PREFACE VII
votre oncle vénéré. Mais c'est un oncle indulgent, et il n'a fait que rire de ces fumisteries, dont quelques-unes étaient spirituelles.
C'est un vieux Gaulois, le brave homme d'oncle, vous le savez bien, grand raillard de son naturel, et qui est très fâché de ne plus pouvoir prendre sa part de toutes ces amusantes gamineries. Il lisait avec un vif plaisi'- toutes les semaines ces contes drolatiques, que vous écriviez chaque dimanche pour votre journal ; il se doutait bien qu'un jour vous les réuniriez en volume; mais il n'avait pas prévu que c'est lui qui serait chargé de les présenter au public. Tout arrive.
Ils sont bien légers, et parfois plus que légers, ces contes, qui viennent en droite ligne des contes de la Reine de Navarre. Béroald de Verville, Bonadventure des Perriers, les Cent Nouvelles nouvelles et les Sérées de votre bon compatriote Guillaume Bouchet en passant par les contes drolatiques de Balzac. Mais chez nous, c'est une convention, et vous en avez profité, que l'on peut tout dire en vieux français ; il en est du vieux français com.me du latin, il brave l'honnêteté dans ses mots.
Pourquoi y a-t-il des mots qui deviennent
VI il PKKFACE
déshonnêtes après avoir longtemps été les plus aimables du monde r Si la vierge d'Orléans ne nous avait pas gardé le mot de pucelle, il n'y aurait plus que vous au Chat Noir qui auriez le droit de vous en servir. Y eût-il jamais pourtant un mot plus joli et plus frais ? Le substantif qui en dérive est. lui, tout à fait perdu, et ne peut plus figurer sans scandale que dans vos pastiches de l'ancienne langue. Et cependant ne vaut-il pas mieux comme aspect et surtout comme sonorité que le mot rigide, froid et sec de virginité ?
Nous avons perdu pucelle^ nous sommes sur le point de voir disparaître le moi fille. Voilà qu'on ne dit plus guère : une fille ; il faut dire : une jeune fille, une jeune personne. Fille ^ prononcé tout seul, éveille des idées équivoques. Si cette tendance s'accentue, et elle s'accentuera, n'en doutez point, les femmes, dans un demi-siècle, seront obligées de cacher leur visage derrière un éventail, quand un auteur récitera devant elles les vers de Racine :
Et pouvez-vous, seigneur, souhaiter qu'une fille Qui vit presque en naissant éteindre sa famille...
et elles n'amèneront pas leurs filles à une tragédie où