres à chaque pas, et l'on ne voit que pendus tirant la langue... Hélas! mou Dieu! le pauvre Maligny a peut-être péri dans le tumulte!... Ou moleste et chagrine le prince deCondé, monsieur ramiral,etDandelot.
— Si j'étais lieutenant général du royaume, Marguerite, les choses iraient d'autre sorte, je vous jure ! Mais venons au fait et hâtons-nous : je sais votre amitié pour monsieur le Prince, et j'ai voulu vous prévenir à temps...
— Quoi! mon oncle deCondé sera-t-il traité comme Gasteinau et Villemonge, qui ont eu la tête tranchée? 0 mon Dieu! le sang de France n'est-il plus sacré pour la maison de Lorraine?.. .Tenez, Henri , je vous atteste , sur ma part de paradis , que ce brave et digne prince n'a pas permis qu'on entreprit rien contre la vie de ses ennemis!... Oh! je hais bien M. de Guise!...
— Ne haïssons personne, Mai^uerite, et sauvons M. deCondél Toutà l'heure, au cabinetde la reine, j'ai
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LE SECRET D'ËTAT. 3»
oDï dire qu'on allait fouiller son logis , où des armes sont cachées, et prendre ses papiers, qui contiennent tous les faits du complot; après quoi, son jugement se fera, et Texécution ne tardera guère.
— Merci^ mon gentil cousin! Tenez-moi pour votre .amie à la vie, à la mort!... Assurément, monsieur le
Prince estinnocent, maisil vaut mieux qu'il soit averti... Je ne suis point ingrate, allez, et je vous récompenserai bien!... »
Marguerite comprit que les plus grands malheurs pouvaient résulter du moindre délai, et, sans réclamer du prince de Joinville une plus ample information , elle courut chez le prince de Condé, qu'elle trouva seul, sombre et abattu, assis devant un grand feu; il tressaillit, à son entrée brusque, et lui sourit d'un air mélancolique, quand il l'eut reconnue ; puis , l'attirant sur ses genoux , comme un enfant qu'on berce, il s'étonna de la voir ainsi toute horsd'haleine,émue, eflarée. EUeécoulailsi personne ne montait l'escalier derrière elle, et se dégagea tout à coup des bras du prince, pour aller pousser les verroux de la porte.
< Mon cousin, lui dit-elle en paroles entrecoupées, répondez-moi franchement ; car il importe à votre vie , comme à celte de vos frères et de vos amis : Avez-vous ici des armes celées en quelque cachette?
— Non, ma fille, repartit le prince stupéfait du ton d'autorité que prenait Marguerite ; les armes que je tenais en réserve sont sorties du château, hier même , par prudence. . . Viendrait-on m'arréter ? demanda-t-il , soupçonnant la vérité.
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— OuîjTraiment, tout à l'heure, reprit Marguerite en baissant la voix , et j'arrive à tNnps , pour vous Q^ttre en garde. Ainsi, mon cousin, vous n'avez aucun dépôt d'armes!... Mais vos papiers? N'est-il aucune lettre qui puisse vous compromettre?
— Je suis perdu, s'ils voient ce qui est dedans ma cassette ! se disait le prince à lui-même , en se consultant sur le parti à prendre : tout est là : les listes des conjurés, le compte des armes et de l'argent!... Ah I que faire? Je ne puis rien brûler; Maligny emporta la clef du coffre ! »
Le prince deCondé avait tiré d'une armoire un petit coffre en ferciselé, qu'il tentait de briser, sans parvenirà en ébranler la serrure ; Marguerite l'excitait du geste à se bâter, et penchait l'oreille contre la porte, pourentendre venir les gens qui avaient ordre de faire une visite domiciliaire chez le prince de Coodé; elle eut l'idée de cacher le coffre sous sa robe et de l'emporter à la dérobée , mais la lourdeur de ce coffre de fer s'opposait à cette tentative; elle ne savait, d'ailleurs, où le mettre en sûreté. Le prince, désespérant de pouvoir anéantir les papiers qu'il avait eu l'imprudence de conserver entre ses mains, marchait, dans la chambre, en se frappant le front et ta poitrine. Soudain, des pas nombreux retentirent dans l'escalier et vinrent s'arrêter devant la porte fermée ; le prince avait saisi son épée, pour vendre chèrement sa vie. Marguerite l'invita d'un signe à se faire violence , surtout à ne pas ouvrir; puis, s' emparant du coffre, elle alla l'ensevelir , sous un amas de cendre chaude et de braise allumée, dans la cheminée.
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a Ouvrez, au nom du roi! disait, d'une voixétoufTée, le prévôt de l'hôtel la Trousse, en heurtant la porte avec son bâton doré. Messire Louis de Bourbon, prince de Condé, Sa Majesté nous envoie saisir vos armes et faire une enquête en vos papiers!
— Entrez, messieurs! dit le prince, qui tes reçut d'un air courtois et avec une contenance assurée. Je- vous prie de suivre expressément les ordres de Sa Majesté. Je n'ai point d'armes, et voici mes papiers dans ces portefeuilles. »
Tandis que la princesse Marguerite se tenait devant la cheminée, moins pour dissimulersa rougeur et son anxiété que pour empêcher de voir te coffret dans la flamme, le prévôt de l'hôtel, muet et pensif, accomplissait d'assez mauvaise grâce les devoirs de sa charge , car il tremblait de trouver en faute le prince de Condé et d'être forcé de lui faire tort; il jetait donc à peine un regard distrait sur des papiers d'affaires, insignifiants, que te prince étala devant lui sur la table. Mais Nicolas de Brichanteau, sire de Beauvais-Nangis^ qui devait sa fortune à la protection des princes de Bourbon, semblait acharné à la perte de son bienfaiteur, et ne permettait pas que la Trousse fermât les yeux un moment. Pourremplir soigneusement ta commission que le duc de Guise lui avait confiée, il vérifia lui-même les papiers, parcourut l'appartement , fouilla tous les meubles , et prolongea , pendant plus d'une heure, cette recherche minutieuse, qui ne produisit cependant aucune pièce à l'appui de l'accusation dirigée contre le prince de Condé , ses frères , et les seigneurs de la maison de Ghâtillon. Brichanteau frappait du
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iSi LE SECRET D'ËTAT.
pied avec impatience, et se plaignait à demi-voix d'être arrivé trop tard.
« MoDsteur, lui dit le prince dédaigneusement, je ne m'attendais pas à vous trouver parmi mes ennemis! II est vrai que ta maison de Vendôme, qui vous fit tant de bien , vous a fourni tes moyens d'être ingrat et vit.
— Monseigneur , reprit te sire Beauvais-Nangis, j'étais pourtant averti , de bonne part , que vous cactiiez des armes en votre hdtel et qu'on trouverait les preuves de vos conspirations , parmi les papiers contenus dans un petit coH're de fer à secret ?
— Je suis surpris, dit en souriant te prince de Condé , que vous n'ayez encore mis la main sur ce coffre, depuis une lieure que vous le cherchez!
— Ma foi ! mon cousin , repartit Marguerite s'adresaant au prince avec malice , vous oubliez sans doute que vous me l'aviez donné ce joli coffre? Or, comme j'en ai perdu la clef, je le laisse dans le feu vif, jusqu'à ce qu'il s'ouvre, »
Brichanteau fit une grimace effroyable , en apercevant dans t'âtre de la cheminée le coffre rouge et incandescent sur UD lit de charbons ardents-, il s'élança pour te retirer des flammes et se brûla gravement la main. La douleur tui avait fait pousser un cri , auquel répondit un éclat de rire de ta princesse. Furieux, il ordonna de rompre le coffre à coups de marteau , et lorsqu'on eut obéi à ses ordres, trop lentement à son gré , la Adèle cassette ne lui livra que des cendres de papier brûlé , qui s'envolèrent dans la chambre et que Marguerite ne lui permit pas de recueillir. Pendant ce temps-là , le prince
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de Condé écrivait tranquillement à son frère le roi de Navarre. La Trousse respira, en levant les yeux au ciel, et Marguerite se pinça les lèvres, pour ne pas rire , en faisant la grimace au sire de Beauvais-Nangis.
t Monseigneur ! dit ce dernier, avec la rage d'un espoir trompé : je n'ai trouvé en votre domicile que des préventions nouvelles contre vous, mais pas de preuves écrites, le vais faire mon rapport au lieutenant général du royaume. N'oubliez pas, s'il vous plaît , que Sa Majesté le roi vous mande à l'instant?
— Monsieur, répliqua gaiement la princesse, qui accompagnait Beauvais-Nangis à la porte , n^omettez pas de raconter à messieurs de Guise , que vous avez gâté ma belle boite de fer , en la brisant à coups de masse, et que je les prie de m'en rendre une autre, en or fin, à mes chiffres et armes. j>
Le roi était au lit , et souffrait cruellement de son mal d'oreille , lorsque le prince de Condé fut introduit dans la ruelle , où François II l'accueillit avec un visage irrité , et se prémunit d'un signe de croix, comme s'il eût vu paraître le diable.
«c Mon cousin, lui dit- il d'un accent aigrelet, vous êtes un impie, un huguenot, un rebelle; vous méritez que, sans égard à votre rang et a notre parenté, on vous tranche la tête sur un écbafaud.
— Le bon Dieu vous pardonne , sire ! repartit le prince , sans s'émouvoir ; les rois sont tenus de rendre la jusUceà leurs sujets ; or , dans l'espace de ce peu de jours , les fous et les méchants qui vous gouvernent ont fait mourir quarante mille innocents...
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— En vérité, je suis bon et patient de vous écouter, monsieur ! Vous avez de l'indulgence pour des scélérats, qui conspiraient et voulaient attenter à la religion , à ma personne et à mon État? C'est à mes bons cousins de Lorraine que je suis redevable de ta préservation de mes jours et de ma couronne.
— Permettez que j'en pense différemment, sire, et j'oserai dire que, malgré tout ce tumulte , la vie et le trdne de Votre Majesté n'ont pas été le moindrement en péril. De plus, j'attesterai que messieurs de Guise ont causé, par leur tyrannie et leur méchanceté, des maux inouïs, sous prétexte de sauvegarder les intérêts de la religion catholique et romaine. Défiez-vous, monseigneur, des ambitieux qui envahissent votre autorité , tourmentent votre peuple, molestent vos parents, et font couler en pleine paix plus de sang que n'en verserait ta plus cruelle guerre...
— Tout beau I mon cousin , tout beau ! interrompit le duc de Guise , qui entra dans la chambre du roi , avec ta reine mère, la reine Marie et le cardinal de Lorraine. Voua appartient-il d'accuser, quand il faudrait vous défendre?
— Monsieur, reprit lièrement le prince de Condé la main sur son épée, quiconque a dit que j'avais conspiré contre la personne sacrée du roi, contre messieurs ses frères, contre mesdames la régente et la reine, celui-là en a menti faussement et malheureusement ; j'offre donc de prouver, par gage de bataille , et ce nonobstant ma qualité de prince du sang royal , que l'accusateur est luimême coupable de lèse-majesté.
— Par la messe ! s'écria le duc de Guise , avec dédain : les princes de Vendôme , M. l'amiral et son frère Dan-
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delot, s'uniraienl-ils à vous pour soutenir en champ clos votre téméraire proposition ? En ce cas , je demanderais au roi de permettre le combat à mort et sans merci... On verrait quelles sont les épées qui sortiraient du fourreau...
— Oui, vraiment, monsieur le Prince ne manquerait pas de champion! interrompit la reine mère, qui jugea prudent de changer la tournure aggressive que prenait le débat : vous-même, mon cousin de Guise, vous prendriez parti certainement pour monsieur de Condé, dont chacun sait la franchise et rhonnêleté!
— Je suis aux ordres de Sa Majesté! reprit le duc de Guise , que les paroles de Catherine de lïlédicis avaient calmé. M. te Prince est sans doute incapable de trahir le ro' , comme des méchants ont voulu le faire croire ; je porterais volontiers défi à ceux qui douteraient de sa bonne foi , et je prie Sa Majesté de le garder auprès de sa personne, pour mieux pro6ter des sages conseils de ce vaillant homme de guerre et de ce grand homme d'Ëtat ! »
Cependant, à défaut de preuves et de témoins, on se désista de poursuivre, contre les grands chefs du parti de la Religion, un procès criminel, qui aurait, dans tous les cas, augmenté les embarras de la situation politique. Ce procès eiit amené sans doute la condamnation du prince de Condé, mais il eût aussi forcé les princes de Vendôme et les autres princes du sang à courir aux armes , pour sa défense; la guerre civile aurait recommencé plus terrible et plus acharnée que jamais, et le triomphe delà Réforme pouvait renverser le trône des Valois dans le sang des princes de la maison de Lorraine. La jeune reine Marie
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3S6 LE SECRET D'ËTAT.
Stuart supplia ses oncles de cicatriser les plaies de la patrie, au lieu de les rouvrirjle chancelier deFrance, Michel de Lhôpital, prêta sa voix éloquente à la sainte cause de rhumanité , et dès lors le prince de Condé ne fut plus inquiété et se vit tout à fait libre à la cour, sous la condition qu'il ne s'en éloigoerait pas. On cessa de le garder à vue , quoique les mouchards de la reine mère errassent sans cesse autour de lui ; mais sa vie n'était peut-être pas en sûreté : il pouvait se croire menacé de poignards, de poisons et d'embAches. Il craignit surtout d'être enveloppé dans la première émeute que tenteraient d'un jour à Tautre les réformés; il devait d'autant plus se défier des Guîjes, que le roi et la reine mère lui faisaient bonne mine et semblaient n'avoir conservé aucun ressentiment à son égard.
François II, fatigué des exécutions sanglantes auxquelles le parlement donnait sa sanction solennelle , s'en alla d'Amboise au château de Ghenonceaux, puis à Châteaudun , sur le bruit d'un mouvement de troupes, que les factieux levaient dans le Vendêmois. Le prince de Condé, toujours libre en apparence, avait était traîné à la suite de la cour, dans cette dernière résidence , où il se sentait prisonnier, avec la faculté de tendre un peu sa chaîne. 11 s'affligeait de se voir enfermé dans l'enceinte fortifiée de cette ancienne ville , qui était perchée sur un roc, comme un nid d'hirondelles. Le large horizon qu'il découvrait du haut de la grosse tour ; les plaines fertiles du Perche , où verdoyaient les blés ; la forêt druidique de Machesnoir, qui se revêtait de ses premières feuilles; tout lui paraissait digne de servir de but ou plutôt de prétexte
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à quelques promenades. Il demanda l'agrément du conseil de régence pour sortir de la ville Vieille et des faubourgs ; on le lui permit, en lui donnant des surveillants, en guise d'escorte; il témoigna ensuite le désir de faire des excursions, aux environs de la ville, avec la princesse Marguerite. Ce fut la princesse qui s'associa elle-même à sa requête, en disant qu'elle profiterait de ta compagnie du prince de Condé pour se promener avec lui ; on augmenta l'escorte et Ton y ajouta deux pages de l'écurie du roi. Le prince de Condé devint ainsi le chevalier d'honneur de sa nièce, et tous les matins, il la conduisait, à pied ou à cheval, en sortant par la porte d'Embas , sur les bords de la Loire , à l'Ile du Champ-de-Mars et au lac de Verde. D'abord, on fut inquiet de l'usage qu'il ferait de sa liberté; bientôt on ne pensa plus qu'il osât en abuser. Son escorte avait, d'ailleurs, des intructions très-sévères, et les deux pages , qui chevauchaient derrière lui , devaient le tuer d'un coup de pistolet s'il cherchait à s'enfuir. Les gardiens de la porte d'Embas t'attendaient donc, au départ et au retour, en lui souhaitant bonne vie et tongue.
« Ne retournez-vous pas, mon cousin? lui dit Marguerite, .un jour qu'ils s'étaient avancés jusqu'à la- forêt de Machesnoir : il est tard, et nous sommes à lionne distance du château... Ne redoutez-vous rien dans ces grands bois ?
— Aucunement, répondit le prince ; nous avons. Dieu soit loué, belle escorte. Çà, m^sieursles pages, tenez un moment la bride de nos chevaux, qui brouteront l'herbe, pendant que nous irons voir, la princesse et moi , une curieuse idole gauloise qui est sur la lisière de la forêt. »
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Le prJDce de Condé mit pied à terre, et entraînant la petite prÎDcesse , qu'il tenait par la main, il entra en plein bois avec elle. Marguerite s'épouvantait des ténèbres et du silence de cette retraite sauvage, oîi les Druides avaient cacbé les sacrifices bumains de leur dieu Teutatès; tes troncs d'arbres morts , creusés et fendus par Tâge, tombés de vétusté ou renversés par la foudre , se confondaient avec les troncs vigoureux des ormes et des chênes séculaires, qui portaient encore le gut sacré. Marguerite voulait à tout moment retourner en arrière , et le prince, qui au contraire , semblait impatient d'aller en avant , eut besoin de la rassurer, sous ces voûtes de feuillages, débranches et de lierres entrelacés. Ils arrivèrent enfin auprès des grandes pierres levées, qui avaient, suivant la tradition, servi de temple et d'autel aux prêtres de la religion druidique. Tout à'coup, un jeune homme accourut, haletant, à leur rencontre, avec deux chevaux frai3,qui frappaient du pied la terre et secouaient leurs crinières au vent.
<r Matigny! s'écria la princesse, se précipitant dans ses bras; est-ce bien vous, que je croyais pendu ou décapité?Oh! quej'aidejoieà vous retrouver! Maiso.sez-vou3 reparaître si près de lacourl*
— Il ne demeurera qu'un instant! dit le prince, prenant des mains de Malignyune bellei)oited'or, ornée des chiffres de Marguerite. Voici de quoi remplacer le coffre de fer, que Beauvais-Nangis a fait briser en morceaux, quand il l'eut tiré du feu, où vous l'aviez mis si adroitement. Tenez, ma chère, ce présent vous fera souvenir de votre généreuse action : conservez-le, pour l'amour de moi.
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— Oh! la belle bolle! répétaitla princesse, en admirant avec joie ce merveilleux travail d'orfèvrerie.
— Adieu vous dis, belle cousine! dit le prince, qui se disposaità monter à cbeval. Au revoir ! Bienheureux l'époux qui doit obtenir votre main! Vous êtes vraiment la plus précieuse perle de la couronne de France !
— Vous partez ?reprit Marguerite , étonnée. Quoi ! sans avoir consulté messieurs de Guise , ni Sa Mïyesté le roi ! ajouta-t-elle en souriant. Sur ma foi! j'étais en peinede vous le conseiller, par précaution , car on ne vous lâcherait pas de bonne volonté, je vous assure ; mon cousin Henri de Guise m'a fait entendre, hier même, qu'on vous arrêterait à la première occasion, et que vous n'auriez pas le temps de vous défendre avec l'épée ou ta dague. Il vaut donc mieux que vous partiez aujourd'hui , plutôt que demain.
— Madame , combien je suis votre obligé I dit Maligny, pendant que le prince de Condé se plaçait en selle : vous m'avez donné les moyens de sortir d'Amboise et d'avertir nos frères que la conjuration était découverte...
— Monsieur de Condé, interrompit la princesse, je vous adjure , n'excitez plus de tumultes en France ! Et, vous, Maligny, ne conspirez plus pour ôter la vie à messieurs de Guise, car, une autre fois, je ne pourrais vous sauver, sans doute...
— Une autre fois , ma ti-ès-houorée dame, répliqua Maligny, le secret sera mieux gardé, et le succès plus certain ; une autre fois aussi votre blanche main ne retiendra pas le bras prêt à frapper les Guises ! v
Maligny reconduisit la princesse, dans la route qu'elle
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devait suivre, et, lui ayant baisé la main, disparut avec le prince. Marguerite rentra sente à Ghftteaudun, et raconta qu'elle s'était égarée dans la Torét, où elle avait trouvé la magnifique botte d'or, qui portait seschirfres et ses armes. On devina la vérité, en apprenant que le prince de Condé était arrivé en Béam, à la cour de son frère, le roi de Navarre.
Peu de temps après, sous le règne de Charles IX, le prioce de Condé devint le chef des Huguenots révoltés, et le duc de Guise mourut assassiné, au siège d'Orléans , par Poltrot, le 18 février 1563; mais Henri, prince de Joioville, qui hérita des titres et des honneurs de son père, soutint avec éclat la prédominance de la maison de Lorraine, et Marguerite de France épousa plus tard le fils du roi de Navarre Antoine de Bourbon et de Jeanne d'Âtbret.
LA FEVE
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Et le petit enfant croisiut et se fortifiùt en esprit, et il fut dans les déserts jusqu'au jour oA il devait ètc« manifesta à Israël.
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LA FEVE
La naissance et l'éducatioD de Henri IV aDooncèreat ce qu'il devait être un jour, et le vieux roi de Navarre, Henri d'Albert , son grand-père, prophétisa que la brebis avait enfanté un lion , pour répondre à la raillerie des Espagnols, qui avaient dit, de sa femme, par allusion aux armes de Béam qui portent deux vaches de gueules ou rouges en champ d'or, que la vache amil enfanté vne brebis. Ce ne pouvait pas être un prince ordinaire, celui qui fut conçu, mis au monde, nourri et élevé autrement que tous les 61s de rois.
Heprid'Albret, roi de Navarre, qui avait perdu en 1513 une partie de ses États usurpés par Ferdinand, roi d'Aragon, désirait ardemment que sa fille unique Jeanne d'Albret, mariée à Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, lui donnât un héritier. Les deux premiers enfants nés de
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cette union étaient morts jeunes, par suite d'accidents , Pun ayant été étoufTé par sa nourrice, l'autre étant tombé des bras de sa gouvernante. Avantque la duchesse de Vendôme devint grosse pour la troisième fois, Henri d'Albret, prince austère et philosophe, l'avait priée de lui confier le Douveau-né , qu'elle devait à la gloire de su maison ; il voulait, disait-il, apprendre à son petit-fils la vengeance qu'il fallait tirer des Espagnols, usurpateurs du royaume de Navarre , et il s'engagea, vis-à-vis de sa fille, à lui montrer le contenu de son testament, aussitôt qu'elle lui montrerait ce que contenait son ventre ; il exigeait d'elle une humeur égale et joyeuse durant cette grossesse, et lui fit promettre de chanter une chanson pendant les douleurs de l'enfantement, afin qu'elle n'eût pasunenfantp/eureur et rechigné.
Jeanne d'Albret , se trouvant à la cour de France, s'aperçut qu'elle était enceinte : elle ne se pressa pas de revenir se confiner dans la petite cour de Navarre, qui ne lui offrait aucune distraction agréable, et ne changea rien à la vie de plaisir, qu'elle menait au milieu du tourbillon des fêtes et des tournois ; seulement, pour se conformer aux désirs de son père, quand approchait le terme de sa grossesse , elle retourna en Béam, où elle accoucha neuf jours après son arrivée, au château de Pau, le 13 décembre 1553.
Toutes les portes de son appartement restèrent ouvertes, à l'heure de ses couches, et chacun put entendre une voix ferme , qui chantait ce noët en langue basque : o Notre-Dame du Bout-duPont, aidez-moi, à cette heure ! » Le vieux roi était là , impatient de connaître
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le succès de ses vœux ; il reçut dans ses bras Teafan t, dont il constata le sexe, et l'enveloppa dans un coin de sa houppelande, en jetant sur le lit de l'accouchée une boite d^or qui renfermait son testament : a Ma fille, voilà ce qui est à vous , et ceci est à moi ! s dit- il. A ces mots , il emporta l'enfant , qui le regardait fixement, sans pousser UD seul cri , et avant de le remettre aux soins des nourrices, qu'il avait choisies parmi les paysannes, il lui frotta les lèvres avec une gousse d'ail et lui fît sucer du vin de Jurançon , dans sa coupe d'or, pour préparer le régime fortifiant, auquel devait être soumis le prince de Béam. Henri d'Albret, qui vécut encore deux années, eut le temps de voir les premiers résultats de Téducation qu'il avait préparée, et la future reine de Navarre lui promit de suivre expressément ses dernières volontés à l'égard de l'enfant chéri qu'il bénissait en mourant.
« Mignonne des rois ! disait-il à sa fille, qu'on appelait ainsi à cause de la tendresse que les rois Fran> cois I*' et Henri H avaient eue pour elle. Notre petit Béarnais est séparé de la couronne de France , par neuf princes du sang, tous jeunes et bien portants; mais j'augure que les plus grands obstacles du monde terrestre ne retarderont pas les décrets du Ciel. Henri sera un vaillant homme de guerre, un clément pacificateur, uo roi tout-
Ce prince, soustrait dès l'enfance au contact de la cour, n'en prit pas les pernicieuses habitudes : son physique et son moral se développèrent d'eux-mêmes , en liberté, sous les auspices de la simple nature. Il fut élevé, jusqu'à l'âge de dix ans , au château de Coarasse , anti-
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que forteresse des comtes de Béarn , située dans la solitude la plus pittoresque, au sommet d'un rocher, et entourée de montagnes, de lacs et de torrents. C'est là qu'il donna carrière à ses nobles instincts de bonté , de Tranchise , de générosité, de grandeur d'âtne ; c'est là qu'il acquit ces grandes qualités qui firentle fonds de son caractère : le courage et ta résignation, le dédain du danger et Tamour du travail ; car, toutprince qu'il fût , ilélait vêtu de bure, comme les vachers et les chevriers, ses compagnons de jeux et de promenades. Ces premières années de son enfance avaient été consacrées surtout à donner une trempe robuste à sa constitution. Suzanne de Bourbon , baronne de Miossens, alliée de la famille d'Âlbret, était sa gouvernante; elle veillait, en cette qualité, à faire exécuter . scrupuleusement le plan d'éducation que le vieux sire d'Albret avait tracé pour son petit-fils; on endurcissait ainsi le jeune prince à des exercices pénibleset grossiers, pour lui faire oublier que sa naissance et son rang l'appelaient à jouir de toutes les douceurs, de toutes les délicatesses de la vie aristocratique. Souvent ta vieille baronne pleurait de compassion, en cachant ses larmes, quand elle voyait l'enfant revenir au château, épuisé de fatigue , mourantde faim , à demi mort de froid , mais toujours de bonne humeur.
Grimper sur les rocs à pic, enlever des nids d'aigle, traverser à la nage la rivière des Gaves, courir pieds nus dans la neige , vagabonder nu-tète au soleil d'été , jouer au bord des précipices, gravir les montagnes , descendre dans les vallées, tuer des oiseaux à coup de (lèches et de fronde, bêcher ta terre , porter des fardeaux ,
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monter au fatle des grands pins, telles (étaient les occupations journalières du prince , qui ne trouvait à Coarasse qu'une nourriture frugale, du pain bis, du fromage, de rail et de l'eau pure tom les jours , un peu de vin et du porc salé les dimanches. Cette alimentation agreste et à peine sufBsante, assaisonnée par l'appétit, l'accoutumèrent, de bonne heure, aux privations qu'il devait plus tard supporter mieux que ses soldats , dans les rudes épreuves de la guerre; son caractère gai et vif, exempt d'inquiétudes et d'entraves, contribuait à épanouir la fleur de sa santé. A vrai dire , il n'avait pas eu d'enfance.
Le précepteur du jeune Henri se nommait la Gaucherie , personnage notoirement ridicule à cause de son verbiage tbéologique et des fatigautes comparaisons qu'il mêlait sans cesse à ses longs discours, mais pleins d'honnêteté et de candeur patriarcales. Ce la Gaucherie , dont le nom ressemblait à un sobriquet de boa aloi , n'était pas moins maladroit dans ses paroles que dans ses actions ; car il disait toujours ce qu'il devait taire , et, par l'efTet d'une distraction irrémédiable, il laissait échapper tout ce qu'il tenait à la main : il aurait perdu ses chausses dix fois , avant de s'en apercevoir une. Henri de Bourbon se trouvait ainsi abandonné à la garde d'un petit valet de chambre, âgé de douze ans, appelé Mamelot.
Le château de Coarasse n'était habité que par d'anciens serviteurs de la baronne de Miossens , et l'on n'y voyait que des barbes grises et des cheveux blancs; ce qui ne contribuait pas peu à rendre plus triste encore le séjour de celte forteresse féodale , dans un site âpre et désolé.
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Henri s'arUigeait souvent de la solitude où ses parents Toubliaient; et, pour échapper au contact des vices et de la mauvaise nature de Mameiot , il s'en allait seul réver de guerre et de chevalerie ,- dans les forêts de sapins qui couronnaient les hauteurs voisines de Coarasse, ou bien il s'enfermait dans la grande sallç du château , toute tendue de tapisseries de haute lice, représentant lesMétamorphoses d'Ovide , et vis-à-vis de ces peintures de laine, il donnait libre carrière à des réQexionsqui contrastaient avec les habitudes rustiques et incultes de son éducation.
C'était le jour des Rois de l'année 1560.
Suivant un usage traditionnel en Béam, madame de Kliossens devait distribuer le gâteau de la fève, qu'elle avait pétri de ses mains, à toutes les personnes qui résidaient alors au château.
A six heures du soir, un son de trompe appelâtes convives dans la salle des Métamorphoses , où te souper était servi, et pour ce moment-là les gardes des portes et les sentinelles des tours quittèrent leurs postes, afin de prendre part à la distribution du gâteau des Rois.
Madame de Miossens^ qui était une grande femme au visage sec et ridé , entra la première , vêtue de noir et coiffée d'uD béret de même couleur, laquelle faisait resplendir davantage la blancheur de sa colerette empesée, q ui se déployait en éventail autour de sa tète blanche.
Le jeune Henri , qui la suivait , également habillé de noir, était suivi de maître la Gaucherie et de Mameiot , l'un promenant autour de lui des regards où la malice était enjeu, et l'autre ne regardant rien, n'entendant
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rioD et marchant comme ud automate , poussé par la cohue des écuyerSjdes valets, des servantes, des soldats et de tous les domestiques.
La baronne et son pupille s'assirent au haut bout d'une longue table, éUncelante de pots et de gobelets d'étain : la nappe ne couvrait que l'extrémité de cette table, qui reluisait j noire et polie comme l'ébène, aux clartés indécises de plusieurs grosses chandelles de cire jaune.
It y avait dans les pots assez de vin de Roussillon pour faire tourner plus de têtes qu'il ne s'en trouvait au souper de famille, selon l'acception primitive de ce mot, qui comprenait la maison tout entière, sans distinction de naissance et de rang; mais la partie solide du souper ne se composait que d'une imraensegalette, dorée au four et répandant une succulente odeur de pâtisserie.
Tout le monde restait debout , excepté madame de Miossens et le prince , lorsque le chapelain parut. C'était un de ces ministres protestants, qui avaient alors tant, d'influence sur les esprits , par la puissance de la parole et des doctrines évaogéliques : son abord austère, son visage pâle et amaigri , son regard enflammé de zèle , tout en lui commandait la vénération.
On s'inclina, et l'on se signa sur son passage : il donna la bénédiction aux assistants, et imposa les mains sur le gâteau, pour le bénir aussi ; ensuite il dit une prière en patois béarnais, que chacun répétait à demi- voix, et il invita du geste l'assemblée à s'asseoir , eu s'asseyant luimême à côté du petit Henri.
Ceux qui purent s'approcher de la table étaient moins nombreux que ceux qui restèrent derrière les bancs ,
garnis d'une foule pressée , car les derniers aides de cuisine ne manquaient pas à la réunion, qui se compoeait de cent individus : on compta tout le monde, pour diviser la galette en autant de parts égales.
Un silence de respect et de curiosité tenait immobiles et attentirs tous les conviés , dont la plupart avaient bien rarement l'honneur de paraître en présence de la châtelaine. L'écuyer-trancbant saisit le couteau et l'enfonça au milieu du gâteau , en l'y laissant planté jusqu'à ce que madame de Miossens lui eût ordonné de remplir son of- 6ce.
a Monsieur mon cousin , dit la baronne de Miossens , en se tournant vers le fils du roi de Navarre , et vous tous qui êtes ici présents , bons serviteurs et bonnes gens , voilà que nous allons faire un roi , qui régnera sur nous jusqu'à ce que le révérend père chapelain ait prononcé les grâces. Or, sachez que , pour observer les coutumes de nosancëtres de Goarasse , j'ai pétri moi-même cegâteau, avec de la farine de pur froment et d'orge mêlés, en récitant les sept Psaumes de la Pénitence ; puis , j'ai mis dedans une fève et un anneau d'or : Sur ce , je prie Dieu qu'il vous envoie l'ange gardien de Coarasse !
— Tout ainsi qu'un beau songe ! ajouta la Gaucherie, en renversant un vase de vin qu'il avait attiré à lui, sans avoir le projet de boire. Les songes véritables , monseigneur , sortent d'une porte d'ivoire, qui s'ouvre à minuit dans le palais du Sommeil
— Je songeais r(ue vous étiez changé en oison bridé , interrompit impudemment Mamelot; ce songe-là sortait-il de la porte d'ivoire ?
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— Quel est cet ange gardien de Coarasse , madame ? demanda Henri à ta baronne de Miossens.
— Je vous l'apprendrai volontiers, dit-elle en faisant signe de découper le gâteau. Il y a environ deux cents ans , la maison de Coarasse était à son plus haut degré de splendeur : quoiqu'elle fût seulement la dixième des douze bannières de Béarn, elle primait sur toutes les autres par le courage et la magnificence de son seigneur, Thomas de Coarasse , conseiller favori de messire Gaston de Foix. Il advint que la dame de Coarasse fit un gâteau de la fève , pour la fête des Rois , et en maniant la pâte y laissa son anneau de mariage, sans soupçonner comment elle l'avait perdu : aussi, était-elle bien perplexe et malcontente , dans l'appréhension de quelque malheur. Toutefois, elle ne s'en plaignit pas à son mari , de peur d'être tancée, pour sa négligence; mais, à peu de temps de là, il s'en aperçut et lui demanda ce qu'elle avait fait de son anneau bénit ; à quoi elle ne sut répondre, k Ah ! ah ! dit, en soupirant , Thomas de Coarasse, Dieu veuille que cet anneau ne soit pas tombé en méchantes mains I car une vieille prophétie sur la maison de Coarasse annonce que son ange gardien la quittera quand , par mégarde , on le chassera. Or, madame, la perte d'un anneau conjugal est de mauvais augure ! — Oui, hélas ! répondit la dame, et je brûlerais une belle chandelle au bon saint qui me le rendrait I Donc, je souhaite qu'il soit, à cette heure, piaulé au doigt de l'ange gardien de Coarasse. » La nuit venue, lorsque le seigneur et la dame de Coarasse furent couchés et endormis, il se fit un grand bruit dans le château : on heurtait aux portes et aux fenêtres, on
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remuait les meubles, on agitait les courtines et les tapisseries , si bien que tous les habitants dudlt château furent éveillés et eurent grosse peur. « Qu'est-ce cela, bon Dieu ! s^écria la dame de Coarasse^ les démons sont-ils devenus nos hôtes ? — C'est le vent et l'orage , j'imagine ! répondit le mari, qui faisait bonne contenance,, en écoutant ce vacarme , comme doit faire un homme de cœur, que rien n^émeut, hors sa conscience. »
' — Voilà une belle et royale maxime , madame, interrompit le jeune Henri, et je ferai état de m'en souvenir toujours!
— Continuez, madame, votre merveilleuse histoire , dit le chapelain , qui se fit l'interprète de l'impatience du prince de Navarre. Je suis en peine de savoir si l'auteur de ce tracas nocturne sortait du ciel ou de l'enfer, et s'il fut convenablement prié on exorcisé.
— Le sire et la dame de Coarasse entendirent un éclat de rire! reprit la baronne de Miossens, qui avait attendu pour reprendre son récit que le silence se fût rétabli autour d'elle. Puis, une voix, pareille à celle d'un enfant au berceau, sembla sortir du chevet de leur lit. « Nenni, vraiment ! leur dit cette voix, avec douceur : il n'y a nul démon céans, car, autrement, j'y mettrais bon ordre et renverrais au diable ce qui appartient au diable. — Çà , qui étes-vous, qui parlez de la sorte? demanda Thomas de Coarasse , sans p&lir ni trembler. — Je suisl'angegardiende votre maison, monseigneur, répondit l'esprit, et désormais vous n'aurez pas de plus 6dèle serviteur, jusqu'à ce que vous me chassiez, — Oui, bien ! répliqua le seign6ur,je t'accepte et te remercie. Mais d'où
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provient cette nouvelte ardeur de ta part ? N'as-tu pas de même servi mes ancêtres? N'est-ce pas toi qu'ils nommaient Orton? — Oui-da, c'est moi-même, ne vous déplaise, repartit la voix; mais je n'avais alors d'autre mission que d'annoncer la naissance des enfants mâles de votre sang, en riant tout bautsurledonjoD du château. — Je te sais gré d'avoir ri , fort à propos , quand ma femme me donna un héritier! dit le seigneur, avec gaieté, pendant que la dame de Coarasse se cachait de frayeur sous les draps. A présent, ne riras-tu plus sous de tels auspices?— Point, monseigneur; j'ai fini de rire, mais je pleurerai et gémirai lorsque le chef de votre maison devra trépasser. Je souhaite ne pas si t6t commencer mon office ! — Tu m'étonnes grandement , t>rton , et je voudrais connaître la cause de ce changement dans tes fonctions et aussi les services que tu me peux rendre. — Quant aux services, ils sont incomparables, si vous allez à la cour du comte de Fois; car je vous apprendrai tout ce qui se passera dans le monde. La nuit, je vous éveillerai , en tirant votre oreiller, et je vous dirai ce que j'aurai su dans mes voyages , qui sont plus rapides que le vent et l'éclair. — Cela mérite d'être éprouvé mon gentil Orton! — En outre, pour vous faire comprendre comment je suis devenu depuis peu votre très-obéissant et attentif serviteur, je vous dirai que ma très-honorée dame , votre épouse , ayant pétri de la pâtisserie pour le gâteau du jour des Rois , son anneau demeurâmes la pâte : il advint que cet anneau se trouvait dans la part du pauvre, qu'on laisse, après le tirage de la fève, sur un plat au milieu de la table où fut partagé le gâteau , jusqu'à
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ce qu'uD pauvre se présente à la porte et qu'on lui donne cette part avec une aumône. Sachant cela , je pris la figure d'un pauvre à béquilles, et me présentai , pour avoir le morceau contenant votre bague. Ainsi Tai-je eue, et je la porterai en symbole d'alliance, jusqu^à ce que, comme je vous ai averti , vous me chassiez hors de votre maison : en ce cas, je restituerai l'anneau de votre épouse et cesrerai d*ètre le petit serviteur de vos désirs et volontés, ce qui mcdépïteraitcontrevouset me condamnerait, pour toute besogne, à pousser des cris plaintifs dans la chapelle , toutes les nuits , un mois avant votre trépassement. » •^ Ah ! madame, que le sire de Coarasse fut mal avisé de ne pas saisir au corps ce serviteur inconnu ! s'écria Henri de Navarre.
— Tâchez donc de tenir une ombre, une vapeur, messire? répondit la Gaucherie , en joignant la pantomime à ses paroles et en étendant ta main, au hasard, sans avoir l'intention de rencontrer pour obstacle le bonnet du cha* pelain, qu'il fit sauter à dix. pas. Voyez si j'ai touché quelque autre chose que l'air vide ?
— Monsieur de la Gaucherie, interrompit le prince, expliquez-moi plutôt pourquoi vous arrêtez le prodigieux récit de madame la baronne ?
— Madame , demanda l'écuyer-tranchant, je taillerai donc cent parts , plus une , celte du pauvre ?
— Ainsi faites, maître Garot ! dit madame de Mios sens, qui se recueillait pour achever son récit ; n'oublie pas, non plus, la part de l'esprit de Coarasse, ce qui élèvera le nombre total des parts à cent deux. Ayez soin, je vous prie , qu'elles soient toutes égales.
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— Et l'esprit fit-il bien son devoir ? demanda Henri, qui eût préféré la fia de l'histoire à sa part du gâteau.
— Orton tint sa promerae , et si hardiment, que le seigneur de Coarasse savait à l'avance tous les faits qui arrivaient dans les cours et les pays les plus éloignés de l'Europe, même du monde entier. Dès qu'il sentait son oreiller se mouvoir, il s'éveillait, en disant : « Qu'estce, Orton? ' — Le roi d'Angleterre est mort, répondait le serviteur invisible. — Oui-da ! Quand mourutil ? — Hier, entre deux et trois heures de relevée, b La nouvelle se vérifiait à quelques jours de là , de façon que le sire de Coarasse était instruit des plus secrètes choses qui arrivaient en France, en Italie, en Allemagne et partout. Il vint auprès du comte Gaston de Foix, et lui fit confidence des. nouvelles qu'Orton apportait prématurément et qui se trouvaient toujours élre vraies. C'est pourquoi le comte de Foix ne voulut plus donner congé à Thomas de Coarasse de retourner en son château , et il le gardait à. sa cour, afin de profiter des messages du courrier Orton. Le seigneur de Coarasse était donc en singulière faveur chez le comte, qui le comblait de présents et d'honnêtetés. Mais la curiosité, qui perdit le premier homme...
— Pardonnez, madame ! interrompit le prince , qui crut devoir relever une erreur de fait , outrageuse pour son sexe : il faut dire la première femme , puisque le sei^nt tenta madame Eve, en lui promettant la connaissance de toute chose.
La curiosité , en effet, est le vice ordinaire de la femme, ajouta la Gaucherie; témoin madame Pandore,
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qui ouvrit une boite , de laquelle s'échappèrent tous les maux du genre humain, excepté l'espérance, laquelle resta au Tond de cette Tatale botte.
— ' Plût à Dieu que votre langue y fût aussi restée ! lui ditMamelot, en lui faisant la grimace.
— Vous avez raison^ monsieur, reprit madame de Miossens en se tournant vers son pupille ; il en arriva de même au seigneur de Goarasse qu'au bonhomme Adam : ce fut sa femme, qui, tentée sans doute par le démon, eut fantaisiedevoirTange gardien de Goarasse, qu'elle entendait, la nuit, conversant avec le maître qu'il servait. Thomas de Goarasse pria donc cet esprit de se montrer au jour ou aux flambeaux, a: A quoi bon? répondit, en gémissant, le docile serviteur. — Je t'en aimerai davantage, mon mignon répliqua le seigneur, et je saurai mieux ce que tu vaux. —Ah! mon bon sire, fit-il avec amertume, aimezmoi pour mon service, et non pour la figure que j'ai. — Orton , il me déplaît d'être servi par quelqu'un que je n'ai jamais vu, et fusses-tu plus laid que les marmousets qui sont sculptés et peints aux portails des églises, je serais content, pourcela seulement que je te connaîtrais . — Soit ! reprit l'esprit, qui s'en allait f&ché : avisez demain la première chose que vous verrez , à votre lever, ce sera moi. n Le lendemain, en s'éveillant, le sire de Goarasse regarda par toute la chambre, et attendit un temps infini, au pied de son lit , pour que son messager Orton lui apparût ; mais it ne vit rien et se courrouça contre l'esprit , qui s'était joué de lui. La nuit suivante, dès qu'Orton le salua , comme à l'ordinaire: « Méchant! s'écria le seigneur de Goarasse , avec un accent de reproche : tu as menti à ton
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maître ! — Moi , mon cher sire 1 reprit Orton ^ attristé de cette injuste accusation : plutôt que de vous tromper, j'irais me pendre étemetlement au battant de la grosse cloche de Pau ! — Ne m'avais-tu pas promis d'être la première chose que je verrais, à mon lever? — Aussi, ai-je tenu cette promesse forcée. — Imposteur et fourbe ! — Dites, n'avez-vous rien vu? Quel objet vos yeux ontils d'abord aperçu, en s'ouvrant? — J'ai vu deux brins de paiUe, que le vent faisait tournoyer sur le pavé de la chambre. — Eh bien , monseigneur, j'étais l'un de ces deux. Que vous' en semble? — Je ne le crois pas assurément, mais je t'ordonne de paraître devant moi, sous une forme plus distincte. — Soit! dit la voix, exprimant un profond dépit. N'imputez qu'à vous ce qui en adviendra de nicheux. Je serai le premier être vivant que vous verrez, en vous mettant demain matin à la fenêtre de votre chambre, s Cette fenêtre avait vue sur la cour d'honneur du château, et lorsque le seigneur de Coarasse l'eut ouverte le lendemain, il vit dans cette cour une grande truie noire, horrible de taille et de maigreur, étrange d'air et de regard, tellement qu'il cria aux valets de courir sur la vilaine béte et de la chasser à coups de gaule; celle-ci jeta un lamentable cri, et s'enfuit.
— 0 mon Dieu! qu'avait-il besoin de voir son bon amt l'ange gardien? dit le prince, que cette ancienne tradition avait ému et intéressé. Cependant , on ne conçoit pas qu'un si aimable lutin se soit transformé en un si laid animal.
— Vous nous avez fait là un admirable conte, madame la baronne, dit le ministre, et M. de la Gaucherie, avec toute sa science, n'en pourrait conter de tels^ mais je suis
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intrigué de savoir ce que devint l'esprit, après qu'on eut chassé la truie, car la curiosité est punissable.
— Il no reparut plus au château de Coarasse, reprit madame de Miossens; mais à peu de temps de là, la cha* pelle retentit de gémissements et de sanglots, sans qu'on y vit personne et le sire de Coarasse mourut d'une chute de cheval, à la chasse du sanglier. Le propre jour de sa mort, sa femme retrouva sur la table l'anneau qu'elle avait perdu à la fête des Rois.
— Oh ! si la fortune m'envoyait un sorcier invisible ! s'écria en souriant le prince, qui ne croyait pas aux récits merveilleux, que la superstition de cette époque accueillait avec une aveugle confiance.
— Monseigneurl repartit le chapelain calviniste, qui était plus éclairé que la plupart des docteurs de son temps : je vous répéterai, avec votre précepteur, H. de la Gaucherie, que vous avez sans cesse à vos côtés un bon ange et un mauvais, qui vous conseillent à l'envi et qui sont les serviteurs iavisiblës de votre conscience : n'écoutez que le bon, et soy^ sourd aux avis du mauvais.
— Oui, monsieur! dit madame de Miossens, à l'appui de cette sage allocution : les esprits ne reviennent guère aujourd'hui. Mais ta maison de Coarasse a toujours un ange gardien, qui veille sur elle, et qui la préserve des embûches du Tentateur.
— Les esprits reviendraient encore, qu'ils ne me feraient pas peur ! répliqua le prince, avec une fierté qui trahissait déjà son avenir. Un esprit, par exemple, frapperait à la porte, je ne balancerais pas à ouvrir, pour te voir. . . »
Au même instant, on frappa à la poterne extérieure ,
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et les coups, qui faisaient gémir la porte doublée de fer, se répétèrent d'écho eo écho jusqu'au fond des souterrains du ch&teau.
On entendit, dans l'assemblée muette, circuler un murmure d'effroi, et l'anxiété se peignit sur tous les visages, excepté sur ceux de la baronne de Miossens, du jeune Henri et deMamelot. Ce dernier riaità la sourdine.
« Eb bien! n'ouvrira-t-on pas aujourd'hui? dit la baronne, impatientée de ce bruit, qui redoublait.
— Il faut que ce soit l'esprit de Coarasse qui vient manger sa part du gâteau, reprit Mamelot avec ironie.
— Madame, je suis allé voir ce que c'est! dit un valet, qui revint blême et tremblant.
— Qu'est-ce? s'écria leprince, avec une curiositéà laquelle ne se mêlait aucune frayeur.
— Je n'ai rien vu , continua le valet, d'une voix sourde et haletante; le pont-levis est haussé, et l'on ne saurait comprendre...
— Capitaine Brissard I dit madame de Miossens, en s'adressant à un vieillard, dont la figure cicatrisée attestait de longs services sous les drapeaux du Béarn ; sans doute, il ne convient pas à votre Âge ni à votre qualité d'aller ouvrir la porté aux gens qui frappent; mais, comme je suis averti que des partisans de messieurs de Guise parcourent le pays afin de s'enquérir de ce qui s'y passe et s'y brasse, nous devons nous tenir en garde contre les eubûches. Sachez donc, par vos yeux ce qu'on demande, et ne faites entrer quelqu'un qu'à bon escient.
— Ma très-honorée dame I répondit, en se levant, le capitaine, mécontent d'une commission qui le faisait dé-
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roger à son raog : autant vaudrait èlre capitaine géoéral des lièvres, que de ces marauds qui ont peur des esprits! Par tous les diables noirs! j'en ai vergogne pour eux et pour moi qui les commande.
— Capitaine ! objecta tout bas un de ses soldats qui était allé aux. écoutes : je vous jure , par la sainte lame de mon fourreau, qu'il y a un esprit à la poterne!
— Je l'ai aperçu, au clair de la luoe ! ajouta un autre soldat, qui avait voulu aussi tenter Tavénture : il a la forme d'uoe vache blanche...
— Point. Elle est noire! dit un troisième, avec non moins d'assurance que les deux, premiers; elle a des cornes plus longues qu'une lance de tournoi.
— Elle jette des ruades contre la porte) repartit un quatrième, qui n'avait fait que s'avancer jusqu'au milieu de la cour; écoutez-la beugler?
— A quoi le bon Dieu a-t-il pensé , dit dédaigneusement Mamelot, de donner des yeux et cfes oreilles à ces bétes de somme !
— Capitaine, ne tenez compte de ces songes-creux? cria la dame de Miossens, avec un accent bref et impératif; voyez, et usez de prudence!
— J'irais bien moi-même, madame, si vous le permettiez? demanda Henri de Navarre , à sa gouvernante.
— Nenui, monseigneur, répliqua la baronne, qui s'étonnait de ne pas être plus vite obéie ; chacun doit tenir la place qui lui appartient , et il ne sera pas dit que vous remptiss iez ici l'emploi de portier , vous qui êtes appelé à régner sur la Navarre.
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— Régner! répéta tristement le petit prince : j'aimerais mieux avoir une belle armure et de belles arm^, pour combattre.
- Monseigneur ! dit le chapelain , qui puisa dans te regard de madame de Miossens le texte de sou allocution : priez Dieu plutôt d'envoyer ta paix à vos sujets et de vous préserver de ta fâcheuse nécessité d'avoir à répandre du sang humain , lorsque vous serez sur le trône.
— Voilà une prière malhonnête, que vous me conseillez, reprit Henri, car la guerre est une admirable chose et le plus délicieuxpasse-tempsque je sache; mais, en outre, la guerre se fait toujours , sous la protection de Dieu , que nous appelons le Dieu des armées, comme dans la Bible. »
Depuis quelques instants, on avait cessé de frapper à la poterne.
La discussion , qui s'était élevéeentre le chapel&in et te prince , empêcha d'entendre les paroles qui s'échangeaient à la porte du château entre le capitaine Brissard et un inconnu; en6n, lepont-levis s'abaissa, la porte fut ouverte, et le capitaine, suivi de ses soldats, qui l'avaient accompagné avec plus ou moins de crainte et de répugnance, rentra danslasalledes Métamorphoses, et amena devant la baronne de Miossens un enfant , au minois éveillé et à la physionomie intéressante , portant le costume béarnais, et ayant dans son extérieur et dans ses manières une simplicité , une rudesse même , qui n'étaient pas désagréables, quoique ce fût le signe d'une naissance commune et d'un manque absolu d'éducation.
tt Madame, voici l'esprit qui faisait tout ce vacarme!
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dit le capitaine Brissard ; il laoçait de gros cailloux à rencontre de la porte et du pont-levis.
— Oui-da , mon beau seigneur ! interrompit virement renrant,qm ne fut nullement troublé par la présence de tant de monde et par l'abord sévère de madame de Miossens. N'était-ce pas bien fait ? l'aurais été fort empêché de me faire entendre autrement , et demain vous m'auriez trouvé gelé de froid , au bord du fossé.
— Vraiment, petit ! n'as-tu pas d'abri pour cette nuit? demanda la baronne, avec une bonté qui perçait à travers son apparence froide et rigide.
— Eb quoi ! vous étiez seul à cette heure dans la montagne? ajouta Henri, qui se sentait entraîné de sympathie verscet enfant deson âge. Si vous vous fussiez égaré par ce temps de neige ! Ne craigniez-vous pas de rencontrer un loup dévorant ?
— J'en ai rencontré plusieurs ! répondit l'enfant, sans afTectalion, mais avec la tranquillité du courage; nous nous sommes regardés, et nous avons poursuivi notre chemin, l'un deçà et l'autre de là. J'ai, d'ailleurs, outre ce beau bâton , le grand couteau de mon oncle Laboutraye, pour bien recevoir tes loups.
— Que saurais- tu faire pour résister à ces animaux féroces , pauvreenfanl? dit la baronne , émue de pitié. Bien coupables sont ceux qui t'ont ainsi abandonné! Mais qui es-tu? quel est ton nom, et que venais-tu chercher parmi les rochers et tes bois qui environnent Coarasse ?
— J'ai nom Jacquot, et suis fils d'un de vos vassaux , lequel mourut à la chasse aux chamois , lorsque j'étais encore au maillot. C'est alors que monsieur mon oncle La-
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boutraye , qui est guichetier au château de Pau , me fit Tenir près de lui , et me servit de père jusqu'à présent.
— Je me souviens en effet de ton père , dit la baronne, de ce bon compagnon , nommé Jacquot , comme toi, et le plus hardi qui fût dans les montagnes. Çà , mon enfant, pourquoi as-tu quitté le chAteau royal de Pau? Ce ne fut point sans doute du consentement de ton oncle , que tu fis seul cette grosse traite, de Pau à Coarasse?
— Si fait, voirement, madame! C'est mon oncle Laboutraye qui m'envoya, parce que je courais moins de risque d'être arrêté par les espions et les faux chevriers qui abondent aux environs. Dieu soit loué! je ne me fusse pas laissé prendre vif, et, d'abord , j'aurais joué des jambes, pour vous apporter ceci...
— Ah ! la reine est de retour à Pau ! s'écria la baronne en recevant une lettre , qu'elle reconnut , à la suscriplion , écrite par Jeanne d'Albret.
— Madame ma mère s'en revient donc de Paris.' demanda le prince, joyeux et impatient delà revoir; oh! que je suis aise !
— Non, monsieur! reprit madame de Miossens, qui, après avoir lu la missive , composa son maintien et son air, afin de ne rien faire paraître du contenude cetécrit. Votre très-honorée mère est encore à Paris , mais on me ' mande qu'elle n'y demeurera guère, et j'estime que vous la verrez bientôt.
— Je souhaiterais que ce fût demain ! murmura Henri, chagrin de son espoir trompé :il y abiendesjoursqueje ne l'ai embrassée!
— Ayez patience , monsieur, dit la baronne, qui cacha
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la lettre dans sod escarcelle ; je vous mènerai demain à Pau , pour vous récréer, eu attendant.
— N'oubliez pas, monseigneur, dans votre oraison du soir, ajouta te chapelain , qui avait compris l'objet de la lettre , n'oubliez pas de recommander à Dieu votre père et votre mère, pour que leurs jours soient longs et heureux : les prières des fils sont propices aux. parents.
— Sommes-nous au prêche? grommela Mamelot, à demi-voix, avec humeur. On bavardera tellement, que le gâteau sera tout à fait froid.
— Petit, tu ne retourneras pas cette nuit à Pau, j'imagine? dit madame de Miossens au messager ; aussi bien, je ne le souffrirais point.
— Oh! madame, fit l'enfant , qui regardait la galette d'un air d'envie et de regret à la fois , mon oncle Laboutraye m'a enjoint de ne pas seulement m'asseoir, après avoir remis la missive.
— Certes, tu ne repartiras pas avant le jour, mon fils: je veux que tu reviennes sain et sauf, au lieu de t' exposer à tomber en quelque précipice , ou bien à être dévoré par les loups. Donc, tu resteras ici jusqu'à demain, et tu auras la part du pauvre dans le gâteau de la fève.
— Le bon gâteau ! il flaire comme baume ! disait Jacquet, en se frottant les mains et se pourléchant à l'idée d'y goûter.
— Vous ytâterezie premier, Jacquot, s'écria Henri, qui lui fit signe d'approcher; car je vous destine cette part, qui n'est pas la plus petite.
— Grand merci , monseigneur ! dit l'enfant , qui ne
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balança pas à prendre la part qu'on lui présentait et à y mordre à belles dents.
— Holà! messire l'aniamé, lui dit Mamelot en l'arrâtaat par le bras, n'allez pas avaler l'anneau d'or qui est dedans !
— Quel anneau ? demanda Jacquot , qui rougit de sa voracité, en fixant des regards irrités sur le railleur; j'avalerais le diable , en cas qu'il y fût.
— Il n'est pas sûr que cet anneau y soit? reprit Henri, qui crut inutile de donner une plus longue explication à l'enrant , qu'il eût gratifié volontiers d'une double portion ; on le trouvera sans doute dans quelque part du gâteau , et madame ma gouvernante le rachètera contre un denier, suivant le vieil usage.
— Oui , mais si le hasard l'avait dévolu à l'esprit? dit Mamelot , en montrant du doigt la part réservée sur un plat d'argent.
— L'esprit de Coarasse me le laisserait reprendre le lendemain, à l'heure du prêche ! répondit la baronne de Miossens, encore préoccupée des nouvelles que lui annonçait la lettre venue de Pau. Mais je donnerais en échange le denier, au premier mendiant que je rencontrerais sur la route.
— Tenez , mon petit compagnon? dit Henri à Jacquot , en partageant sa part avec lui : vous avez meilleur appétit que moi , et ceci ne vous fera pas de mal aux dents.
— Nenni-da ! monseigneur, c'est une rage de faim qui me tient jusque dans les talons , disait Jacquot ta bouche pleine ; je mangerais le diable !
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— H en faudrait retrancher ses griffes et ses cornés, crainte d'indigestion ! répliqua Mamelot, jaloux des prévenances du prince pour le nouveau-venu.
— Ma foi I gentil garçon, voici encore de quoi jouer lies mâchoires! s'écria Henri, en retirant des mains de Mamelot la part que celui-ci n'avait fait qu'examiner, pour y chercher l'anneau de la baronne . Ce n' est pas moi , c'est lui qui vous baille ce morceau, par mon entremise; donc, honorez-le d'un grand merci.
— Le bon Dieu voua le rende , messire ! reprît Jacquot , qui ne se fit pas prier pour accepter cette nouvelle part de galette, malgré les regards menaçants que lui adressait Mamelot, sans oser la reprendre de force. Je n'eus jamais si grosse faim.
— N'avez-vous pas aussi une grosse soif? lui dit le prince , qui remplit de vin un gobelet jusqu'aux, bords et le lui présenta. Aujourd'hui , je serai Votre échanson.
— Oh! monseigneur, que d'honneur vous me faites ! repartit Jacquot , rouge et confus ; ce serait plutôt à moi devons servir à deux genoux.
— Chacun a-t-il sa part? demanda madame de Miossens, promenant les yeux autour de la table. Qui de vous, bonnes gens, a l'anneau? b
Personne ne répondit, parce que personne n'avait trouvé cet anneau dans sa portion de gâteau ; néanmoins , tout le monde était occupé à le chercher , en mangeant sa part de galette et en regardant d'un œil sournois celle de son voisin.
On n'avait pas rencontré davantage la fève qui devait nommer un roi.
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Madame de Mloiseas , étonnée que te sort fût si long à se prononcer, gourmanda la négligence des assistants , qui n'avaient vu ni fève niaiineau; par ses ordres, Técuyertranctiant déclara , à voix haute, qu'on ne goûterait pas au vin , avant que la royauté de la fève eût été proclamée , pour donner le signal de boire , en portant des santés au roi.
•I C'est un tour de l'ange gardien de Coarasse , m'est avis, dit Mamelot en indiquant la part déposée sur le plat d'argent : il a gardé l'anneau et la fève , sans Tavouer toute fois , afin que nous nous dispensions de vider les pots'et que nous allions nous coucher la langue sèche.
— La langue doit tè peler à perdre tant de salive , Mamelot? reprit le prince, qui ne s'occupait que de son nouveau favori, en faveur duquel il ne tint pas compte de l'avis de récuyer-tranchant. C'est justics que le pauvre boive autant qu'il mange ! ajouta-t-il, remplissant encore le gobelet de ]acquot, qui achevait d'engloutir la part dérobée à son profit. A votre bonne chance , mon ami !
— Cette bonne chance me fait roi , s'il vous plaît , monseigneur! s'écria Jacquot, qui avait failli s'étrangler avec la fftve , qu'il retira de sa bouche.
~ La fève est à moi ! s'écria presque en même temps Mamelot, qui essayait de s'en emparer; elle est à moi, comme la part qu'on m'a prise !
— Da , da, venez la reprendre, je vous en défie ! répliqua l'enfaiit, qui la cachait dans son poing fermé ; je la rendrai à monseigneur, qui me l'avait confiée en garde, et qui est plus propre que moi à se charger des soins d'une royauté.
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— Vraiment , je l'accepte ! dit Henri , pour apaiser le débat prêt à s'envenimer; mais je choisis Jacquot, pour mon premier ministre.
— Et moi, sire , ne me remettrez-vous pas quelque grande charge de votre règne ? demanda Hamelot , gonQé d'envie et de ressentiment.
— Toi, Mamelot, tu seras mon bouffon, répondit Henri, et je te Terai appliquer des étrivières si tu t'avises de fourber et de mentir.
' — Sire, dit le bonhomme la Gaucherie, je suis bien glorieux d'avoir enseigné leslettres anciennes à Votre Majesté, comme le centaure Chiron fut le précepteur d'Achille aux pieds légers. Je vous [vie de m'accorder une grâce d'état , à savoir la fin du supplice de Tantale , que vos fidèles sujets out trop enduré.
— Buvez donc à pleins gosiers, mes très-cherasujets, dit gaiement Henri, et que le seigneur Dieu vous garde de pécher par blasphème et ivrognerie!
— Madame, cet enfant royal est réservé à de grandes choses : il parle en manière d'Évangile! dit le chapelain, en se tournant vers madame de Miossens.
— A Dieu plaise , monsieur, répliqua-t-elle en levant les yeux au ciel, si la religion réformée qu'on persécute ne se peut solidement établir que par Tépée.
— '■ Ne tenez pas semblable langage devant lui, madame, car il n'a que trop d'humeur naturelle au métier des armes, et ce serait un Judas Machabée avant qu'il eût barbe au menton, si nous ne lui prêchions la paix selon l'Évangile.
— Laissez faire, monsieur le ministre : il est bon qu'un
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prince ntésite pas à tirer Tépée pour la Foi , et l'on verra s'accomplir la prophétie du vieux roi Henri d'Albret : « La vache de Béam est accouchée d'un lion, et le lion fera son gtte dans les fleurs de lia de France. »
Pendant que le ministre s'-entretenait à voix basse avec ta dame de Miossens, la gaieté circulait à la ronde , ainsi que les rasades , qui se succédaient presque sans interruption , toutefois avec beaucoup d'ordre et de décence , à cause de la présence de la baronne et du chapelain.
Cependant les^reiKMsdevin se vidaient, au milieu des cris répétés : Roi boit ! Henri , tout occupé à interroger Jacquot sur ses jeux et ses exercices dans le château de Pau , n'avait pas même songé à élire une reine.
Mamelot restait silencieux et renfrogné, la tète entre ses mains, en contemplant la part de l'ange gardien de Coaraase et la convoitant aussi bien que l'anneau qui devait y être inclus, puisque nulle des personnes présentes n'a vait signalé ta découverte de cet anneau dans sa portion de galette.
8 Eh quoi ! mon anneau est-il demeuré à la merci du successeur d'Orton? demanda la baronne de [Miossens, qui tirait un heureux augure de cet incident.
— Il ne peut être logé qu'en cette part , qui reste seule et intacte, dit malignement Mamelot, à moins que ce petit goinfre ne l'ait tordu et avalé, sans y prendre garde, avec la pâtisserie.
— Qui , moi ? riposta aigrement Jacquot , que le prince avait mis au courant de l'usage qui se rattachait à cet anneau; on le trouverait plutôt en votre gousset qu'en mon estomac, et si quelqu'un veut que je l'aie soustrait,
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je consens à ce qu'on m'ouvre le ventre , pourvil que vous soyez penda après.
— Bien revengé ! s'écria Henri, charmé de la réplique, qui étonna Mamelot et lui ferma la bouche. Mon premier ministre a la langue plus piquante que celle de mon bouffon.
— Je crois, de par Dieu, que M. de la Gaucherie digère l'anneau, en ce moment, dit Mamelot, qui éveilla le pédagogue, en lui pinçant le bras.
— Silence! cria trois fois le majordome, en frappant sur la table. Que toute chose rentre à sa place , comme devant ! La royauté de la fève cesse à cette heure!
— Mon anneau est échu sans doute à l'ange gardien de Coarasse , ajouta la baronne de Miossens ; demain , je le rachèterai avec un denier d'aumône. j>
Une heure après que la ronde de nuit, conduite par le capitaine Brîssard, eut parcouru tout le château, pour s'assurer que les feux étaient éteints , Alamelot se glissa hors de la chambre où il couchait à c6té de Henri de Navaire.
Il s'était affublé des draps' de son lit , et il portait snr sa (été une lanterne de corne allumée, dont la clarté vague et tremblante l'aidait àsediriger.àpas lents, dans les ténèbres, en traînant la chaîne d'un toumebroche qu'il avait attachée à sa jambe, et en choquant l'une contre l'autre deux pelles à feu , empruntées également à la cuisine.
Il poussait des plaintes qui ressemblaient à celles d'un hibou, et il s'avançait à grand bruit vers la salle des Métamorphoses, où Jacquot avait demandé à passer la nuit>
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II ouvrit la porte de cette salle , etCtenteodre son hurlement monotone : Jacqaot, qui dormait dans le grand fauteuil de bois sculpté, ne s'éveilla pas.
Mamelot, avant de renouvelerses cris plaintifs, regarda si son apparition formidable avait produit l'effet qu'il en attendait; mais Jacquet, fatigué de ta route, dormait d'un sommeil que tous les esprits des châteaux de Béam n'auraient pas iuterrompu par leurs clameurs réunies.
Le faux esprit de Coarasse s'approcha du dormeur, pour mieux s'assurer que ce sommeil n'était pas feint, et, à trois pieds de distance de l'enfant, il recommença de plus belle à pousser ses gémissements lugubres et à secouer sa chaîne de toumebroche. Rien ne fît; Jacquot ne bougea pas, et ses ronflements annonçaient qu'on ne réveillerait point sans user de violence : le page leva la main, pour le frapper.
Mais la réflexion changea le plan de Mamelot , qui s'était proposé de faire peur au petit Béarnais et de le maltraiter même , poiir se venger de la bieuveillance particulière que le prince avait témoignée à ce nouveau-venu : il jugea plus prudent de le laisser dormir et d'éviter une lutte, peut-être dangereuse , dont il sesentit moins curieux, au souvenir du grand couteau que l'oncle Laboutraye avait conGé à son neveu, au départ de Pau.
Il se contenta donc de revenir à son premier dessein , qui était de s'emparer de l'anneau d'or de madame de Miossens, ainsi que de la portion de galette destinée à l'esprit de Coarasse, en mettant ce vol sur te compte de cet esprit, qui passait pour coutumier du fait.
Il se tut , ramassa la chaîne qu'il traînait après lui ,
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mit les deux pelles à feu sous son bras, et monta sur un escabeau , afin d'atteindre la part de gAtoau , placée au dernier étage du dressoir.
Il eût volontiers pris en même temps le plat d'ai^ent, dans lequel celle part était déposée, et il étendit le bras pour s'en saisir; mais il penea que ce plat serait trop difficile à cacher et à vendre : c'eût été, d'ailleurs, ne passe conformer aux habitudes de l'esprit, car la baronne de Miossens n'avait pas dit, dans son récit, qu'Orton se fût approprié autre chose que l'anneau de la dame de Coarasse.
Mamelot , en descendant de l'escabeau , fixa encore les yeux sur le dormeur, et aussildt l'idée lui vint d'arriver à l'impunité, par une agréable vengeance, qui rendrait Jacquot responsable du vol de la galette. Il se réjouit d'avance de l'ejnbarras où il allait jeter ce pauvre garçon , en lui attribuant te larcin , qu'il avait voulu d'abord attribuer à l'esprit.
Il mordit dans le gâteau et y chercha l'anneau d'or, qu'il n'eut pas de peine à reconnaître sous sa dent : dès que cet anneau fut à son doigt, il dévora gloutonnement la galette, dont il glissa un petit morceau dans la veste de Jacquot, et il en répandit tes miettesautour de la chaire, qui servait de lit à cet obstiné dormeur.
« Noulhou! hou Ibonnesgens qui donnez, criait-il en agitant sa chaîne de toumebroche et en brandissant ses pelles à feu, voici l'esprit qui vient manger sa part du gâteau! »
Mamelot riait en tapinois de ta terreur qu'il devait semer sur son passage , et ilavait quelque velléité, en re-
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gagnant sa chambre, de profiter de ses privilèges d'esprit pour Taire des tours et des malices aux habitants du château.
. Mais au moment où il préparait uoe corde à nœud, pour en fouetter le bonhomme la Gaucherie , qui lui avait fait donner le fouet en diverses circonstances, il reçut par derrière une volée de coups de bâton, qui lui arra- 'chèrent des cris de douleur et d'elfroi , dans lesquels il ne se piqua pas de contrefaire l'espnt.
Il essaya de s'enfuir, sans tourner ta tête, de peur de se trouver face à face avec le véritable esprit, qu'il avait peut-être offensé en l'imitant, et dont il avait mangé la part de galette. En courant vers sa chambre, il cherchait à se débarrasser de sou attirail fantastique , et il avait déjà jeté les pelles à feu; mais il s'entortilla les pieds dans la chaîne de toumebroche et les mains dans le drap qu'il portait; il buta contre un degré, chancela et tomba comme une masse , en se recommandant à la fois aux saints du ciel et à l'esprit de Coarasse. Il resta sans mouvement, étendu sur le carreau , dans l'obscunté , car sa lanterne s'était détachée et avait routé au bas d'un escalier où elle s'éteignit.
Mamelot ne remuait pas, dans V attente d'une nouvelle bastonnade; mais, ne seutant ni cornes ni griffes, ne voyant ni Qammes ni fumée, il espéra que l'esprit étaitretoumé eu enfer, et il essaya de retourner lui-même dans son lit , en jurant tout bas qu'il ne s'aviserait plus de trancher de l'esprit, à causedes désagréments de ce métier , qui n'était pas le sien.
Il se releva en se frottantle dos et en maugréant, mais
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il fVémit de tout son corps au contact d'un être invisible, qui le saisit par le bras et le 6t retomber à genoux.
Sa frayeur ajoutait un tel prestige à cette rencontre avec l'esprit courroucé , qu'il crut son bras brûlé et déchiré par l'empreinte d'une maia vigoureuse , à laquelle il prélait en idée des proportions gigantesques et une action infernale. Il eût préféré cent nouveaux coups de bâton.
o Ah ! grâce, monseigneur l'esprit! dit-il d^une voix . suppliante : je me tiendrai pour averti dorénavant, et je ne prendrai plus votre 6gure , fût-ce pour aller en paradis!
— Méchant lutin, répondit une voix irritée qui était de sa connaissance, si c'était pour une bonne oeuvre^ tu ne demeurerais pas éveillé la nuit , par le froid qu'il fait !
— Monseigneur l'esprit , je vous fais hommage de toutes mes nuits , pour vous servir ! reprit Mamelot , soupçonnant que prince ou esprit serait sensible à une flatterie.
— Oui-da, vilain, j'ai fantaisie d'employer tes services à tourner la broche dans la cuisine! Je voudrais être l'angegardiendeCoarasse, pourtemétamorpboseren loup!
— Quant à moi , monseigneur , ditMaraetot , qui ne doutait plus que l'esprit ne fût Henri de Navarre en personne , je voudrais être l'ange gardien de Coarasse , pour vous rendre plus de bons offices que le gentil Orton n'en rendit jamais au seigneur Thomas de Coarasse. J'irais ravir la couronne de France, afin de vous la poser sur la tète!
— Arrière, serpent, qui tenta Eve! Çà, pourquoi astu joué l'esprit, mauvais garçon ? N'était-ce pas pour
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Taire peurà mon petit ami Jacquot, qui dort dans la salle? =-~ Vraipient, il dort plus dur que les personnages q^ii sont peints sur la tapisserie des Métamorphoses! Il dort de si grand courage, que j'ai renoncé à l'éveiller.
— Oh! que j'eusse souhaité qu'il s'éveillât et te logeât dans le ventre le grand couteau de son oncle, pour savoir si les esprits peuvent être atteints !
— Monseigneur, il n'aurait eu garde de s'aventurer à combattre un esprit? C'est affaire à vous de n'en avoir plus de souci que d'une chouette ou d'un chat-huant.
— C'eût été le diable même , dit Henri , je n'aurais pas frappé de meilleur cœur! Mais est-il vrai que tu ne l'aies point éveillé en sursaut, ce pauvre dormeur ?
— Allez- y- voir, monseigneur , si vous n'y croyez ! Le château aurait pu choir , que ce petit rustre ne se fût pas frotté les yeux , pour regarder ce que c'était !
— Certes, tu as bien fait de ne pas troubler son somme, car, -en revanche, je t'eusse empêché, à coups d'épingles , de dormir pendant un mois.
— Monseigneur, vousplalt-il, tandis que nous sommes debout et veillant , de venir faire le sabbat chez M. de la Gaucherie, qui s'imaginera être en proie auxEuménides?
— Non, page endiablé! Je ne veux plus céder à tes malins conseils, et je me reproche d'avoir eu trop peu de vénération à l'égard de cet honnête M. de la Gaucherie, •qui ne tuerait pas une mouche de propos délibéré, tant il est bénin et' clément. Si je devenais ton semblable en perfidie et eu méchanceté, je serais plus propre à mener paître les chèvres, qu'à être prince et à gouverner des
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provinces. Dodc, va-t'oD te remettre au lit, avec une groBse honte d'avoir méfait, et je prie Dieu qu'il te pardonne tes péchés!
— Holà ! monseigneur, ne vous étonnez pas que j'aie vêtu l'habit de l'esprit de Coarasse , puisque le chapelain a pareitleinent vêtu le vôtre; car en ce moment ce n'est pasvoQB, le gentil prince de Béam, qui parlez de la sorte, mais bien cet ennuyeux chapelain, qui prêche par votre bouche.
~ Rentre, rebelle ! s'écria Henri , en le menaçant du bâton. Je ne sais qui m'empêche d'appeler le guet et de le faire conduire en prison !
— Monseigneur, repartit effrontément Mamelot, venons nous coucher , pour Gnir ce jeu de l'esprit de Coarasse; mais, par mon patron Belzébuth ! demain, n'allez pas me quereller, à propos de cette mascarade nocturae , et déclarer la chose à madame de Miossens, qui me ferait baitterlefouet; car, pour n'être pas en reste d'honnêteté avec vous, je déclarerais tout franc, à votre vénérable gouvernante, comme quoi vous avez enlevé tes armes qui étaient au grenier pour vous habiller en guerre et pour faire peur aux corbeaux. «
HenrideNavarre, qui avait découvert, en effet, dans un coin, de vieilles armes, avec lesquelles il se créaitdes amusements guerriers, à l'insu de sa tante et de son précepteur, peu indulgents pour son humeur belliqueuse, craignit qu'une indiscrétion de Mamelot ne le privât de la possession de ces armes, et il dut renoncer à exécuter sa menace à l'égard du faux esprit.
Mais il se promit de retirer toute espèce de confiance
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à ce valet insolent, qui favorisait parfois ses goûts et ses désirs , sous la cooditioD tacite d'exercer sur lui l'empire que doDoe toute complicité ; car Mamelot avait la précaution d'intéresser toi^jours, le prince^ bon gré, mal gré, dans les ruses et les malices qui pouvaient être fâcheuses àleur auteur.
S'il volait des fruits ou du vin , il inventait quelque prétexte, pour faire partager son butin à Henri ; s'il disait des injures aux gens, il avait soin que ce fût en présence et comme à l'instigation de Henri; en un mot, il se cachait , après avoir fait le mal , derrière son compagnon ordinaire derécréation et de bataille, parce que les représailles s'arrêtaient d'elles-mêmes devant cette égide.
Henri de Navarre se trouvait forcé de ménager une retraite à son soi-disant complice, toutes les foisqu'il avait semblé l'approuver ou l'autoriser; mais il était d'autant plus impatient d'échapper à cette communauté de faits et de paroles, qu'il s'y voyait comme enchaîné par l'habitude et par les circonstances.
Il Je ne t'aime plus , Mamelot, lui dit-il en le quittant , car il est écrit dans l'Évangile que tout mauvais arbre ne produit que de mauvais fruits : rien de bon ne peut sortir de toi !
— Cest de ce petit garçon que vous êtes épris, monseigneur! répondit le page, qui regrettait de n'avoir pas égratiné, pincé et nasardé Jacquot , que lui livrait le sommeil. Mais je serais fort émerveillé si tous conserviez de lui cette bonne opinion , qui vous est venue plus vite que champignon et qui ne durera pas davantage. Ce Jacquot a la mine basse et sordide : on en fera un
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porcher, un larron, un soudard, le plus grossier et le plus rustique qui soit; mais mieux vaudrait choisir ua ours que lui pour en faire un page.
— Écoute, Mamelot, repartit vivement le prince en lui serrant la main avec colère : je ne souffrirai pas que ta outrages monamijacquot, et si tu continues cesinsultes, en son absence , je te porterai le défi de les soutenir la dague au poing. Cesera entre nous un beau duel, dans la galerie haute , avec les harnoia de bataille , que tu veux me Taire rendre à madame ma tante. >
Mamelot vit bien que Henri de Navarre était tout à fait indisposé contre lui, et il n'en congul, en revanche que plus de ressentiment contre Jacquot , qui était devenu , sans le vouloir ni le savoir , l'objet d'une comparaison désavantageuse au page et valet de chambre du prince deBéam.
Il se félicitait donc d'avoir, à tout hasard, préparé le piège où il espérait faire tomberce rival préféré , et il attendit le jour avec impatience, afin de conuaitre le résultat de sa noire mahce.
Mamelot s'était levé, avant l'aube, pour guetter le départ du messager.
Illnterrogeait les soldats, les valets eties servantes, au sujet de la promenade nocturne de l'esprit , que tout le monde avait vu ou entendu, excepté la baronne deMiossens, M. de la Gaucherie, le chapelain et le capitaine Brissard. C'était à qui ajouterait de nouveaux détails à cette aventure, que chacun narrait à sa manière, et Ma> melot s'amusait à en exagérer le merveilleux, par des mensonges effrontés.
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On l'entourait, on l'écoutaît, on frissonnait, à ses récits extravagants, qui firent de l'esprit si largement bâtonné par Henri de Navarre un géant à cent bras, orné d'une queue de dragon et d'une tête de Méduse , avec une voix de taureau etunecrétedefeu. Le prince dormait encore, pendant que Thorrible vision était ainsi le thème varié de tous les entretiens.
Aussitôt que Mamelot jugea que l'envoyé de Pau était assez éloigné pour que son retour ne fût plus à craindre , il attira Tattention de ses tremblants auditeurs , sur le mo> tif de l'apparition de l'esprit : il s'inquiéta de l'anneau d'or de madame de Hiossens, ainsi que de la part de gâteau réservée; il courut le premier, pour vérifier ses prévisions , et le premier il s'écria , en montrant le plat d'argent vide, que l'ange gardien de Goarasse avait emporté galette et anneau.
La rumeur fut grande à cette nouvelle, etla baronne qui lisait la Bible dans son oratoire, n'apprit pas sans émotion que l'esprit s'était emparé de sa part du gâteau des Rois.
Madame de Miossens, attribuant une cause moins surnaturelle à l'enlèvement de cette part, qui contenait son anneau d'or, s'empressa de descendre et vint elle-même sur les lieux constater le fait , dont tout le monde, hormis Mamelot silencieux et pensif, accusaitl'espritde Goarasse, le successeur du gentil Orton.
La baronne examina d'un air défiant l'escabeau , resté près du dressoir, à l'endroit où était le plat d'argent, et ensuite, avec plus de soupçons, les miettes de gâteau , que Mamelot lui fit remarquer autour de la chaire, où Jacquot avait passé la nuit.
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Les assistants racontaient à l'envi les prouesses de l'esprit, durant cette nuit-là : Il était fait de telle sorte ; il avait ceci et cela ; il venait de là et allait ici ; il criait de cette façon ; il aurait étranglé tous les hdtra du château , il aurait mis le feu partout , si l'on eût fait mine de te poursuivre et de le tourmenter. On s'était donc contenté de l'observer de loin, mais, le jour paru, on avait retrouvé les traces de son passage , une lanterne de corne enlevée de l'écyrie , le tournebroche privé de sa chaîne , les pelles à feu absentes du foyer de la cuisine.
Madame de Miossensdoanaaudienceàtouslestémoins, qui se présentèrent pour accuser l'esprit.
1 Et le petit messager, qui m'apporta une lettre du cbàteau de Pau, où donc est-il? demanda-t-elle, en le cherchant inutilement parmi ses gens.
— Il s'en est allé depuis- moins d'une demi-heure, répondit le capitaine Brissard; il avait grande presse et disait qu'on l'attendait là-bas, à Pau, avant midi.
— Or donc , qu'on selle quatre genêts d'Espagne les plus vîtes de mes écuries, et que quatre des plus fins écuyers se mettent à la chasse du fugitif et le ramènent! Assurément, de peur de malencontre, je ue sortirai pas de Coarasse que je n'aie eu nouvelles de mon anneau d'or, qui me fut mis au doigt, le jour de mon mariage avec mon très-vénéré seigneur de Bourbon , baron de Miossens, duquel Dieu ait l'âme ! »
Mamelot, qui, du haut de la poterne, avait suivi des yeux l'enfant qu'il voulait perdre , s'offrit pour guide aunchevaucheurs, que le capitaine Brissard désigna , et qui partirent au galop sous la direction du page. Celui-ci
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LA FËVE. 401
jurait de ramener Jacquot mort ou vif, et madame de Miossens, qui entendit ce serment, défendit de faire le moindre mal à l'envoyé du château de Pau.
Pendant ce temps-là, Henri de Navarre répétait, en bâillant, devant son précepteur, les psaumes de David traduits en vers français par Clément Marot, et M. de la Gaucherie accompagnait la leçon de digressions fournies par la mythologie païenne , sans être , pour cela , moins rigide protestant.
Le prince eût appris par cœur, avec moins de répugnance, la poésie de Marot , qu'il aimait , s'il n'eût pas eu en perspective la traduction et te commentaire des Métamorphoses d'Ovide, qu'il détestait. D'ailleurs, le temps que lui prenaient chaque jour la Bible et les Métamorphoses aurait été mieux employé , à son gré , dans des excercices d'adresse et de force : il ne désirait rien tant que de monter à cheval, de porter des fardeaux, de courir, de lutter, de tirer de l'arc, déjouer de l'épée, et d'endurcir son corps, au lieu de cultiver son esprit. 11 regrettait donc son aïeul, Henri d'ÂIbret, qui aurait fait de lui un homme de guerre plutôt qu'un savant. C'était pour suppléer à cette éducation chevaleresque, qui lui était refusée, que le prince s'esquivait, aussitôt après la leçon du matin , pour aller dans la galerie haute, souvent seul , quelquefois avec Mamelot : là , il se couvrait d'une petite armure rouUlée, qu'il avait déterrée dans la poussière, et, quoique écrasé sous le poids de cette armure , deux fois trop grande pour sa taille, il s'exerçait à manier l'épée , la hache , la lance et la dague , contre un mannequin habilléenTurc, tournant sur pivot au moindre choc,
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lequel avait servi jadis à ce même usage dans les joutes et les combats de ifuintaine.
Au bout d'une demi-heure , les quatre écuyers et Mamelot revinrent au chAteau , l'un d'eux portant en croupe Jacqaot prisonnier et lié de cordes , parce qu'il n'avait pas consenti à les suivre de bonne volonté.
Jacquot ne pleurait pas , mais sa rougeur témoignait de la honte qu'il éprouvait à se voir garrotté, comme un criminel, aux yeux de tous les habitants de Coarasse.
Mamelot riait de sa méchanceté et méditait de rendre au favori du prince tes coups de bftton qu'il avait reçus lui-même; il avait vu Henri de Navarre s'échapper de sa leçon , et monter à ta galerie des Armes , comme ils la nommaient entre eux; il ne craignait donc plus d'être troublé au milieu de son complot et de sa vengeance.
Jacquot comparut devant la baronne de Miossens , qui cherchait à deviner le coupable dans son maintien et son regard; mais l'enfant, ne soupçonnant pas la cause de son arrestation, en était indigné, ne baissait pas les yeux, et tremblait seulement de Colère.
« Petit, lui dit madamede Miossens qui se sentait disposée à user d'indulgence, c'est mat payer l'hospitalité , que de nuire à ceux qui la donnent. La gourmandise, aussi , peut conduire au larcin.
— Dieuivous garde, matrès-honorée dame! répondit Jacquot, qui ne comprit pas cet exorde, et qui ne s'en
*■ émut guère : vous eussiez mieux fait de me laisser partir hier soir !
— Vraiment, j'en conviens ; car, si tu fusses parti, malgré la nuit, la neige et les loups, tu aurais été en péril
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de tes jours , mais non de toa âme , par an vilaia et déloyal péché.
— Oui-da , ma belle dame ! J'ai péché envers mon oDcle Laboutraye, qui m'avait si bellement recommandé de revenir, sans arrêter ; car, s'il en faut dire la raison , madame la reine de Navarre, qui est arrivée à Pau pour quérir son fils et le ramener à Paris avec elle, est fort en peine des bruits qui se répandent sur l'enlèvement du prince par les gens du roi de France. . .
— Holà! enchaîne ta langue imprudente, malicieux garçon! interrompit sévèrement la baronne de Miossens. Ce sont là des secrets d'État, et il importe que mon pupille ne soit point instruit de la venue de madame sa mère à Pau, avant qu'il la voie... Je me charge de t'eicuser auprès de ton oncle, mon enfant, ajouta-t-elle, si tu me restitues l'anneau, qui était dedans la part de galette , réservée à l'esprit de Coarasse , et que tu as mangée pour lui.
— Notre-Dame ! Quel anneau? quelle galette ? Je vous jure, par les saintes Écritures, que ne vis onc l'anneau que vous dites ! Entendez-vous le gâteau des Rois qu'on tira hiersoir?
— Oh ! prends garde d'aggraver ta gourmandise et le larcin par le mensonge ! Tu ne feras pas que je prenne le change, enfant, et je saurai bien te contraindre d'avouer. . .
— Çà,ma bonnedame, que vous platt-il que j'avoue? J'ai ouï parler d'un anneau d'or, par monseigneur le prince de Béarn, et d'un esprit, qui avait jadis dérobé cet anneau...
— C'est assez et trop t'en dédire , petit larron! Cet
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anneau était inclus dans la part de gâteau qui resta en ce plat , cette nuit , et qui a passé dans ton ventre.
— Merci de moi ! madame, je n'aurais pas touché à cette part , eût-elle été plus délicieuse que le fruit de l'arbre du paradis terrestre ! Sur ma vie étemelle , je ne voudrais avoir, dans la conscience , un fétu de paille du bien d' autrui! La vérité est que j'ignorais même qu'il y eût ici une part de gâteau en ce plat , et l'aurais-je su , il n'en eût pas été autrement , puisque je n'avais pas licence d'y mettre la main. Demandez aux gens du château de Pau, et je veux être pendu haut et court, si quelqu'un me trouve capable d'un vol !
— II n'est pas besoin d'autre preuve que les miettes de gâteau qui sont encore pendues à ses habits de laine? dit Mamelot en signalant ces vestiges accusateurs.
— Orçà, petit, n'auraia-tu pas, cettenuit, vu etentendu l'esprit emportant son morceau de galette ? reprit madame de Miossens , qui offrait ainsi à l'accusé cette voie évasive , moins pour l'aider à se défendre que pour l'éprouver, car elle avait beaucoup de peine à se persuader que tes esprits apparussent encore, comme du temps de Phœbus, comte de Foix.
— Nenni , ma très-excellente dame, répondit Jacquot; je ne vis ni entendis rien , d'autant que je dormis d'une seule traite jusqu'au jour levé.
— Fi l'imposteur ! s'écria Mamelot. L'esprit , au dire de chacun , faisait rage , criant , mugissant , tempêtant , si bien que le diable se fût éveillé au bruit.
— Baste! vous soufQez le chaud et le froid, maître page^ répliqua Jacquot, avec une sagacité de raîsonne-
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ment qui frappa la baronne de Mioaseos. Expliquons-nous, jevousprie : QiUfderesprîtoudenioi, accuse-t-on d'avoir mangé la galette? Si l'on a vu l'esprit, je m'étonne qu'on me fasse garant de ses faits et gestes. »
Mamelot suggéra l'idée de fouiller le jeune Béarnais , et celui-ci se prêta de bonne grâce à cette épreuve, qu'il regardait comme décisive pour son innocence; mais quels furent sa surprise et son trouble , lorsqu'on trouva dans sa poche le morceau de galette, que Mamelot y avait introduit ! Il sejeta aux pieds de madame deMiossens, en jurant qu'il était étranger à la disparition delà part de l'esprit et qu'il ne pouvait, par conséquent, restituer l'anneau, que réclamait la vieille dame, avec un air d'indulgence et de doute bien différent de sa sévérité ordinaire de voix et de visage. Mais Jacquet s'obstinant à déclarer qu'il n'avait pas cet anneau et qu'il ne savait rien de l'esprit, la baronne de Miossens ordonna qu'il serait fouetté dans la grande cour du château , jusqu'à ce qu'il eût avoué son larcin.
a Ah ! monseigneur Henri ! dit Jacquot, en se lamentant.
Est-ce ainsi qu'on me récompense d'avoir fait la péril-
. leuse commision de venir à Coarasse vous porter les ordres
de madame votre honorée mère, nonobstant les bandes
ennemies et les faux espions qui tiennent la campagne!»
Madame de Miossens n'avait voulu qu'effrayer Jacquot, pour le forcer à la restitution de l'anneau nuptial , sans lequel cette femme si pieuse n'e&t jamais osé sortir de son château de Coarasse. '
Mais Jacquot était innocent, et il ne comprenait pas même comment l'anneau avait pu être pris, car il refu-
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sait de croire à Texistence du rantôme qu'il n'avait pas vu. Il pleurait donc en silence, via-à-vis desapprétsd'une punitioo humiliante, qu'il ne méritait pas, et il était bien résolu à faire usage des moyens de résistance qu'il avait dans les mains, plutôt que de s'abandonner à l'exécuteur d'un châtiment auquel il prérérait la mort.
Mamelots'étaitoffert, avec empressement , pour Fustiger sa victime.
a Le Gn premier qui s'avance est mort sans remède l » s'écria Jacquet, en tirant son couteau, lorsqu'on 6t mine de le déshabiller.
— ' Compagnons , assistez-moi ! dit Mamelot , eo s'adressant aux soldats; l'oie crie toujours quand on la plume, mais on ne fait aucun cas de ses cris.
— Ah ! ho ! hi ! heu ! répétait un sentinelle, accourant vers madame de Miossens, qui s'inquiéta de la frayeur de cet homme. L'esprit de Coarasse ! l'esprit !
— Qu'est-ce? demanda froidement la baronne. A-t-on aperçu dans la valléequelque assemblée de gens? Le château est-il épié, cerné, assiégé?
— Ma trèa-révérée dame , l'esprit est dans la galerie haute 1 reprit le soldat épouvanté : il bat du fer, comme marteau sur enclume; il pousse des clameurs furieuses; il gronde ainsi qu'un torrent; il marche et court plus dru qu'un troupeau de sangliers! Pan! pan! Oyez! oyez ! s
On entendait, en effet, aux étages supérieursdu château, le bruit du fer heurtant contre le fer, mêlé à des clameurs que l'éloignement empêchait de distinguer.
Madame de Miossens fit signe au capitaine Brissard de
la suivre ^ et tous deux allèrent, de compagnie , chercher la cause de ce vacarme.
On écoutait d'eu bas , avec anxiété , et l'on s'intriguait de ce que le bruit avait cessé tout à coup.
Mamelot seul ne partageait pas l'émotion générale : la sienne , plus cachée et plus vive , s'augmenta singulièrement , quand on vit redescendre la dame de Miossens et le capitaine Brissard, accompagnés du jeune prince, qui, surpris au milieu de ses jeux militaires, et instruit du méfait imputé à Jacquet, n'avait pas même pris le temps de se débarrasser des armes pesantes, sous lesquelles il était comme enseveli.
Henri de Navarre ballottait dans sa cuirasse, comme un pois dans sa cosse, et le Fourreau de sa longue épée s'entortillait à chaque pas dans ses jambes , tandis que son casque lui tombait à chaque instant sur les yeux.
« Arrêtez ! criait-il, en précédant sa tante ; ne fouettez pas mon petit ami Jacquotl Mais, au contraire, battez de verges le mauvais larron, qui est Mamelot. n
Celui-ci n'essaya pas de nier, et ne songeant plus qu'à éviter le fouet, il tira de son gousset l'anneau d'or, qu'il remit à madame de Miossens , en se prosternant la face contre terre pendant que le prince de Béarn racontait sa rencontre nocturne avec Tesprit et faisait rire les assistants, aux dépens de ce génie malfaisant, qui avait eu déjà sa part de bastonnade pour assaisonner la part de gâteau. Jacquot, loin d'imiter la méchanceté du page qui avait dû être son exécuteur, demandait la grâce du coupable et s'efforçait d'intéresser Henri au pardon de l'esprit bâtonné et confus.
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« Madame la baronne , ditMamelotqui voyait se préparer sa Fustigation, si d'aventure c'eût été l'esprit de Coarasse, au lieu du page , quelle peine luiaurait-on fait subir? N'était-il pas, de plein droit, maître de sa part de giteau et de l'anneau de madame ? Le gentil Orton fut-il battu de verges, comme gourmand et larron?
— Non, ma fi ! reprit Henri ; mais, aussi, Orton était-il un bon serviteur, qui ne mentait pas et servait de courrier à son maître.
— Donc, monseigneur, vous plalt-il que je sois votre courrier? et si je ne fais, à l'instar d'Orton, cinq cents lieues par nuit, je les ferai en moins de jours que les plus prompts chevaucheurs ! Ce faisant, et ne parlant qu'à mon cheval , je ne mentirai plus et vous servirai de mon mieux ! j>
Mamelot , prévoyant bien que son règne était fini et que celui de Jacquot commençait, eutl'adresse de seménager, dans sa disgrâce, une position qui convenaità son caractère entreprenant et à ses goûts vagabonds : te messager devint donc le favori , et le favori ne fut plus que le messager. Henri de Navarre se sentait porté de sympathie pour Jacquot, aussi brave , aussi loyal et généreux, que Mamelot était lâche , fourbe et méchant.
Madame de Miossens, satisfaite d'avoir retrouvé sa bague , se promit bien de ne plus Texposer à la cupidité des esprits en chair et en os : elle commanda sur-lechamp le départ et monta dans sa litière, avec le jeune prince, qu'elle reconduisaitàlareinedeNavarre. La petite garnison de son ch&teau et tous ses serviteurs armés lui firent escoriejusqu'à Pau , et les conspirateurs , qui avaient
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LA PËVE. 40»
projeté d'enlever Henri de Navarre , n'apprirent sa sortie deCoarasse que quand il Fut en sûreté sous la garde de sa mère.
Pendant la route, Jacquotchevauchaitprès de la litière, son grand couteau à la main , et Mamelot courait en avant pour annoncer Tarrivée de son maître.
c Madame et chère mère, dit Henri en présentant Jacquot à la reine de Navarre , voici le frère d'armes que j'ai choisi, et si vous me permettez d'aller à la guerre, nous ferons ensemble de plus hautes prouesses que les deux bons chevaliers Valentin etOrson.
— Dites plutôt Castor et Pollux, reprit M. de la Gaucherie , qui empruntait ses comparaisons à la mythologie plus volontiers qu'à la chevalerie du moyen âge. Mais je proclame, monseigneur, que Castor et Pollux n'eurent pas les .grandes destinées qui vous attendent ! »
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François II étant mort le S décembre 1560 , son frère Charles, à peiae âgé de dix ans, lui avait succédé, en prenant le titre de Charles IX. Ce jeune roi se trouvait placé naturellement sous la tutelle de sa mère , Catherine de Médicis , qui continua de gouverner, en son nom, avec le concours des princes de Lorraine, mais en ménageant le parti protestant, pour Tempècher de courir aux armes. C'est alors qu'elle invita le roi et la reine de Navarre à venir passer quelques mois à la com: de France.
Jeanne d'Albret , qui avait hérité du caractère énergique et de la force d'âme de son père Henri d'Albret , jugea que la politique lui conseillait d'accepter l'invitation de la régente; elle accompagna donc son mari, Antoine de Bourbon, qui était aussi faible et indécis qu'elle était ferme et résolue dans les circonstances difficiles. Ils
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414 L'EHBL'CBE.
avaient emmené avec eux leur fils Henri, qui était plus grand, plus vif, plus intelligent, à l'&ge de sept ans et demi, que ne sont la plupart des enrants à douze ans. Le petit prince n'avait pas quitté sans cbagrin le château de Coarasse et la vie rude et laborieuse qu'il y menait, sous les yeux de sa gouvernante la vieille baronne de Miosaens. Il préférait à tout, même aux splendeurs delà cour de France, la liberté dans les montagnes et la société de son ami Jacquot.
Le roi et la reine de Navarre restèrent plusieurs mois à Paris, où le jeune roi Charles IX séjourna tout Thiver, avec la cour, sans se donner d'autre plaisir que d'assister aux grandes chasses qui eurent Heu à Fontainebleau, à Compiègne et à Saint-Germain-en-Laye ; maïs , dès que le temps du deuil se fut écoulé , le Louvre redevint le théâtre ordinaire des spectacles , des bals , des concerts , des tournois et des rétes splendides. On semblait vouloir oublier que , d'un moment à l'autre , la guerre civile allait recommencer entre les huguenots et le parti catholique, dont le duc de Guise était toujours le ch ef, comme le prince de Condé était celui du parti protestant.
Le petit prince de Béarn, qui avait suivi avec ardeur les chasses du roi, prit de l'ennui et de la tristesse, lorsqu'il se vit renfermé dans leLouvrejilne s'était intéressé qu'un moment aux magnificences de la royauté, et il menaça de tomber malade de langueur, si Ton ne se hâtait de lui rendre, au château de Coarasse , les plaisirs rustiques de son enfance , ses camarades les pâtres des Pyrénées , et surtout son ami Jacquot.
Il est vrai que les fils et les filles du feu roi Henri II
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avaieat trouvé ses manières gauches , son nez long , son teint hftié et ses mains calleuses. En conséquence, il avait donné une chiquenaude à François, duc d'Alençon, une ruade à Henri , duc d'Anjou , qui fut Henri III , et un soufflet à la princesse Marguerite , qui devait être sa femme. Ces exécutions un peu sauvages lui attirèrent de vives réprimandes de la part de la reine mère, mais on ne le persécuta plus ; seulement , on s'écarta de lui, de peur de ses brutalités ; on le fuyait même , et l'on ne l'empêcha pas de chercher ses passe-temps à la vénerie et à la fauconnerie , en sorte qu'il se trouvait réduit à la société des chiens , des chevaux et des oiseaux : il s'y plaisait mieux que dans tes plus belles assemblées de la cour. Enfin, il partit avec joie, sans regretter même le roi Charles, qui lui avait témoigné beaucoup de sympathie et qui ne se lassait pas de parler chasse avec lui. Henri se réjouissait d'aller retrouver Jacquet, qu'il aimait plus que personne au monde.
La baronne de Miossens, cédant aux prières du prince de Béam , avait consenti à comprendre Jacqnot parmi les domestiques du château de Coarasse ; mais, comme on ne savait quel emploi lui attribuer, on s'était borné à lui laisser celui qu'il remplissait, dans les domaines du roi de Navarre , à Pau : on en avait fait un chevrier, en lui donnant un troupeau de chèvres à conduire dans la montagne. Depuis lors, Henri semblait devenu chevrier luimême ; il ne quittait plus Jacquot , et 11 s'attachait de jour en jour davantage à ce compagnon de ses promenadeset de ses jeux.
Jacquot, pourtant, n'avait aucune des qualités natu-
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4ie L'EMBUCHE.
relies, vives et brillantes, qui ressortent avec plus d'éclat dans une condition obscure; malgré sa mine éveillée, it montrait Tort peu d'intelligence , avec beaucoup de candeur; il était plus ignorant, plus entêté que les chèvres; mais , au fond de sa bêtise opiniâtre , existait le germe de seutiments nobles et généreux, que pouvait faire éclore son amitié dévouée pour te prince de Béam, qu'il appelait son frère de lait, parce que, quelquefois, pour se rafraîchir, quand il faisait grand chaud , Henri buvait du lait d'une vieille chèvre que Jacquot avait amenée de Pau etqu'ilsevantaitd'avoirtetéeen même temps que sa véritable mère. Jacquot, qui était rainé des deux enfants, partageait toutes les afrections, dont il était suceptible entre la chèvre, sa seconde mère, et le prince, son seul ami.
La flatterie et l'intérêt avaient été tout à fait étrangers au rapprochement intime de ces deux enfants, entre lesquels la naissance avait mis une distance si grande , et qui étaient l'un et l'autre réservés à des destinées si différentes; cette sympathie mutuelle, au contraire, se renforçait par son indépendance : Jacquot avait oublié qu'Henri était né sur le trône ; Henri ne se souvenait pas que Jacquot gardait un troupeau , par état de domesticité; ils ne pensaient qu'au plaisir d'être ensemble, au chagrin de se séparer et à l'espoir de se retrouver ; ils passaient leurs journées, en plein air, sans se soucier de la saison , du froid, de la pluie ou du vent; Henri, au lieu de s'exercer à porter le sceptre et ta couronne , se faisaitcbevrter, la houlette en main, la panetière sur l'é' paule , à l'exemple de Jacquot.
Cependant, la bonne harmonie s'établissait dif&cile-
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ment, dans leurs relations habituelles : tous deux, étaient sensibles, bonset aimants ; mais, en revanche, tous deux étaient 6ers, ardents, emportés; ils se querellaient sans cesse, ils se battaient souvent^ ils se raccommodaient bien vite, pour se disputer et se brouiller de rechef, un instant après ; ils s'embrassaient alors , en riant , le visage meurtri ou rempli d'égratignures. Ils ne pouvaient se passer l'un de l'autre , et c'était toujours de nouvelles luttes, dans lesquelles la victoire restait, d'ordinaire, au plus âgé; mais Henri, plus leste et plus agile, quoique moins robuste , faisait payer cher sa défaite , grâce à ses ongles et à ses poings.
La joie fut grande , au retour du prince , qui raconta longuement à Jacquot les belles choses qu'il avait vues à la cour de France ; Jacquot écoutait, la bouche béante , sans rien comprendre, mais, en revanche , il se Bt narrateur à son tour et n'omit pas une cabriole, une gentillesse de ses chèvres; il se complut surtout, avec émotion, à détailler les caresses de sa chèvre nourrice , qui paissait à ses pieds. Ces confidences réciproques durèrent deux jours entiers, pendant lesquels les deux amis vécurent de bonne intelligence; puis, la discorde éclata comme naguère , et Henri, dans le combat , fut blessé d'un coup de tète , que Jacquot avait emprunté à la gymnastique des béliers. Il dut garder la chambre plusieurs jours et se soumettre au régime de repos et de captivité que lui ordonnait le médecin. On avait voulu éloigner Jacquot en le renvoyant à Pau , mais ils versèrent tant de larmes , ils supplièrent tant l'un et l'autre , que la baronne de Miossens n'eut pas le courage de les séparer.
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La reine Jeanne d'Albret, avertie de ce qui s'était passé, jugea que l'éducation physique de sou fils était assez avancée pour qu'on s'occup&t exclusivement de l'éducation morale de cet enrant; elle adjoignit donc au précepteur du petit prince , à ce sage et savant vieillard presque aveugle nommé la Gaucherie, en qui p\le avait toute confiance, le célèbre ministre protestant François le Guay Boinormand, choisi spécialement pour diriger l'instruction religieuse du jeune Henri, qui avait été baptisé dans l'Église catholique romaine , mais que ses parents, bons et sincères calvinistes, voûtaient faire élever dans la religion réformée. L'enfant n'eût jamais souffert les études assidues qu'il faut puiser dans les livres : il se sentait mal à l'aise devant une table de travail et ressemblait alors à un oiseau en cage. Heureusement , la Gaucherie savait , au moyen d'une conversation intéressante, orner la mémoire et le cœur de son élève; il le préparait, par degrés, à la royauté, en lui inculquant des principes d'honnête homme. Henri avait donc vouéà son vieux précepteurautantd'attachementque de respect; il écoutait ses discours persuasifs^ pour arriver, sans difficultés repoussantes, à la plus haute philosophie. Ces leçons variées avaient lieu au hasard, pendant leurs promenades et au milieu des récréations. Jacquot, qui y assistait parfois, ne goûtait pas ces graves entretiens et préférait des passetemps plus matériels, où la pensée n'avait à jouer aucun rôle. Le prince , qui se montraitsi docile et si bienveillant à l'égard de M. de la Gaucherie, éprouva tout d'abord une invincible antipathie à l'égard du ministre protestant, qui essaya de le don) jner en lui imposant une obéissance passive.
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Henri , que Jacquot , avait accoutumé à faire l'école bui^oonière, ne paraissait pas disposé à renoncer à ses goûts et à ses habitudes de liberté : il s'échappait du château leplussouventpossiblo, pour aller rejoindre Jacquot dans les montagnes; là, ils défiaient les chèvres et les chamois à la course , ils cherchaient des fruits sauvages , faisaient la chasse aux oiseaux de proie à coups de pierres, ou poursuivaient à coups de flèches les lapins, les marmottes et les écureuils , sans avoir peur des loups ni des serpents.
Ces fuites et ces absences du prince se renouvelaient chaque fois que le pasteur Boinormand devait prêcher sur quelque texte de la Bible , et enseigner à son catéchumène la doctrine de Calvin. Ce n'était pas que la religion prétendue réformée fût antipathique au jeune prosélyte, qui savait que cette religion était celle de ses père et mère et qui surtout détestait le saint-siége, parce que le roi d'Aragon avait jadis envahi la Haute-Navarre , à l'instigation du pape Jules 11 ; mais le ministre de Genève, avec sa figure maigre et sèche, ses yeux flamboyants et ses gestes d'inspiré , entortillait ses sermons de citations bibliques, auxquelles un enfant ne pouvait prendre goût. Henri avait alors près de huit ans, et son intelligence, comme sa taille et sa force , surpassait beaucoup les facultés ordinaires de son âge. Boinormand était le seul qui n'admirât point cettesagacité précoce.
Un matin du mois de juillet 1561 , le prince de Béarn, ayant appris qiie le ministre protestant viendrait de Navarreins, sur son mulet, pour lui prêcher contre les tvrogne$^nbaudsj usuriers, taverniers etjoiKurs de cartes,
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se leva de bonne heure, s'habilla sans bruit avant que la Gaucherie fût éveillé, et sortit du château en se glissant derrière la sentinelle qui gardait le pont-levis; il jeta un cri de joie quand il se vit hors de sa prison , et il disparut dans les rochers.
Les Pyrénées , qui servent de frontières naturelles à laFranceetà l'Espagne , ont dans le Béarn un aspect plus romantique et plus varié que dans les autres parties de la chaîne. Ce sont des coteaux chaînés de vignes , des collines verdoyantes avecjle jolies villes à leurs pieds, des fortifications toutes faites par la main du temps, des crêtes noires daus la nue, des montagnes déchirées au choc des convulsions du globe , des sources d'eaux chaudes qui guérissent tous les maux, desablmes où grondent les torrents, des manoirs gothiques en ruines informes, des rocs suspendus, des sentiers abrupts et perpendiculaires, des bouquets de bois et des forêts de pins, des champs de genêts et de fleurs odorantes, des troupeaux qui paissent , des chamois et des bêles féroces qui se cachent , une atmosphèrede brouillard, une mer de nuages; partout, les souvenirs de la fable et de l'histoire : Hercule etPyrène, Roland et Roncevaux. Les Pyrénées, que l'on voit s'étendre à l'horizon entre l'Océan la Méditerranée, s'élèvent et s'abaissent, ets'étagent comme les édifices d'une grande cité, comme une ceinture de bastions; les couleurs les plus sombres s'unissent aux plus riantes, les formes les plusétrangesauxplusgracieuses, les plus mornes solitudes aux paysages les plus animés; on change d'admiration et d'émotion à chaque pas.
Henri était d'une taille moyenne, et bien proportionné ;
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ses membres avaient acquis cette souplesse qui n'exclut pas la force, et ses mouvements brusques témoignaient de la vivacité de son caractère ; sa figure maigre , au teint bistré, brillait du coloris de la santé qui éclatait aussi sur ses lèvres vermeilles et dans ses yeux guillerets. Son costume déguisait si bien sa condition de prince, qu'on ne l'eût pas reconnu parmi les petits pâtres, quoiqueses habits fussent en meilleur état que ceux des chevriers ; ses hauts-de-cbausses de toile bise et sa courte cape de bure , sanglée autour des reins , composaient toute sa garde-robe d'été et d'hiver,sans gants, sans chapeau, et parfois sans souliers.
Jacquot n'avait pas une toilette plus recherchée, et la peau de mouton, qu'il portait retournée du côté de la laine pendant les grands froids , ne lui laissait pas désirer un vêtement plus commode; ses pieds fangeux et ses jambes égratignées par les ronces , ses bras desséchés par le hàle , son coletson visage noircis au soleil, necraignaient rien de l'intempérie des saisons ; il était vigoureuxetmusculeux,bien faitdans sa petite taille, avec des cheveux crépus d'un roux doré , avec un nez largement épaté , uQ front bas , une énorme bouche et de gros yeux à fleur de tête ! un sourire niais était l'habitude de sa physionomie,
(c Bonjour, Jacquot ! lui dit Henri , en le poussant par derrière, avec tant de rudesse qu'il l'envoya rouler à quatre pas. Tu m'as l'air d'un loup pris au trébuchet , ce matin I Pas un regard, pas une parole d'amitié!
— Barbe de chèvre ! s'écria Jacquot , se relevant «ouvert de poussière : tu es pire qu'un chien galeux et en-
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tn L'EMBUCHE.
ragé , prince des gueux , et je vais te bailler la monnaie de tes méchants tours ! Holà ! voici que je te regarde et que je te parle , monseigneur ! d
Jacquot, dont la peau jaunâtre s'était veinée de rouge et de bteu par l'efTet de ta colère , se jeta, les poings fermés, contre Henri, qui, ne s'étantpas préparé à une attaqueaussi imprévue, yréponditassezmoIlement,jusqu'à ce que les coups qu'il recevait Teussent irrité à son tour. Jacquot ne te ménageait pas plus qu'un de ses pareils; il attaquait de grand courage, et imprimait toujours une meurtrissure là oà frappait sa main osseuse, incessamment levée pour retomber sans cesse sur son adversaire ; enûn il se lança , comme un bélier, la tête en avant. Cette tactique et ce mode de guerre ne lui avaient que trop bien réussi dans une bataille précédente contre son ami , mais, cette fois, Henri, prévoyant un choc qui l'eût infailliblement renversé , sauta légèrementde côté : Jacquot , dans son élan , ne rencontra que le vide , et alla mesurer la terre de tout son poids. Alors ta victoire resta entière au prince de Béam , qui vint s'asseoir sur le dos du vaincu, en lui criant de se rendre et de confesser ses torts; l'autre, étourdi par cette lourde chute qui l'avait à demi brisé , n'eut pas la force de répondre ni d'obéir à l'injonction du vainqueur: il demeurait étendu , sans bouger; un grognement sourd sortait de sa poitrine opprimée.
« Jacquot, mou ami, dit Henri incapable de rancune, je t'avoue que je me repens de t'avoir salué un peu trop durement tout à l'heure; mais, aussi, pourquoi vouloir batailler, au lieu de me faire reproche de ma ru-
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desse? Je le jure que je ne Eongeais pas à commencer le grabuge. Force m'a été de soutenir ton attaque de bélier. Donc, à cette heure, en baisant la poussière, avoueras-tu que c'est mal fait d'assaillir les gens à l'improvisle?
— Corne de bouc ! reprit Jacquot, d'un ton grondant : les princes peuvent-ils impunément malmener le petit monde? Tu m'as rudoyé et Repoussé ainsi qu'un taureau combat tes arbres et un sanglier les chasseurs. J'ai fait du bélier en revanche!
— Écoute, mon petit, si je t'ai blessé, parmégarde , je m'en accuse et m'en excuse à la fois; mais à ton tour demande-moi pardon pour l'assaut que tu m'as donné , et qui m'eût tué sur le coup si tu avais rencontré juste ? En tout cas, le bon Dieu a puni ta mauvaise intention... Çi, es-tu blessé?
— Je n'en mourrai pas pour cette fois ! reprit Jacquot , quienfutquitte pourunsaignementdenez. Au fait, Henri, je suis bien aise que ma tète n'ait pas porté contre toi , car je t'eusse couché par terre, soufflant et geignant. Or, je t'en prie, ne te bats plus contre moi, qui suis le plus fort et le plus hardi ?
— ParDieu! Jacquot, c'est de la vanterie! Sans doute, tu l'emportes sur moi en âge et en force , non en adresse et en vaillance. Sais-tu qu'un bouvier ne me fait pas peur? Je me moque des plus gros et des plus grands , par ma foi !
— Tu es trop entêté dans ta dispute et trop imprudent pour la bataille; j'ai beau t'instruire des ruses qu'il est loisible d'employer contre l'ennemi , tu n'en tiens compte, et quelque petit gars de Béarn sulTirait pour te jeter à bas, d'une chiquenaude.
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— Mordié! qu'on y vienne! Fût-ce un homme d'armes, je lui romprai les côtes et le frotterai au beurre noir. Allons, Jacquet! Maître Boinormand prêchera tantôt dans le désert, tandis que nous grimperons ensemble au pic du Midi. »
Jacquot s'était relevé et remis sur pied , avec l'aide de Henri, qui lui ramenait sa p^au de mouton sur l'épaule, en cherchant à étancher le sang qui coulait de son nez meurtri; quant aux écorchures, ils n'y songeaient guère, et, après avoir réparé le désordre de leurs vêtements dérangés et déchirés dans la lutte , ils se mirent tous deux en route, de la meilleure humeur du monde. Le petit pâtre avait confié son troupeau à la garde d'un autre chevrier , et il n'emmenait avec lui que son chien PoIIux , qui léchait les mains de Henri, courait en avant et disparaissait, revenait hors d'haleine et s'arrêtait à distance pour attendre ses maîtres. Ceux-ci marchaient d'un pas égal et ferme , s'appuyant sur leurs bâtons noueux , qui leur servaient d'armes contre les reptiles ; ils avaient soin d'éviter les endroits fréquentés par les ours, les loups et les sangliers, qu'on ne rencontrait, d'ailleurs, hors de leurs retraites, que pendant l'hiver, et quelquefois la nuit; ils se dirigeaient vers un pic très-escarpé , dit le Pùy de Midi, parce que, dans toutes tes saisons, te soleil à midi en dore la tète chauve. Henri et Jacquot étaient souvent montés jusque-là pour jouir d'une vue admirable , qui embrassait à la fois, dans l'horizon de trente à quarante lieues, la Navarre, la Gascogne et l' Aragon; ils y allaient aussi cueillir des plantes qui ne croissent qu'à cette altitude; ils prenaient plaisirà supporter la fatigue.
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pour triompher des dinïcultés du cbemia, qui a'étail pas sans péril ; les dangers enflammaient davantage leur émulation, et ils s'excitaient l'un l'autre à chercher de nouveaux obstacles à franchir.
Ils arrivèrent à un plateau du milieu duquel se dresse, comme une tour de cathédrale, le sommet de la montagne ; ils erraient dans les herbes , pour découvrir le côté le plus favorable à l'escalade. Tout à coup Henri poussa un cri d'effroi : il avait foulé aux pieds une vipère endormie , qui s'entortillait autour de sa jambe en sifUant , en dardant la tangue , en crispant les écailles , en dilatant des prunelles sanglantes. Jacquot ne balança pas : empoignant te serpent par le cou, il Tarracha violemment et le lança loin d'eux, au risque d'en être mordu lui-même. Henri avait été protégé , contre la morsure du reptile venimeux , par l'étoffe épaisse de sa cape ; mais l'horreur qu'il avait éprouvée le 5t tomber, défaillant, dans les bras de son ami, qui épuisait son éloquence béarnaise pour le rassurer, et qui riai t pour te faire sourire ; ils s'embrassèrent avec la joie de se voir sains et saufs l'un et l'autre.
s Par les vaches de Béarn ! dît Jacquot , encore ému , ce n'est qu'une couIeu\Te d'honnête espèce, qui connaît les gens et qui s'est apprivoisée pour notre bienvenue. Néanmoins je suis réjoui qu'elle n'ait pas fait usage contre nous, de son dard.
— Dieu soit béni! reprit Henri, qui n'était pas remis de sa terreur : la vilaine nous eût dévorés des yeux sinon des dents. Merci , mon gentil Jacquot ! Ne t'a-t-elle point piqué ta main? Certes, je serais mort sans ton aide.
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— Nenni-da , mon matlre ; ce n'est pas là une maligne vipère: cette béte nous a gourmandes seulement pour l'avoir réveillée. Eh ! ce lâche Pollux , qui aboyait à notre dé^ fense!.. Fi! 6! Pollux!.. Ëcoute, si tu étais un jour mordu d'un serpent , et que je ne fusse pas avec toi , il fau t laver la plaie avec ta salive , la presser pour en ôter le venin, et appliquer dessus un emplâtre de basilic , de lavande et de verveine.
— Jacquot, en mémoire de ta bonne action, lorsque je serai roi de Navarre , je veux que tu mettes un serpent dans tes armes. Service prêté vaut service rendu. Si jamais tu te trouves en péril, appelle-moi à ton sec ours , et je te rendrai ce service. »
Quand tes deux compagnons se furent mutuellement tranquillisés, au point de plaisanter sur un sujet qui aurait pu devenir tragique, car la morsure des vipères est souvent mortelle dans les Pyrénées , ils battirent leur chien pour le punir de s'être contenté de hurler en présence du reptile; puis, ils persistèrent dans leur dessein deconti-nuer leur ascension avant que le soleil se posât d'aplomb sur le pic du Midi; mais, comme ilsn^étaient nullement d'accord sur la route à suivre, en cherchant ta plus courte et la moins pénible , Henri proposa de choisir chacun la sienne , et de se donner rendez-vous au sommet de la montagne ; le premier arrivé devait avoir une escarcelle de cuir à clous d'acier, que te prince se proposait d'offrir à son ami, dans te cas où il gagnerait le prix.
Avantdese sépa rer de Henri, Jacquotvoulaitabsotument lui confier la corne dont il se servait pour appeler de loin les pâtres , et le fusil ou briquet avec lequel il allumait
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du feu ; mais Henri demanda seulement à garder Pollux , dont il avait éprouvé plusieurs fois ie courage et' la fidélité. Le brave cbien se montra sensible à ce témoignage d'arfectioD : il sauta après lui, et le léchant, il le précédait comme pour lui indiquer la roule. Les deux enfants se montrèrent du doigt le point du rendez-vous , qui était encore assez éloigné et qui paraissait très-rapproché ; ils s'embrassèrent ensuite, avec effusion, et s'éloignèrent, non sans tourner là tète à plusieurs reprises, pourse parler par signes et s'encourager réciproquement.
fienri ne perdit pas un temps précieux à reconnaître lai c6te la moins raide et la plus facile à gravir ; il commença sur l'heure, à monter en zig-zag, plutôt qu'en ligne droite, se suspendant aux arêtes du rocher, s'aidant des pieds et des mains, se cramponnant à des saillies de terrain, s'ac* crochant à des lichens, enfonçant parfois dans les crevasses du sol son bâton ferré , en guise de marche-pi^ ; enfin , après avoir fait des efforts inouïs , pendant plus d'une heure, pour atteindre le haut du pic , il prit pied , tout en sueur, à deux cents toises au-dessus du plateau , et se coucha , pour reprendre haleine , sur la pierre nue , qui n'avait pas vingt pieds de circonférence.
Le chi en Pollux n'avait pu le suivre à celle grande élévation, et l'on entendait les aboiements plaintifs du pauvre animal , qui n'osait d'abord ni avancer^ ni reculer; Henri avait beaulijtppeler, Pollux ne venait pas, et sescris semblaient changer de direction , selon le vent ou l'écho , jusqu'à ce qu'ils se fussent évanouis dans l'espace. Henri pensa que le chien avait rejoint son maître : il se releva encore essoufflé et alla s'asseoir, les jambes pendantes, à
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l'extrémité du roc, en jetant des regards inquiets autour de lui, pour découvrirs'ii n'apercevrait pas Jacquot gravissant les parois du pic du Midi que le soleil commençait à frapper de ses rayons, mais il le chercha en vain du côté oùil l'avait vu disparaître ; it ne fut pas inquiet cependant, et il se promit de retrouver, au bas de Tescarpemeat du pic, son ami exténué et découragé. Peut-être Jacquot prenait-il, en déjeûnant, les forces nécessaires pour achever cette pénible ascension; Henri se souvint que luimême était à jeun, et, tirant de sa poche un grand morceau de pain bis avec une gousse d'ail et deux radis noirs , il donna satisfaction à son appétit. Il cessait de manger, par intervalles, et, la bouche pleine , il appelait Jacquot, qui ne lui répondait pas ; puis il continuait son frugal repas , en ramassantdes plantes , des coquilles , des minéraux , des pétrifications , sans remarquer que le soleil marchait.rapidement.
Lorsque le picdu Midi' eut justifié son surnom et que sa coupole fut embrasée comme une fournaise, Henri désespéra de la venue de Jacquot , qu'il supposait empêché par quelque cause extraordinaire; il jeta un dernier regard sur le panomara immense déployé à ses pieds et dont l'œil perçant des aigles pouvait seul mesurer l'étendue : aumidi, la Catalogne et ['Aragon, que les monts Jacca et Sainte- Christine dominaientde leurs cimes hérissées ; au nord, le Béam, le Btgorre et les riches campagnes de la Gascogne; àl'occident, la Basse-Navarre, lesmontsd'AlduIe, et l'horizon fermé par l'Océan ; à Torient , le comté de Foix, le Roussilton, les cols de Pertuis, et la Méditerranée , au fond , étincelante et diamantée.
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En faced'un spectacle aussi grandiose , Henrin'eut pas le pressentiment qu'une partie de ce territoire lui appartiendrait un jour, comme roi de France et de Navarre ; il était impatient de revoir son ami Jacquot ; i[ se hâta de quitter le siège ardu qu'il avait atteint avec tant de peine, et,insouciantdespIaines,desbois, desfleuves, desvilles, des vaisseaux qu'il réunissait sous un coup-d'œil, il oublia même les périls de la descente , et ne songea pas à l'épouvantable chute qu'un seul faux pas eût entraînée parmi les pointes anguleuses de rocher.
Dans un moment où ses pieds ne trouvaient pas de point d'appui sur un plan incliné , deux sons de cornet gémirent au fond d'un bois de mélèzes qui ombrait une vallée voisine de la frontière espagnole. Henri, suspendu dans le vide et ne se soutenant en l'air que par la forcedes poignets, prêta une voix et un accent à ces sons prolongés de caverne en caverne ; c'était comme un appel plaintif et désespéré; Use pencha sur t'abtme, pour mieux se persuader que ses craintes ne le trompaient pas, pourécouter les derniers murmures de l'écho ; il faillit lâcher prise , aux battements de ses artères , et cefutavec une horreur invincible qu'il se cramponnait avec les genoux à la roche qui se dérobait sous lui. Dès qu'il eut raffermi ses mains et ses pieds tremblants, lorsque te vertige eut cessé de tournoyer dans son cerveau, il se laissa glisser, en raidissant tous ses muscles , et fut vingt fois sur le point de tomber dans te précipice, jusqu'à ce qu'il se sentit sur un terrain solide ; il se coucha par terre avant d'oser ouvrir les yeux ets'assurer qu'il était sauvé , les regards encore voilés , les oreilles bourdonnantes , la bouche aride , les
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membres rompus delassitude,rrémissaats et glacés. Il oe redoutait plus les serpents daos l'herbe.
Voici par quelles circonstances Jacquot avait été empêché de rejoindre Henri sur le pic du Midi. En tournant le dos au prince, il était allé preudre un sentier tracé par les chèvres et les chamois, sentier qu'il savait exister et qui menait sûrement au sommet de ta montagne ; il revint surses pas, unpeu en arrière, par une pente ombragée de sapins ; et , dans ce trajet , il se repentit de n'avoir pas conduit son ami par une route plus courte et moins difficile que celle où le prince s'était résolument engagé ; il hésita s'il le rappellerait avec un son de corne. Mais le plaisir d'être vainqueur dans Tascension du pic du Midi, t'emporta sur une idée plus sage que les périls de l'entreprise auraientdâ suggérer, et il bondit de joie en apercevant cette espèce d'escalier naturel qui aboutissait à la plateformé du pic. Il en grimpait déjà les premières assises, quaud il se vit tout à coup entouré par une troupe d'hommes sortis des creux.de rocher, des buissons et des bois ; il n'eut pas le temps de les compter, de prévoir leur dessein. Ons'emparade lut, on lui banda les yeux, on lui bâillonna la bouche, on lui lia les membres, on l'emporta.
Pendant deux heures environ que dura la marche, il réfléchissaitàsonétrangeenlèvement. Il put soupçonner, aux discours desesravisseurs, que le hasard l'avait fait passer à leurs yeux pour le prince de Béam , et se consola de son malheur personnel en pensant au service que ce quiproquo rendait à son ami. Il était, d'ailleurs, assez doucement voiture à dos d'hommes , et il reconnut, à l'allure
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de ses porteurs, que la troupe descendait avec célérité, traversant des bruyères , longeant des précipices et des torrents, franchissant des déSIés , tels qu'il pouvait se les représenter lorsqu'une pierre roulant sous les pas d'un de ces gens-là rebondissait comme un tonnerre dans les profondeurs du goufî're. Il avait compris , en les entendant causer à voix basse , que ces étrangers étaient des contrebandiers espagnols; mais son intelligenee n'alla pas jusqu'à deviner les intentions équivoques de ces gens-là, qui parlaient entre eux de grosses sommes d'argent.
Enfin Jacquot fut déposé à terre avec précaution , et le cbefde la bande ordonna une balte. On alluma un grand feu avec des branches sèches , et bientôt le fumet des viandes qui rôtissaient s'exhala délicieusement aux narines du prisonnier affamé. Alors, aprèsavoir tenu conàeit, en se querellant avec des jurons effroyables, les contrebandiers délivrèrent de son bandeau et de son bâillon le pauvre Jacquot, qui le? examina d'un air ébahi. Il était garrotté étroitement auprès du foyer, qui développait en flambant une fumée épaisse et une odeur résineuse ; la moitié d'un mouton cuisait à la broche, faite au moyen d'une longue épée que soutenaient deux fourches d'arquebuae ; dix convivesrébarbatifs, armés jusqu'aux dents, attendaient que le rôti fût digne dece nom, et une multitude bigarrée de bestiaux et de chevaux était dispersée à l'ombre des mélèzes, que dominaient les Pyrénées françaises et espagnoles, comme tes murailles inaccessibles de cette forêt silencieuse . Jacquot avait la langue collée au palais et ouvrait de grands yeux hébétés.
Ses compagnons de voyage, il est vrai, avaient des
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figures qu'on eût préféré reocontrer aux carcans d'un gibet; mais ils ne paraissaient pas trop curieux d'être payés suivant leurs mérites, et ne se souvenaient pas d'avoir été encore pendus : ils riaient à gorge déployée , comme s'ils eussent dû rire toujours , tes pieds solides et te gosier libre. Ces gentilshommes de grands chemins étaientbruns de peau et noirs de poil , carrés des épaules et nerveux des membres; ils portaient des chapeaux de feutre gris à plumes de coq, des morions ou 6asques, de fer battu, sans visière ni cimier, des mantelets de velours usé et décoloré , des plastrons ou cuirasses d'estomac sans autres ornements que la rouille dont elles étaient couvertes ; leurs hauts-de-chausses , de peau de chamois , de euir de cerf ou de soie fanée, leurs mauvais ceinturons, leurs grandes épées de toutes longueurs, leurs bottes grimaçantes et leurs sandales attachées avec des cordes, leurs vieilles arquebuses à rouet et leurs pistolets de différents calibres, tout cet équipement dépareillé attestait son origine plus ou moins ancienne , plus ou moins disparate : ces braves gens s'étaient vêtus , armés et enrichis aux dépens d'autrui, quelquefois au prix du sang.
Le chef, qui avait conquis ce titre grâce à son intrépidité , à son adresse et à son énergie, se distinguait de ses soldats par une armure complète, de bonne trempe, qu'il avait trouvée sur le corps d'un hidalgo, noble Espagnol de race chrétienne ; celte armure d'acier dépoli n'avait pas de reflet trahissant de loin l'approche de celui qui s'en servait : le blason du défunt et la pompeuse devise qu'il avait fait graver exprès sur sa cuirasse pour un
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tourooi auquel il n'assista jamais, flattaient l'orgueil du nouveau propriétaire de ces belles armes, nommé Diego, naguère alguazil de l'alcade d'Oviédo , depuis capitaine de voleurs et de contrebandiers alternativement, ayant désormais sa résidence ordinaire dans les cavernes des monts Jacca.
Le seigneur don Diego n'avait plus, de son nez, que la place que ce maître nez occupait jadis et le souvenir de l'avoir perdu dans un combat, à Roncevaux même où fut tué le paladin Roland ; de ses yeux , il ne lui en restait qu'un , par suite d'une querelle avec un de ses valets qui n'eut pas le loisir de crever l'autre , ayant eu le crâDe fracassé en échange. Diego conservait encore d'autres insignes de ses faits d'armes, savoir : une oreille coupée en justice, la main droite privée du pouce, trois balafres en croix sur la face, une balle dans la cuisse, ce qui l'eût empêché de danser des sarabandes , une entaille au menton , et, en outre, une vingtaine de cicatrices par tout le corps. Néanmoins, il se vantait, malgré ces blessures, d'être toujours prêt pour le plaisir, la bonne chère et la guerre : il achetait des médailles bénites et des indulgences à tous les pèlerins nomades qu'il rencontrait sur son chemin , et il se croyait par là invulnérable. Au surplus, ses compagnons de brigandage étaient aussi bien fournis de ces indulgences et de ces médailles, que vendaient à cette époque d'autres vagabonds, qui, abusant de la pieuse crédulité du peuple, se disaient autorisés par bref papal à faire ce singulier commerce et prétendaient revenir d'un pèlerinage à Rome, oii ils n'avaient jamais mis les pieds.
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a Messeîgneurs ! se prit à dire laçquot, assez peu rassuré par ud examen préliminaire des gens qui Teotouraient : ce m'est beaucoup d'honneur que votre compagnie, mais vous plairait-il de me Taire connaître en quel endroit nous sommes et pourquoi vous m'y avez mené?
— Sur les terres du royaume de Navarre , monseigneur ! répondit le capitaine, en frrsaotsa moustache. Par Saint- Jacques de Compostetlel c'est nous qui devons nous tenir très-honorés de votre compagnie, monseigneur. Nous vous avons conduit dans ce bois, pour être sûrs de vous garder, sans crainte de vous perdre, jusqu'à l'heure de la rançon , car vous êtes ici en mes domaines. Vous serez , pourtant , d'ailleurs , mieux renseigné sur mes façons d'agir, en sachant que je suis l'illustre capitaine don Diego ?
— Don Diego? reprit Jacquot, dont le grossier bon sens se changea presque en esprit subtil , par la nécessité du moment. Vous n'êtes point de notre paroisse, ce me semble, messire, et je ne vous ai vu jamais au château de Coarasse , non plus qu'au palais de Pau , où habitent pourtant de magnifiques seigneurs, ventre-bœuf!
— Non, par les dîmes du pape! monseigneur, je n'ai point encore visité les provinces de votre gracieus père. Les potences sont-elles hautes en ce pays? Car je suis issu de noble Tamille qui n'a pas en ses veines une goutte du sang des Maures. Voici que, pourla première fois, je descends de mes gentilles montagnes, et je n'en reviens pas les mains vides. Notre>Dame d'Alcantara me pardonne!
— Tête d'agneau! s'écria Jacquot , en reconnaisant les bètes de son troupeau parmi les animaux que la bande
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de Diego avait volés dans les montagnes. Messire, je veux être un larron si vous ne t'ëles pas I Ce sont là mes chèvres! Ah! méchants, vous avez pris aussi ma nourrice ! Thérèse, ma mère , viens ça pleurer avec moi ... Oh ! la pauvrettel N'est-elle pas prisonnière, comme moi? v
La vieille chèvre avait entendu la voix de Jacquot : elle secouait en bêlant la corde avec laquelle on l'avait attachée à un arbre; la voix de l'enrant, qui l'appelait et lui tendait les bras, l'excitait à s'agiter et à bondir en tous sens; elle rompit enfin sa corde, usée parle frottement, et s'élança vers Jacquot qu'elle se mit à lécher en folâtrant; ses bêlements devinrent alors si tendres et si plaintifs , que tous les animaux l'imitèrent, chacun dans son langage : chevaux de hennir, porcs de grogner, vaches de beugler, brebis de bêler. Les brigands ajoutèrent à ce bruyant concert leurs éclats de rires, leurs chants et leurs bravos.
a La Sainte-Hermandad vous étrangle! leur cria don Diego , renversant de colère la broche sur les charbons : vous tairez-vous, maudits ! Vous invitez , par ces bruits intempestifs, les loups et les gens d'armes à la curée! d
A ces mots, accompagnés d'une grimace plus éloquente que la parole , le capitaine , furieux et à moitié ivre , plongea son coutelas dans le ventre de la chèvre , qui tomba morte, en couvrant de son sang l'enfant qu'elle avait nourri de son lait. Jacquot, désolé, tout eu larmes, promit tout bas vengeance à ta victime du farouche Diego. Celui-ci, que le désespoir de Jacquot n'avait pas ému, déclara que ta bète était trop vieille et trop coriace pour d'autres dents que celles des loups. Jacquot éclata en
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injures contre le meurtrier, pendant que les bandits commençaient leur repas et se disputaient des lambeaux de chair rôtie, qu'ils divisaient avec leurs doigts remplis de graisse et de cendres. Jacquot, qui pleurait sa mère nourricière , refusa d'accepter aucune nourriture, en présence du cadavre encore tiède de la pauvre chèvre qu'on livrait à la voracité des bètes fauves et des oiseaux de proie. Les bandits , après s'être bien repus , vidèrent une outre de vin en l'honneur de leurs exploits. L'enfant avait essuyé ses pleurs et ne songeait plus qu'à sa triste position ; don Diego, après lui avoir délié les mains, le traitait avec toutes sortes d'égards, sans l'avertir toutefois du sort qu'on lui réservait. Jacquot s'imagina qu'on le tuerait, comme sa chèvre, et, par un sentiment spontané de conservation, il emboucha sa corne et sounia dedans à deux reprises, avant qu'on la lui ôtàt des mains. A cet appel qui retentissait au loin dans tes montagnes, les voleurs, se croyant surpris, se levèrent spontanément, la main sur le manche de leur stylet; mais le capitaine, d'un geste, protégea la vie de Jacquot, et se contenta de le menacer du regard en lui pinçant le bout de l'oreille.
ce Saint Jacques de Galice te rende muet, fils de brebis! dit-il, en posant sa main mutilée sur la joue du corneur. Veux-tu avertir par cette musique les gens envoyés à notre poursuite ? Ce serait bien mal comprende ton intérêt, que de vouloir te tirer de dos mains sans boursedélier, car je ne te lâcherai nf que contre rançon.
— Fils de louve , que préteiuls-tu faire de moi ? reprit hardiment Jacquot en serrant les poings ; il est maintenant une heure après midi , comme on le voit aux rayons
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obliques do soleil... Hélas! on doit être bien en peine du prince, au château de Coarasse!
— Écoutez , monseigneur, reprit Diego : il faut patienter jusqu'à demain; je dépêcherai alors un de mes gens à Coarasse ou bien à Pau , et sans doute on m'accordera les sommes que je demande pour vous délivrer sain et sauf.
— Tête de bélier ! répliqua Jacquot en éclatant de rire ; mon maître, vous êtes étrangement abusé! Je vous conseille de me laisser aller sans vous amuser à la moutarde ; car vous en serez demain pour votre courte honte. H faudra bien me délivrer gratis, sinon me tuer comme vous avez tué ma chèvre Thérèse. Qui vous Fait penser que quelque bonne âme veuille acquitter pour moi une rançon?
— Saint Alphonse d'Aragon me soit en aide! monseigneur, la reine votre mère, fût-elle plus avare que juif ou lombard , épuiserait ses trésors pour ravoir son cher fils et héritier Henri de Béam. Cependant , la rançon que je réclame est petite et raisonnable : cent mille écus d'or de France ou doubles ducats d'Espagne.
— Sang de chèvre ! beau sire, je vous loue d'être si peu exigeant. Je m'étonne que vous n'ayez demandé une province des États de Navarre ? Merci de votre honnêteté ! Mais vous ne savez donc pas qui je suis , mes maîtres?
— Nous n'avons garde de l'ignorer, petit railleur! Nous sommes seigneurs des monts Jacca, et le bruit ayant couru, par delà, que le jeune fils du roi de Navarre, sans pn^'cepteur et sans gardes, errait dans tes rochers aux
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environs du château de Coarasse, je songeai à profiter du bon avis; ce pourquoi j'ai dressé cette belle embûche, pendant plusieurs jours , au revers du pic du Midi. Sainte Madone! Noua n'avons pas perdu notre peine à vous attendre, mon cher prioce? Que vous semble de ce gros gibier?
— Hélas! cœur d'agneau! vous avez pillé et dévasté les plus beaux troupeaux du Béarn ! Que le sang de ma bien-aimée chèvre retombe sur vous et vos descendants, juifs et marranes maudits! Mais comment avez-vous su me reconnaître si astucieusement, mes frères?
— Parles sa'ints conciles de Tolède! monseigneur, je suis homme de précaution , et bien fin est qui m'osera tromper. Un pâtre de ces contrées fut fait prisonnier et promit de nous conduire au lieu où vous étiez. En effet, dès qu'il vous aperçut gravissant le pic du Midi , il nous montra du doigt notre proie et fut honnêtement renvoyé avec certain don d'argent. Dès que vous fûtes eo nos mains , monseigneur, nous avons constaté quelle était la valeur de notre prise; car le couteau qui pendait à votre ceinture offre votre nom gravé sur le manche.
— Oui-da,messire, ne me restituerez-vous pas ce beau couteau , qui me fut donné en présent par mon petit frère d'armes ? Oh ! je vous remercie de m'ètre si complaisant! ajouta-t-il, lorsque Diego le lui eut rendu, sans soupçonner que cet enfant pût songer à s'en servir; j'en ferai bon usage, je vous jure! Mais, dites, s'il vous ptatt, en quel endroit m'avez-vous conduit?
— Par le gril de saint Laurent! nous avons passé la borne de la vicomte de Béam, et nous voilà dans les
provinces d'Espagne. Je ne saurais trop dire quelle ville est la plus proche ? Mes geatilshommes même pensent qu'il 'faut revenir un peu ^sur- nos pas pour rentrer dans les terres de Jacca, où nous avons droit de séjour et de parcours. C'est pourquoi nous demeurons ici jusqu'à la nuit , avant de continuer notre route , car il s'agit d'aller vendre tout ce beau bétail à Pampelune , sinon dans le pays basque.... ,
— Diantre ! voilà un bétail, qui ne vous a guère coûté ! murmura Jacquot : il y a là, m'est avis, quatre cents bétes, y compris mon troupeau de chèvres.
— Nous vendrons tout cela un bon prix, répliqua Diego en retroussant ses moustaches, mais vous pouvez vousvanter, monseigneur, de valoir à vous seul davantage. Nous ne partirons pas d'ici avant trois ou quatre heures , ajouta-t-il en' parlant à ses hommes. Dieu fasse que le bienheureux Josué o'arrète pas le soleil ! Le vieux berger qui nous a montré le chemin s'est trompé assurément.
— Il faut donc dormir pour passer le temps , dit Jacquot. Bonsoir, camarades ! N'omettez pas , en vos prières , de réclamer du boa Dieu la grosse rançon que vous espérez de moi. Mes doux maîtres, ne m'en voulez pas cependant si elle tarde trop à venir! Donc, en vous la souhaitant dans l'intérêt de votre fortune, je m'eu vais dormir un long somme , et , je vous en prie , ne partez pas sans moi. »
Jacquot, satisfait d'avoir appris la conduite qu'il devai tenir pour donner à Henri le temps de rentrer au château de Coarasse, résolut de pousser jusqu'au bout le quipro- 4U0, et de se faire passer pour le prince de Béani, sans
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s'inquiéter des dangers qu^il pourrait courir. Il vint tout à coup à penser que le prince , ne l'ayant pas rencontré sur le pic de Midi, l'appelait à grands cris et le cherchait partout, avec l'aidede son chien, qui retrouverait ses traces; cette idée le fit trembler, et il se demandait comment em- .pécher que le trop généreux Henri ne tombât à son tour au pouvoir des brigands ; il se repentait d'avoir sonné de la trompe , et il réfléchit silencieusement à la manière d'échapper à ses gardiens, qui , sur l'ordre de Diego, n'avaient pas refusé de lui délier les pieds et les mains , en se contentant de le surveiller de près, et d'observer ses moindres mouvements. Pour se soustraire à cet espionnage, il ferma les yeux , 6t semblant de s'assoupir, et finit par s'abandonner réellement au sommeil. Bon DJégo, de son côté , avait posé surses genoux sa tète inclinée, et dominait par sesronflementsceuK de sa troupe,qui s'était endormie à son exemple; deux bandits veillaient et se promenaient auprès des dormeurs, l'arquebuse sur l'épaule et la mèche allumée.
Cependant, Henri, étant descendu miraculeusement du pic du Midi par le versant le plus inaccessible, s'inquiétait de plus en plus sur le sort de Jacquot : il ne cessait de l'appeler, à en perdre la voix, et ne se lassait pas de répéter son nom, que les échos se renvoyaient de l'un à l'autre ; il attendit longtemps , à la même place , , pour que son ami se guidât vers lui d'après ta direction de la voix ; il retourna ensuite sur le plateau où ils s'étaient quittés en se donnant rendez-vous au sommet du pic... Personne ! paâ un être vivant, pas un cri humain ! Hélas ! qu'était-il arrivé à Jacquot ? Il fallait qu'il fût mort >
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englouti dans un précipice , ou noyé dans un lac , ou dévoré par un animal féroce, où empoisoDoé par un serpent , ou écrasé sur les rocs tranchaats ? S'il vivait encore, il eût répondu à l'appel réitéré de son ami, il serait accouru déjà ? Pauvre Henri ! que deviendras-ln , sans Jacquot ? C'est toi qui as causé sa perte, en l'engageant à tenter cette ascension périlleuse ? Ah ! pourquoi avoir voulu se séparer l'un de l'autre, lorsqu'ils devaient se secourir, seprotéger, se défendre mutuellement ? Pauvre Jacquet ! tu avaissauvé Henri de la morsure d'une vipère , et, lui, il ne s'est pas trouvé là pour te tendre ta main, pour venir à ton secours quand tu criais à Taide, quand tu tombais, quand tu expirais!
Telles furent les lugubres pensées qui envahirent l'esprit du prince de Béarn et qui furent accompagnées] de torrents de larmes. Henri se prit à espérer faiblement que le petit pâtre serait allé visiter son troupeau et sa chèvre nourricière dont ils se disputaient tes préférences, cette vieille Thérèse qu'ils caressaient à l'envi, qu'ils couronnaient de fleurettes, qu'ilsgoi^eaient depain et de biscuit émietté entre leurs doigts : il courut en toute hâte, il sauta de roc en roc jusqu'au pâturage où Jacquot menait ordinairement ses bétes pattre l'herbe et le serpolet ; mais le troupeau même étaitabsent; ou remarquait seulement que la pelouse avait été nouvellement foulée. Henri porta la vue aussi loin qu'il pouvait l'étendre , et il crut distinguer un mouvement d'hommes armés dans les cours du château de Goarasse. Les penchants des monts semblaient déserts et dégarnis des nombreux bestiaux qui sont la richesse du Béarn; çàet là, dans la plaine, des va-
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us L'EHBUCHB.
lets d'écurie faisaient rentrer à Tétable ces superbes chevaux, si vifs et si généreux, nommés lavédans, que l'on élève en liberté dans cette partie des Pyrénées ; le tocsin sonnait dans tous les clochers comme si c'eût été une fête célébrée à la fois pour les catholiques et les calvinistes ; les trompes des bergers se répondaient d'écho en écho , et l'on apercevait , immobiles sur les rochers, des sentinelles qui promenaient leurs regards dansrespace; des rumeurs croissantes, des cris inintelligibles, des murmures confus montaient du fond des vallées et arrivaient aux oreilles du prince, qui, se croyantl'objet d'une poursuite sérieuse, s'enfonça dans les montagnes , toujours avec la volonté et l'espoir de retrouver Jacquot.
Il s'enfuit au hasard, en suivant les sentiers les plus couverts. Tout à coup il rencontra encore des empreintes de pieds nus et de bobelins ou souliers ferrés , mêlés à desLpas de chevaux , de vaches et de chèvres ; puis, il aperçut à terre la botte à fusil qui était tombée de la poche de Jacquot; cette botte constatait que Jacquot avaitpaaséparlà: il la ramassa, l'examina soigneusement et reconnutqu'elle n'avait pas été ouverte, car l'amadou était intact. Il regarda de nouveau, écouta , et ne voyant aucun autre indice , n'entendant aucun bruit, il s'engagea dans une route étroite et presque impraticable , que lui marquaient ces pas multiples d'hommes et d'animaux fraîchement imprimés sur le sable du gazon. Il eut besoin de toute sa résolution pour côtoyer des murs de rochers qui semblaient s'élancer au-dessus de sa tète et se précipiter au-dessous de ses pieds ; l'espérance de rejoindre Jacquot l'encourageait, le fortifiait ; le tonnerre des chutes
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d'eau dans les gouffres ne l'effrayait plus. Après trois heures de marche à travers les plus horribles sites ^des Pyrénées, il arriva devant un pont de bois qui n'avait de barrière que d'un seul côté; au milieu de cette barrière se dressait ud poteau avec cette inscription : Cy finit la vicomte de Béarnet commence le royaume de Navarre. Ce pont tremblant, jeté sur un abttne que l'œil n'osait sonder, était la limite fragile des deux Élats, limite que la chance des armes avait déjà changée plus d'une fois ; mais, dans ce temps-là, commeaujourd'hui , on guerroyait pour quelques lieues de landes et de rochers, que des flots de sang versé ne fertilisaient pas même. Henri ne balança point à continuer sa recherche de l'autre côté du pont , et pénétra en Navarre , parmi les sombres détours d'un bois de mélèzes que la cognée n'avait jamais touché, si ce n'est pour y ouvrir un chemin tortueux qu'on voyait ramper autour des monts bleuâtres qui fermaient l'horizon.
Henri sentait la faim se plaindre dans ses entrailles, et le soleil à son déclin s'abaissait derrière l'amphithéâtre des montagnes. Soudain il ralentit sa marche au bruit très-voisin de divers cris d'animaux domestiques; la joie et l'incertitude luttèrent dans son cœur; il hésita sur le parti qu'il avait à prendre. Mais, comme les hennissements, les beuglements et les bêlements partaient toujours du même point , il jugea que les gens dont il avait suivi la trace étaient alors arrêtés , et il redoubla de précautions pour s'approcher d'eux à la dérobée. L'idée ne lui était pas encore venue que ces gens-là pouvaient étra des malfaiteurs , car la défiance n'existait pas dans
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ces montagnea où l'hospitalité des premiers hommes semblait s'être réfugiée avec les vertus qui raccompagnaient. Henri eut alors un pressentiment , qui le détourna d'aborder sans crainte ces conducteurs de bestiaux, pour les interroger sur le sort du petit chevrier qu'ils avaient sans doute rencontré aux environs du pic du Midi; ce pressentiment fut renforcé par le retentissement d'une voix aigre et impérative qui prononça quelques mots dans une langue étrangère. Henri quitta le chemin. tracé et se glissa dans le plus épais du bois, en allant d'arbre en arbre , évitant de remuer les feuilles sèches , marchant à quatre pattes et se couchant à plat ventre , jusqu'à ce qu'il ne lui fût plus possible de s'avancer davantage sans être découvert ; mais la couleur de ses vêtements se confondait avec celle du sol et se dissimulait dans l'ombre; immobile, retenant son haleine et regardant de tous ses yeux, il voyait tout et entendait tout. Sa douleur se contint à peine, lorsqu'il aperçut Jacquot étendu sans mouvement au milieu d'une assemblée muette de dormeurs, et sous la garde de deux porteurs d'arquebuses; il crut d'abord que son malheureux ami était mort et que ces scélérats l'avaient tué; mais il fut rassuré , en remarquant que le prisonnier levait la tête dès qu'il pouvaitle faire en cachette, et paraissait méditer un projet de fuite. Les chevaux et les bestiaux , affamés , s'impatientaient d'être attachés à des troncs résineux qui ne leur offraient aucune nourriture et redemandaient à grands cris leurs pâturages ; les Jurons et les coups ne leur imposaient pas silence. Henri, ayant reconnu le cadavre de sa chèvre favorite, que les grands vautours
chauves venaient déjà mettre en pièces, oublia ud instant la fâcheuse situation de Jacquot pour accorder quelques larmes à cette pauvre bète. Oh ! comme il désirait alors être plus grand, avoir une armure et une forte épée afin de tirer vengeance du meurtre de sa chèvre, tequelétaità ses yeus. un meurtre véritable , et de disperser ces ravisseurs, ces assassins, qu'il prenait pour des gilanos ou bohémiens d'Espagne !
Le soleil avait disparu , et l'obscurité s'épaississait au fond des vallées, tandis que les derniers reflets du couchant rougissaient encore la tranche des cimes. Henri, à derai-enterré sous un amas de branchages , roulait dans sa tète vingt esseins, aussi hardis, aussi ingénieux que la gravité de la situation pouvait les lui suggérer. Jacquot, à qui le sommeil avait inspiré en songe un bon conseil, feignait encore de dormir, tandis que, dans le lointain, des sons de trompe alternatifs se succédaient, répercutés par mille échos, et que des lueurs de torches s'agitaient comme des signaux sur les montagnes. Don Diego se leva en bâillant.
« Par le chef de saint Jean-Biiptiste ! s'écria-t-il : debout, mes gentilshommes! Il fait bon, ce soir, pour partir; et je promets un riche voeu à Notre-Dame de Jacca si notre voyage s'achève sans encombre. Alerte, beaux sires!
— Monseigneur! reprit un des bandits, étendant la main vers le nord : que vous semble de ces bruits de corne et de ces feux? J'augure qu'on nous suit à la piste, et par ma foi ! nous eussions fait prudemment de rompre le pont derrière nous
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— Je te romprai plutôt la cervelle, maître impertinent! Ne vois-tu pas que le soleil couchaDt projette ces clartés, et que les pâtres de Béarn rassemblent leurs troupeaux pour les ramener à l'étable? Mais il ne faut pas que nos bêtes s'imaginent que ce sont elles qu'on réclame là-bas. Or, je vous prie de faire taire ces malins animaux qui ont envie de revenir aubercail et à la crèche. Poussez-les en avant, mes gentilshommes, à coups de fouet et de bâton ; faites en sorte qu'il n'y ait pas de rebelle, et ne nous amusons pasàlescompter. Quanta moi, votre seigneur et protecteur, je marcherai à la queue du cortège , et me chargerai de conduire notre petit prince de Béam. »
Pendant que Henri frissonnait de tous ses membres, eo s'entendant nommer par ce chef de brigands , Jacquot faisait semblant de dormir plus profondément et de ronfler de toutes ses forces. La fortune le favorisa mieux qu'il n'espérait : Diego, qui n'avait pas encore cuvé son vin, s'éloigna en chancelant de son prisonnier, pour présider au départ de ses gens ; chaque bandit avait à diriger un petit troupeau, qu'il chassait devant lui à coups de baguette ou avec la pointe de sa dague : Jacquot profita de ce moment pour s'emparer de sa corne, que le capitaine avait négligé de mettre hors de sa portée, et il se traîna lentement jusqu'à l'extrême lisière du fourré, où l'épiait Henri, aux lueurs mourantes du foyer.
« Par tous les saints de Galice et de Biscaye! s'écria don Diego, quis'étonnait de voir se prolonger le sommeil de son prisonnier : monseigneur, levez-vous et venez , s'il vous plaît, jusques à ma demeure, qui n'est pas un
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palais comme chez votre père, mais vous y trouverez un douillet lit de mousse si vous avez sommeil , et une chère de prince si vous avez faim.
Jacquot ne répondit qu'à la dixième interpellation , et ne fit mine de se lever qu'à la quinzième injonction , escortée d'une litanie de jurons castillans; il s'approcha , en feignant d'être à moitié endormi , et saisit adroitement les jambes de Diego, qu'il culbuta sans effort; puis, s'étant redressé et appliquant un genou sur ta poitrine du bandit terrassé, et il lui plongea à deux reprises dans la gorge la ktme du couteau qu'il tenait ouvert. Après s'être ainsi débarrassé de son ennemi , qui râlait d'une manière effrayante avant de rendre le dernier soupir, il s'élança dans le bois, son couteau sanglant an poing, pendant que les brigands, plus ou moins ivres et somnolents , s'éloignaient aussi rapidement que possible , en trébuchant, avec leur convoi de bestiaux, et de bètes de somme.
V Jacquot? répétait à voix basse Henri en courant derrière lui, sans se rendre bien compte du coup hardi exécuté par son ami; c'est moi, Jacquot!... Viens ici! N'aie pas peur, 6 mon cher Jacquot! .
— Le bon Dieu nous est venu en aide, à mon cher Henri! dit Jacquot en l'embrassant. Nous sommes libres Tunet l'autre, et nous n'avons qu'à gagner du champ...
— Oui, mais ne nous poursuit-on pas? demanda Henri. Sont-ils tous partis? Qui est celui que j'entends braire ?
— Celui'là n'est plus à craindre ! Hâtons-nous ,' dépéchons! reprit Jacquot . s' arrachant aux embrassades du prince de Béarn ; s'ils nous prenaient ils nous tueraient
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sans faute comme j'ai tué leur capitaine? Viens çà, vite! vite! plus vite encore !
— Tu as tué , dis-tu , ce farouche soudard qui faisait si laide grimace ! Oîi donc as-tu pris des armes pour t'en si bien servir?... Par ma foi ! que ne lui dtais-tu son épée? J'en ferais bel usage! ... OmonDieu! écoute... Ce sont les brigands qui s'en reviennent et qui nous chercbent! »
En effet, don Diego ne reparaissant pas avec le petit prisonnier, les bandits eurent des soupçons et des inquiétudes qui ne furent que trop vérifiés par tes râlements du moribond; aussitôt, ils abandonnèrent le bétail, qui se dispersait de toutes parts , et , craignant d'être attaqués à i'improviste, mirent l'épée à la main pour retourner sur leurs pas. Ils furent ému3depitiéetderage,àraspectde leur chef, baigné dans son sang, la gorge percée de deux blessures profondes, et les paupières déjà fermées; ils hurlèrent des serments de mort contre le meurtrier. La victime, ne pouvant plus parler, leur montrait du geste le chemin que ce meurtrier avait dû prendre; on ne lui porta point les secours nécessaires , comme s'il fût moins intéressé à vivre qu'à être vengé, mais on alluma des rameaux de pin et de mélèze, et l'on se répandit dans le bois , avec des menaces et des défis jetés au vent : l'ivresse de la fureur avait complété celle du vin.
Cependant, Henri et Jacquet étaient en fuite tous les deux, se tenant par la main, courant à toutes jambes, trébuchant à chaque pas , se heurtant aux branches et se recommandant à la divine Providence. Ils avaient, sans se consulter, cherché la route frayée pour gagner les montagnes , qui leur offriraient de sûres retraites ; mais
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l'étendue de ce bais sombre semblait reculer sans cesse devaot eux, et hors d'haleine, déchirés par les épines, meurtris par les chocs, ils désespéraient d'échapper à leurs ennemis, qu'ils voyaient, à travers le feuillage, secouer leurs torches flamboyantes et décharger leur fureur contre les arbres et les buissous, en les frappant de leurs épées.
Henri , qui avait conservé plus de sang-froid que Jacquot, grimpa lestement sur un pin très-élevé , d'où le regard devait planer au loin. La lune commençait à briller : il reconnut les abords de la forêt , le pont suspendu sur le précipice, et le poteau qui servait de frontière aux deux États contigus ; son cœur battit , en songeant qu'il se trouvait encore sur le territoire espagnol. Jacquot lui criait de se hâter , et ils recommencèrent à courir ensemble versle but, que Henri se flattait d'atteindre. Mais les bandits , poussant de plus près leurs menaçantes vociférations, allaient d'un instante l'autre les découvrir et les égorger, lorsque lespetits fugitifs arrivèrent à Textrémilé du bois , qui les enfermait dans un labyrin Ihe inextricable : ils se blottirent au creux d'un châtaignier séculaire. Presque aussitôt , deux brigands «'arrètèren t devant la retraite que les pauvres enfants avaient choisie et sondèrent avec leurs épées la cavité de l'arbre ; Jacquot et Henri se rapetissaient et se pressaient l'un contre l'autre, au bruit du fer qui fouillait au-dessus de leurs têtes ; ils se crurent sauvés et remercièrent Dieu , quand ils ne sentirent plus dans leurs cheveux le vent des lames d'acier, qui ne perçaient que l'air, mais les deux brigands ne s'éloignaient pas.
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s Don Juan, ditTuo à sod camarade, demeure à cette place, et empècbe que ce fils de renard ne nous écha[^, eu passant le pont. Notre capitaine est défunt et ne regrettera pas la rançon, que nous perdons pour levenger. Je vais avertir dos compagnons , qu'ils ne fassent pas quartier au prince de Béara !
— Par Tâme de notre soigneur don Diego! reprit l'autre, en plantant satorchealluméesur la barrière du poDt: je me soucie des princes comme d'une outre vide, et si celui<-là seprésente à moi , je le pendrai haut et court, au milieu de ce pont, entre les deux royaumes de France et d'Espagne. n
Dès que le premier bandit fut rentré dans le bois de mélèzes, Jacquot sortit doucement de sa cachette, sans avertir de son projet son ami qui le suppliait de ne pas s'exposer à une mort infaillible ; il se glissa , comme un serpent , au bord du gouffre , où s'était posté le second brigand, les yeux fixés vers les cimes voisines, qui s'éclairaient de torches et de fanaux , et retentissaient de voix confuses et de sons de trompe; mais ce tuigand n'eut pas le loisir de s'expliquer ce que signifiaient ces bruits et ces lumières, cacJacquot le poussa par derrière et le précipita dans J'abîme, où résonnèrent , avec un bruit sinistre, la cuirasse, le casque, etl'épée du misérable, rebondissant de roc en roc, à mesure que son poids accélérait la vitesse de sa chute. Les brigands , à ce fracas sourd et prolongé , qu'ils ne comprenaient pas , jetèrent de grands cris d'effroi , et les monts du Béam se remplirent au loin d'un vaste tumulte et d'une immense clameur.
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a Entends-tu, Henri? dit Jacquot, qui était revenu auprès de son ami, en donnant un son de corne , qui ne demeura pas sans réponse sur les montagnes voisines : voilà qu'on est en quête de nous!... C'est mon bon chien Pollux, qui s'en est allé sans doute à Coarasse donner l'alarme...
— Bon Dieu I ioterrorapit le prince , voici que ces méchantes gens retournent de notre côté! Ne tes attendons pas ici, Jacquot; cette fois, Ils ne nous recevraient pas à rançon . Rentrons dans notre vicomte de Béam ; passons le pont de la frontière, quitte à le rompre derrière nous... Prenons la torche qui brûle , en tête de ce pont , et mettons le feu aux troncs d'arbres qui le portent au-dessus du précipice. Dépêche! Marche le premier!
— Nenni, monseigneur; vos jours sont plus précieux que les miens , et si vous veniez à périr, je mourrais aussi de douleur. Allez d'abord en avant et ne vous arrêtez pas ! le vous rejoindrai , s'il se peut , mais je veux être tué seul , mon cher et bon maître , dans le cas où l'on nous adresserait quelque arquebusade. »
Henri exécuta son dessein : armé de la torche , qu^un des brigands avait plantée sur le pont, il le traversa en courant, et Jacquot, qui suivait de près, en observant la tactique de l'ennemi, arriva, presque en même temps, à l'autre bord du précipice. Henri ne se crut pas sauvé, tant que l'étroit espace du pont les séparerait seuld'una bande furieuse : il n'écouta pas Jacquot, qui le suppliait de contiouer à fuir, et qui s'essoufflait à corner, en signal de détresse; mais, s'érigeant tout à coup en chef • militaire, il ordonna au petit chevrier de se cramponner
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d'une maio au rocber et de lui tendre l'autre main : Jacquot obéit, ne soupçonnaot pas la téméraire entreprise que voulait tenter son ami. Celui-ci avait saisi la main que lui offrait Jacquot , et sans s'inquiéter des cris et des prières de oe dernier qui s'efTorçait de le détourner de son dangereux projet, il se pencha sur l'abîme et fixa la torcbe allumée , sous le pont , entre les poutres rési. neuses et vermoulues qui s'euflammèrent à l'instant ; une fumée noire enveloppa le gouffre, et Tincendie, activé par le vent, murmura, gronda, éclata. Les bandits se montraient, hors de la forêt des mélèzes.
A la lueur du feu , dévorant le pont , ils aperçurent les deux fugitifs : un d'eux , qui avait une arquebuse , ficha dans la terre la fourchette , destinée à soutenir cette arme lourde et incommode , et courba la mèche allumée , sur la poudre, après avoir visé; mais la balle qu'elle envoyait au prince de Béarn ne blessa que les rochers, à cinquante pieds au-dessus de lui. Des cris indistincts et d'autres arquebusades, partant des hauteurs, répondirent à cette attaque inutile, et les deux enfants, qui avaient entendu l'explosion et le sifflement de la balle , continuaient à courir de plus belle. Trois bandits, que l'ivresse aveuglait autant que la colère , s'élancèrent sur le pont embrasé, qui s'écroulaemportantaveceux,au fond de l'abtme, des débris enflammés et des tourbillons de fumée. A ce terrible spectacle, leurs compagnons, épouvantés, éteignirent leurs torches et rentrèrent en silence dans le bois.
« As-tu vu?s'écriaHenri,qui, fier et joyeux de sa victoire, embrassait Jacquot avec transport; le pont vient de choir ! La limite de Béarn et de Navarre n'existant
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plus désormais, c'est présage que je dois un jour recoDquérir les États de mes ancêtres 1
Les montagnes se couronnaient de lueurs rougeâtres, se reflétant sur des armes étiocelantes, lorsqu'ils arrivèreot, sur un plateau, où les rejoignit Pollux, leur chien bien-aimé,qui leur léchait les mains et se couchait, sur le dos à leurs pieds pleurant et hognant de joie. C'était ce fidèle animal , qui était allé au château de Coarasse annoncer, par ses hurlements, la disparition de lacquot et de ses chèvres; c'était lui, qui avait retrouvé la trace du passage de Henri; c'était lui enfin , qui était accouru le premier à la rencontre des deux amis. L'invasion des bandits espagnols sur les terres de Béarn avait soulevé la population des villages, à dix lieues à la ronde, et chacun s'était mis à leur poursuite, avec des fourches, des fléaux et des faucilles, afin de reprendre les chevaux et les bestiaux que ces voleurs emmenaient avec eux. La baronne de Miossens, inquiète de Tabsence du prince qui n'avait pas reparu , envoyait aussi à sa recherche tous les domestiques de Coarasse, bien armés et portant des torches. Le vieux la Gaucherie avait oublié les infirmités de son fige, la faiblesse de sa vue et l'inaptitude de ses pieds goutteux, pour diriger lui-même l'expédition; quand il sut que son royal élève était retrouyé , il se fit conduire là où se trouvaient les deux enfants, gardés par le chien Pollux et entourés des gens de Coarasse qui les interrogeaient; il les enleva dans ses bras tremblants, leur adressa de paternels reproches, les couvrit de caresseset de larmes , avant de reconnaître lequel des deux, était le prince de Béarn.
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Q MoDseigneur, lui dit-il avec boabomie, le Dieu d'Israël vous a puni , pour avoir préféré les exercices du corps à ceux de l'âme. Hattre Boinormaud était venu tantôt, pour vous prêcher la parabole de rEnfant prodigue : c'est pourquoi je me réjouis, comme le père de cet enfant, et je dirai avec l'Évangile : a Mon fils q[ue voici était mort , et il est ressuscité ; il était perdu , et il est retrouvé. »
En apprenant les détails de cette aventure, la reine Jeanne d*A[bret donna une riche ferme à lacquot, et rappela son Sis auprès d'elle, à son château de Pau pour y recevoir l'éducation d*ua prince destiné à régner ; mais il était dès lors endurci aux fatigues et aux privations , qu'il eut à subir dans le cours de ses campagnes héroïques contre la Ligue et les Espagnols : c'est ainsi qu'il mérita te surnom d'Henri le Grand.
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Celui qni tntTuIle mérite u récompense.
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Henbi IV, marié en secondes noces à Marie de Médicis (1600) , après son divorce avec sa première femme Margueritede Va1ois,obUat de cetteunioa, aussi mal assortie et plus funeste que la précédente , un légitime héritier de la couronne. La France, gui respirait, après tant de guerres civiles, souslerègneréparateur du Père du peuple, partagea la joie de sou roi, en apprenant qu'un dauphin était né , à Fontainebleau , le 27 septembre i 601 . Cette naissance fut précédée d'un tremblement de terre , qui semblait un présage des troubles et des discordes d'un nouveau règne. Cependant, des transports universels d'espérance, de bonheur et de respect environnèreot le royal rejeton, qui fît son entrée triomphale à Paris, dans son berceau , trente jours après sa venue au monde , et qui fut honoré alors d'une belle harangue , à laquelle madame
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