ARRACHEZ LA MAULVOISE HERBE
Au bon conipauig qui adorna nostre ga:{ctte naissante, à messire Henri Pille, le peintre des temps passés, par qui sont les joyeulscs scènes de jadis quotidiennement reconstituées, f offre cestuy- conte en soubvenir des dolces vesprécs passées en le vieil Chat ^oir.
O'iin mop]c qui bcfncÇoît tce piiccfaigce pont fompfairc à fa J)ainc(c, ^ecripaifc, Caqiicffc
biiSt
!Mn'acf]c^ (a mautvoiec C]ct6c
:^ir^!^^^ -y^ï
LiiMion \eis le temps que Mnt au
trône de Fiance le petit sire de Va-
;^ " lois, Henri tiers du
nom — lequel ro} passoit tout le temps de Dieu à soy mignottement testonner, se parfumoit comme dame de cour ou d'aultre part, par trois foys en la journée changeoit de collerettes finement godronnées, s'eshattoit moult en singuliers combats et hrouilloit les oraisons de madame la Vierge avecques les doctrines impures, jeux d'enfer et plaisirs
lOb CONTES DU CHAT NOIR
maulvois qu'avoit inventés en sa diabolique confrérie des Mignons que Satanas garde ! — vers cestuy temps, dis-je, y avoit devers Chastelleraut un joli petit moulin, virant, rigollant et se jouant avecques tous les vents, zephirs tt aquilons, comme oncques n'a viré, rigollé, mouliné aulcun moulin dessus la terre.
Aussi Tavoit-ûn appelé le Moulin-Gay pource qu'il souloit plutost laire farine blanche à gasteaux pour festoyements et nopces que chier la pouldre noire qui sert es cachots et bastilles à la nourriture des filous et coquins. Les gens de nostre pays ont prins coustume de dire : « Point n'y a de fumée sans feu ! » et ils ont raison, ainsi que de saiges escripts l'ont souventes fois superabondamment demonstré surtout pour ce qui est du chapitre Coquaige.
Ainsi pourroit-on affirmer des moulins et dire que poinct n'y a de moulins sans meunières ou de meunières sans moulins, pource que les moulins depourveus de meunières vont tout à trac, sont penauds des rësles, font mélancholiquement leur besolgne et sont tristes comme tambours dont on a permise la peau d'asnc. Or, rien n'est plus rempli de désespérance, la peau d'asne estant rame des tambours comme chacqun sçait.
Geste meunière icy dontveulx-je vous entretenir, avoit nom Colette Touzalin, ayant prins pour espoux vers la vingtième année de son aage un certain sieur Jehan Touzalin, lequel cognoissoit comme Milon le Crotoniate la mirificque et plaisante façon de tollir un taureau par les cornes, ce qui esloignoit de lui tous gallans d'alentour et mettoit à ses talons la gent engiponnée. Car les femmes sont fines mousches qui sçavent flairer les vaillants combattants, et plus d'une eust souhaicié qu'il lui fist
s «Î^Sf
faire une ronde de sa façon emmy les courtines d'un bon
lit. Aussy la dicte Colette estoit-elle fidèle à son mary
plus que la doulce Héloïse au paouvre Ahailard, car
même en se pourmenant jusques à Tours et plus loin
encore, elle n'eust trouvé gars mieulx rable' et plus para-
^_______ chevé pour jouer le joli jeu
' après lequel un certain
pastoureau nommé Daphi 7 •
nis et sa mye Chloé se
languissoient si grandement.
Un matin que le sieur Touzalin estoit allé devers Beaumont pour y quérir du bled et se resjouir TentendementintestinalàThostellcrie des Trois Mules vertes, où les goubelets sont toujours esveiglés, le vent d'ouest amena d'adventure au Moulin-Gay un moyne du Moustier des Bonshomnies, qu'on avoit seurnommé Larose pource qu'il avoit le visaige bellement cardinalizé comme toutes gens qui soûlent aller cuir la messe emmy les cabarets et tavernes.
Cestuy moyne qui toujours estoit par sentiers et chemins questant pour messire le prieur avoit depuis long temps désapprins les choses saincies, et voluntiers faisoit la chasse aux pucelaiges et à ce bijou souëf qui tient lieu de pucelaige aux demoiselles damées ou aux dames devenues mères, cuydant qu'il ne faut poinct avoir de
I08 CONTESDU CHAT NOIR
dédain pour aulcunes, pource que tous sont saupouldrés de la chaulde engeance du dyable.
Adoncques il trouva la Colette de son goust. Et en cela monstra qu'il estoit saige, car la dicte dame estoit ronde, rose, blanche, frétillante et pourveue de tettins blancs comme neige et durs comme rocs. L'ayant été prendre au giste, cuydant qu'il apprivoiseroit tost ceste oiselle, lui bailla une tiole de nectar beaujolais que lui avoit octroyée un vieulx gentilhomme et seprint à dcsgor-
geterlesdicts thrésorsdisant ^ ^^,^, .^^^^^^.^ qu'il mourroit s'iln'engous- ^^^'.yii^/'''^ -: -"^^^ toit un peu. ^^y--^S^~ ^' 'W^
La meunière qui estoit y>M^ " '^ft ' -^^à
lui ^*T^^:.-^-:-^ '"
une joyeulse garce et qui '^ ~^l^'": '^ -■ ^rV"^"'^'?' aimoit autant rire que de i ^"
jouer à « boute ton aiguille dans le pertuis de ce brocart », feignit de vouloir faire à la phantaisie du moyne encore qu'il fust ord et peu plaisant. Ce que voyant, le bruslant religieux dist :
— Ma mye, faisons tost ce qui tant nous presse et gobbons la friandise.
— Oh ! répondit-elle, ardez-vous si fort que vous voulez mal faire votre besoigne ? et ce disant elle étendit bonne et moelleuse couche de feurre dessus le plancher. Mais comme elle s'estoit jectée emmy le feurre en riant, et monstrant ce que tant désiroit le paillard, si qu'il cuyda le faulx petit meunier jà estre faict, elle s'escharbotta soudain comme poule prinse au nid, disant :
— Voilà mon mary ! Ah ! Dieu me pardoint de mes coulpes ! Je suis perdue. Le meschant me va navrer. Ah !
je sens qu'il me boute jà sa pcrcuisanc dans le cœur ! Da ! mussez-vous si m'aimez !
Le moyne, qui poinct ne pensoit à trupherie, se laissa prendre à ceste belle pipperie-là et se mit en un sac, où bellement le lia la meunière, lui criant de se tenir cov.
Et s'en alla advertir son mari, le pryant de joliment rouer le marjolet à capuchon. Adoncques s'en vint en
ceste chambre le grand meunier, remuant les sacs comme plumes de heaumes, et ayant tolli cestuy-là où estoit le moyne, le mit dessus son as ne.
Et durement tapoit-il dessus le long de la route, cryant: Hue ! la Martine ! Beste maudite, marcheras-tu ? Veulxtu pas quérir la rose es prez, ma mignonne?
Et si fort donna du baston, que le moyne se print à ruer comme un démon et à besler comme brebis sur un gril.
— Ho! dist maistre Touzalin, c'est le diable par ma fy ! et il jecta le moyne en un fossé, cuydant s'estre
assez vengé, car point n'estoit meschant ni félon. Puis revint joyeulsement en son logis.
En ce dessLisdict fossJ, emmv l'herbe et les larmes que plaoure la demoiselle Aurore, demeura jusqu'au matin le bon moyne. Et comme il resvouoit estre enimv le paradis devant Dieu le vieulx qui Tavoit envoyé quérir pour un message, se resveigla soubdain, sentant qu'on le tiroit aux pieds. Lors, ayant mis l'œil en un petit pertuis, veit une petite garce qui le chapotoit, cuydant avoir trouvé butin.
Elle ne se truphoit qu'à demv, car aussitôt sortit le moyne de sa prison d'esioffe, et s'estant prins au col avec la petite, la débarrassa de son pucelaige, lui disant que c'estoit chose gênante et trop lourde à porter; et sur ce dict pucelaige se vengea bien de Colette qui l'avoyt desbouté, tant et si bien que la pauvrette en redemanda, ayant paour que le fardeau ne fust qu'à demy décroché.
Cecv prouve aniplement et ultramiriticquement que Nostre Seigneur Dieu oncques ne lairre navrer ses serviteurs et toujours les guerdonne g.ilantement de leur vaillance, lorsqu'ils sont bons braguards et joyeulx descrotteurs de septiers !
COMMENT MESSIUE DE BELENFAN DEVINT FOL
.4 messire Renan qui est des premiers parmi ceiilx à qui Dieu a confié la guarde de nostre divine langue française, f offre ceste histoire gauloise en signe de tre^-haultc vénération .
Comment mceeivc bc iëcCcnfan bevint fof.
En cestuy temps, y avoit en la iolie ville de Chatellcrault un gabelleur nommé messire de Belenfan, lequel estant moult ardent en paillardizes, s'esprint d'une gente teincturière qui demeuroit au carrefour Joyeux près de l'église Saint-Jacques, et estoit dolce et mignotte comme angelots de Paradis.
La dicte dame qui possédoit époux Jeune, vaillant et bel avoit nom Testonnette pour ce qu'estoit bien pourveue de corsaige;elle estoit cauteleuse et maligne comme advocat et saige encore autant que marmouzelle en son prime aage.
Adoncques lui dist une nuict qu'ensemble devisoient légièrement combien le gabelleur lui faisoit mignoiizes pour d'elle tirer proufit d'amour et la venoit voir chacque vesprée lui baillant présens de toutes sortes, satins, brocarts, coyphes joliment godronnées et esmouchails pour soy pavanner par les rues.
— Deaîdist le teincturier, bien s'esclafferoient les compaings et voisins, si cestuy vilain venoit saulcer son pain en ma saulce! ' v .:;-, ■...-- :■ : . y ■
— Ho ! respondit la belle, poinct n'ard mon cœur pour cestuy pippeur ! bien sçavez que suis léallement vostre bonne'servante!
— Vere, dist l'époux, je le crovs, aussi lui veulx-je bailler plaisir de ma façon. Dictes à vostre gallant venir vous accoler et s'esbattre en votre compaignie, pendant qu'aux champs serai pour les bleds; bien nous rigolle-
rons et poinct ne payerons un écu de ce que lui deb-
Adoncques s'en vint le lendemain le sire de Belenfan, cuydant la dame estre seulette et gorgiasement lui tist révérences en caressant sa partuisane damasquine.
— Hé ! mussez-vous, m'amy ! dist la dame Testonnette, mussez-vous et vous desvestissez pendant qu'iray verrouiller l'huis, Guillaume est en sa terre devers le grand soleil; qu'il travaille et que Dieu soit avecques lui et aussi son benoist patron! pour nous, nous allons plaisantement manger ses pommes!
CONTRS DU CHAT NOIR Il5
— Ho! dist le gallant, t'en viens vitement, ma petiie géline, moult ay meshaingde n'avoir poinct cornemuseur pour toy mettre en humeur d'amour par mirificques fredons, car av grand soif de toy !
Alors se devestit le gabelleur et soy glissa mollement dans les linceux parmy le lict.
Mais vint aussitost le sieur Guillaume, grandement en cholère et fureur, crvant moult : •:( Cornebleu ! Par la mort dienneî que vois-je icy! » Et hurlant comme un diable print le paouvre homme et le Jecta en une cuve pleine de verte teincture, laquelle estoit derrière les courtines.
Et dist alors tandis que Taultre escorniflé escorchoit le renard : « Mouche tes badigoinces, mon petit oison, et gouste si ce clairet est salse! Comme bien accoustré te voilà pour aller jouer à la paulme ! Bois à tire-larigot et bois encore! Holà! hé! ho! encore un goubelet : avale! et bien t'en trouveras! Je suis bon plaisant et bonne av l'àme! »
Puis le tirant par la teste lui dist : « Hé! n'avez plus vostre marlotte, mon prince, ni vos bragues, ni vostre couvrechief? C'est grand dommage par ma f y ! Dea! dévaliez par les eschallons ou vous fais pourchas! Haste!» tandis que s'esclaffoit devant l'huis la joyeulse et maligne dame Testonnette.
Et s'en fust piteusement perturbé le paouvre gabelleur nud et vert comme prez et si mal en poinct que ne le recogneut plus sa servante et l'appela : Diavol ! et que les enfançonnets lui jectèrent pierres, disant que c'estoit beste malévole venue des pays estranges ou tumbée de la lune! P!t déambula par la ville Jusqu'au matin!
Alors comme grande pluye tumboit, fust lavé et revint
Il6 COXTESDUCHATNOIR
en sa maison dansant et cryant : « Poinct n'est vert couleur d'espérance, mais bien couleur de doulour et meshaings! » Puis levant les jambes contrefist 1'/ grégeois toujours gehaignant.
A quoi fust-il recogneu qu'il estoit fol devenu!