A LA GUARDE D^'N BON JARDINIER TOUTES FOIS
qu'ils VONT EN VOYAGE
Ah bon clironicqiieur de Paris, au joyeulx conteur et excellent romancier Edmond Lepelletier, à ce triple bon diable dont la plume vaillante onc ne chôme, — à la grande joye des liseurs de ga:[ettes, — j'offre ce conte afin de le divertir quelque soir, en sa principauté de Bougival, lui que je doits remercier de m'avoir si souventesfoys diverty.
Où if cet sCoùcuecmcnt bémontvc que Bont^coie boiBvcnt tonjonve Camcv Ccnve bcimee et Cciive crampe à ta snatbc b'uu ôonjathiniet tontce foie qn'iCe vont en vo^ase.
En l'année mil quatre cent soixante et trois, — voilà jà pas mal de temps que elle se est envolée, — le roy Loys le Unziesme, lequel fust, contrairement à ce qu'ont dit d'aulcuns faiseurs de billevezées, un grand et digne rov, dur aux grands autant que doulx aux humbles et créa pour tousjours, — Dieu m'escoute! — le joly royaulme de France; en l'année 1463, dis-je, le roy Loys nomma gouverneur de Poictiers monseigneur Hugues de la Rochetulon, seigneur de Baudiment, lequel, encore qu'il fust marquis, estoit trois foys comte, et baron quatre foys.
Geste nouvelle fust joyeulsement accueillie par tous ceulx d'alentour, car le sire de la Rochetulon estoit cogneu comme un brave capitaine, serviableaux foi blés, aymant mieulx, ce qui est vertu espécialle aux Poictevins^ voir tomber la femme du voisin en son lict que gresle emmy le champ du prévost,
En ceste circonstance, les bons habitants de Poictiers demandèrent à monsieur i'évesque, dont je ai perdu le nom, la permission d'établir en la place Saint- Pierre, qui est emprès la cathédrale, une grande foyre, afin de réjouir un petit le païs et faire tomber quelques iolis angelots dedans les bourses, qui onc ne en avoient encore veu.
Aussitost le bon évesque treuva la chose de son goust, veu que il estoit parent du gouverneur dessus dict, et même il ordonna qu'on laissast venir tous les bateleurs, jongleurs, asgyptians, boësmes et comédiens qui vouldroient, dysant qu'il ne craignoit poinct les sorciers et que dangier ne estoit poinct que le dyable dévallast par le pais, veu qu'il v avoit trop de prebstres etmoynesdans la ville pour que messer Satanas osât seulement monstrer le bout de son vieulx nez de corneille.
Ce que ayant apprins, tous les habitants de la ville se
jecièrent au travail, bastissant maisons de planclies et de toile, préparant vifvement la feste, zl bien que le bruict de cestc grande joye s'espandit tost par la campagne, comme si tambours et oliphants Tavoient esté proclamer. Or, en cestuy temps-là dont je vous parle, vivoient en nostre bonne ville de Chastellerault, prouche l'ccclisede Sainct-Jacques, où fust baptisée la prime chamberrière
que je menai paistre en chemin amoureux, deux bons bourgeois nommés Jacques Lirault et André Dansac.
Le premier estoit marchand drappier à renseigne de la Sepmaine des trois Jeudis, et Taultre maistre bourrelier, si poinctne suis deveneu fol depuis ce matin. Tous deux estoient mariés à deux cousines germaines, lesquelles estoient hlles de bons païsans du bourg d'Ingrandes.
Ne sçais pourquoy les tilles de cestuy païs-là sont plus qu'aulcunes aultres filles d'aulcun aultre pais accortes, bauldes et pourveues de toutes les richesses charnelles
qui donnent joye au touchier et à la veue, — mais nostre seigneur Dieu qui ainsyle décida avoit donné à ces deux petites caillettcs-cy des yeux hespaignols capables de bouter le feu à toutes les moissons d'un village et des trésors testonniers sur lesquels pennes d'arbalestes se fussent brisées ainsy que dessus marbre ou pierre.
Ce estoient deux véritables gelinettes de cardinal, et voulontiers disoit-on d'elles dans la ville que mieulx il fauldroitles accoler cent fovs et une petite que de embrasser une foys le cul d'un chien, et je veulx bien avoir sur l'heure les trippes debezil- Ices depuis le cœur jusqu'à l'autre bout si ce ne estoit poinct la plus pure vérité qui onc ait esté dicte dessoubs le ciel!
Mais ces proupos joyeulx ne faschoient mie les deux bourgeoys, lesquels s'en rigoUoient moult au lieu d'en plourer, pource qu'ils estoient l'un autant que l'aultre bons braguards et sçavoient contenter leurs femmes aussy bien que s'ils avoient été mahumétans, ce qui ne est poinct peu de chose !
Aussitost qu'ils eurent apprins la nouvelle de la foyre, — comme ils cuydoient guaigner là beaucoup d'argent
et aultres monnoyes, — ils résolurent de s'y rendre diligentement; mais combien que leurs femmes les en eussent priés et suppliés, refusèrent-ils de les emmener à Poictiers, dysant que elles seroient là mal à leur ayse parmy tant de munde de toutes sortes et que bien mieulx il valoit qu'elles guardassent tranquillement le logis, veu que elles ne perdroient rien pour attendre.
Adoncques, ayant faict etichevestrer, harnacher et chargier leurs mulets, prinrentils congié de leurs dames, ne lairrant pour les guarder, que la meschine de madame Dansac et un grand belistre de Jardinier au service de Lirault, lequel, encore qu'il fust aussi beste qu'une vieille dinde de nonante cinq ans, ne en estoit pas moins fort comme quatre et pouvoit aysé- '
ment décorner un bœuf, comme leroit un enfançonnet d'une mousche ou d'un hanneton.
— Vere ! s'escria madame Lirault, lorsque son mary l'eust accolée, bien verrez qu'il vous
adviendra malheur d'ainsy nous lairrer seules icy, et sur ma fy il faudroit que Nostre Seigneur Dieu nous abandonnast pour qu'il en fust aultrement.
Mais nos deux marchands les ayant embrassées une darnière foys, maulgré leurs rebuffades et colères, mirent le pied à l'étrier et prirent le trot sur la grand'route de Poictiers, chantant gaiement la vieille chanson des arbalestriers tourangeaux :
24^ C O N T K s DU CHAT NOIR
Belles, ne criez donc pas tant,
Alarijaine 1 Marijaine!
Vous rirez bien si revenant Avec nos bourses pleines Nous vous baillons aveine A pleines ventrées,
Marijaine !
A pleines ventrées !
Le jour et la nuict sans repos,
Alarijaine! Marijaine!
Nous vous ferons humer le piot Pendant plus de six s'maiues,
— Tant! — qu'en deviendrez pleines
A pleines ventrées,
Marijaine !
A pleines ventrées!
Point ne despendrons notre argent,
Marijaine ! Marijaine !
Ainsy que font maulvoises gens, Dans le lict d'Madeleine :
Tout gard'rons pour nos reines, A pleines ventrées,
Marijaine !
A pleines ventrées !
Quand nous rentrerons dans vos lits,
Marijaine! Marijaine!
Vous rirez, vos fesses aussy !
— Plaisirs d'amour chassent la peine Et nous sèm'rons la bonne graine
A pleines ventrées,
Marijaine!
A pleines ventrées !
Et lorsque le soir fust veneu :
— Par ma patronne saincte Radegonde ! dist 'a icn:me de Lirault à la Dansac, si nostre nouveau vicaire me sire Boiioux-BinottJ nous vcnoit voir ceste vesprée. moins déplaisante lui serois-je que les aultres foys. et mieulx escouterois-je ses discours. Allons, ma chiére.
ptiisqu'ils sont despartis, ryons; rien ne est icy-bas que de se divertir.
Adoncques despechèrent-elles sur l'instant le Jardinier qui s'appeloit Luc. et Colette la meschine, Tun pour aller desnicher les meilleurs flaccons darrière les vieulx fagots de la cave, l'aultrc pour préparer quelques bons plats idovnes à pourchasser la mélcncholie, puis se estant Jollimcnt calamistrées et gorgiasement habillées, tirent quérir le dessusdict vicaire, dvsant que elles avoient grand besoing de lui parler.
Mais il fault croire sans doubte que le mal gré estoit tombé sur elles ce jour-là, car aussitost il leur fust res-
pondu que messire Boiioux-Binotie se estoit aussy desparti pour Poictiers le matin mesme et qu'il ne retourneroit que le dimanche d'après, — ce dont elles furent grandement marries — dame Lirault seurtout, car cestelà paroissoit gouster fort les fassons du prebstre depuis que s estoit esloigné son espoux.
— Bah! dist la Dansac ; il feroit beau nous voir plou-
rer pour si peu ! Si messire Boitoux n'y est poinct, ce n"est pas moy qui en mourrai.
Vive la joye! je cuyde que le jourprouchain ne viendra mie sans que nous ayons bellement rigollé ! Quand bien serons substantées et quand les piots seront vuydes, nous verrons bien. Songeons à esjouir nostre ventre et Dieu pourvoira aux plaisirs de nostre cœur.
Ayant ainsy parlé, vistement elle s'assit dessus son escabelle, non sans avoir fait placer à sa dextre la meschine et le Jardinier, lesquels estoient moult estonnés d'un pareil honneur.
Au commencement, soupirs soulevoient bien les guimples des deux paouvres bourgeoyses meshaignées, mais le vin de Sainct-Georges est le meilleur remède qui soyt pour guarir le mauldict mal de tristesse, et aussitost qu'il eust coulé, les esprits s'aguysèrent et nos deux commères se prinrent à bavarder ni plus ni moins qu'a-
gâches, qui sont les oisillons les plus beaux parleurs du mundc, ainsy que chacqun sçait.
Et bellement se prinrent à broccarder le grand Luc, lequel, maulgré ses vingt ans sonnés, estoitaussy puceau qu'une marmouzelle de six mois, et sans cesse amoustilloient la meschine, la poulsant contre lui et dysant :
— Da ! petiote , accolez donc vostre voysin ! Veez bien qu'il est triste.
— Là ! un petiot baisericyetunaultre là ! encore un aultre deTaultrecosté; rien ne est meilleur avecqueslcvinde Sainct- Georges !
— Allons donc , petiote ! One a-t-on vu plus desplaisante damoiselle! Ah! ah !
ah! Bouttez-lui vos
testons dessoubs le nez ! icy plus hault ! vecy qui va le resveigler...
Et tout en tenant ces proupos sales et cent aultres que ai oublyés ardoient-elles fort en leur tréfonds, eschauffées par la veue de ce beau gars, dont le visaige estoit rouge devenu à ce jeu ainsy que cerise meure et qui plus ne sçavoit que dire.
Car rien ne est idoyne à faire tresbucher l'esprit des dames comme le voisinaige d'un beau pucellaige, seurtout lorsqu'il est emprisonné en un solide corps de
-^O CONJKS DU CIHAT NOIR
mâle et ne demande qu'à estre deslogé de l'endrcict où il a esté musse par nostre bonne dame Nature.
Et peu à peu chacqun beuvant son saoul et crocquant les casse-museaulx, nos deux dames, ainsv que si elles avoient esté en leurs chambres, desbridèrent leurs corselets et ouvrirent leurs chemisettes, sans aulcunc-
ment se contregarder, lairrant pourbondir au delà de leurs robbes leurs iolys testons blancs fleuris de roses, ryant ainsy que ribauldes et lairrant flotter leurs longs cheveulx à Tadventure.
Aussy se estoient-elles myses à l'ayse du costé des jambes, ceste-cy d'un costé, ceste-là de l'aultre, lairrant voir leurs jarretiers, s'esbattant et s'embrassant comme des folles, s'appelant « mon cœur » , « mon ioly petit angelot », « mon amour », « ma petiote royne ».
Et seurement mes amys, et vous mes gentes dames, si aviez esté musses d arrière Thuis, auriez-vous pu dire si elles avoient cuyssettes noires ou blanches, et bien d'aultres chouses encore au subject de leurs trésors gipponniers.
Mais par malheur n'y estiez poinct, non plus que moy, et pour tousjours debvrons-nous demourer en doubtance et perplexité en ce qui reguarde ce que bien vous devinez.
E]t bien vous mesprendriez, mes dolces agnelles, si cuydiez que la chamberrière ne prenoit point goust à ces amusettes; car point ne avoit-ellc guère plus d'une vingtaine de primeveies dessus le co.'ur et cstoit-clle de ces iolies cailles coëphées qui poinct ne plourent sur le rosti, et sçavent bien quHme aiguillette est souventes foys bonne à desnouer.
Aussy véant que les maitresses esioient en joye, n'espargnoit-elle point les baguenaudes au paouvre Luc, ayant bonne espérance de voir tiner la comédie sous les courtines d'un bon lict, voire même emmy le feurre de la grange ou ailleurs.
Mais plus elle le mignottoit, plus le jardinier scmbloii mal en poinct.
— Seigneur Christ ! se print-il à cryer soubdain. Par mon benoist patron, madame, prenez pitié de moy ! Je sens que mon sang grisle en moy ainsy que si je estois en enfer; je grisle, je brusle; poinct ne sçais ce que je ay ; par ma fy, tout le leu du dyable est en mon corps ! ayez pitié de moy !...
Et ce dysant, se dressant ainsy qu'un coq, il levoit les poings aux cieux et souffloit comme un taureau, serrant les dents, les yeux pleins de tiammes, ainsy que
s'il avoir voulu briser ces trois bonnes raillardes qui se estoient jouées de sa virilité.
— Par nostre Dame! reprint-il, empeschez ceste dapnée fumelle d'ainsy m'escharbotter. ou, sur ma fy, je vais l'estrangler.
Lors véant que ballivernes et babouyneries mena-
çoient de hner d'aussy terrible fasson, dist à son tour la dame du bourrelier :
— Allons ! allons ! mes agnelets, vecy qu'il se faict tard ! la unziesme heure est sonnée ; bien avons assez ri et desbité de besteries pour ceste vesprée ; dà ! que ch&cqun s'aille donc coucher de son costé ! Que diroient nos marys, s'ils sçavoient que nous sommes aussy folles?
— Bon ! dist l'aultre, s'ils avoient cuydé qu'aiiisy soLipperions sans eulx, sans doubte ne aurolent-ils pas mis tant de diligence à se despartir vers Poictiers ; mais puisqu'ils se sont ensauvés, bon voyage ! et que Dieu les garde !
Là-dessus, chacqune ayant rajusti sa coefîe, ses cottes
et Ion corselet, elles montèrent en leur chambre accom";"agnées de Colette, qui couchoit en un réduicl voisin et qui souspiroit sans sçavoir pourquoy, la bouche rouge de dézirs et l'œil flambant.
Lors ayant souhaicté la bonne nuict à la paouvre chamberrière, se desvetirent nos deux dames et se mussèrent vitement dessoubs la toile des linceulx. Mais comme le sommeil tardoit à les venir visiter, dolcement se caressoient, se faysant mille confidences au subject de leurs marys; et tout en causant, mignottement s'acco-
loient ainsy que amoureux, toutes prestes a se bailler au dyable s'il lui prenoit phantaizie de les venir treuver.
Or, entandiz que elles devisoient ainsi, sur le joyeulx chapitre de bragiiibiis^ vecy que soubdain elles entendirent un petit bruict qui venoit d'à costé, comme si ce eus: été souricelle qui broutoit une vieille crouste de pain.
Et vitement recogneurent-elles que il n'y avoit ni souris ni souricelle, mais qu'il estoit bien plustôt question du chat, car ce estoit nostre rusée meschine qui dolcement se levoit, ouvroit l'huis et guaignoit l'escallier à pas de loup.
Aussy tost elles se prinrent à rire comme dindonneaulx qui ont treuvé une poire, se dressant à demy dessus le lict, et pour ne point donner l'éveil mordant les linceulx si plaisantement, que on eust plustôt cuydé voir deux démentes que deux bonnes bourgeoyses d'emprès Sainct-Jacques.
Et bien avoient-elles raison d'ainsy s'esclaffer, car — elles pensoient en leurs bonnes petites âmes paillardes, et je cuvde de même, et vous pareillement sans doubte aulcun — que si Colette se estoit despartie de sa couche, ce ne estoit poinct apparemment pour aller voir si poules avoient pondu, non plus que pour aller laver les vaisselles, ni interroger les estoilles qui si joliment ardent emmy le mantel bleu des cieulx, mais bien plustost pour sçavoir si le paouvre jardinier estoit à ce,<te heure mieulx en poinct, et pour le voir de plus près, et peutêtre bien aussy pour une aultre petiote chousette que bien devinez, mauldictes petites fripponnes que vous estes toutes.
D'aulcunes maulvoises gens jecteront peut-être la
pierre à nos paouvrettes bourgeoyses d'avoir eu en cesi instant l'esperit occupé à d'aussy folastres pensées plustost que de implourer la clémence de nostre Seigneur Dieu; mais pensez, mes boiines dames, combien elles estoient de leurs espoux mal contentes, et combien le Dyable, qui fait avec le soleil de Dieu meurir les bonnes vignes de France, leur avoit bouté le feu au cœur par le secours du Joyeulx vin de Sainct-Georges !
Sans aucun doubte auriez faict de môme et plus peutêtre; lairrez donc babouyner les vieilles bigottes, breschedents et matagotes, et soyez misérichordieuses aux fautes de vos sœurs, car ainsi que dict le vieil prouverbe poictevin :
'c Geste-là qui huy se mocque de sa vovsine, ne sçait poinct avec qui elle couchera la nuict prouchaine 1 »
Adoncques joUiment amoustillées et le cœur esmerillonné par un diabolicque dézir de courir l'aiguillette, se levèrent légièrement, afin de cognoistre comment pourroit bien finer ceste joyeulse histoyre, et les pieds deschaux ainsy que dames carmélites en pénitence, seulement vestues de leurs chemises qui de ci de là tomboient, comme si elles avoient été lasses de cacher si mignons corps, arrivèrent sans tambours ni trompettes vers l'endroict où le Jardinier souloit soy reposer des fatigues du jour.
Les vecy donc Tœil au perthuis de la porte, et aussy tost de se rigoller de nouveau, se tordant comme couletîres, et mettant leur chemise en leur bouche pour étouffer leurs petits cris, sans se doubter qu'ainsy elles lairroient voir au clair de lune leurs jolys ventres blanchets, lesquels luysoient comme ivoire, et leurs cuysses qu'on eust prinses pour jambes de statues grégeoises.
236 CONTESDUCHATNOIR
Ah! par ma fy, si elles ne se déb .'zillèrent poinct la rate, c'est que solides estoient leurs devanteaux naturels, car ce qu'elles véoient estoit la chouse la plus esbaudissante du munde : nostre gas qui jouxtoit gaillardement avec la meschine, comme si onc il ne eust fait toute sa vie que labourer champs d'amours, au lieu de jardin où
poulsent leschoux !
Ah ! le bon batailleur que ce estoit; et si aviez oui les petits cris de la chamberrièrcetles souspirs , et tant d'aultres bruicts, je cuvde bien que vous en seriez trespassces, mes petites cailles coëphées , rien qu'en riant, tant auriez ri de bon cceur et de bonne haleine !
Or, vecy que tout à coup, sans songer qu'on pouvoir entendre ses parolles, dame Lirault se print à dire, en souspirant à en perdre l'aame :
— Nostre Dame ! ce dapné dyable de Luc travaille cent foys mieulx que maistre Lirault ! cent foys, sur ma fy, et une petiote par dessus le marché 1
Pensez bien que si le planchier se estoit desparti dessoubs leurs pieds, nos deux amoureux n'eussent poinct esté plus estommis qu'à ceste heure en oyant ainsy parler darrière eux.
CONTE SDUCHATNOIR 25"
— Oh ! oh ! ce est ma dame ! dist Colette, en devenant pallc comme une morte. Ce est madame, je ai recogncu sa voix.
— Oui ! oui ! ce est nous ! respondit la dame, en prenant la plus meschante voix qu^elle pust treuver; oui, oui, ce est nous ! ce est nous, par les cornes du dyable ! Ah ! ah ! monsieur le beau gallant ! ce est ainsy que vous guardez la maison de vostre maistre ! Jésus ! pareille chouse ne se est point veue seurement depuis l'an mil. Dà ! venez sur le champ me parler en ma chambre, je le veulx.
Lors remontèrent l'escallier les deux dames ainsv que si elles avoient esté moult meshaignées en leur honneiu", et enjoignirent à la meschine de ne bouger mie et de faire la morte jusqu'au lever du soleil si elle ne vouloit estre chassée sur le champ sans pantophlcs aux pieds et le cul nud.
Adoncques se estant vistement mussées parmy les toiles des linceulx attendirent, avec un petit frémissement dedans le tréfonds du cœur, la veneue de ce jardinier qui si bien sçavoit herser le champ d'autrui, atinde cognoistre un peu comment il se deffendroit en ceste chicquanerie.
Pensez bien que il entra la teste basse ainsy que un renard prins au piège, et que il estoit loing d'avoir guardé ceste belle mine qui tant esmerveilloit les deux dames l'instant d'avant!
— Dà! approuchez-vous, mon amy ! dist ma dame Lirault.
— • Oua! oua!
— Cuydez-vous, reprit-elle avecques un œil flamboyant qui eust pu donner à penser au bélistre, s'il avoit eu
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l'esperit moins clos, cuydez-vous que vostre maistrc seroit bien ayse de sçavoir que vous escorniHez ainsi l'honneur des paouvres filles?
— Oua, oua, oua, respondit Luc.
— Ah ! par ma fy, dist à son tour la Dansac, qui ne pouvoit s'empescher de rire, toutes les chamberrières debvroient estre bouclées à la Bergamesque ! Au moins seroit-on seur de ne point les voir engroisser par des parpaillots de vostre espèce.
— Oua, oua.
— -Oua, oua! reprint la Dansac : vecy qui est bien parlé ; oua, oua ! le beau diseur qui est là ! vecv un advocat pour nostre procès avecques la prevosté ! oua! oua! allons, mouschez la chandelle, mon petiot prince !
— Oua ! oua ! oua ! respondit Luc, en tremblant comme une feuille.
— Dà ! continua la dame du bourrelier, nostre seigneur Jésus nous ordonne d'estre misérichordieux au prouchain, et il nous faut l'estre à ton endroit, en ceste heure, car Je vois bien que ceste dapnée tille t'a baillé la tiebvre quarte; allons, vistement detîeuble-toy, et viens icyte coucher entre nous deux, meschant. ..
— Ah! ah! ma chière voysine, vous estes bien trop bonne pour ce inarpault, dit la Lirault, lorsque le jardinier fustsous les linceulx ; véez bien que ce maulvois homme ira partout conter demain qu^il a couché avecques nous...
— Mais non, mais non, reprint la Dansac; allons, le diras-tu, meschant dyable?
— Oh ! non, fist le rustre. Je le Jure bien dessus la teste de mon paouvredefunctpère; et ce disant, seprint-ilàtrembler de nouveau si fort, que le lict en fust tout ébranlé.
CONTESDUCHATNOIR 2 5c)
— Adoncques, reprint la bonne commère, il faut, si ta veux guaigner ton pardon cmprès de Dieu, et guarir la fiebvre qui te brusle, que tu fasses avecqucs nous deux ce que si bien tu iaisois avec Colette ! et encore faut-il que tu le fasses plus vaillamment, et plus souvent, non poinct comme un maulvois boulgre vistempenardé, mais comme un bon chevalier de courtines que tu es ! Allons, çà ! du courage ! le pied à l'étrier, mon amy ! Oua ! oua ! oua ! oua ! oua !
Et ce disant, se mit-elle en état de faciliter au paouvre jardinier la besoigne qu'elle lui demandoit, et que bien debvez deviner, mes petites damoiselles, car ce ne estoit ni de sarcler les raves, ni de cueillir les carottes, ni d'eslocher les pommiers, mais bien aultre chouse!...
Combien de fois nos deux bonnes rigolleuses baillèrentelles le doulx remède au paouvre fiebvreux, il fauldroit que Dieu eust mis en mon esperit plus de malice qu'il n'en a lairré choir pour que je puisse le dire; mais je sçais bien que leursesbattcments duroient encore lorsque vint le soleil levant, et que la lice ne estoit poinct close encore lorsque sonna l'angelus à l'ecclise de Sainct- Jacques,
Et ce que bien aussyje sçais, c'est que le lendemain le paouvre Luc estoit aussy blanc de visaige que les bateleurs qui s'en vont la gueule enfarinée jouer dessus les estrades les Cent farces de messire Gastebourse.
Adoncques, le matin veneu, le lairrèrent gentement dormir, ce qui estoit bonne charité de leur part, puis ayant mandé Colette cmprès d'elles, lui promirent bonne dot d'angelots tresbuschants si elle faisoit promesse et serment dessus la Bible de ne rien dire de cesie adventure.
Lors le marché ayant esté conclu, continuèrent-elles toutes trois jusques au jour où fina la foyre de Poictiers à faire jolliment labourer leur clos d'amour par le vaillant jardinier, ahn qu'ivraie n\v vinst à poulser, non plus que chiendent ou chardon, qui sont bons pour la nourriture des asnes seulement.
Nos deux marchands revinrent joveulx de Poictiers,
car ils avoient moult gaigné d'argent, et combien qu'ils treuvassent leurs femmes un peu fatiguées, poinct n'en prirent-ils émoi, pour ce qu'elles estoient gaves comme perdrix en juillet, et chantoient tout le long du jour.
Le mois d'aoust estant veneu, la meschine espousa le jardinier ainsi que il avoit esté dict, et il y eut quelques moys après de grandes festes dans le quartier qui est emprès Sainct-Jacques, car les deux bourgeoises et la meschine estant accouchées, on baptisoit en même temps trois marmouzes qui se ressembloient autant que trois gouttes d'eau, ce qui fust dans tout le pais chastelleraudois considéré comme un grand miracle.
Les festes durèrent huit jours, et grâce aux bon? ccus de la foyre, victuailles ne furent point espargnées, ni vins d'aulcunes sortes, si bien que tous les gens d'alentour furent saouls comme grives pendant toute la sepmai ne.
La morale de cestuy conte est que les marys onc ne doivent marcher contre le gré de leurs dames, ni mettre la broillerie dans leur esperit, pour ce que les dames treuvent toujours le meilleur moyen de se venger, — lequel est, vous le sçavez aussy bien que moy, de faire Taumône aux aultres, avec ceste belle et dolce monnove d'amour qui pour les dicts marys seuls est réservée!