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et du Cavalier ; elles sont répétées de proche en proche, et voilà aussitôt toutes ces bonnes gens qui entourent affectueusement le Comte, flattés de son estime, et qui lui font mille offres de service. Déjà l'on avait apporté des cordes, des maneaux, des leviers, des tenailles pour entreprendre de travailler aui deux voilures, lorsqu'on voit une grande porte s'ouvrir comme celles du palais du Soleil, et donner soudain passage à des flots de lumière, au milieu desquels on reconnaît le Bourgmestre, habillé cette fois de pied en cap, revêtu de tous les ornements de sa charge, et marchant, comme un Recteur suivi des quatre Facultés, entre quatre valets de ville, armés chacun d'un énorme flambeau qui paraissoit destiné à éblouir autant qu'à éclairer. Au reste, àcet^ petite vanité près, qu'on peut regarder en Allemagne comme une maladie de Bourgmestre, on ne tarda pas à voir que celutci étoit le plus galant homme du monde. A son aspect, tout se range; son premier soin est de venir rendre grâce au Comte avec la reconnaissance d'une âme nouvellement sauvée du purgatoire : le Comte, qui ne tiroit aucune vanité de cette délivrance, rompoit tant qu'il pouvoit le hl du discours, que l'autre ne manquoit pas de renouer. « Avant tout. Monsieur le Bourgmestre, disoit le Comte, aidons du mieux que nous pourrons cette Dame et cette Demoiselle à sortir de la fâcheuse position où elles sont déjà depuis trois grands quarts d'heure. — Oui> Monsieur,
1^4 Contes de Boîtiers.
tirez-nous d'ici, lui crioit-oo de la voiture ; » mais Ja chose n'étoit pas aisée, et le Comte luimême pensoit que, pour le moment, le statu quo étoit ce qui coaveaoit le mieux aux deux voitures, parce que chacune des caisses n'ayant, comme on l'a vu, que l'autre pour appui, elles pouvoient tomber en cannelle au premier ébranlement ; en sorte que, pwur dégager M" de Blumm et Martine, il falloit autant de précautions qu'à une partie d'onchets. Ainsi, avant que de laisser approcher personne, M. le Comte commence par retirer soigneusement tous les morceaux de la glace de devant, qui avait été fracassée, puis il se charge de la Comtesse; M. le Bourgmestre en fait ensuite autant pour Martine, et les voilà toutes deux, à leur grand contentement, ho^ de prison.
Une fois sortis d'embarras, la Dame et le Cavalier s'informent de la meilleure auberge. M. le Bourgmestre répond avec une sorte de malice que l'endroit n'est rien moins que fréquenté, que les voyageurs y passent comme chat sur braise, que dans les cabarets de Flussenstadt on ne peut trouver que des tables et point de lits, et en mime temps il rioit à gorge déployée de l'embarras des deux étrangers ; puis, quand U est à la hn de son gros rire, il les entraine chez lui, où, tout en se réparant de son Incendie, il avoit fait préparer un souper et deux bonnes chambres, avec les meilleurs lits qu'il y eût da ns la maison, et le bonhomme, pendant toijto la
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marche, ne se sentoh pas de joie de ce que lo malheur de Monsieur et de Madame lui procuroit le plaisir et l'honneur de régaler une aussi noble compagnie. De compliment en compliment, on arrive jusqu'à la porte; une jeune tille charmante les y attendoit : c'étoit celle du maître ; elle avoit tout ordonné, tout arrangé dans l'intervalle, avec un zèle et une grâce qui ne se trouvent au même point que dans cet excellent pays, où l'on a fait de l'hospitalité non-seulement une vertu, non-seulement un devoir, mais aussi une science.
On se met à table; nos deux étrangers, touchés des bonnes façons de M. le Bourgmestre , mangeoient plutôt par politesse que par appétit : on suppose facilement le sujet de la conversation; toutes les nouvelles qui arrivent de la cour {c'est-à-dire de celle de M. le Bourgmestre) sont plus désastreuses les unes que les autres, v Commençons par faire venir des ouvriers, dit la Comtesse, et sçachons si le mal pourra être réparé avant midi. — Des ouvriers. Madame, dit le Comte, la première question est de sçavoîr s'il y en a près d'ici, et c'est sur quoi M. le Bourgmestre peut encore nous éclairer à moins de frais, ajouta-t-il en riant, qu'il ne le faisoit il y a une demi-heure, u Le bon et digne homme ne manque pas de répondre, suivant l'usage de MM. les Municipaux, que l'on trouvera dans sa ville tout ce qu'on peut demander; et puis, suivant l'usage de
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toutes les bicoques, il se trouve qu'on n'y irouTe rien de ce qu'on demande : ce n'étoit pas qu'il n'y eût dans la ville un cliarron qu'on disoît excellent, qui avoit appris son métier à Bruxelles et à Paria....
« Allons, ne perdons pas un moment à le faire éveiller, dit la Comtesse ; nous en serons quittes pour un écu de plus : il n'y avoit qu'un petit embarras, c'est que notre tiomme avoit quatre-vingts ans, qu'il étoit paralytique, et qu'il gardoit son lit depuis dix-huit mois. — Y a-t-îl au moins un maréchal? dit le Comte.
— Oh ! parfait, dit le Bourgmestre. — Et point paralytique? dit la Comtesse. — Non, Madame, car il estailë ce matin à cinq lieues d'ici pour la noce de sa sccur, qui se marie dans quatre jours à un maître serrurier. — Allons, prenons notre parti sur le maréchal, dît le Comte; mais aurons-nous du moins un sellier? — Oh I un sellier tr^habile; on est véritablement heureux d'avoir un ouvrier comme celui-là dans un endroit comme celui-ci ; aussi est-il fameux dans tout le canton, et si fameux que M™ la baronne de Kalb, qui a ses terres à sept grandes lieues d'ici, l'a envoyé chercher hier, et dans son équipage encore, pour lui arranger une calèche.
— Mais comment ferons -nous, Monsieur le Bourgmestre? dit la Comtesse, car je perds courage. — En ce cas-là, Madame, il faut prendre patience. — O Dieu ! patience ! — Eh ! Madame, sans cela on n'îroit jamais au bout de la vie;
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mais ne vous affligez pas, je vais écrire aux deux endroits 0(1 sont les ouvriers que je vous ai dits, et à un autre oit il y a un charron, et tout viuidra avec le temps. — Et la lettre, au moins, ira-t-elle un peu vite? — Oui, Madame, par Textra-poste? — Et quand part -elle d'ici votre extra-^>oste ? — Toutes les semaines. — Et quand est-elle partie? — Avant-hier. — Et marcbe-t-elle au moins un peu légèrement > — Comme toutes les estafettes à pied. — Grand Dieu 1 à pied ! — Le ndtre était un bon mar»
cheur avant son entorse; mais cela n^empédie pas, il a bon courage ; il va toujours boitant, et ne veut pas qu'un autre marche k sa place. Qu'importe à nos .bourgeois d'avoir des nouvelles vingt-quatre heures plus tôt ou plus tard ? Il y en a plus de mauvaises que de bonnes, et celles-là on les reçoit toujours trop tôt. »
Les voyageurs consternés se regardoient sans oser proférer une parole... « Allons, Monteur et Madame, dit le Bourgmestre, je vais parler ici comme à un mari et une femme... Le Comte sourit, la Comtesse hausse les épaules... Est-ce que Monsieur et Madame ne seroîent pas mariés? dit le Bourgmestre. — Eh I ne.
voyez-vous pas, Monsieur, dit ia Comtesse, que nous alUons à l'opposé l'un de l'autre^ — Ce n'est pas une preuve, répond le Bourgmestre avec un gros rire ; voilà comme vont, à ce qu'on dit, les ménages de Paris : n'importç,
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158 Contes de Boufflers.
allons, allons, Monsieur et Madame, encor* an petit verre de ce bon êtemwein,etptrmettez-moi de vous saluer tous les deux. — De bon cœur, Monsieur le Bourgmestre. — Hélas!cesera pour moi le vin de Tétrier, dit Tezcellent homme ; car il faut que je parte tout à l'heure pour une maison de campagne à trois lieues d'ici, où Ton a hisa'm de mon ministère, « c'est avec bien du regret que je quitte ma maison, quand elle est si bien habitée. — Quoîl vous partez, mon cher Monsieur? disent à la fois le voyageur et la voyageuse; et qu'allons-nous devenir? — Je souhaite, dit-il, que cette maison-ci, toute bourgeoise qu'elle est, puisse convenir à Vos Seigneuries^ elles n'y resteront jamai» assez
longtemps, et si je pouvoîs les y retrouver
— Nous y retrouver, bon Dieu t s'écrie la Comtesse; mais, Monsieur, dit-«lld en se reprenant, vous sçavez sûrement qu'il ny a rien de malheureux sur la terre comme une femme arrêtée dans le cours d'un grand voyage : mes gens sont en avant avec ma berline et mes chevaux, et celui qui m'accompagnoit est resté en ■arrière, en sœle que me voilà seule réduite à cette enfant que vous voyez pour toute ressource : c'est bien la meilleure enfant du monde; mais cels n'a que quatorze ans; cela sort de son village; cela n'a l'idée de rien. — - Merci, marraine, dit Martine. — Cela ne sçiût pas plus ce que ça fait que ce que ça dit. — Merci, marraine; c'est toi^ours quelque chose.
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— Ahl MacUme, dit le Comte, qui est-ce qui ne brigueroit pas l'emploi de tous les serviteurs qui vous manquent? Je vais, st Tou» le permettez, avoir un petit travail avec M. le Bourgmestre ; j'espère en tirer des lumières un peu plus satisfaisantes que celles qu'il nout a données jusqu'ici, et il ne tiendra pas à mol que vous ne soyez bientôt hors de toute inquié* tude. — Enfin, ce qui me rassure, dans l'embarras que je vous cause, c'est qu'en trsTaillant pour moi vous travaillez pour vous. — Madame, je l'oubliol*. »
Le Comte' passe avec la Bourgmeare dans son cabinet; il y re«te environ une heure (que la Comtesse trouve bien longue) à prendre de» arrangements pour les ouvrier», pour le loge^ ment, pour la dépense; après quoi il revient auprès de la Comtesse, qu'il trouve dans ht désolation ; elle ne s'en cachoit pas, la pauvre Dame. « Eh ! bon Dieu, Madame, dît la Comte»
qu'est devenu ce courage que j'étais sl'ISer de vous avoir inspiré ? — Ah ! Monsieur, Ce Bourgmestre qui s'en va 1 — Quoi ! Madame, vous l'aimez donc beaucoup ce Bourgmestre?
— En vérité, dit-«lle en commençant à rire et en continuant toujours à soupirer, je itc sça(s comment je me passerai de lui. — Oh ) l'heu-' reux Bourgmestre I dit le Comte, j'ai envie de lui acheter sa charge. — ' Vous badinez, mais dans ce moment-ci le plus aimable homme du monde ae vau droit pas pour moi un fiour^
i6o Contes de Bouffiers.
mestre. — Eb bien ! remenez-vous, Madame ; je le quitte, il m'a laissé ses pouvoirs, et c'est comme si vous le voyiez. — Nod, parlons sérieusement ; il n'y a rien qui contrarie autant que la plaisanterie quand on a du chagrin; dites-moi doac s'il y a quelque espérance. — Oui, Madame, à moins que vous ne vouliez absolument la perdre. — Ah! je la perdrais bien sans vous; mais vous avez sûrement un cœur compatissant ; je Tai vu : vous ne m'abandonnerez point, n'est-ce pas? Vous ne me laisserez pas à la discrétion de ces gens-cî, n'est-ce pas ? — Non, Madame, non, Madame, encore une fois, non, Madame. — Que d'ennuis, que de peines je vous donne! reprendelle; et quelle triste rencontre vous avez faite ici ! — Elle a été plus heureuse pour moi ; car
sans vous Madame, vous êtes fatiguée,
vous êtes agitée, vous toussez, vous souffrez; permettez que je vous conduise dans votre appartement, pour qu'au moins vous puissiez prendre un peu de repos pendant que j'aurai le plaisir de veiller pour vous. »
Ah ! l'aimable homme ! dit Martine en déshabillant sa maîtresse; comme il est poli! comme il est obligeant! — Cela est vrai, dit la Dame; mais les hommes de bonne compagnie ont tous à peu prés le même ton et les mêmes manières. — Oh bien ! tenez, marraine, je ne m'étois jamais avisée d'envier la bonne compagnie, j'aime trop mes pareilles pour cela;
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mais, ma foi, sî l'on y trouve beaucoup de
Messieurs comme le vôtre — Comme le mien!
comme ça parle ! allons donc, vous êtes folle. — Mais c'est que ce n'est pas seulement pour vous qu'il est honnête comme cela- — Comment donc! on dirait que vous avez déjà fait grande connaissance avec lui. — Imaginez que
M. le Bourgmestre eh bien! tenez, c'est un
brave homme aussi. — La tournure est un peu différente. — Oui, je dis bien, M, le Bourgmestre lui avoil fait préparer cette bellechambre qui est ici à côté; voilà la porte. Ah! dame! il faut voir comme ça vous est joli, des tasses, des portraits, des images, des cristaux, des bijoux de buis, d'ivoire, enfin toutes sortes de belles choses comme ici. — Mais voyez quelle bavarde! Eh bien! cette chambre, ce Bourgmestre, quoi encore? finirez-vous ? — Oui, Madame; je dis vrai, c'te belle chambre, comme ça,étoil arrangée pour lui, et moi, pauvre fille, on m'avoit donné un pauvre petit " endroit, comme il convient; ce n'est pas que je m'en plaigne, dà, mais il n'a pas eu de cesse que la grande pièce ne soit pour moi, et le petit endroit pour lui. — Petite imbécile, on voit bien qu'il n'y a qu'un mois que je vous ai fait sortir de votre village; en bonne foi, vous prenez cela pour vous? — Eh! pour qui donc? — Pour qui? pour qui? Pour moi, petite niaise. — Pardi ! en voilà bien d'une autre ! c'est pour vous qu'il ne veut pas être la nuit auprès de
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nîa Contes de Boufflers.
Vous; ma fine, voilà une belle galanterie. — Et si je vous disois que c'est une délicatesse dont je lui sçais trës-boo gré, vous m'entendriez encore moins. — Une délicatesse? — Oui, une délicatesse ; sçavez-vous seulement ce que c'est ?
— Mais, dame ! c'est, t'nez, c'est comme — Eh
bien! comme quoi? — Comme queuque chose qui seroit... là, bien délicat. — O l'imbécile! je vois que nous ne parlons pas la même langue, ainsi bonsoir, v
Madame a mal dormi; elle a beaucoup toussé; elle n'a cessé de se plaindre, et ce n'est que vers le point du jour qu'elle a pu s'assoupir, encore d'un sommeil de fièvre, plus feit pour l'accabler que pour la reposer. N'importe, elle est courageuse, elle est pressée, rien ne peut la retenir ; il faut qu'elle parte, elle partira. On appelle Martine, on se lève, on envoie sçavoir si ce Monsieur (car on ne sait pas son nom) est éveillé, et s'il veut venir déjeuner avec Madame avant que de se remettre tous les deux en route, a En route? dit Manine; ah pardine! marraine, il y a encore bien du chemin d'ici à la route; vous avez bien entendu ce que le Bourgmestre vous a dit hier ainsi.
— Ce sont de ces lourdes plaisanteries de ces gens-là. — Oh ! marraine, c'étoit bien vrai, si vrai, que ce Monsieur, qui ne dort pas plus la nuit qu'un rossignol, s'est informé des ouvriers qu'il pouvoit y avoir comme ça dans le voisinage, et qu'il leus y a envoyé à chacun un
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cbariot dans leur endroit avec un ordre pour venir ni plus ni moins que si c'étoit lui le Bourgmestre, dà. — Quel orgueil I dit la Comtesse. ^ Ah! dame! il sçait se faire servir, celui-là ; demandez plutôt à ce valet de ville qui li sen comme de laquais. — Oh ! je le crois comme si je l'entendois. — Mais c'est qu'il vous dira que ce Monsieur-là vous a des façons, il faut voir : toujours alerte, j'aime ça; toujours l'argent à la main, j'aime ça; jamais embarrassé, j'aime ça ; il vous parle à chacun autour de ce carrosse, comme si c'étoit un maître dans la profession, j'aime ça; et, avec cette %ure de Seigneur, c'est qu'il ne vous en est pas moins homme, dà, j'aime ça. -^ En vérité, dit la Dame, que ces étoges-là n'ennuyoieni point du tout, il me semble que vous avez toutes les
amitiés du monde pour lui — Dame, c'est
que c'est comme ça, marraine. La petite Katel est comme moi ; nous avons entendu tout ça allant et venant darxs la maison; et pis, est-ce quejenel'ai pasvu lui-même dec'tefenêtreiquï donne sur la cour? et t'nez, je parie aussi que vous y avez un peu regardé. — Moi? — Eh pardi ! marraine, c'est bien naturel, est-ce que vous n'avez pas vu cet homme qui travailioit avec les autres, et qui leux y montroit leur travail? — C'est vrai. — Et que vous lui avez crié, de votre petite voix toute douce : Oh ! Monsieur le maître, faites-les bien travailler, et vous serez tous contents. Vous ne sçaviez pas
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à qui c'étoit que vous parliez. — Eh ! comment veux-tu que je le sçache? — Je le sçavois bieu, moi, car je le voyais de côté ; eh bien I t'nez, c'ctoit lui. — Bon ! — Oh ! ni pus ni moîos que lui, car il nous a regardées en riant, la demoiselle et moi, et puis il a mis son doigt sur la bouche pour nous faire signe. — C'est rëellement un bien galant homme. — Mais c'est que sans lui les deux voitures seroient tout de leur long par terre, Il falloit plutôt les porter que les tirer, dà ; et puis il y a une roue cassée à la nôtre aussi bien qu'à la sienne : qu'est-ce qu'il a tait ? Il vous a pris mesure d'un côté, mesure de l'autre, c'est tout de même, quoi j et quand il a vu ça, il vous a fait prendre sa bonne roue, et il l'a fait mettre à la place de notre mauvaise : quoi ! aussi j'entendois les ouvriers qui rioient et qui disoient en arriére de lui : Si ce Seigneur-U fait toujours des trocs comme ça, il ne sera pas longtemps riche. — En vérité, cela me touche, dit ta dame; ce ne sont pas les manières de tout le monde. — C'est un homme comme ça qui vous faudroit, ma marraine :
oh! quej'aurois de plaisir à l'appeler mon parrain I — Dépêchez-vous, allons, point de folie, et dépéchez- vous, afin d'aller tout de suite prier ce Monsieur à déjeuner; et puisque vous l'aimez tant, je le prierai de permettre que vous déjeuniez avec nous ; aussi bien je suis si souffrante, qu'il auroit en moi une bien triste compagnie : mais point d'extravagances, entendez-
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vous. — Oh ! non, marraioe ; je ferai plutôt un point d'aiguille à ma bouche, — Quand nous sommes seules, vous sçavez que je ne me fâche de rien, et que vous avez votre franc parler depuis que ma perruche est envolée ; mais ne voilà-t-il pas que vous vous-envolez aussi? — Dame, Madame, c'est que je vais chercher liotre Monsieur. — Notre Monsieur ! belle expression. — Mais t'nez, je l'aperçois par la vitre :
Monsieur, Monsieur Ah ! il m'a entendue :
vous allez voir votre ouvrier. »
La Comtesse s'avance avec l'air abattu.
« Monsieur, dit-elle, j'ai de la peine à parler
— Ah! Madame, je ne l'entends que trop. — Et quand cela ne seroit pas, reprcnd-elte, je ne sçaurois où trouver des paroles pour vous exprimer toute ma reconnaissance. — Madame, je n'ai fait que mon devoir : encore, si la circonstance étoit un peu moins contrariante — Je
vous dois de pouvoir la supponer ; et, en vérité, sans vous — Ah! oui. Monsieur, sans
vous, interrompt Martine, ma maîtresse resteroit veuve, car elle alloit pour se marier. {Le Comte sourit.) — Qui est-ce qui vous a prié de parler. Mademoiselle? — Je vous demande pardon, ma marraine, dit la pauvre petite toute honteuse, mais on m'a toujours dit que toutes les fois qu'on se marioît il n'y avoit point de mal...„ — Madame, je conçois combien tous devez être impatiente, et cependant je répondrois qu'il y a quelqu'un plus impatient que
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vous. — Il faut voua être oblige de ce que vous dites, même au hasard; mais parlons de nos voitures. — Madame, j'y ai fait travailler, j'y ai travaillé moi-même depuis le point du jour. Le plus embarrassant, c'étoit cette roue brisée; heureusement on en a trouvé une qui lui ressemble comme une soeur, et qui en a pris la place. — Oui, Monsieur, je le sçais, et je dois vous en avoir autant d^obligation qu'à un estropié qui donneroit sa bonne jambe; mais les choses ne peuvent pas rester comme cela. — Il le faut bien. Madame, sans quoi ce seroient les deux voitures qui resterolent. — Ah! Dieu! Monsieur, cela fait frémir. — J'aurois voulu, dit le Comte, pouvoir en faire autant pour les glacée; mais on ne pourra les remplacer que dans la première grande ville. — Eh bien ! d'ici li, répond-elle, les stores en serviront; tout sera bon, pourvu que je parte et que j'arrive. — Quoi ! Madame, c'est comme cela que vous traitez votre rhume? — Oh! je ne suis pas délicate. — Vous sçavez peut-être aussi qu'il vous manque un ressort, et que les ouvriers du lieu ne sont pas en étal de le reforger, — Estce qu'on ne sçauroit s'en passer î ~— On pourroït à toute force mettre la voiture en état de gagner le premier gîte, — Monsieur, vous êtes si bon ; tftchez que cela puisse être arrangé, bien ou mal, n'importe. Mais, dites-moi au vrai, combien celadurera-t-il?— Madume, j'ai peur de le dire, — Encore. — Madame, on parle de trois
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jours. — Ah! Ciel! trois jours, et trois jours ici. — Trois jours, dit Martine en sautant : oh ! ,les trois bonnes journées que noua allons passer I (La Comtesse la regarde d'un air sévère.) — Je désireroîs pour vous, Madame, reprit le Comte, que vous pussiez prendre la chose aussi gaiement que Mademoiselle Martine. — Voyez, dit ta petite, il sçait déjà mon nom, et je ne sçais pas le sien. (Encore un regard imposant de la Comtesse.) — Du moins, continua le Comte, si vous pouviez vous armer d'un peu de patience. — De la patience, Monsieur, répondit la Comtesse en souriant, qui vous a dît que j'en matiquoîs? — Madame, c'est à vous que j'en appelle. — Eh bien 1 je ne sçais pas si vous vous en apercevez, mais il me semble, à moi, que j'ai feit de grands progrès dans cette vertulà depuis hier, et vous devinerez facilement à qui j'en ai l'obligation. — Je serois trop flatté que mon exemple y i^t pour quelque chose; mais je puis vous assurer que j'en aurois donné de moins édifiants à tout autre qu'à Madame la Comtesse de Blumm. — Ah ! je ne croyois pas être connue. — C'est une première obligation que j'ai à Mademoiselle Martine. — Ah !
Mademoiselle, dit la Comtesse, je vous reconnais là. — Mais, Madame, aussi comment voulezvous que je ne réponde pas, moi, pauvre fille, à M. le Comte? n'est-ce pas lui qui m'a parlé le premier, là? Monsieur, dîtes vous-même, et qui m'avez pris les deux mains, et qui m'avez
i£g Contes de Soupers.
demandé, avec un aîr que je vois encore : Ma jolie petite Demoiselle : ab! oui, c^est bien comme ça que vous avez dit; comment est-ce^ que vous appelez la cbarmance Dame à qui je viens de donner la main? et, moi, j'ai dit:
Monsieur, je l'appelle ma marraine. Vous n'avez pas encore été content, là ; ai-je tort? et vous avez encore demandé comment qu'on l'appelle dans le monde; ça n'est-il pas vrai ?
— Oui, Mademoiselle, dit le Comte, à quelques petites fautes de grammaire près. — Ob ! non ! vous n'avez pas parlé de ma grand'mère, mais bien de ma marraine. Quand vous disiez : Quelle taille ! quelle noblesse ! quelle démarche ! quelle physionomie ! et ces jolis pieds, et ces belles mains, et ces superbes tresses, et bien d'autres choses encore ; et puis il a dit
avec chagrin : Ah! si — Voulez-vous bien
finir vos folies, Martine ? Monsieur n'a jamais eu le temps de prendre garde à tout cela; vous faites parler Monsieur. — • Non, Madame, dit le Comte, c'est tout cela qui m'a fait parler. — Mais à propos, dit la Dame pour changer de conversation, cette jolie petite personne qui a eu tant de soin de nous hier, oti est-elle ? est-ce qu'elle ne déjeunera pas avec nous ? — Non, Madame, dit le Comte, elle m'a confié ce matin
— Ah ! déjà des confidences — Que, pour
vous laisser plus de place dans cette maison-ci, elle alloit loger avec sa mère au château voisin, dont son père a la surintendance. — Les bonnes
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et braves gens ! dit Madame de Blumm ; on ne trouve ces manières-là nulle part ailleurs.
Mais au moins cet honnête M. le Bourgmestre qui nous a marqué tant d'empressement, ce digne homme, est-ce que nous ne le verrons pas? — Hélas ! il est pani dès la pointe du jour.
— II faut donc parler à sa femme. — Elle est malade; mais il a sa fille, que nous pouvons faire venir. — Pour nous amuser apparemment, car une fille de seize ans me paraît devoir être assez novice dans les fonctions de Bourgmestre! Enfin qu'a-t-il laissé à sa place? ne m'avez-vous pas dit que c'étoit vous ? — Oui, Madame, il m'a revêtu de toute sa dignité aux yeux de ses subordonnés; j'ai ses pouvoirs, j'espère n'en point abuser, mais au moins je remplirai ses dernières volontés en donnant tous mes soins à votre amusement (ce sont ses termes) et à votre prompt départ ; j'avouerai ■ pourtant que, si j'étois plus sûr du premier, vous me verriez moins de zèle pour le second. Monsieur, dit la Comtesse, de la part de tout autre que vous, ce ne seroient là que des politesses auxquelles les hommes ne nous ont que trop accoutumées, au lieu que de la vôtre elles ont un prix que je sçais bien sentir. Il n'en faut pas moins que, vous et moi, nous partions.
— Je ne le sçais que trop, Madame; cependant
la nécessité — Oh ! la nécessité, pour moi, c'est
de partir; et ma peine, c'est de ne vous avoir eu que pour compagnon de malheur, au lieu
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de vous avoir à présent pour compagnon de voyage; enfin, puisque la fotalité nous lance tous les deux, je pars. — Quoi! Madamej dans l'état où vous âtes I — Ma vraie maladie, c^est ' ce maudit retard. — N'attendez point que je le maudisse avec vous, quand vous-même vous devriez le bénir de ce qu'il vous donne au moins quelques instants de répit; car, après la révolution terrible que vous avez dû éprouver, vouloir poursuivre obstinément votre route avec un mal de tête, un rhume, une fièvre, il faut être votre propre ennemie. — Encore une fois. Monsieur le Comte, tout cela est fiatteur ; mais, morte ou vive, il faut que je pane; à quoi bon rester icil je ne m'en porterai pas mieux. Ne peut-on pas se plaindre, tousser, trembler dans sa voiture aussi bien qu'ailleurs? La place où l'on souffre n'est jamais bonne; au contraire, en m'arrêtant ici, j'aurai un mal de plus, et, pour moi, le pire de tous, l'impatience. — Madame, je l'éprouve pour vous. — Pour TOUS aussi sans doute. — Pas tout à fait si vivement. — Mais enfin nous sommes ici contrariés, arrêtés, et comme en captivité tous les deux ; ainsi notre position est la même, — Ah! Madame, avec cette différence que vous êtes avec mot, au lieu que, moi, je suis avec vous. »
La journée se passa un peu plus tranquillement, grâce à la conversation du Comte, k ses attentions, à ses prévenances et aux naïvetés de
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Martine, si bien que la Dame s'étonnoit ellemême d'avoir sçu prendre autant sur elle. Vous en avez tout l'honneur, disoit-elle au Comte, et c'est à vous que je dois d'avoir pu supporter si patiemment mon impatience. Cependant l'enrouement, l'oppression, le malaise dont elle se croyoit débarrassée n'ont pas laissé de revenir vers le soir ; lé Comte s'en est aperçu plus tôt même que la malade, et avec un intérêt qui la âattoît plus que la maladie ne pouvoît l'inquiéter : « Permettez-vous, lui dit-il, que j'entreprenne votre guérison après celle de votre voiture? — Effectivement, dit-elle, j'ai bien trouvé en vous un charron; pourquoi n'y trouverois-je pas un médecin î — Cela étant, permettez-moi de vous offrir d'une espèce de thé dont j'ai toujours un paquet avec moi. It est dans une cassette que Mademoiselle Martine trouvera facilement dans ma chambre ; je n'en ai vu que de bons effets. » Manine apporte la cassette ; le Comte en tire les simples en question; puis, après avoir montré à Martine la manière de les infuser, et dit à la Comtesse comment elle doit les prendre, il se retire, n Oh ! ma fine, le drôle de médecin! dit Martine; ça vous ressemble plutôt à un jeune marié qu'à un docteur; ça ne vous a que vingt-cinq ans tout au plus; ça ne vous porte ni canne ni perruque ; ça vous marche comme un oiseau; ça vous rit, ça vous amuse, ça vous jase de tout, ça ne vous ignore de rien, et ça voudroit faire ni plus ni moins
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que si c'étoitun doaeur. — Courage ! Martine; donnez-vous-en bien pendant qu'il n'y a personne. — Tenez, ma bonne marraine, n'allez pas prendre ce qu'il tous a donné, car je parie que ce n'est que de la drogue, et que ça ne vous a seulement pas un goût de médecine. — Quel malheur ! dit la Comtesse en riant ; mais au fait, mon enfant, qu'est-ce que tu diras si son thé me fait du bien ? et je sens d'avance qu'il m'en fera. — Tenez, voyez-vous ça î dit la petite en toute simplicité ; rien que l'odeur, rien que la pensée. Ce que c'est qu'un habile homme!
Ces Messieurs-là, c'est sans comparaison comme des sorciers. »
Cependant le thé se fait, il est versé, il est bu : on le trouve excellent, et à peine la seconde tasse est-elle prise, que la Comtesse est endormie, et ses maux, et tous ses chagrins, et toutes ses impatiences avec elle. Enân, au bout de dis heures du sommeil le plus tranquille, Martine est appelée pour le lever de sa maîtresse. On lui demande, comme à l'ordinaire, des nouvelles du travail, a Oh ! marraine, ïl avance, il avance, que c'est un plaisir ! — C'est peut-être tant pis ; je crains tout ce qui va si vite. — Les ouvriers sont là, dit la petite; entendez-vous comme ils tapent ? — J'ai peur aussi qu'ils ne tapent trop fort, puisque taper y a, et qu'Us ne brisent le reste. — Mais, dame ! aussi, marraine, ce n'est qu'en tapant qu'on avance ; et puis Monsieur le Comte est avec eux, qui les réveille,
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dà, comme il vous a endormie cette nuit ; car il ne leux y plaint pas les schnaps. On diroit qu'il est quasiment aussi pressé que vous l'étiez hier; car, qui vous auroit écoutée, vous seriez plutôt partie à pied, quoi, que de rester, — C'est que la fièvre donne de ces impatiences-là ; mais Je me sens plus calme aujourd'hui : le thé de ce bon Comte m'a fait tous les biens du monde.
Si je ne l'avois pas rencontré, grand Dieu !
qu'est-ce que je serois devenue? — Ma fine, c'est comme s'il avoit mis du bonheur à la place de notre malheur. Mais, marraine, est-ce qu'ils sont donc tous comme ça les Comtes? — Allons, point de niaiseries, petite béte ; descendez, dites-lui que je crains qu'il ne se fatigue ou qu'il ne s'incommode en restant toujours au grand air, et que je suis trés-pressée de le remercier de ma guérison. Vous ressouviendrez-vous bien de cela ? — Ah ! pardi, si je m'en souviendrai ! Mais, t'nez, c'est nî plus ni moins que sll vous avoit entendue; car le v'ià lui-même. — Ah ! Monsieur, dit la Comtesse, il faut avec vous passer sa vie en remerciements. — Souffrez plutôt que ce soit moi, Madame, qui vous remercie. — Et de quoi? — De vous bien porter. C'est assurément un grand honneur que vous voulez bien faire à votre médecin, et auquel il est plus sensible qu'il ne pourroit vous le dire. — Je sens qu'avec votre thé je puis défier tous les maux. -~ Eh bien ! Madame, la boite est là; permettez qu'on la place dans votre voi-
174 Contes de Bouffiers.
ture. — Non, s'il vous plaît. Et si vous alliez en avoir besoin en route, et que je vous en eusse privé! cette idée-là seule lui ferott perdre auprès de moi toute sa vertu. — Non, dit le Comte, il vous a fait du bien; je le tiens quitte du reste : permettez-moi seulement de renvoyer chez moi un très-eimable compagnon de voyage, mais dont je doute que vous puissiez tirer grand pani. — Comment cela ? — Parce que je crains qu'il ne parle pas votre langue. — De qui parlez-vous ? dit la Comtesse. — De Virgile, dit le Comte en montrant un petit Elzévir qui se trouvoit dans la cassette : j'en ai été charmé jusqu'à présent ; mais j'ai peur après ceci , ajouta-t-il avec un regard qui expliquoit parfaitement sa pensée, qu'il ne me trouve beaucoup moins d'attention. — ' Marraine, dit Martine en les interrompant, voilà les ouvriers qui disent qu'ils ont fini, et qui viennent vous demander pour boire. — Mais l'ouvrage est-il vraiment fini ? répond la Comtesse ; est-îl bien fait ? puisje partir en sûreté ? qu'en pensez-vous. Monsieur le Comte ? et puis le ressort en question est-il remplacé î — Non, j'ai déjà eu Thonneur de vous dire qu'il ne pourroit l'être que demain ou après. Cependant, pour obéir à votre impatience, on y a suppléé, du mieux qu'on a pu, avec une forte pièce de bois que nous avons adaptée à la soupente, et qui soutiendra la voiture de reste, mais qui la rendra un peu plus rude. — Plus rude ! Monsieur, ah ! voilà préci-
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sémeat tout ce que je crains ; ainsi, attendons le resson. — Je n^osois vous le proposer, dit le Comte, de peur de vous paraître un conseiller intéressé. — D'ailleurs, ajouta-t-elle, j'avois la fièvre hier, et, malgré toute la science de mon Esculâpe, elle pourroit revenir demain. — Madame, il le craint lui-même, et, s'il avoit quelque autorité sur vous, il ne vous permettrolt certainement pas de rien brusquer. — D'un autre côté, ce qui me presse encore de partir, c'est que je vous arrête. — Rassurez-vous, Madame; il y a telle personne qui pourroit m'arrêter toute la vie. — Aussi bien j'ai un jugement un peu hasardé à vous faire expier.
— Hasardé? reprend-il, et à propos de quoi?
A propos de ce compagnon de voyage, dit-elle en montrant le Virgile, dont vous croyez que je ne pourrois tirer aucun parti. — Ah! Madame, pardonnez sî, au premier coup d'œil, je vous avois prise pour une femme. — Qu'entendezvous par là, s'il vous plaît? — Oui, pour une personne charmante, mais auprès de qui mon ami perdroit son latin. — Voulez-vous, puisque vous me condamnez à garder la chambre, que nous prenions votre ami en tiers, et que nous en lisions quelque chose ensemble? »
Là-dessus elle ouvre le Virgile au hasard, et tombe précisément sur le quatrième livre de l'Enéide. «Ah! dit-elle, c'est ici que les femmes apprennent à se défier des hommes. — Effectivement, dit le Comte, nous devons tous rougir
176 Contes de Soupers,
pour Én^e ; mais tout le monde n^a pas de si grandes affaires, ou du moins i) faut espérer que les Dieux ne se mêlent point des affaires de tout le monde. — Vous êtes étonné de ma science ; mais sçachez que ce qui m'a fait apprendre le latin, c'est que je ne pouvoîs pas supporter de lire Virgile en françois. Quelle honte pour la France que le plus parfait des poètes n'ait eu jusqu'à présent que d'aussi pitoyables traducteurs ! — En effet, dit le Comte, il a toujours été en mauvaises mains jusqu'à l'abbé Desfoctaines. — Inclusivement, ajoute la Comtesse; comment voulez-vous qu'un pédant comprenne un poète? — Eh bien! soyez contente, il lui nait un vengeur pour sa Didon; et
tel que vous me voyez — Comment! seroit-
ce vous qui vous chargeriez de l'entreprise ? — Hélas! tant de gloire ne m'appaniem point; mais je m'en repose sur un bon camarade de classe que j'avois au collège de la Marche, à Paris, l'année 'd'avant Mahpn, un petit Auvergnat qui, à quinze ans, est devenu amoureux de la poésie de Virgile. — Un amoureux de quinze ans ! c'est un peu jeune pour les Muses. — Jusqu'à présent c'est le plus favorisé. Déjà tout le pays latin le voyoit d'un œîl d'envie; on auroit dit que Virgile lui-même l'avoit déclaré son héritier. — Alors i! sera bien riche. — Ce qui le prouveroit, c'est qu'il est impossible de lire de suite quelques vers de l'un comme de l'autre, sur le sujet le plus indifférent en appa-
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rence, sans être étonné de l'émotion qu'on éprouve. — Il faut donc que voti^p petit Virgile en herbe soit né aussi tendre que spirituel, aussi bont^ue fin ? — Eli bien ! quand il auroh été au couvent avec vous, au lieu d'être au collège avec moi, vous ne le définiriez pas mieux. — 11 faut convenir, dit la Comtesse, que l'esprit et la sensibilité soiit deux beaux présents du Ciel ; sans cela point de poètes. — S'il falloit opter, dit le Comte, lequel choisiriezvous? — Il suffiroit d'avoir de l'esprit, dit la (Comtesse, pour ne pas préférer l'esprit : l'autre ',-me paroît d'uf^ nature bien supérieure ; et ne trouvez-vous pas, comme moi, que le sentimest est comme l'âme de la pensée ? »
, Après la découvene intéressante qui vient d'être faite des deux côtés, qu'un homme du grand monde et une très-belle dame peuvent quelquefois être dispensés d'ignorance , on commence à se regarder avec d'autres yeux : ce n'est pas que ces yeux-là ne fussent déjà suffisamment prévenus; mais toute prévention triomphe quand elle se voit justifiée, et redouble quand elle triomphe. La connaissance devient donc, je ne dis pas de jour en jour, mais d'heure en heure, plus intime; et, quoiqu'on n'en fasse pas tout à fait autant pour l'amour du latin que pour l'amour du grec, chacun remercie en secret Virgile du service qu'il rend à tous les deux. Cependant l'heure de la retraite arrive ; et notre belle enrhumée, après avoir
178 Contes de Bouffiers.
pris son thé, congédie son répétîteur.et se coudie à peu près résignée à tout ce qui pourra l'empicher de se remettre en nlarctie le lendemain, (1 Marraine, dit Manine en réveillant sa mattresse vers neuf heures du matin, venez voir notre voiture par la fenêtre ; comme ça vous est bien raccommodé : le ressort est arrivé; il nY paroit plus. Et not^ bon Monùeur, qui vous est toujours ]à ! Quoi ! depuis la pointe du jour! ah dame! on voit comme il vous aime, celui-là, et bien vite encore; car il vous a fait graisser les quatre roues pour que ça vous roule mieus. — Taisez-vous, (tetite imbécile, dit la Dame avec impatience, et allez l'avertir, n il arrive et rend compte de son travail; on le remercie, avec moins de vivacité, moins de franchise que la veille, et d'un ton un peu plus dolent. 1 Vous poneriez-vous moins bien ? dit le Comte. — Je ne sçaîs, mais le ciërse couvre, l'air est refroidi ; je suis si sensible aux changements de temps! et, après être restée,
comme j'ai fait , trois ou quatre jours sans sortir, je ne sçais pas si je ferais bien de me hasarder. Vous riez, vous me trouvez sûrement bien timide? — Vous ne le serez jamais autant qu'on le seroit pour vous, reprend le Comte; peut-être même auprès de vous, ajouta-t-il en baissant la voix. — Et puis (continue la D^me, comme si elle n'y avoit pas pris garde) ces glaces cassées, qui vont m'exposer ô tous les vents, enrhumée comme je l'étois encore hier.
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toujours, dit-^Ue avec une petite toux qui venoit, je crois, du cœur. — Oh ! pour ça, dit Martine, les glaces ont été raccommodées avec du papier, si vrai , que c'est Mademoiselle Katel qui les a collées elle-même comme des images. — Ce sera de joli ouvrage, dit Madame de Blumm en haussant les épaules. — Eh pardi ! marraine, puisque - c'étoit ni plus ni moins que M. le Comte qui lui momroit à le faire. — Je ne sçaîs pourquoi elle m'ennuie, cette petite personne. — Ah ! marraine, elle est pourtant bien gentille ! et puis, si vous aviez vu comme elle vous travailloit de bon cœur, comme elle vous regardoît toujours M. le Comte pour bien examiner s'il était content, comme elle lui demandoit souvent, avec sa petite voix toute douce : Fais-je-t'y bien? et puis comme elle se dépêchoit pour que vous puissiez paMr tout de suite. — Elle est donc bien pressée? mais elle me donnera au moins encore un jour, car je sens que j'en ai besoin; et puis des glaces rapetassées avec du papier, cela ne tiendra pas, et, moi, les vents coulis sont ma mort. — Comment donc que nous allons faire, dit Martine, pour arriver à la noce? — Encore de vos niaiserie.s, Mademoiselle? Monsieur le Comte, je rougis d'être si peiyeuse et si importune; mais vous encouragez toutes mes faiblesses en vous y prêtant. — Commandez, Madame, vos ordres n'ont pas isesoin de préambules. — Serait-il donc impos-
D.g.tizecbvGoOgle,
i8o CorHes de Boufflers.
sible de me faire venir trois bonnes glaces qui me garantissent parfaitement? Cela doit se trouver dans quelque ville à portée ; et vous qui avez déjà «ant de connaissances dans le
pays s Le Comte, au lieu de répondre, va
prendre les mesules des glaces à remplacer; il expédie, l'instant d'après, le petit chariot qui doit les rapporter, et revient presque aussitôt, ayant k peine laissé ^ la Comtesse le temps de bien gfonder Manine.
Voili^ donc encore un jour, Cirons-nous, de perdu ou de gagné! qu'en fera-tion? On reprend Virgile, toujours plus ravissant à relire qu^à lire; on suit Énée et Didon dyns leurs amours, si brûlants d'un côté, si froids de Tautre ; on les suit même à la cbasse, même dans la grotte fatale. Mais^ on voit ensuite arriver Mercure ; et, quoique pour des amants il ne soit pas d'ordinaire un troiïble-féte, le livre tombe des mains de la Comtesse. « En voilà donc assez pour aujourd'hui, dit le Comte, ainsi laissons là Virgile. — Point, lui dit -la Comtesse, mais son héros. Je ne sçaurois supporter l'idée d'une femme aussi malheureuse et aussi aimable, et encore moins celle d'un amant aussi aimé, aussi froid, aussi ingrat; je ne-sçais, mais -cela me donne le frisson. »
Le Comte prenait de tout ce qu'il enten^oit ce qui lui en revenoit ; et, devenu de moment en moment plus confiant : « Si ' vous vouliez d'autres livres, dit-il, il y a ici près une grande
Q^h! si... i8i
bibliothèque, dont le Bqurgmestre m'a laissé la disposition; mais, par malheur, le jour commence k baîsserj en sorte que nous ne pourrions en profiter que demain, et demain,
dit-il d'un ton léger — £h bien! demain,
répond la Comtesse, pourquoi pas? — Ouï, mais si les^glaces arrivoient dans la nuit? — Ah ! si elles arrivoient, il faudroit partir. — Vous en brûlez d'envie, dfsoit-îl avec un regard qui sembloit demander si celaétoîtbîen,vrai. — Le voyez-vous' sun mon visage? répond-elle en souriant. — Au .moins je tâche de ne pas l'y VOIT .Ahl si..... Je n'en vais pas moins donner uncoupd'œil à nos travaux, pour que tout soit prêt comme vous le désirez, et qu'il n'y ait plus, s'il est possible, que votre volonté qui vous
arrête; et alors je *ous propos croîs — Quoi?
"de partir p^ut-étre. Y pensez-vous? dans l'état 0(1 je suis. — C'est bien votre médecin qui vous conseilleroit une. pareille imprudence ! non,
mais pour essayer vos forces — Eh bien? —
Nous tenterions une petite partie de promenade, d'autant plus que tous les gbns et tous les chevaux du château sont à mes ordres. — Voilà
qui seroîtbien fait pour me tenter ; mais -^
Mais vous êtes si pressée, n'est-ce pas ? — Encore le même refrain; on diroit que vous le désirez.
— ^*Allons, je vais direàla petite Bourgmestre
— Cette petite Demoiselle-là me donne le cauchemar. — Je lui dirai donc que, si vous n'êtes point partie demain matin , on vienne vous
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lia Contes de Boufflers.
prendre en calèche ; mais bon ! vous êtes si pressée, » répète-t-ïl encore d'un ton plus gai, pour ne pas dire plus leste, et avec Pair de chercher ou plutôt avec l'espoîr de trouver dans les yeux de la Comtesse une réponse favorable. Néanmoins, à cette seconde réponse, elle parut , ou crut devoir paraître ua tant soit peu plus sérieuse.
Le Comte, aussi attentif aux plus imperceptibles variations de cette charmante physionomie qu'il auroit pu Tétre à chaque ligne du livre de sa destinée, eut peur d'avoir poussé la plaisanterie un peu loin; il pensoit que la Dame devoît avoir trouvé dans son air, dans son ton, dans ses manières, je ne sçais quoi d'avantageux, de stïr de son fait, que les Dames les mieux disposées ne pardonnent que bien difficilement; il en est comme d'un vaisseau qu'on risque de submerger par le vent le plus fevorable en déployant trop . de voiles. Voilà donc ce pauvre Comte occupé, sans qu'il . y paraisse , à repasser jusqu'au moindre mot, au moindre signe, à la moindre mine qui auroit pu scandaliser la bonne Comtesse. U se la représente aussi sévère qu'il Ta vue facile jusque-là ; il se fait des monstres de tout, il craiat tout ; car il n'y a pas de conscience plus timorée que celle d'une passion naissante, et l'emour vit de scrupules en attendant mieux ; enfin, que faire? Continuer sur le même ton serait trop hasarder; changer de ton seroit
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s^accuser ; entrer en explication seroit une gaucherie, et il n'y a rien de pis : l'amour gauche est un sot enfant. Le Comte jugea donc que le meilleur parti, était d'avoir Tair de ne s'être aperçu de rien, de prendre bien respectueusement congé de la Dame, et d'aller comme à l'accoutumée veiller au travail de la voiture.
La Comtesse, de son côté, ne laissoît pas que d'avoir ses petits remords des airs légers de M. de Glûksleben; elle sentoit bien au fond du cœur qu'elle les lui'pardonnoit, mais elle ne sçavoit pas trop si elle devoït se les pardonner à elle-même. Le Comte avoit pris des manières un peu plus gaies, un ton un peu plus confiant sans doute; mais de temps en temps un doux sourire, un doux regard, une douce parole ne l'y avoient-ils point autorisé ? n'a-t-il pas vu clairement qu'il pouvoit se le permettre ? et ne doit-on pas même lui sçavoir gré des limites qu'il n'a point dépassées? Cependant le Comte aura pu la croire coquette; mais elle sent bien qu'elle ne Test pas, car la coquetterie n'est pas tendre. La coquetterie, avec l'air de se laisser aller, sçait très-bien se maîtriser elle-même ; et voilà ce que notre chère Comtesse ne sçait pas, du moins aussi bien qu'elle le voudroit. Mais que pensera le Comte de ce changement de ton, de cette froideur affectée à la fin de la conversation? n'est-ce pas de quoi le refroidir par la suite? et quelle triste récompense de tant d'empressements, de tant de soins! D'ailleurs,
184 Contes de Bouffiers.
pourquoi vouloir donner tant 'd'importance à ce qui n'en peut avoir aucune? c'est vraiment là de la pruderie. Ah ! si le Comte pouvoit lire dans son âme, il veiroit combien on est loin d'être une prude.
Voilà comment l'excellente personne se querelloit en quelque sorte elle-même et s'accusoit pour excuser. Pendant qu'elle est ainsi livrée à toutes les oscillations d'un esprit hors de son assiette, la bonne et joyeuse Martine rentre en sautant, en riant comme à son ordinaire, et la Comtesse, qui ne sçavait sur qui passer son humeur, s'en prend à la pauvre hlle... a En vérité. Mademoiselle. — Tiens, moi ! une Demoiselle, à c'te heure I — Non, je ne ris pas, vous êtes si folle, si indiscrète, que j'en rougis toujours. — Mais d'oii donc ça vient ça, ma bonne marraine; car je m'en suis déjà bien aperçue, surtout quand M. le Comte est là; et même à présent que je l'ai nommé, v'ià encore Madame qui rougit, comme si ce n'était pas unbeay Monsieur, et bien honnête encore, et bien aimable encore, et qui^ime bien ma maîtresse encore. — Quand je dis que je rougis, c'est pour vous, Mademoiselle. — Oh! que non, Madame, c'est ben pour lui ; car v'ià qui vient de plus fort en plus fort, — La petite sotte ! vous répétez devant lui tous les propos en l'air qu'il a pu tenir en arrière de moi ; vous arrangez tout cela à votre manière; vous lui prêtez votre langage, et Dieu sçait encore s'il y a un
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C4h! si... 185 mot de vrai dans tout ce que vous dites. — Ah ! Madame, que je sois une menteuse, si je mens ! moi, mentir ! et & ma marraine encore ! il n'y & pas un vilain péché que je n'aimerois mieux faire que celui-là. — Heureusement, dit la Comtesse en haussant tes épaules, que c'est à moi qu'elle parle. — Ah ! si vous sçaviez ! — Quoi ? — Mais il ne faut pas le dire. — A la bonne heure ! — J'ai été ce matin dans la chambre de M. le Comte. — Comment! dans sa chambre! fi donc! fi, Mademoiselle! comme vous avez été élevée ! — O Madame 1 il n'y étoit pas. — C'est presque encore plus-mal. — Effectivement, j'aurois mieux aimé qu'il y soit ; mats j'ai trouvé du moins une belle feuille de papier qu'il avoit commencé d'écrire avant de monter à cheval ; car c't homme-là il sçait tout ; il vous écrit comme un maître d'école ; t'nez, regardez plutôt.: — Fi donc! encore une fois, c'est . très-vilain ce quevousavez fait là; je ne ris pas,-' Mademoiselle,' entendez-vous ? c'est une mau- , vaise aaion ; regarder dans les papiers de quelqu'un, les détourner, le^ire ! — Oh! pour ce
qui est de ça, Madame, soyez bien sûre que je n'ai rien lu, puisque je ne sçais lire que dans le moulé. — N'importe, l'action est toujours mauvaise; allez vite reporter cela où vous l'avez pris, et prenez bien garde- seulement qu'on ne vous voie en y entrant; voilà qui vous montre ce que c'est qu'une mauvaise action, puisqu'il faut se cacher même pour la réparer. Mais non,
i86 Contes de Bouffiers.
continua-t-elle après un moment de réflexion, vous feriez encore quelque étourderîe; laissez plutôt cela ici, et allez bien regarder partout pour voir si vous pouvez remettre le papier sans qu'on le voie ; allez, et regardez bien. Fi 1 que je serois honteuse ! s
Des esprits malins pourroient soupçonner que la morale de notre aimable prêcheuse sur le cliapitre de la curiosité étoit particulièrement destinée à l'usage de sa femme de chambre; car, dès que Martine a eu le dos tourné, on a fermé le verrou, de crainte sans doute que le Comte n'entrât inopinément ; et la chère Dame aura eu d'autant plus de mérite à ne pas lire la lettre, qu'elle s'en sera procuré tout le loisir; quoi qu'il en soit, la voici :
i[ Ce mercredi
<t Ma lettre de dimanche dentier vous a instruit, mon boa père, assez en détail de mon accident, de ma rencontre avec cette aimable voyageuse, de nos embarras communs, de sa désolation, du petit épisode comique de ce bon Bourgmestre, etc. Je croyois d'abord que j'en serois quitte, avec ma jolie compagne de majheur, pour quelques politesses à lui faire, quelques galanteries à lui dire, quelques petits services à lui rendre; mais il faut que j'ouvre ici mon âme à mon bon père, au. tendre confident de mes plus secrètes pensées : je commence â craindre que l'accident n'ait des suites, et sur-
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tout à m'attrister de ce qu^il n'en auroit que pour moi. Vous m'avez souvent reproché un flegme, une indifférence avec les femmes, qui, dites-vous, ne conviennent pas mieux à mon âge que l'amour ne conviendroit au vôtre. Ah ! mon père, que vous me trouveriez changé!
mais aussi que vous seriez peu surpris en voyant l'auteur du prodige ! Imaginez donc, non pas ce que vous avez jamais vu de plus frappant, mais, ce qui vaut bien mieux, de plus séduisant :
une âme visible plutôt qu'une beauté ; voilà ce qui m'a saisi au premier coup d'œil, et la physionomie m'empêchoit en quelque sorte de distinguer la hgure; mais cette figure a eu son tour, et quel regard s'arrêteroit impunément sur ces beaux cheveux dont le blond argenté contraste si agréablement .avec la couleur des sourcils et des paupières, sur ce teint délicat dont la' blancheur ressemble à de la candeur, sur ces joues brillantes qu'on croiroit toujours
colorées par l'innocence! Et vous-même,
, mon père, si vous pouviez voir un moment ce front uni comme la simplicité, et cette bouche expressive qui a parlé avant de s'ouvrir, et ces yeux .couleur de pensée, d'où il sort plus de rayons qu'ils n'en reçoivent, et ce nez qui, par sa forme, sa ânesse, par je ne sçais quelle physionomie qui n'appartient qu'à lui, devient comme le point de réunion de tous les charmes du visage, et même jusqu'à ce menton qu'on ne peut s'empêcher de regarder aussi, à part du
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i88 Contes de Bouffiers.
reste, et où l'on croit voir commencer encore
l'ensemble de tous les traits!
<r Vous riez, bon père ; oui, vous riez, je le vois d'ici; vous dites : Mon pauvre Adrien est fou ; mais vous dites aussi, comme tous les pères : Cela passera, et, moi, je dis que non. Si vous voyiez Madame de Blumm, ce charme répandu jusque sur les moindres détails de sa personne, cette taille souple et ronde, qui a tenu un moment tout entière entre mes deux mains, quand je l'ai sortie de la voiture, et cette contenance modeste, et cette démarche légère, et ces Formes sveltes et nobles que la peinture réserve pour les Déesses; oui, encore une fois, vous seriez frappé comme votre fils de ce je ne açaîs quoi, tout ensemble noble et champêtre, élégaqt et simple, tranquille et animé, dont son air se compose ; de ce corps presque aérien, oU la nature n'a employé de matière que *ce qu'il en faut pour montrer la grâce et pour loger l'esprit. ... Je m'enivre d'elle en vous en parlant, bon père; passez-le-moi, je ne puis en parler qu'à vous; pourquoi faut-il que bientôt )$ la voie fuir pour aller chercher un mari que je déteste sans le connaître! et, moi, que je Ja fuie pour une femme que je hais de même! Ahf cher père, que j'ai de mérite à la servir avec tant de zèle, à lever, comme je fais, tous les obstacles qui l'arrêtent, à ne pas la suivre au bout du monde, à me souvenir de mes derniers engagements ! Vous m'entendez, mon père. ^A /«'.,.»
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La lettre n'alloît que jusque-là ; encore une fois nous ne nous permettrons pas de <!ire que la Comtesse se soit permis d'y jeter les yeux. On remarquera cependant qu'au bruit de Martine, qui remontoit, le verrou a été retire, et que la Comtesse est allée à sa rencontre la lettre à la main, et que la petite lui a trouvé un certain air plus gai, plus ouvert, plus accort que le moment d'auparavant : honni soit qui mal j^ pense; cela ne veut pas dire que la lettre ait été lue, mais cela ne veut pas dire non plus qu'elle ne l'ait pas été.
a Eh bien! petite iblle, dit la Comtesse, le Comte n''est-il pas chez lui ? — Oh ! non, marraine; t'nez, regardez plutôt là-bas, au fond de la cour, vous le verrez autour de notre carrosse. — Et rbomme d'ici qui le sert ne serOit-ll pas revenu? — Bon ! il est allé au château. — La porte du Comte est-elle ouverte? — Toute grande. — N'y a-t-il rien de dérangé dans la chambre? — Pas une papillote. — Oii était la lettre? — Sur la table. — Etait-elle au bout ou bien au milieu? — Au milieu; la place est encore marquée par la poudre; mais queuque ça fait ça, marraine? — Cela fait beaucoup, petite 'ni&ise; car vous voyez bien que, si le Comte en rentrant trouve la lettre à une autre place, il verra que la lettre a été touchée, et il pensera que sûrement elle a été lue. — Comment! bonne marraine, est-ce qu'une lettre touchée ou une lettre lue c'est la même chose?
ijo Contes de Boufflers,
— Mais, en vérité, à peu près, dit la Comtesse en souriant et en songeant apparemment à la curiosité des autres femmes. Allons ! dépêchezvous, car on peut revenir. Manine, remets la lettre. Est-ce bien comme cela qu'elle était? répète la Comtesse en regardant de près sur la table. — Oh ! oui, marraine, tout juste ; mais t'nez, voyez-vous par la fenêtre M, le Comte qui se retourne et qui revient? — Eh ! vite, eh! vite, sauvons-nous! » Et les voilà qui s'envolent toutes deux comme des colombes effarouchées.
Le Comte ne tarde pas à remonter, un peu inquiet de la réception qu'on va lui faire; mais, au lieu d'un visage sévère, il en trouve un brillant de joie et d'amitié ; il prend bonnement cet air gracieux pour la récompense des soins qu'il vient de se donner pour hâter le départ qu'au fond de l'âme il redoute. « Que de bontés! lui dît la Comtesse, que de latiguesl et c'est moi qui en suis la cause; car je ne vous ai pas perdu de vue, et je disois en regardant par la fenêtre : Encore s'il me donnoit un moyen de reconnaître tant de soins. — Ah!
Madame, si j'osais, je vous en proposerais un bien doux pour moi. — Dites toujours. — Ce seroit d'en profiter le plus tard que vous pourrez. — Je ne sçaïs ce que vous en pensez, dit la Comtesse,- mais les choses s'arrangent presque d'une manière à vous le faire croire.
— J'abuse peut-être d'une lueur de bonté, dit
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le Comte, mais passez-moi une curiosité que chaque instant augmente, et que chaque regard justifie. — Il faudrait être bien ingrate ou bien dissimulée pour ne pas la satisfaire. — Vous ■ êtes donc bien pressée? dit-il en la regardant avec une tendre inquiétude. — Bien pressée, répond-elle; c'est, grâce au Ciel, le premier mot que Martine vous a dit; au fait, comment voulez-vous que je ne le sois pas? il y va pour moi d'un si grand intérêt ! — Eh I juste Dieu ! reprend le Comte, il y a de grands intérêts pour tout le monde ; mais, ajouta-t-il avec un ton qui expliquoit parfaitement sa pensée, ils n'emportent pas toujours la balance. — Eh bien 1 Monsieur, les attentions flatteuses... pour ne pas dire touchantes, que vous voulez bien avoir . pour moi, vous acquièrent une véritable amie, et me font un devoir de vous parler en toute confiance. Une affaire importante m'appelle à Prague. Vous souriez! — Moi, Madame? et qui ne souriroit pas à tant de grâce et à cette aima' ble rougeur qui vous embelliroit encore, si cela ■se pouvoit? — Il n'y a là, reprend-elle, ni de quoi rire ni de quoi rougir ; Martine vous l'a dit, je vais me marier. » Là-dessu^ elle regarde le Comte, le Conjte la regarde ; puis, après un niôment de silence des deux parts, qui ne jsigni- Ëait sûrement pas qu'on n'eût rien àise dire : B Ah ! Madame, reprend leCortte en soupirant, |e crains pour vous une mésalliance. — En quoi donc} reprend la Comtesse ; si la naissance est
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ija Contes de Boufflers.
quelque chose, si la fortune est quelque chose, l'égalité s'y trouve. — Voilà bien deux égalités, dit le Comte, mais îl y en aura toujours une qui ne se trouvera jamais, non jamais. Au moins étes-vous aimée comme vous le méritez?
— Je ne suis pas même connue, et je ne me marie, le croiriez-vous ? que pour faire plaisir à une personne dont je ne veux plus,me séparer : le modèle des amies, des sœurs ! — Quelle complaisance ! — J'ai été élevée avec elle dès la plus tendre enfance; nous avons sucé le mâme lait, car ma mère est morte en couches, et sa mère, la plus aimable des femmes de son temps, amie intime de la mienne, a voulu me nourrir en même temps que sa fille, qui est née le même jour que mol ; nous avons depuis toujours été entre les mains des mêmes gouvernantes, et en pension dans les mêmes couvents. — Je commence & concevoir votre résolution de continuer toutes les deux comme vous avez commencé.
— Vous la concevriez bien mieux^ sî vous la connaissiez. Sçachez donc que notre, amitié, préparée avant notre existence, et comme née avec nous, a pour ainsi dire grandi avec nous fusqu'à l'âge' de dix-huit ans, époque fatale où des raisons de famille nous séparèrent. Un excellent oncle, que j'avais pour tuteur, obli^ . de revenir danslePalatinat, m'y mena avec lui, * et m'y fit époUSer un de ses meilleurs amis; c'était un homme très-riche, d'une grande naissance et d'un plus grand mérite, mais beaucoup
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a^h.' si... ipj
plus âgé que moi, et d'une santé très-affaiblie, que j'ai soigné, servi et même regretté comme un second père, 11 y a deux ans que je l'ai perdu, sans qu'il me soit resté aucun fruit de notre mariage : ces deux ans ont été consumés à des affaires, à des chicanes toujours renaissantes, presque toujours sans autre fondement que la grande fortune que mon mari avait trouvé le moyen de me laisser, au grand chagrin des collatéraux; enfin, pour cette fois, la justice a prévalu, et dès que je me suis trouvée maîtresse de mon bien Comme de ma personne, je n'ai plus songé qu'à me rapprocher de ma noble nourrice et de ma tendre amie. Mon amie, de son côté, pour être plus sûre que nous ne nous quitterions jamais, m'a proposé de m'unîr avec son frère; il est d'un premier lit, il a dix ans de plus qu'elle; il est assez avancé dans le service, il aura de grands biens, et îl l'a persécutée
pour me le faire épouser. — 'Et ! — Et j'y ai
consenti. Vous paraissez étonné; mais si vous connaissiez mon amie ! — Je l'auroîs épousée peut-être, mais à coup sûr je n'aurois épousé personne par amitié pour elle. — Elle me le peint comme un homme d'un extérieur imposant, qui a beaucoup de dignité dans les manié- , rds, beaucoup de fermeté dans le caraaère, exact, rangé, sérieux, trés-habîle en affaires, toujours occupé de choses utilSs, et qui parait destiné à jouer un grand rôle dans le monde.
Mais, comme il faut un contre-poids à tout, et
1JJ4 Conte's de Bouliers.
que mon amie ne sçaît rien déguiser, elle ajoute qu'il seroit disposé peut-être à un peu de jalousie. — Eh quoi! Madame — Quoi, Monsieur?
— Mille pardons; je m'étois imposé la loi du silence, j'y reviens. — Ah ! je vous entends à demi-mot. Cette jalousie, n'est-ce pas? Cela ne pouvoit pas m'effrayer; je ne porte que mon amie dans mon cceur ; et la douce pensée de rentrer sous le toit de l'amitié (moi qui n'ai, grâce au Ciel, jamais connu un autre sentiment}, de passer ma vie entre celle qui m'a donné son lait et celle avec qui je l'ai partagé, a fait disparaître toutes les autres considérations. — Non, je n'y tiens pas, dît le Comte ; comment ! l'amitié, que je croyois une lumière de plus pour la raison, l'amitié auroit aussi ses imprudences?
— Et quelles imprudences? — Quoi ! Madame, vous faire épouser un inconnu ! — On se trouve si mal en pareille circonstance de ceux qu'on croyoil le mieux connaître, que souvent le
meilleur parti à prendre, c'est — En vérité,
Madame, c'en est un tout autre que celui que vous prenez. — Non, Monsieur, c'est de laisser un peu agir le hasard, de s'armer au besoin de quelque adresse et de beaucoup de résignation; d'étudier le caractère de l'homme qu'on vous destine pour yaccommoder le nôtre; de s'attendre à tout, de ne s'effrayer de rien; enfin, de penser qu'un âme tranquille, une humeurdouce, une conduite irréprochable doivent conjurer tous les orages (M. deGlUksleben reste quel-
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que temps sans parler.) — Vous ne répondez pas, Monsieur î — Madame, j'écoute encore.
— Et qu'est-ce que vous écoutez? — Les pensées qui naissent de vos paroles. — Vous me blAmez ? — Ouî, Madame, autant que l'admiration en est capable. — Grâce pour les compliments, explique£-vous. — Vous le voulez ? je commence par applaudir du fond de mon cœur à ce noble et doux sentiment qui régne sur toute votre existence, et qui vous inspire le généreux projet de payer de votre vie entière les soins donnés k vos premières années; mais devez-vous donc à la sœur d'épouser le frère, à la belle-mère de vous donner au beau-fils?
Vous ne le connaissez pas, ce frère, ce beau-fils, je ne le connois pas non plus ; mais, chère Comtesse, dit-il avec un tendre intérêt voilé sous l'air du badinage, laissez-moi vous dire ce que j'en pense, et permettez-moi d'être ce qu'on appelle à Rome l'avocat du Diable, pendant que vous vous disposez à faire un bienheureux. — Je vous l'abandonne d'ici à la signature du contrat. — Le croiriez-vous ? je le juge d'après les propres paroles de sa sœur. Un extérieur imposant, dit-elle, de la dignité dans les manières; ces qualités-là me deviennent suspectes quand elles se font remarquer, et surtout par une sœur : il faut de cela sans doute, mais il n'en faut pas trop, et il n'en faut pas en famille. // est ferme, dit-elle; mais une sœur n'a pas une autre expression pour parler de la rudesse
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ipô Contes de Boufflers.
de son frère; tV est naturellement sérieux; sérieux, en pareil cas, est un synonyme de triste; rangé, c'est un éloge qui convient à tous les hommes parcimonieux; ne pensant qu'à l'utile, et dès lors méprisant l'agréable ; enclin à la jalousie... à la jalousie !ai-je bien entendu. Madame î — Hélas ! oui, Monsieur, dit la belle Comtesse en souriant ; mais, encore une fois, qu'importe pour qui n'a pas d'autre projet que de se conduire de son mieux ? — Et vous croyez que cela suffit contre un caractère jaloux, chère Comtesse ? Les vierges sages y perdi^ient leur 'peine : vous ne sçavez donc pas qu'on est jaloux, non point parce qu'on en a quelque sujet, mais parce qu'on en a le détaut. Vous aurez beau être exemplaire avec un homme comme celuilà, il vous sufhra d'être belle, d'être spirituelle, d'être franche, d'être aimable, d'être douce, que sçais-je ? d'avoir tous les défauts que je vous
vois et tous ceux dont je vous soupçonne —
Vous me les feriez désirer, — La jalousie se sen de tout pour se tourmenter elle-même , excepté souvent de ce qui pourroit la justiher ; car, tout éveillée qu'elle parait, elle a d'ordinaire les yeux fermés pour la réalité et s'en tient à ses rêves. — En vérité. Comte, vous devriez vous faire un scrupule d'inquiéter une pauvre femme sur un parti pris; et ce malheureux homme qu'est-ce qu'il vous a fait ? — Comment! ce qu'il m'a fait. Madame? Je le regarde d'avance comme un ennemi personnel;
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Qâh! si... 1J17
il peut vous rendre malheureuse. — Je devrois peut-être me fâcher, mais je vous remercie. — Je voudrais me tromper, mais je crains. — Et sur quoi fondé? — Le voici : il ne vous a jamais vue; il sçait seulement depuis quelque temps que vous jouissez d'une grande fortune ; et c'est depuis ce temps-là qu'il persécute sa sœur pour vous parler de lui ; et vous cédez, et vous consentez, et la chose est comme faite. — Comme vous y allez ! il est vrai que tous les arrangements sont pris, qu'il ne me reste qu'à me rendre auprès de mon amie le plus tôt que je pourrai, et que même le moindre retard pourrait tout faire manquer, puisque celui dont nous parlons est absolument obligé de partir sans délai pour son régiment. — Eh bien!
attendez qu'il en revienne, dit le Comte en riant.
— J'attendrois longtemps, car il est cantonné aux extrémités de la Transylvanie. — Attendez toujours. — Il est destiné à faire la guerre en Turquie. — Attendez encore. — Non, vraiment, il n'y a pas un instant à perdre ; et voilà pourquoi je pressois les postillons de tous mes -moyens, craignant de ne pouvoir jamais leur promettre assez d'argent ni leur faire boire assez d'eau -de- vie... et vous voyez ce qui en résulte.
— Et vous, chère Comtesse, vous voyez comme j'en suis touché. — Mais ce n'est pas la peine de vous dire, ajqute la Dame, que ma confiance n'est pas tout à fait désintéressée, et qu'elle attend k vôtre, — En vérité, dit le Comte,
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i^t Contes de Boufflers.
j'admire comme*aos situations se rencontrent presque aussi juste que nos voitures, et vous serez étonnée de voir que mon histoire est à peu près Tandrogyne de la vôtre. — Contez-Umoi, quelle qu'elle soit, ne fût-ce que pour me distraire des inquiétudes que vous venez de me doimer. »
Il alloit commencer, lorsque Martine arrive en courant. « Marraine, marraine, dit-elle tout essoufflée, venez, venez donc voir la jolie calèche et les beaux chevaux qui sont là-bas; j'ai demandé au cocher pour qui : il m^a répondu que c'étoit pour M. le Comte et M™ la Comtesse. — Voyez, ne diroit-on pas ? — Ofa!
c'est vrai, dit Martine ; il n'y a d'aucune chose comme ça qu'on dit d'abord, et oii ce qu'on ne pense qu'après; ce n'est pas que ça ne serait
bien joli, dà — Pardonnez-lui, Monsieur le
Comte, reprend la Comtesse; c'est une si bonne fille, et qui s'est tant dépêchée de vous aimer; mais que signifie cette calèche? — Je vais vous l'expliquer ; je me suis déjà vanté auprès de vous de ma nouvelle charge. — Laquelle s'il vous plaît ? — Celle de Bourgmestre. — Ah ! le bon homme, je n'y pense pas sans reconnaissance, et je seroîs vraiment fâchée de partir sans le voir. — 11 ne tient qu'à vous. — Je lui sçais si boa gré de sa passion soudaine pour vous;
elle me met à mon aise; mais cette calèche
— Sçachez donc qu'en sa qualité d'homme de confiance et honoré de l'intimité du Seigneur
Dniitizt-ct.CoOt^lç
Q^k! si... ipp
d'ici, il commande en souverain dans un château que vous voyez de vos fenêtres, à une demi-lieue d'ici, au-dessous de la grande avenue. — Eh bien ! quel aae de souveraineté at-il fait? — Il a mis château, jardin, parc, forêt, domestiques, voitures, chevaux, garde-chasses, chiens de chasse, fusils, que sçais-je, tout à ma disposition pour être mis à la vôtre, — Qui est-ce qui auroit pu s'attendre à cela? dit la Comtesse ; mais le Seigneur en sera-t-il bien content î — C'est ce qui doit Ip moins vous inquiéter : il m'a repondu qu'il ne faisoit que remplir les intentions du respectable Comte
qu'il a l'honneur de représenter, M M
On m'a bien dit son nom; mais j'ai beau'le
chercher — Comment ouMîe-t-oncela? —
Que voulez-vous, quand on oublie tout ? Ce que >'ai le mieux retenu, c'est que c'est un homme de la vieille roche, autiefois passionné pour les Dames, aujourd'hui leur adorateur désintéressé : il est malheureusement à cinquante milles d'ici, en Bohême, je croîs, ou en Silésie ; et quand il apprendra quelle Déesse (c'est le galant Bourgmestre qui parle) est venue briller un moment dans ces lieux, il ne se consolera point de ne s'y être pas trouvé pour l'adorer. — C'est dommage que le temps nous manque. — Si c'est dommage, dit le Comte en souriant, le temps ne vous manquera pas. — L'ouvrage de la voiture est-il bien avancé? — Il avance. — Mais il n'est pas fini, n'est-ce pas?
200 Contes de Bouffiers.
— Non, et même il durera tant que vous voudrez. — Mais je vous prie de croire que je suis très-pressée ; n'allez pas vous y méprendre, vous l'êtes aussi. — Plus que je ne voudrois, moins que je ne devrois. — Eh bien ! profitons de la calèche. Voulez-vous que nous partions sur-le-champ? — A vos ordres; permettez seulement que j'aille donner un coup d'œil à votre voiture, -r- Toujours, et toujours cette voiture! elle commencée mVnnuyer. — Moi, au contraire, vous n'imaginez pas comme je l'aime dans son repos. — Et vous ne cessez d'y faire travailler, qui plus est, d'y travailler vousmême, pour la mettre plus tôt en campagne. — Si je m'en croyois, j'y travailleroîs toute ma vie ; quelquefois mèpie la petite malice de Pénélope me vient dans la tête ; mais si je cédois à la tentation, que diroit votre impatience conjugale? — Conjugale! répète la Comtesse en haussant les épaules ; j'essayerois de la dissimuler. Allons, partons... d Les voilà dans la calèche, et en moins d'un quart d'heure ils arrivent à la lisière d'un bois dont la sombre majesté les frappe et les arrête au premier pas. Jamais encore ce reste auguste des antiques forêts des Druides n'a connu les outrages ni du temps ni des hommes ; et sa vigueur, que les siècles paraissent accroître, promet à vingt générations encore l'ombrage qu'il a déjà donné à vingt générations disparues comme ses premières feuilles.
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<24h! si... 20I
Salut, vénérables contemporains de nos fiers aieux, dit le Comte hors de lui-même, qui n'avez comme eux obéi à aucune volonté; vos formes variées suivant les caprices mystérieux de votre nature, et vos racines qui touchent aux entrailles du monde, et vos cimes -qui se baignent dans les nues, et vos flottantes chevelures que jamais le fer n'a profanées, et ces membres robustes que Tan ni la force n'ont Béchis ni redressés, réveillent en moi le souvenir de CCS nobles compagnons d'Armïnius demeurés libres au milieu des nations subjuguées, et défiant encore l'orgueil des Romains. La Comtesse applaudit à un enthousiasme qu^elle partage ; puis, après avoir parcouru lentement ce bois jadis religieux, pénétrés tous les deux de ce respect inné dans l'homme pour tout ce que le temps a respené, ils trouvent des jardins variés, des bosquets, des vergers, des potagers, des parterres, établis par terrasses sur ia pente d'une riante colline exposée aux plus doux rayons du tçatin, entre une foule d'arbres rares et de jolis arbustes dont chacun retarde encore leur marche. Enfin on découvre les balustres de la plate-forme d'un château bâti à mi-côte sur un terrain aplani, mais irrégulier dans ses contours, et où l'art a toujours conservé quelque respect pour la nature. Ils y arrivent par des chemins tournants, entre des haies fleuries, et ne voient d'abord rien de magnifique; mais ils jugent bientôt que c'est
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203 Contes de Bouffiers.
pour que tout soit agréable, car le goût et le faste sont malheureusement presque toujours ennemis. L'architecture de Tédifice ne se montre qu'à moitié au milieu des roses, des lilas, des jasmins qui l'entourent, mais qui, en cachant une partie de son élégance, ne laissent pas de lui en prêter. Une infinité de sources, plus vives, plus pares les unes que les autres, viennent par différentes cascades se réunir dans un joli étang, qui baigne les murs du château, et continuent ensuite leur route vers une belle prairie, où elles se divisent en mille rigoles, tracées de cette main invisible qui vaut celle de ■ tous les maîtres. Les regards se promènent au loin sur cette vaste étendue, entre des groupes d'arbres, qui en varient l'aspect, et de nombreux troupeaux, qui lui prêtent le mouvement et la vie, jusqu'à une chaîne de coteaux éloignés, où des bois, des vignes, des clochers, des hameaux, des châteaux disposés, assonis pour ainsi dire à la fantaisie de l'œil, ne lui laissent rien à désirer.
La Comtesse , émue, comme toutes les belles âmes, à l'aspect des touchantes beautés de la campagne, qui offrent en effet tant de poésie et tant de philosophie à qui sçait les comprendre, demeure quelques moments comme ravie en extase ; puis, se laissant aller à son admiration : " Convenez, dit-elle au Comte, que tous les jardins anglois font pitié quand on a vu celui-là; c'est la nature, c'est le génie inconnu
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orfft.' si... aoj
des choses qui a pris soin de l'arranger, ou plutôt qui l'a laissé s'arrailger de soi-métne ; les hommes à côté d'elle sont des enfants qui gâtent tout ; leur main est à la fois faible et grossière; celle de la nature est la puissance et la délicatesse mêmes. Ah ! comme elle sçait bien, comme elle préparc bien ce qu'il nous faut! mais, pour la plupart, nous n'y croyons pas ; nous ne sçavons point, nous n'osons point nous y attacher, — U y a plus, dit le Comte, c'est que nous la fuyons; c'est que nous inventons mille moyens, mille prétextes pour nous enchaîner loin d'elle; à la vérité, toutes ces chaines-là sont imaginaires, mais notre servitude n'en est que plus réelle : c'est d'être soumis à des caprices, au lieu de l'être à des lois. — Cardez votre philosophie pour vous, mon cher Comte; il n'appartient pas à une femme de s'élever si haut. Les mésanges ne suivent pas les aigles (ajoute-t-elle avec un peu de malice) ; mais qu'il feroit bon vivre ici ! n'est-ce pas? — Qu'il y fait bon, dit le Comte, puisque vous vous y plaisez ! — Mais, vous, pour votre compte, qu'en pensez-vous? vous soupirez, qu'avez-vous ? — Je m'attriste en pensant à cette belle et bonne nature, à laquelle vous rendez en ce moment un si pur hommage, et qui nous présente à tous tant que nous sommes les seuls vrais plaisirs, les seuls vrais biens ; et nous la quittons pour courir après des chimères! nous ne nous attachons jamais à ce qui
204 Contes de Boufflers.
nous convient, et souvent nous ressemblons à
une personne sensible (Il s'arrête et la
regarde.) — Vous n'achevez pas — qui
laisse tout, qui renonce à tout pour — Pour?
— aller épouser un inconnu k qui elle croit bonnement qu'elle se doit. — Encore cet inconnu que vous avez la bonté de ne pas aimer! — Oh! moins que personne. — A "propos, vous me devez votre histoire; elle ne sera pas écoutée avec moins d'intérêt que la mienne. — Vous le voulez, Comtesse?
au moins elle ne vous ennuiera pas longtemps. Sçachez donc que, moi, le détracteur des inconnus, je vais aussi épouser une inconnue. — J'imagine que c'est pour me flatter que vous le dites : un sage comme vous ! — Ce sage, dont vous parlez bien à votre aise, en sa qualité de cadet d'assez bonne maison, a toujours été fort pauvre; mais un homme toutpuissant, un grand Ministre, de tout temps ami intime de mon père, s'întéressoit beaucoup à moi; il ne prenoit pas moins d'intérêt à la veuve d'un premier commis auquel il avoit fait faire une immense fortune; cet homme est mort, et sa femme, unique héritière de ses trésors, encore assez jeune, toujours très-jolie, à ce qu'on dit, a voulu avoir dans le monde un rang qu'elle avoit toujours inutilement désiré : notre patron à tous les deux a vu, d'un côté, une formne sans nom, de l'autre, un nom sans fortune; il a voulu procurera chacun ce qui
D=r:';^^;/C00gle
Qâh! si... aoj
lui tnanquoit; et, muni d'un consentement que ni elle ni moi ne pouvions lui refuser, il nous a réciproquement engagés par un écrit signé de chacun de nous. — Et c'est là pourquoi, dit madame de Blumm, votre voiture est venue avec tant d'ardeur se précipiter sur la mienne ! en vérité je ne vous le pardonne pas. — Vous conviendrez du moins, chère Comtesse, que
cette ardeur-là était bien réciproque. Ah! si
— A ce mot il rougit. — Ah ! si je ne vous
avois pas rencontrée! n'est-ce pas ce que
vous voulez dire? — Je vous laisse le soin de l'expliquer, répondit-il en rougissant un peu plus fort. — , Vous soupirez, parce que vous seriez déjà aux pieds de votre belle, n'est-ce pas? — Je ne dis pas que ce soit précisément pour cela. — Cependant, n'y eût-il que la belle fortune, c'est un genre de beauté qui tourne bien des têtes. — La fortune pouvoit me tenter il y a quelques mois; mais un vieux parent que je ne connaissois que de nom, et qui est mort au moment où je m'y attendois le moins, m'a laissé un superbe héritage qui m'a, de ce côté-là, mis au-dessus du besoin et même du désir ; en sorte que tous mes empressements se bornentà celui de tenir ma parole. — N'importe, c'est toujours une folie que d'épouser sans connaître. Ces paroles, Monsieur le Comte, sont tirées de votre dernier sermon. — Hélas ! j'ai dû prêcher avec bien du zèle, car c'étoit pour votre bonheur. — Et, moi, le croiriez-
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2o6 Contes de Boufflers.
vous ? je serais tenté de prendre la même liberté; car, ajouta-t-eile avec un regard de bienvei]lance, comment ne pas vous rendre intérêt pour intérêt ? — Parlez, très-chère Dame, partez; toute mon âme vous écoute. — Tenez, cher Comte, je ne connais ni votre Ministre, ni votre Dame, ni son premier mari, et sunout point assez le second; mais il me semble qu'entre voyageurs comme nous... très-impatients de se quitter... n'est-ce pas, Comte? — — Parlez pour vous. Madame. — On est tenté de se dire :
Qui n'* pin* qn'nn moment i rirre N'a plot rien à ditumnler.
Je vais donc me servir de vos armes, et vous prouver que je connais peut-être mieux votre prétendue que vous-même. — J'écoute. — Votre Dame et son patron si décUré me sont suspens ; on sçait quel prix beaucoup de ces nobles protecteurs ont coutume de mettre à de pareils services. — Madame, ne jugez-vous pas un peu légèrement? — Et vous, Monsieur, n'épousez- Tous pas un peu légèrement? Je vois ici une jolie personne... ne m'avez-vous pas dit qu'elle étoit très-jolie i — Je n'en sçais que ce qu'on m'en a dît. — Eh bieii ! supposons-la très-jolie pour un moment; aussi bien cela ne dure-t-il guère : un Ministre très-puissant, et qui passe pour très-galant, fait épouser cette très-jolie
D.g.tizecbvGoOgle
(yîk! si... 207
femme à un de ses commis; ce commis, honoré (quel honneur!) de la faveur déclarée de son chef, est mis à portée d'acquérir des biens immenses ; il meurt et laisse tous ses trésors, bien ou mal acquis, à sa respectable veuve : le Ministre ne la perd pas de vue (car je me figure ^ue le crêpe et la baptîste lui prêtent encore de nouveaux charmes). — Mais sçavez-vous que vous êtes aussi méchante que bonne. — Laissez-moî achever. Votre digne Ministre avise, dans sa sagesse, aui moyens de consoler cette excellente veuve, et trouve que le meilleur de tous est un noble mari, qui donne à cette vertueuse amie un état assez honorable pour vivre, non plus seulement dans l'intimité, mais dans la société de son cher protecteur. Après cela, regardez- • vous vous-même au fond de votre pensée comme dans une glace merveilleuse qui vous montreroit votre destinée en traits symboliques, et jouissez d'avance des honneurs qui vous sont destinés. — Tout le monde ne voit peut-être pas cela des mêmes yeux que la plus aimable des femmes, — Pensez-y, croyez-moi, et rendez grâce à mon postillon d'avoir au moins retardé de quelques jours une aussi grande folie. — J'aimerois peut-être mieux de quelques années, n Tout cela se disoit en calèche, pendant une promenade charmante dans un superbe parc attenant aux jardins du château; partout c'étoit la namre, mais la nature dans son plus^ beau .moment et dans toute son aaion, même sur les
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fimes, qu'elle épanouit comme les fleurs; tous les deux s'abandonnoient sans crainte à son empire : cette bonne nature est un tiers sî discret, si favorable, si encourageant t Les discours étoient plus confiants, le silence plus expressif, et un témoin invisible auroît aisément lu dans les deux intérieurs plus que chacun n'y lisoit soi-même.
On étoit de part et d'autre occupé de ces douces et secrètes pensées qu'un air pur et libre, un beau temps, une belle verdure, une température agréable et l'haleine embaumée de la végétation font germer dans les esprits; et déjà l'on ne voyoit plus rien que ce qu'on pensoit... lorsque le bruit de la calèche sur le pavé de la cour les tira l'un et l'autre de leur commune rêverie. La fille du Bourgmestre les attendoit dans le vestibule; elle les invite à voir les appanemems, qui, en effet, méritoient une attention particulière. La jeune personne dit avec timidité qu'elle est bien fâchée que sa mère soit malade, et qu'il n'y ait qu'elle, pauvre fille, au château pour recevoir M. le Comte et M"* la Comtesse...
(A ces deux mots, si souvent réunis, tous les deux sourirent.) Elle ajouta qu'elle avoit fait préparer une petite collation dont elle voudroit leur faire les honneurs ; et, pour les conduire à la salle à manger, elle prend le Comte par une main, pendant qu'il donnoit l'autre à la Comtesse : le Comte ne sçauroit s'empècber de crier; la jeune personne, sans le sçavoir, 4 serré.
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quoique bien légèrement, une brûlure que le Comte s'étoit faite en étouffant celle du Bourgmestre; l'autre s'en aperçoit, elle pense au danger que son père a couru, et au bon Monsieur qui l'en a délivré ; et voilà cette pauvre fille au désespoir, qui se jette à genoux, et qui arrose la blessure de ses larmes. <> Aimable et bonne enfant, dit le Comte en Pembrassant, c'est le baume le plus souverain qui puisse couler sur ma plaie ; restez ici avec Madame la Comtesse, et dites-moi seulement ob je trouverai votre digne mère, pour que j'aille un moment la féliciter d'avoir un si bon mari et une si bonne fille, a 11 revient au bout de quelques minutes ; et dès ' qu'il se voit seul avec la Comtesse : « 11 me semble, dit-il, qu'il y a dans cet intérieur je ne sçais quoi de triste et de mystérieux, qui, tout étranger que je suis, ne laisse pas que de m'affecter. Ce bon et honnête homme est parti le lendemain de notre arrivée, comme il me Tavoit annoncé, pour une grande affaire qui Ta inquiété : il a été mandé auprès d^une assez jeune personne qui ne veut pas être connue, et qui paraît avoir des vues sur la terre. Ces braves gens craignent de changer de Seigneur : celui qu'ils ont depuis longtemps est la venu et l'honneur mêmes ; mais il y a toute apparence qu'il est dangereusement malade ( on ne dit pas de quoi), et ce digne Seigneur veut vendre sa belle possession, parce qu'il craint, ditHsn, de mourir avant que d'avoir arrangé ses affaires.
aïo Contes de Boufflers.
— Ah! les pauvres gens! dit la Comtesse. — Je sçais bien, dit le Comte, que cela ne toudie ni vous ni moi, ni de près ni de loin ; mais ce bon père! mais cette bonne femme infirme I mais cette jolie personne ! — Ah ! oui, sunout
cette jolie personne Messieurs les gens du
monde, voilà les vrais titres à votre charité. — Est-ce bien à vous, répond le Comte, à me
parler de ces titres-là? Voyez mes mains —
Pardon, mille fois pardon, cher Comte ; je suis tentée d'en foire autant que la petite. Souffrezvous toujours? — Non, je vous regarde. ~ Comte, je vois là un beau trictrac; y jouezvous? — Prêt à faire votre partie. — Quel jeu jouez-vous? — Le vôtre. — Aimez-vous le gros jeu? — Je le crains. — Vous n'êtes donc pas de la grande force ? — Si cela étoit, je le craindroîs encore davantage. Au gros jeu, U plus faible ne sçait pas qu'il donne k clef de son coffre; mais le plus fort se doute bien qu'il la tient. — D'après cela, ne nous exposons point de part ni d'autre, car vous n'avez pas l'air d'en vouloir à mon argent. — Arrêtez-vous à tout autre soupçon. — Jouons donc une discrétion à la volonté du gagnant. Je commence. Six cinq pour moi; vous de même; à mot, sonnet: je bats les deux coins, six points ; à vous, deux et as ; à moi, sonnet encore: six autres points.
— La viaoire est à vous, Madame la Comtesse, rien de plus juste; mais il m'est du moins permis de m'avouer vaincu, c'est toujours quelque
C4h! «I... an
chose. II me reste à demander vos "ordres. — • Seroit-ce être bien indiscrète que de vous condamner à m'écrire après votre départ? — C'est comme si j'avoîs gagné. »
Vient ensuite la revanche; on n'amène des deux parts que de petits dés. Le Comte fait son petit-jan et remplit de deux façons par un bezette : il a gagné. « Allons, dit la Dame, j'attends que
mon vainqueur (Ce mot de vainqueur n'a
pas été prononcé sans quelque embarras. Ce qu'il y a de pis, c'est qu'on a remarqué que le Comte y prenoit garde. Ces deux choses se voient bien vite entre deux personnes qui ne se quittent pas des yeux.) J'espère au moins, ditelle aussitôt, que le vainqueur sera généreux. — Plus qu'il ne voudroit, dit le Comte. — Souvenez-vous, reprend-elle, qu'en abusant de la victoire, on risque de la perdre. — Cela se peut ; mais, en n'en profitant pas, c'est encore pis. Est-ce donc exiger une rançon trop forte que de demander en toute humilité ce beau cheveu blond que je vois serpenter sur cette robe ? — Un cheveu ! c'est bien fort, — Je le sçais; mais
la loi du combat Ainsi, croyez-moi, chère
Comtesse, ne le défendez point; que celui-là du moins ne soit pas pour l'inconnu. — Imbécile que je suis! j'allois le donner, tandis qu'il y en a tant et de si beaux qui vous attendent à Paris. — Ceux-là n'ont rien de magique. — Et quelle magie peut-il y avoir ? — Madame, je ne sçais que vous dire; un cheveu est un lien — Bien
312 Contes de Boufflers,
faible! ce qui ne tient qu'à un cheveu —
Mais un cheveu a toute la force qu'on y attache. Vous qui possédez si bien vos auteurs latins, vous devez vous souvenir du cheveu fatal de Nisus . celui-ci sera de mime pour moi ; je sens queleâl de ma vie y tiendra. — En vérité, dit la Comtesse, je me trouverais plus que ridicule de mettre tant d'importance à un cheveu ; et puisque celui-là ne tient plus à moi, je n'y tiens pas non plus. — Oh ! pour moi, dit le Comte, en le prenant et en le serrant soigneusement dans son portefeuille, je le tiendrai si bien, qu'il ne me quittera pas. — Avant de partir, dit la Dame, encore une partie, encore une discrétion ; mais de peur, ajouta-t-elle avec malice, de risquer plus qu'on ne voudroit perdre, convenons que la discrétion sera cette fois à la volonté du perdant. « La partie est décidée à peu près comme les autres, en quatre ou cinq coups de dés, et le Comte a perdu par une école. Au moment de traiter de la discrétion, Martine accourt tout essoufflée : « Monsieur, dit-elle, voilà M. La Cour qui vient d'arriver au grand galop. — Qui est ce M. La Cour ? dit la Comtesse. — ' Mon valet de chambre, Madame. — Oh ! ma foi, reprit Martine, c'est ici que l'on peut bien dire : Tel maître, tel valet; car c'est bien le plus beau garçon, le plus joli homme après vous que j'aie jamais vu. — Allons, ma chère Martine, vous êtes une petite folle. — Oh ! mais c'est que c'est vrai. Madame ; il a tout l'air-
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de son maître. Oh! si je pouvois avoir comme ça de l'air de Madame, je ne serois pas embarrassée de ma noce. — En vérité cette petite extravagante-là me fait toujours peur, — Il voùloit venir ici, et d8re,dare, dare, et patata, et patata; mais, moi qui vouloisun peu causer avec lui, je lui ai dit, comme de fait, que Monsieur et Madafne étoient à causer ensemble, et qu'il falloit bien prendre garde de les déranger. — Autre niaiserie, — Il a regardé les voitures, il a levé les épaules avec chagrin; mais quand il. a sçu que- celle de Madame n'avoit été refaite qu.'avec les pièces de la vôtre, il a dit : Mais, mais, pu mon pauvre maître avôît-il donc mis tout son esprit î — Allons, Mademoiselle, laissez-nous, et allez retrouver votre M. La Cour; et nous, Monsieur le Comte, nous remonterons, si vous l'evoulez, en calèche. Mais non, restons plutôt encore un moment; nous nous éloignerions trop vite de ces lieux... Ah! mon Dieu! si l'on pouvoît y habiter avec un mari qu'on aimeroit, comme on y oublieroit le reste du monde ! — Il y a bien un grand poète qui parle aussi d'une agréable retraite, oti il lui seroit si doux à la fois d'oublier le monde et d'en être oublié ; . mais vous n'auriez jamais que la moitié de cette douceur-là, — Expliquez -vous. — Eh! comment pourriez-vous compter sur l'oubli de personne?» On revient à la maison du Bourgmestre; le Comte parle à son valet de chambra; la Comtesse, de son côté, gronde sa petite étourdie, et
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voit en même temps, par la fenêtre, M. La Cour remettre à son maître un paquet que l'autre a l'air de lireavec une grande attention. « Allons, Mademoiselle, dit-elle, cherchez- moi le chapeau que vous sçavez que j'aime. — Oui, Madame, j'entends, qui vous va si bien ; le blanc, avec la plume bleu céleste. Oh! comme M. le Comte aura, pour le coup, la tête tournée ! — Vous serez donc toujours la même 1 Allons, dépéchonsnous, et tirez-moi en même temps cette robe brodée en toutes petites, toutes petites fleurs, — Comment, Madame, en yergiss-mein-nickt? — Oui, précisément. — Mais, Madame, mais, Madame, vous n'y pensez pas; elle est dans le fond d'une grande malle; jl faudra tout déranger pour cela. — Faites vous aider. — Ce n'est pas ma peine que je crains... mais vous êtes si pressée de partir! — Qui vous l'a dit? — Pardi, ça s'entend de reste ; quand on va se marier, on ne s'amuse pas en chemin. — C'est bon, faites ce que je vous dis. — C'est qu'en vérité je ne sçais pas trop comment m'y prendre pour grimper sur la voiture, pour défaire les chaînes, pour détordre les cordes ; encore si vous n'aviez pas un de vos gens en arrière et les autres en avant \ mais non, quoi ! il faut que nous voyagions ensemble toutes fines seules. Cen'est pas que ça me fait plaisiràmoi,car je vous aime tant! je voudrois qu'il n'yait que moi autour de vous, et M. le Comte... Ah ! je sçais ce que je m'en vais faire ; je m'en vais prier ce beau M. La Cour de m'aider, en
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lui disant que tout ce que vous en faites, c'est pour son maître, — Toujours de mieux enmieux! N'allez pa3 vous aviser de cela, Mademoiselle, entendez- vous? — Eh bien! non, ce n'est pas la peine; M. La Cour fera bien quelque chosepour moi toute seule, car il m'a déjà regardée avec un air malin. — Ah ! ah ! — Quand je dis malin, c'est bon, en même temps. — A la bonne heure ! •
Cependant le Comte, toujours occupé du radoub de cette voiture, et qui n'y avoit épargné ni soins, ni peines, ni courses, ni argent, revient enfin annoncer que tout est réparé, que le ressort qui manquoit est remplacé, qu'on a même trouvé des glaces qui s'ajustent parfaitement, entîn que la voiture est au moins aussi en état de faire la route qu'en partant de Paris, « En vérité. Monsieur, dit la Comtesse, je ne sçaurais vous faire trop de remerciements, ni trop priser cet empressement flatteur à vous débarrasser de moi. — Me débarrasser de vous! répondit-il, sur le ton de la douleur et de Tétonnement; ah ! plutôt, plutôt me débarrasser de moi ! moi à qui vous faites tout oublier, excepté vos ordres; moi qui ne suis occupé jour et nuit que des moyens de vous revoir, de vous revoir souvent, de vous aller trouver, s'il le faut, au bout du monde ; moi qui donneroîs toutes les années de ma vie pour en passer une avec vous d
Xa Comtesse, émue jusqu'au fond du ctxur, continue sur le ton de l'humeur, pour ne pas
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»j6 Contes de Boufflers.
prendre celui de l'attendrissement : « Passer la Vie avec vous, ce sont des discours dont on berce toutes les femmes ; mais faciliter, màîs
presser le départ d^une amie — Une amie! —
'Aumoinsjelecroyois;etlui dire après toutes ces jolies choses-là, c'est lui creuser sa tombe pour avoir le plaisir d'y jeter des fleurs. — Ohl que je vous remercie de votre charmante injustice; mais, au moins convenez-en, ne m'avez-vous pas fait jurer de donner tous mes soins poiir que vous puissiez partir la première? — Gela se peut, monsieur ; mais, à présent, c'est moi qui jure de ne point partir avant vous, — Ah ! v'ià qui va bien, dit Martine; v'ià M. le . Comte et M~° la Comtesse qui se font quasi quoi comme des compliments à une porte. — Laissez-nous, Mademoiselle, dit la Comtesse; on se passera fort bien de vos réflexions. Non, Monsieur, je vous le répète, Je ne partirai point avant vous. — Ni moi avant vous, Madame. — C'est dit. Nous verrons qui des deux tiendra le mieux sa parole. — Est-elle donnée. Madame ?
— Oh ! bien donnée, répond-elle. — Et encore mieux reçue, dit le Comte. Or sçachez maintenant que je viens de recevoir une lenre de mon père, qui me demande, ou plutôt qui me commande, quelque part que je sois, de ne pas poursuivre ma route et de l'attendre. — Il vient. Monsieur votre père? Oh ! comme je m'en réjouis : le mien était mort avant mon mariage, et je n'ai point connu le plaisir d'aimer un
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père. -~ Le mien c'a jamais eu de fille ; mais quand il vous Verra, il sentira combien il serait doux d'en avoir une comme vous ; il vous connaîtra, il vous aimera et vous parlera de son fiis. — C'est moi qui lui en parlerai, cher Comte. » Elle alloît continuer, et déjà ses yeux humides en disoient encore plus. Mais, voyez comme sont les femmes, elle craint que le Comte n'en tire avantage, et, au moment oU son imagination se perdait dans une mer de . délices, la Dame part d'un grand éclat de rire, n Eh [ bon Dieu ! eh ! bon Dieu ! à quoi pensonsnous? dit-elle; et cette charmante personne, qui se promène sûrement soir et matin sur la route, où elle espère apercevoir celui dont la main doit lui ouvrir les pones de TEmpyrée!
— Et que devient, dit le Comte, un peu. piqué, que devient ce héros délicat qui, méprisant tout autre intérêt, vous aime uniquement pour votre bien, et ne veut emporter en Turquie d'autre gage de votre tetidresse que votre fortune! — ■ Au fait, reprend la Comtesse, ils sont faits l'un et l'autre pour attendre; moi, je me trouve assez bien ici, et vous. Comte ? — Moi, trop bien; ainsi, que ce Monsieur et cette Dame prennent patience chacun de son côté, ou, s'ils s'ennuient, qu'ils se marient : je donne mes pleins pouvoirs. Et vous, Comtesse? — On m'a élevée à ne pas dire mon goût. »
J'aurois beau essayer de persuader à mes lecteurs que ces aimables gens-là ne s'aîmeht
ait Contes de Boufflers.
point, oa n« me croiroît jamais. Oui, nas doute, ils s'aiment, et jamais ila n^ont éti «i heureux; jamais peut-être ils ne le seront davantage. Ce n'est pas que cliacun ne sente au fond de sa conscience l'embarras d'une promesse donnée qu'il faudra remplir tôt ou tard ; ce n'est pas qu'en promenant leurs pensées dans l'avenir, il ne leur semble voir l'immensité qui va les séparer ; ce n'est pas que, soumis comme ils le sont l'un et l'autre aux saintes lois de l'honneur, ils ne se fassent quelques scrupules d'un retard qui, de nécessaire, est devenu volontaire; mais le scrupule, au rapport même des âmes les plus timorées, devient quelquefois l'assaisonnement des plaisirs. Au fait, cette promesse n'a-t-on pas la vie entière pour la tenir? et ce plaisir si imprévu, si aimable, n'est-il pas en même temps bien innocent? Un jour, et puis encore un jour, et d'encore en encore une semaine, sont des à-compte si doux, si pardonnables à prélever sur sa destinée ! c'est une goutte de malvoisie sur le vase; mais peut-être, hélas! qu'ensuite le reste semblera de l'absinthe ! Quoi qu'il en soit, les intentions sont droites, les cœurs sont purs, la liaison est innocente : chaque jour ressemble i la veille, mais ils n'en offrent et n'en o&iront peuc-étre que plus de délices.
Faut-il donc que l'amour change sur sa route comme toutes les choses de la vie ? D'où vient qu'il ne conserve pas plus longtemps sa
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première forme, sa première grâce, quand les cœurs mêmes où il est entré peuvent encore «Y tromper et le prendre pour l'amitié, semblable à un bel adolescent encore ignorant de lùiméme, et qui laisse les premiers regards en doute sur son sexe? Au reste, je ne sçais trop si notre Comte et notre Comtesse en sont encore là; ce que je vois, c'est une confiance mutuelle que Testime ne produit pas si vite : c'est des deux côtés un besoin égal, une soif toujours croissante de se voir encore plus à mesure qu'on se voit davantage, et urte même terreur à ridée d'une prochaine séparation. On se couche tous les jours plus tard, on se lève tous tes jours plus matin ; une minute perdue paraît un diamant tombé dans la mer. Les jours se passent, au dedans, en lectures, en jeux, en conversations, où l'un espère toujours être deviné, où l'autre espère toujours ne l'être pas; au dehors, ce sont tous les jours de nouvelles parties à pied, à cheval, en calèche, en gondole. .. On a vu et revu tous les environs à plus d'une lieue à la ronde; on les voit et revoit encore, et toujours avec un nouvel intérêt, parce qu'on s'y voit toujours l'un et l'autre, et que chacune de ces places-là rappelle encore qu'on s'y est déjà vus.
Si deux personnes de ma connaissance en étaient à ce point-là, et qu'elles craignissent d'aller plus loin, je leur conseillerois prudemment de s'abstenir auunt qu'elles le pourroïent
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(hélas ! ce seroit peut-être comme si on le leur recommandoit), je leur défendrois, dis-je, de se promener ensemble dans certains endroits champêtres, et surtout vers le soir d'une belle ■ journée de printemps, parce que c'est précisément cette saison-là, ce sont ces endroits-là, ce sont ces heures-là que l'ennemi invisible choisit de préférence pour tendre ses pièges les plus sûrs; là tout est danger, tout est amorce. Craignez, dirois-je à nos deux soi-disant amis, jusqu'à ces oiseaux qui ne chanterolent pas s'ils n'aimoient point, et qui, sous la feuille qui vous les cache, deviennent pour vous autant de sirènes ; craignez jusqu'à ces images fugitives du plaisir fugitif, jusqu'à ces fleurs dont le parfum vous enivre sî doucement, et qui vous invitent à les cueillir, à les offrir, à vous en parer. Défiez-vous de xes beaux arbres qui vous protègent de leur ombre, et de ces tertres qui vous offrent leur mousse, et de ces eaux dont le murmure semble vous dire : Faites comme nous, suivez votre penchant. Vous sentez, vous goûtez, vous savourez cet air vif et léger, qui est à l'air des villes ce que l'eau de la source est à celle de la mare. Il vous semble qu'il parvient jusqu'à votre âme, et qu'il chasse loin de vous toutes les idées qui vous obsédoient. Vous vous fiez bonnement à la paix rassurante des champs, à la solitude amiedes amis, qui ne vous montre à tous les deux que vous deux, et qui vous livre sans partage l'un
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à l'autre; à la nature, enfin, qui est là dans
toute sa puissance, qui ne se plaît que là, qui vous parle sans cesse, et qui, si vous l'écoutez bien, ne vous parle que d'amour. Que sera-ce donc quand le jour baissera, quand tous les objets qui pourroient encore vous distraire s'effaceront peu à peu et céderont de moment. en moment vos regards à l'objet qui maîtrise votrépensée? Jamais vous n'aurez trouvé autant de délices secrètes à le contempler; jamais vous n'aviez remarqué dans sa voix un accent aussi tendre, aussi pénétrant ; jamais vous n'aviez . dans tout autre moment écouté avec un si doux, mais si dangereux intérêt, ces discours déjà plus familiers, et que tantôt l'embarras, tantôt la confiance rendent si persuasifs; jamais vous n'aviez si parfaitement compris ce langage du cœur au cœur, qui se passe si bien de paroles, et tant de choses mystérieuses qu'on ne peut connaître si on ne les a senties, et qu'on n'essayera jamais d'exprimer si on les connaît.
Mais où tend cet avant-propos? Le Comte et la Comtesse n'ont sans doute rien à craindre de ce danger si délicieux, puisque l'un et l'autre ont un engagement d'honneur, et que l'un et l'autre ont de l'honneur : ils peuvent le maudire en secret, ils peuvent différer de le remplir ; mais ils ne peuvent point penser à le rompre. Cependant, un jour qu'ils respiroient ensemble la fraîcheur d'une soirée superbe dans une belle allée de charmille qui mène du
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château k la ferme, le Comte, plus enivré, s'il est possible, ou du moins plus encouragé que de coutume, entretenoit la Comtesse de la manière dont il comptoit disposer du reste de sa vie, car le premier regard d'une vraie passion embrasse toute l'existence. D'abord, comme l'honneur marche avant tout, il acquittera cette fatale promesse, qui, pour être imprudente, n'en est pas moins sacrée. 11 épousera donc cette maudite jolie femme ! il ne lui faut pour cela que trois ou quatre semaines ; mais combien d'avance files lui paraissent longues !
Après quoi il est résolu de laisser, à ses risques et périls, sa jolie femme à Versailles (il espère qu'on lui en saura gré) ; quant à lui, son projet bien arrêté, c'est de voyager seul, non pour son plaisir, si on l'en croit, mais pour son bonheur! non pour sa santé, mais pour sa vie! et c'était dire assez de quel côté il devait voyager. Tout cela, dira-t-on, n'est pas bien moral ; mais premièrement il n'y a jusqu'ici rien de fait, et puis l'amour ne se pique point, à beaucoup près, de moralité; il ne s'occupe jamais que de lui, et c'est l'égoïsme en deux personnes. Ce n'est pas tout : on doit acquérir à tout prix la terre la plus voisine du château futur de la Comtese ; et si elle doit passer les hivers dans une ville, quelle qu'elle soit, fùt-ce au Mexique ou à la Chine, on y achète une maison. La Comtesse est le point de vue oCi toutes les lignes de ce beau plan se dirigent.
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< Ainsi, lui disoit-il, cbacuo de mes jours me remontrera ce que je vois ici avec tant de délices, et le ôambeau de... l'amitié, cominuat-il en bégayant un peu (lui qui prononçoit si bien], luira sur toute ma vie. — Oui, l'amîtîé, reprend la Comtesse, qui jusque - là s'étoit al»tenue de l'interrompre, le flambeau de l'amitié, c'est une lumière si pure, une chaleur si douce 1 — Douce pour vous, peut-être, qui craignez de vous en approcher; mais vous ne me donnerez jamais votre prudence. — Ne me louez pas trop, cher Comte, et, croyez-moi, sur ce point-là-méme — Quoi! chère Dame?
— Oui, sur ce point-là même, je ne suis point tout à fait sans reproches à mes propres yeux. Je vous blâmois tout à l'heure bien hardiment d'épouser une inconnue. — Ah! comme vous aviez raison, chère Comtesse; mats convenez que j'avois raison aussi. — Que trop, peutêtre I Mais vous, cher Comte, convenez en même temps qu'on devroit mettre les mêmes précautions au choix d'un ami ; car un ami, c'est pour la vie, n'est-ce pas? dit-elle en le regardant... comme... ces amies-là regardent.
— Pour la vie ! pour mille vies, chère amie 1 dit le Comte, ivre de joie : ah! Dieu! pardonnez, dit-il en se reprenant, un accès d'orgueil et de délire! — Non, dit la Comtesse, j'attendois ce titre-là pour vous le donner; mais, je le répète, nous sommes des imprudents; j'ai beau me le dire et me le redire, îl
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semble que je ne m'en croie pas moi-même, et je serois quelquefois ' tentée de m'accuser de > pédanterie. En vérité vous auriez plus raison que vous ne croyez. Cependant, mon ami, nous aurons toujours l'un et l'autre un vrai tort, — Et quel tort? — C'est que nous ne nous connaissons pas assez ; c'est que ce n'est point la raison qui a commencé notre amitié ; et vous sçavez peutêtre mieux que moi qu'en fait de sentiment ce qu'elle n'a pas lié ne tient pas. — En effet, dit le Comte, ce n'est point à la raison que j'en ai l'obligation, c'est au hasard, ce premier ministre du Destin. Je sçais trop bien qu'il ne sçait rien de ce qu'il fait; mais j'en suis si reconnaissant, que, si j'ai jamais dans une de mes terresun jardin commecelui-ci ouautrement
— Ah ! tâchez que ce çoit précisément comme celui-ci ; vous n'imaginez pas comme je l'aime !
— J'en demanderai le plan à mon bon Bourgmestre. — Mais je vous ai interrompu : qu'estce que vous voulez faire dans ce jardin. — Un temple! — Un temple! à qui? au Dieu inconnu? — Non, au Dieu qui ne connaît personne, au bon Hasard, qui nous a rapprochés, et que je prie si dévotement de ne point nous séparer. — Quoi ! dit la Comtesse, ce Hasard que tant de gens maudissent. — Moi, je ne serai jamais le détracteur de mon bienfaiteur; je lui dois le bonheur de huit jours, et peutêtre... peut-être le malheur de ma vie : n'importe, je lui élève un temple, je lui voue un
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culte, ei dût-il, aveugle et bizarre comme on le peint, tourner toutes ses forces contre moi, je le défie, dès ce moment même, de me faire autant de mal qu^îl m'a fait de bien. — Encore une fois, mon amî, il faut connaître davantage pour aimer autant. — Ah ! croyez, ma nouvelle, ma seule amie, que nous nous connaissons mieux que beaucoup de soi-disant vieux amis ! — Eh quoi ! cher Comte, vous prenez donc les jours pour des années? Oh! nous ne comptons pas de même : moi, je prendrais plutôt les années pour des jours. — J'aime à être interrompu comme cela, dit-il ; mais je reprends mon apologie : une vingtaine de visitesd'un quart d'heure chacune, quelques rencontres à des dîners, à des bals, à des promenades, suffisent dans le monde pour croire qu'on se connaît, et souvent même on prend le titre d'ami à moins que cela : ici ,Ies journées se passent entre deux personnes qui ne voient qu'elles, qui ne conversent qu'entre elles, dont l'une s'ennuie peutêtre... — Le croyez-vous? — mais dont l'autre s'enivre à toute heure d'un bonheur toujours nouveau... — Dois-je le croire? — et pour qui, au milieu de son ivresse, les approches d'une séparation sont les affres de la mort. — De la mort ! n'en parlons point, cher Comte, n'en parlons point ; prenez sur vous, vous voyez que j'ai besoin d'un exemple de courage. — Cependant, chère Comtesse, si l'ennemi de mon bonheur... — Qui ? dit-elle. — Celui qui vous attend, cet
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inconnu vers qui vous volez, emportant avec vous tout ce que je chéris, tout ce que je regrette. — Ah! Dieu! cet inconnu! — Sans doute, il ne sent point, quel qu'il soit, il ne sent point assez toute la félicité qui lui est réservée; mais s'il ressemblait au portrait que je m'en fais, s'il vous déplaisait? — J'ai en effet bien peur quHl ne me plaise guère ; mais n'importe, c'est moins lui que ma bonne amie que j'épouse. — Enfin, si quelque incident, quelque
hasard (vous connaissez ma dévotion au
hasard). — Toujours ce hasard ! — Oui, s'il dérangeait ce fatal projet qui va changer le
reste de mes jours en nuits — Achevez. —
Non ; répondez à ce que je n'ose pas dire. —
Ah! si , dit la Comtesse; au reste, ajouîe-
t-elle en se reprenant, non sans quelque embarras, je ne m'engage à rien ; car vous êtes attendu, de votre côté, et sans doute le piège est trop bien dressé pour que vous y échappiez — Vous voyez au moins, dît le Comte, que je ne m'y précipite point; vos réflexions demeurent gravées là. — J'en suis fière. — Faite, comme vous l'êtes, pour égarer tant et tant de raisons, vous avez éclairé la mienne; mais llionneur me commande. — Moi, je dis qu'il vous défend. — Enfin, mon père viendra tôt ou tard. — Votre amie l'attend, et puis (vous l'avez dit) rien n'est impossible au hasard; et croyez -moi, Comte, votre amie l'invoque aussi bien que vous. — Eh bien
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donc, chère amie, si ? — Ak! si »
Le bienheureux Comte, hors de lui, se précipite aux genoux de la Dame, lorsqu'au bout de Tallée ils voient tout à coup paraître la jolie fille de M. le Bourgmestre, qui, craignant d'être arrivée mal à propos, disparaît sur-le-champ, et reparaît une minute après, quand elle croit qu'on a de part et d'autre repris ses esprits ; elle fait signe au Comte qu'elle a quelque chose à lui dire. Il y va. La Comtesse les observe, à quelque distance, se parlant avec une action qui ne lui fait aucun plaisir, avec des gestes quï l'étonnent, et qu'elle interprète à sa manière, mais pas tout à fait k sa fantaisie. Le Comte revient au bout de deux minutes, et retrouve sa Dame un peu plus froide qu'il ne l'avoit quittée. « Vous me paraissez avoir ici des affaires très-intéressantes, dit-elle avec une certaine mine, un certain ton que mes lectrices, si j'en ai, sçauront mieux prendre en pareille occasion que je ne sçaurois l'indiquer. — Madame, répond le Comte sans avoir l'air de s'apercevoir de rien, quand on est, comme moi, revêtu soudain d'une haute dignité, et que pour la première fois on exerce les augustes fonctions de Bourgmestre, le premier soin doit être de se rendre accessible. — Oui, aux jolies Demoiselles! — A celles-là comme aux autres : la justice pour tout le monde ; et où en seriez-vous si la beauté n'avoit pas aussi quelque droit à la justice? — Mais qu'est-ce que cette petite créature-là peut
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avoir toujours à vous dire? — Ne suis-je pas le représentant de son père ? Ne me doit-elle pas confiance et amitié ? D'ailleurs, n'y a-t-il pas des affaires à régler dans mon nouvel empire, . ne fût-ce que les mémoires de nos ouvriers? — A propos, dit la Comtesse un peu remise, avant de partir nous aurons beaucoup de comptes à solder. — Oui, sans doute, clière Dame ; mais je vous avertis qu'il me faut beaucoup de temps pour me mettre en règle. — Encore si j'étois
sûre d'être la seule cause de vos lenteurs —
Serait-ce trop peu pour mon amie d'être le seul objet de mes empressements ? — Pendant que nous parlons, dit la Comtesse, le jour baisse ; il faut qu'il soit tard, et l'air de la nuit est dangereux, surtout dans les berceaux de charmille. — Mais vous n'êtes pas seule. — Cela seroit très-bon, Monsieur le Comte, si je ne craignois que de m'ennuyer; maïs j'ai encore d'autres précautions à prendre. — Au moins, chère Dame, avant de remonter en calèche, répétez ici même ces deux petits mots que ma bouche aime tant à prononcer, et qui, dans la vôtre, ont tant de douceur. — Quels mots ? dit la Comtesse avec une ignorance affectée. — Ah! si..., dît le Comte. — Eh bien ! dit-elle avec un peu d'étouffement qu'il n'auroittenu qu'à lui de prendre pour un soupir. Ah ! si. . . » Puis, comme si elle se le reprochoit, elle court à la calèche et retourne à la ville.
Elle n'a pas dit une parole dans le chemin, et s'est retirée sans vouloir souper. Ce mot, ce
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peiit mot lui paraissoit terriblement significatif de sa part ; mais aussi le Comte l'avoit prononcé avec tant de grâce, tant de feu, tant de passion... avec je ne sçais quel accent... j'ai pensé dire un timbre si pénétrant, qu'elle n'avoit pu l'entendre sans le répéter. lien étoitàpeu près comme d'un instrument qui vibre de lui-même aux accents d'un autre. Faible femme ! se disoit-elle en répondant à sa pensée, cet instrument, ce n'étoit pas ta voix, c'étoit ton cœur ; mais au fait, repli quoit-elle intérieurement, il n'y a rien là 'que de vague, rien, rien même dont cet homme, tout dangereux qu'il pourroit être, puisse tirer le moindre avantage... Ai-je donc .manqué à mes engagements avec mon amie?
Lui ai-je juré que personne ne me marqueroit d'amitié, et que je n'en aurois pour personne? Il falloit donc promettre que je ne rencontrerois point M. de Glllksleben, et que je serois insensible à l'impression qu'il me semble que je lui ai faite ? Mais, si j'étois de marbre, serois-je l'amie de mon amie? Est-ce une âme ingrate, un cœur féroce qu'elle veut faire épouser à son frère ? Enfin ma promesse reste tout entière, et
je n'ai pas même pensé à l'éluder. Ah! si
Remarquez que tout ce qui a précédé ce dernier mot, l'aimable femme s'étoit contentée de le penser ; mais que ces deux syllabes, en quelque sorte magiques, avoient comme forcé le passage de la voix : elle est étonnée, effrayée même de les entendre; elles lui montrent l'état au virai
ajo Contes de Boufflers.
de son cceur; mais en même temps elles lui rappellent et celui qui lui a comme appris à les prononcer, et cette grâce, ce ton passionné, cet accent d'amour aveclcsquels il les prononçoît. De si douces pensées n'amènent que des rêves agréa* blés; rapportons-nous-en sur ce point à l'imagination de la Comtesse, et attendons son réveil. Il arrive enfin, ce réveil, et la première parole, écho de la première pensée, c'est : s Que fait M. !e Comte î — M. le Comte, Madame ? répond Martine tout embarrassée; Madame ne sçait donc pas — Quoi donc? — Hier, dès que Madame a été couchée — Eh bien ?-^Il est venu
une petite calèche. — Et qui est-ce qui étoic dans cette calèche ? — Mademoiselle la Bourgmestre. — Et puis? — Et puis elle est venue parler à M. le Comte. — Le petit monstre ! Et puis? — Et puis, Madame, que voulez-vous que je vous dise ? ils ont sauté tous les deux dans la calèche, et vogue la galère. — Eh ! vite des chevaux ! — Mais, Madame, vous donnerez le temps de remballer vos robes que j'ai tirées des malles. — Des chevaux! vous dis-je. — Comment, Madame ? celle que j'ai sortie hier, pas plus loin qu'hier ? que vous aviez emportée de Paris pour la veille de la noce? — Des chevaux ! des chevaux ! des chevaux ! — Mais il faut le temps de plier, d'emballer, de charger. — Laissez tout plutôt ; que m'importe? Des chevaux! des chevaux ! — Madame donnera sûrement pour boire aux gens de la maison et de la ville, qui l'ont
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servie avec tant de zèle ? — Voilà ma bourse, arrangez tout ; mais surtout des chevaux ! — Madame ne lai ssera-t -elle rien à cette jolie Jîlle de M. le Bourgmestre? — Ma malédiction! — Elle paraît si attachée à M. le Comté et à M°" la Comtesse, à M. le Comte surtout. — Je vous défends de m'en parler. Allons, des chevaux ! des chevaux ! disoit-elle toujours quand Martine étoit déjà loin ; que je fuie, que tout ceci s'éloigne de moi ; que je disparaisse moi-même, s'il est possible, à mes propres yeux ! »
Enfin, à force de peines et de soins, et surtout avec l'aide de M. La Cour, qui rendoit ce service-là bien à contre-cœur à Martine, la voiture est chargée, attelée et partie : à mesure qu'elle avance, la première agitation de l'aimable Dame avoil fait place, sinon à un calme parfait, du moins à la mélancolie, qui ne con' sole point sans doute, mais qui devient au chagrin ce que l'engourdissement est à la douleur, et qui permet à une personne bien née d'écouter tour à tour en juge tranquille, mais rarement impartial, son affection et sa raison. Pauvre Louisal disoit-elle intérieurement, après une vie sans reproches, aurais-tu donc perdu ta propre estime en si peu d'heures? es-tu donc coupable? Quoi! la reeonnaissance pour les procédés; quoi! la sensibilité, la tendresse même, cet attrait si naturel d'une âme pure vers une âme qu'on croit honnête, seront des crimes! Non, Louisa, tues encore innocente ; maiscon-
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viens que tu es heureuse de l'être encore ! Tu as été trompée, et qui ne Tauroit pas été ! Non, Louisa, non, rassure-toi, le crime est au trompeur. Ah ! les hommes 1 les hommes sont tous nos ennemis.
Pendant qu'elle s'occupoit ainsi de son examen de conscience, et qu'elle s'abandonnoit à ses réflexions, Martine, qui avoit tenu constamment la tête à la portière, regardant, sans trop sçavoir pourquoi, du côté de M. La Cour,
s'écrie tout à coup : « Madame, Madame — '
Eh bien ! quoi ? Mademoiselle, vous sçavez que je n'aime point qu'on me parle quand j'ai la migraine. — Mais, Madame c'est une grosse poussière que j'ai vue bien loin, bien loin derrière nous, et, quoique nous allions bien vite, la voilà tout près. -- Eh ! que me fait cette poussière ? — C'est un homme à cheval qui court, qui coun : oh dame ! il faut voir, — Levez la glace. — Madame, c'est M, le Comte. — Baissez le store. — Madame, il a une lettre à la main ; il crie au postillon d'arrêter. — Mademoiselle, faîtes ce que je vous dis. » La bonne Martine se mettoit en devoir d'obéir bien malgré elle, mais il n'étoit plus temps ; la main du Comte étoit déjà passée par la portière, présentant un paquet. « Revenez à vous, disoit-il; revenez à moi, ô la plus aimée des femmes ! et lisez. » La Comtesse ne daigne pas répondre, et reste enfoncée dans le coin de sa voiture avec un voile constamment rabattu sur son visage, ne fût-ce
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que pour cacher des larmes qu'elle reprochoh à ses yeux ; mais, entrevoyant l'adresse du paquet, qui lui présente une écriture chérie : « Ah ! mon amie, ma seule amie, dît-elle avec émotion, elle ne m'oubliera, elle ne me trahira, elle ne me chagrinera jamais, celle-là ! » Puis, s'adressant au Comte d'un ton de voix sec et poli :
a Mille grâces. Monsieur, pour les nouvelles que vous voulez bien m'apponer de celui que je vais épouser : vos projets vous appellent du côté opposé à la route que je prends, et ce n'est pas moi, ajouta-t-elle avec un peu d'altération dans la voix, qui peux avoir des titres pour vous arrêter, — C'est à moi que cette modestielà conviendroit avec vous, dit le Comte d'un ton affecté; aussi n'ai-je la prétention de vous retenir que le temps de lire cette lettre. — Mais oserois-je vous demander de qui vous la tenez?
— De ce bon Bourgmestre, à qui elle est parvenue il y a huit ou dix jours, dans un paquet qui lui étoit adressé. — Le Bourgmestre ! et quel rapport mon amie peut-elle avoir avec lui ? Quant à ceux qu'il peut avoir avec vous, Monsieur, je crois sçavoir à quoi m'en tenir.
— J'espère que bien des choses s'éclaircironi dans peu. — Oh! non. Monsieur, il y a des choses si claires qu'on ne sçauroit les éclaircîr,
— En attendant. Madame, l'amitié vous commande d'oublier up moment tout ce qui n'est pas ellcj et de vous occuper de votre amie absente. — Vous permettez donc, Monsieur, dit
334 Contes de Bouffiers.
la Comtesse en ouvrant le paquet. — Madame, si j'avois quelque pouvoir dans le monde, je ne défendrois que l'injustice, n
La Comtesse lit à demi-voix :
« Hâtez-vous, chère LouisB, non pas de remplir un dessein qui devoit faire à jamais mon bonheur, mais de venir consoler celle qui sera la plus malheureuse des femmes tant que je ne vous verrai point. J'ai perdu mon père ; il étoit infirme et vieux : je le pleurois depuis longtemps; je le pleurerai toujours ; il étoit si vertueux, si tendre, si bon ! Hëlas ! pourquoi , mon frère lui ressemble-t-ïl sî peu!... Mais non, je n'ai plus de frère : celui qui, du vivant de notre père commun, ne sçavoit quelles caresses me faire, quels hommages rendre & ma mère (à votre tendre nourrice), s'est tout à coup transformé en ennemi ; et à peine la succession a-t-elle été ouverte, qu'il n'a plus songé qu'à nous dépouiller, ma mère de ses reprises, et moi de ma légitime. Hélas! il ne sçavoit pas qu'il pouvoit tout sur nous en continuant à nous aimer, ou du moins à le feindre, et que nos sacrifices volontaires auroient été plus loin que ses prétentions; mais nous attaquer devant les tribunaux ! nous accuser d'avoir abusé de la confiance d'un homme que, ma mère et moi, nous respections et nous honorions comme un Dieu ! oser affirmer en justice que ma mère, pendant l'agonie de son mari, qu'elle n'a pas quitté une seconde (vous la connaissez), oser
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dire qu'elle a profaaé les heures sacrées de l'agonie de son époux en retirant un coffre qui renfermoit des richesses immenses ! » Ah I Dieu 1 dît la Comtesse, dans quel abîme j'allois tomber ! — J'avois osé le craindre pour vous, Madame.
— Et que vous importe, Monsieur, cet abîme-là pour moi ou un autre ? Au moins me voilà sauvée ; j'en remercie le hasard. — Le hasard ! dit le Comte en souriant. — Il y a des choses, dit la Comtesse, à qui ce sourire-là déplaîsoit, qui ne sont pas toujours gaies, et des moments où la gaieté est bien déplacée ! mais permettez que je continue : u II a été ouvert par autorité de justice, ce coffre ; et qu'y a-t-on trouvé ? Une correspondance de vingt-cinq ans. On y a vu les mécontentements que le digne homme conçoit à sa seconde femme, au sujet du fils de la première ; on y a ' vu les soins touchants que celle-ci prenoit d'excuser sans cesse un beaufils et de rallumer pour lui une tendresse paternelle prête à s'éteindre. Vous reconnaissez sûrement bien là votre aimable nourrice, ma Louisa; mais apprehez le reste. J'ai un oncle Général, un frère de ma mère, que vous ne connaissez point, parce qu'il a passé vingt ans soit à la guerre contre les Turcs, soit dans des quartiers au fond de la Transylvanie, et qui, après des services honorables, est revenu, couvert de blessures, achever sa vie dans sa famille. Il loge avec nous ; et comme ce digne homme a conservé dans son grand âge toute la dclica-
236 Contes de Boufflers.
tesse de sentiments et toute la fermeté de caractère qui distinguent les vrais braves, vous pensez bien qu'il n'a pas vu de sang-froid tant de chicanes, tant de manœuvres, tant d'avarice, unt de duplicité. Il a été en parler à mon frère poliment, sans doute, mais avec une franchise et uneautorité qui convenqient à son âge et à son grade. L'autre, qui est naturellement rude et fier ( hélas ! i'espérois que vous l'adouciriez), a mal pris la remontrance : mon oncle, animé de son côté, y a mis plus de force et même de roideur. Bref, on s'est échauffé de part et d'autre, au point que mon frère(si c'est là un frère) aparlé de se battre. Mon oncle, que son âge, sa haute réputation, ses belles actions, ses blessures, son grade même autorisoient de reste à refuser le combat, a trop montré que l'honneur ne vieillit point dans les plus vieux guerriers. Il saisit son épée, malgré sa goutte et ses blessures ; et mon frère, profitant malheureusement de tous les avantages que sa force et sa souplesse lui donnoient sur le plus digne des hommes, le laisse étendu sur la place,
« Cette triste scène se passoît à cinquante pas de nous, dans notre jardin, que vous connaissez. Nous les avions d'abord observés, ma mère et moi, des fenêtres du salon, qui donnent, comme vous le sçavez, sur le parterre, se promenant et parlant avec une action qui nous étonnoit. Nous croyions même remarquer dans la marche et les gestes de mon oncle une cer-
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'. que nous ne lui avions jamais vue depuis son retour parmi nous. Sa tête éloit aussi haute, sa contenance aussi fière, son pas aussi délibéré que s'il n'avoit eu que trente ans : ils entrent, l'instant d'après, tous les deux dans ce petit bois que vous avez vu planter. A cette vue, ma mère et moi, également frappées d'une terreur que nous n'osions pas nous expliquer, nous descendons plus mortes que vives, et la première personne que nous rencontrons dans le jardin, c'est mon frère... Où est mon oncle ? lui dis-je en hésitant ; où est mon frère? lui dit ma mère en tremblant. — Là, répond-il avec un air et un ton sinistres, en montrant du doigt le bosquet fatal, et il disparaît. Nous y allons... et que voyons nous?... Funeste argent! funeste honneur! mon oncle immobile et nageant dans son sang! Les gens de l'art sont appelés; la blessure, qu'ils ont d'abord jugée mortelle, cède au bout de deux ou trois jours à leur science et à leurs soins. Enfin, ma chère (nous sommes auir), il est hors de danger, mais il n'en veut pas moins mettre ses affaires en ordre, et il est résolu, en conséquence, à vendre sur-le-champ une belle terre immédiate qu'il possède en Souabe, où il n'ira jamais, accablé d'infirmités comme 11 l'est depuis longtemps, et avec une blessure qui doit laisser de longues suites. J'irai donc bientôt en Souabe pour la vente qu'il désire. Dès que j'y serai, je vous le manderai ; et comme j'aurai
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338 Contes de Bouffiers.
franchi la moitié de l'énorme distance qui nous sépare, si je puis encore, ou si vous pouvez franchir l'autre, j'oublierai, quelques moments du moins, cette horrible époque de ma vie, et, après de si fâcheux orages, je reverrai encore des jours sereins. Adieu. »
Où irai-je maintenant ? dit la Comtesse ; continuerai-je ma route, au risque de me croiser en chemin avec mon amJe sans nous connaître, et de la trouver partie à mon arrivée? et puis, voir cet homme! ce bourreau qu'on me destinoit ! je ne m'en sens pas le courage. — Et penser, dit le Comte, qu'on étoit sur le point d'épouser cet homme-là ! — Il y en a peut-être, dit la Comtesse, qui, sous des formes plus douces, ne sont guère moins effrayants. — Enfin, Madame, votre projet n'est sûrement point de rester au milieu des champs ? — Ah!
si..., dit-elle en soupirant. — Ak ! si..., dit le Comte. Ah! si Madame la Comtesse, vouloit achever ces deux mots, auxquels un cœur, s'il pouvoit s'en trouver un digne du sien, répondroit avec tant de délices ! ou si elle me permettoit de les interpréter pour m'y conformer — Dispensez-vous-en, Monsieur; le sens
en est trop différent de celui que vous avez pu leur prêter. — Je vais donc essayer, d'après les nouvelles lumières que vous me donnez, de me . les expliquer à moi-même : Ah ! si je n'avois pas toujours sous les yeux un homme qui m'obsède — Je n'ai pas dit et n'ai pas
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voulu dire cela. — Qui m'ennuie, qui me déplaît, qui s'est anaché à moi comme une che-
nilleàune fleur — J'admire, dit la Comtesse
en souriant amèremem, comme vous me faites parler de vous çt de moi. — Le Comte poursuivant : Un homme qui ne me quittera pas, qui a juré de ne vivre que pour moi. — Tout cela seroit ciiarmant pour une personne qui ne
sçauroît pas à quoi s'en tenir Elle allait, je
crois, parler de la promenade nocturne avec la petite Demoiselle, quand ils sont interrompus tout à coup, et toujours par Martine, qui semblait n'avoir point d'autre charge auprès de sa maîtresse. Elle avoit tenu constamment la tête à la portière, faute de pouvoir rien entendre de ce qui se disoit. a Madame, Madame, criet-elle sans se retourner, voilà une jolie voiture ' qui arrive ; je ne vois pas ce qu'il y a dedans. Tiens! ne diroit-on pas que c'est la même où ce que M, le Comte a emmené hier la fille de ia maison? — Monsieur le Comte, dit la Comtesse, rendue à sa première indignation, c'est trop vous gêner pour moi; vous devez bien penser, ajouta-t-elle, que j'en suis honteuse, et vous auriez peut-être sujet de l'être au moins autant : ainsi séparons-nous, oublions-nous, et recevez mes adieux pour la vie. Allons, postillon ! 1) Là-dessus elle lève les glaces, tire les stores, abaisse son voile et se renfonce de nouveau dans le coin de sa voiture... Madame, dit Martine la curieuse, qui ne partageoit point
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ces caprices-là, et qui levoit furtivement un coin du store pour regarder sur la route ; Madame, c'est que ce n'est point elle, c'est un ■vieux Monsieur qui descend avec bien de la peine, et M. le Comte, ah! il faut voir! qui saute comme un oiseau de dessus son cheval.
Ma foi, vivent les jeunes gens pour avoir bonne grâce à tout ce qu'ils font ! Quoi ! ma fine, je ne sçais pas seulement à quoi les vieux sont bons. — Halte! postillon, crie la Comtesse par la glace de devant. — Tiens, dit Martine, voilà M. Lacour qui est descendu de l'autre côté, et qui est venu prendre le cheval de M. le Comte par la bride... Tiens ! tiens ! mais, mon Dieu ! queu drôle de chose ! Voilà ce vieux qui ne sçait plus de quel côté qui descendra; mais là, je vous demande, avec sa grande perruque toute dépoudrée d'un côté, son surtout de velours, et sa grande veste d'or et d'argent, et ses bas roulés, couleur de tabac, et ses soutiers carrés... Il s'est d'abord rais en devant pour descendre, et puis apparemment que ça n'allait pas bien; mon Dieu! mon Dieu! tous ces vieux-là me font rire. — Fi, Martine; c'est fort mal fait de rire de la vieillesse; c'est insulter au fond de son âme à son père et à sa mère. — Ah ! le voilà qui descend à reculons, et M. le Comte qui le soutient par derrière, et le vieux qui se retourne, et M. le Comte qui l'em brasse. Ah ! mais, en v'ià bien d'une autre ! ce bon M .le Comte, on diroit que c'est trop
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d'honneur pour lui, car il lui baise la main, ni plus ni moins qu'à vous, le dernier bonsoir qu'il vous a dit. Mais, chut! les voilà qui viennent... Madame, permenez-vous que j'aie l'honneur de vous présenter le meilleur des pères ? — Monsieur, vous sçavez le désir que j'avois de lui être présentée, et le bonheur que j'attachois & le connaître. ~- Madame, dit le vieux Comte, je vois d'abord combien mon fils a eu raison, et je Tapplaudis. — En tout. Monsieur le Comte? — Oui , Madame, en tout. — N'êtesvous pas bien indulgent ? comment ! en tout ?. . . — Mais tout est compris dans une seule chose : il aime, et je vois qu'il ne peut plus qu'aimer; et si une passion comme il n'appartient qu'à vous d'en allumer, une hdélité dont je me ferois garant, quand tout ce que je sçais et tout ce que je vois ne le seroient pas... — Ah! Monsieur, la fidélité ne se connaît que par des épreuves, et quelquefois dès
la première Au reste, brisons là-dessus.
Je rends justice, plus que justice à Monsieur votre fils ; plus touchée peut-être que je ne le devois de ses attentions, la manière dont il m'a parlé de vous, Monsieur, a, s'il se peut, encore ajouté à mon sentiment pour lui; aussi ai-je ambitionné, j'en conviens, le bonheur de joindre mes hommages aux siens pour un père tel qu'il aime à vous dépeindre, et de mériter
devons, à la longue, le nom de votre fille —
Ah 1 Madame, je sens déjà combien ce nom-là
343 Contes de Boufflers.
seroit bientôt prononcé du fond du coeur. Et qui peut donc encore s'opposer au bonlieur du fils et du père ? — Monsieur, vous sçavez mieux que moi qu'un acte d'empire comme celui-là sur toute la suite de la vie demande beaucoup de réflexions. — Il n'appanient pas à mon âge, Madame, de combattre une prudence au-dessus du vôtre ; je m'en tiens à plaider la cause d'un fils dont la destinée heureuse ou affreuse est entre vos mains. — Cependant il m'a parlé de je ne sais quels engagements — Ils sont rompus, Madame ; une vieille femme artificieuse , comme on en voit plus d'une autour des gens en place, étoit venue à bout d'engager mon fils dans des nœuds ou, pour mieux dire, dans des filets que l'honneur m'a commandé de rompre, et jevenois lui en porter la nouvelle. Hélas! s'il étoit arrivé quatre jours plus tôt, le mal étoit sans remède ; et, sous ce rapport-là même, 11 doit rendre grâce au Ciel de ta cause de son ■ïetard. — Si je pouvoîs me flatter d'y être pour quelque chose, je m'en applaudirois. — Eh Isien, Madame? — Eh bien, Monsieur, j'en reviens toujours à dire que toute démarche précipitée porte avec elle sa punition. En si peu de temps on ne se connaît point assez; et quelquefois, ajouta-t-elle en soupirant, on se connaît trop. Joignez à cela, Monsieur, que je me suis reconnu, â la vérité depuis peu, un
'défaut — Un défaut! vous, Madame? —
Oui, Monsieur, entre beaucoup d'antres sûr^
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ment, mais qui pourroît faire le malheur de Monsieur votre fils comme le mien. — Je l'attends encore ce défaut, Madame, — C'est une sensibilité outrée, une inquiétude vague, une défiance, bien ou mal fondée, de ce qui me plaît le plus, une disposition au soupçon qui doit rendre à la longue une femme insupportable à son mari et à elle-même. — Ces accusarionslà, Madame, dît le vieux Comte, me sont suspectes, et j'y vois seulement deux choses dont je ne suis rien moins qu'effrayé pour celui qui aura le bonheur de les braver j c'est un grand fonds de tendresse et de modestie : permettez donc que cela ne nous arrête point. — Non, Monsieur; s'il faut vous parler franchement, je n'épouserai point Monsieur votre fils, et c'est dire en même temps que je ne me remarierai jamais. Mon pani est pris; j'attends une amie, celle dont le Comte m'a remis une lettre tombée, par je ne sçais quel hasard, entre ses mains. Le même jour nous a vues naître, le même lail «ous a nourries et élevées ensemble; jusqu'à l'âge 4e dix-huit ans, je n'avais connu qu'elle, elle n'avait connu que moi. Le sort nous a depuis établies l'une et l'autre aux deux extréimtés de l'Allemagne, mais tomes deux également affectées de notre séparation, et nourrissant tontes deux le projet de nous rejoindre tôt ou tard et pour la vie. Void un moment où elle a eu de grands chagrins; j'ai peut-être les miens, nous les oublierons en nous re-
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24+ Contes de Boufflers,
voyaot : ramitié est le baume du cœur. — Ahl Madame, l'occupation oii je suis de mon fils et le charme attendrissant de votre conversation m'auroient presque fait oublier de vous remettre une lettre dont on m'a chargé ce matin jour vous; elle pourroit bien être de cette même personne que vous attendez et qui va être si heureuse. La voici ; ouvrez-là tout de suite, et pardonnez-moi que vous la lisiez sî tard:
Eh bien! me voici, ma Louisa; me voicï près de toi. Donne-moi un rendez-vous où tu voudras, dans le premier endroit venu : tous les lieux conviennent quand on s'aîme comme nous nous aimons, et celui où l'on se rencontre devient un paradis.
« Mon oncle est en pleine convalescence, ma mère le soigne; nos affaires sont arrangées ; à la vérité, c'est à force de sacrifices; mais il nous restera toujours de quoi être plus heureuses que celui qui s'enrichit à nos dépens. »
Monsieur le Comte, dit la Comtesse, sommesnous encore loin de la première station? — On la voit d'ici, Madame. — Aurlez-vous la bonté de venir avec moi jusque-là, pour que je puisse faire une réponse à mon amie et vous en charger ? — Je vous avertis d'avance. Madame, que ce n'est qu'une espèce de grange où vous ne
trouverez point de gîte — Je ne m'arrêterai
point. — Au lieu qu'à l'autre station voUs pourriez attendre votre bienheureuse amie, et,
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mon fils et mol, nous passerions du moins
encore quelques moments — Mille grâces,
Monsieur le Comte, dit-elle au digne homme ; mon parti est pris, bien pris; vous le voyez, et vous sçavez sans doute pourquoi. Mes chagrins céderont peut-être au temps ; mais il y a de» souvenirs que le temps n^efface point, et celui que vous laissez, Monsieur le Comte, est du nombre.
On arrive à!a poste ; la Comtesse écrit en hâte; le vieux Comte prend le billet; les chevaux se trouvent mis plus tôt qu'on ne s'y attendoit ; la voiture est là ; Martine est placée ; la Dame, prête à monter, se retouner. t Adieu, Messieurs, dît-elle. Maîsquoi! Monsieur votre 6Isseroit-il déjà loin ? ai'je donc mérité un pareil procédé de sa part ? malheureuse 1 je devols m'anendre à tout. — Madame, sans doute la douleur d'une
séparation peut-être éternelle — Étemelle!
ah ! Dieu ! N'importe, Monsieur le Comte, recevez mes adieux pour vous et pour lui. a Le Comte veut lui baiser respeaueusement la main. V Non, permettez, lui dit-elle en l'embrassant et en l'inondant de ses larmes, que j'use un moment des droits d'une fille avec le père que j'auroîs tant désiré... Allons, postillons! n Et la voiture s'éloigne.
Comment rendre maintenant ce qui se passoit dans l'âme de cette excellente personne, au moment d'une aussi douloureuse séparation? C'est moi pourtant qui l'ai voulu, se dîsoit-elle iaté-
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34<S Contes de Boufflers.
rieurement, {c'est cène jalousie insensée, cette funeste fille de 1& haine et de Tamour qui m'a égarée; j'ailois être heureuse; i présent tout a fui, mon coeur est déchiré : encore s'il n'y avoit que le mien ! mais ce digne père d'un tel âls que ^M navré de tristesse. Ah l ce que je craignoîs, je le méritois; et qu'avois-je à craindre? Est-ce un homme comme cela qui almeroit une enfont dont l'esprit ne pourroit pas le comprendre, dont le cœur ne pourroit pas lui répondre? estce lui qui violeroit l'hospitalité ? est-ce lui, qui est l'honneur même, qui voudroit ravir l'honneur k une innocente créature, lui i qui son rang interdit de le rendre? est-ce lui qui me trahiroit, qui m'outrageroit, lui que je vois encore, que j'entends encore me jurer un amour si respectueux et si tendre? Non, qod;' s'il en étoit capable, il auroit mis à son crime d'autres formes, et surtout plus de mystère. Cette même publicité qui l'accuse le justifie. Ah ! je suis la seule coupable; ingrate! et je désire peut-être , de n'être pas la seule punie. Mais enfin je verrai mon amie; il la connaît; mais d'où la connaîtil ? N'importe, elle pourra lui parler, lui porter mes regrets... Foi espoir! il est déjà bien loin, il a fui indigné ; plus de boïiheur, plus de retour, plus de remède : au moins mon amie me reste; mais, moi, que suîs-jepour elle? Au milieu des angoisses, des regrets, des remords, y a-l-il vraiment dans mon âme une place pour l'amitié?
Ainsi gémissoît en silence la sensible Louisa,
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sans prendre garde à rien de ce qui se passoit autour d'elle, tout entière à son accablement, et déâaot pour ainsi dire le ciel et la terre de l'en arracher. 11 n'en étoit pas ainsi de Martine; la bonne petite fille observoii depuis longtemps que la voiture avoit quitté la route de poste, et qu'elle changeoit à chaque instant de chemin, tantôt une traverse, tantôt une avenue, tantôt sur des bruyères, tantôt à travers champs; elle avertissoit de temps en temps sa maîtresse, qui la faisoît toujours taire, parce que la distraction déplaît encore plus, s'il est possible, à la douleur qu'au plaisir. Cependant la pauvre fille, qui n'étoit pas aussi entièrement désintéressée ' d'elle-même que sa triste maîtresse, prend sur elle de s'adresser au postillon. — Où sommes-nous? -— Ici, répond le postillon d'un ton bourru. — Sommes-nous encore loin? — Vous le verrez.
— Mais ce n'est point le chemin? — Je sçais ce que je fais. — Pour ça vous êtes bien grossier; hu! le malhonnête! Tenez, Madame, ct'homme-U me fait peur avec - sa vilaine houppelande plus sale, plus déchirée, oit il s'encapuchonne, son vilain visage tout barbouillé, ses vilains cheveux d'ours qui tombent jusque sur son nez... Vous diriez d'un loup-garou qui veut nous mener au sabbat: ah! que j'ai peur! et puis v'ià qu'il se fait tard, on n'y voit quasiment plus goutte, et le voilà qui passe et repasse encore ; on diroit qu'il est saoul comme déjà cC autre. Oh ! mon Dieu! mon Dieu ! mais il se
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met i sonner; nous sommes quelque part ob ce qu^il doit y avoir des maisons. Eh bien 1 qui esl-ce qui dîroit qu'un malotru comme ça sonne si gentiment; et puis le T^là qui est descendu, apparemment qu'il va voir si Ton va ouvrir c'te porte qui me semble que v'ià devant : oui, frappe, cogne : ah! v'ià qu'on vient; et puis, lui, v'ià qu'il remonte. Enân, entïn, nous voici donc quelque part ; obi quelle triste journée 1 mais peut-âtre que la nuit sera meilleure.
Allons, ma bonne maîtresse (en lui baisant les mains), essuyez vos beaux yeux, qu'on ne les voie pas tout rouges'; & quoi sert-il d'être si belle, si ça n'empêche pas d'avoir du chagrin? Ah! pardi! une autre qui auroit votre ressemblance! il faudroit voir comme elle seroit contente ; mais, dame I je leur en souhaite.
La voiture arrête dans une grande cour, au pied d'un escalier obscur ; une femme arrive, un bougeoir à la main, ouvre la portière et donne la main à la Comtesse. — Ou me m^te;^ vous, la bonne? dit-elle, — Dans votre chambre, Madame : â quelle heure Madame ordonne-t-elle son souper? — Ah! ma chère, répond-elle en soupirant, il me seroit impossible de manger! — Pauvre Louîsa t dit la femme. — A ce mot, prononcé d'un ton et d'un ■son de voix qui frappent la Comtesse, elle soulève son voile, et fixant attentivement... Ah! ma Gustel, ma chère, mon unique amie!
toi que j'ai tant regrettée, tant désirée pendant
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ces huit longues années!... — Ahl bien langues, bien tristes, ma Louisa; mais oublions- les comme un mauvais rêve de huit ans, et recommençons la vie. — Ah [ que demandes-tu, ma sœur ! et quelle déplorable compagne tu retrouves! — II y a remède à tout, Louisa, il ne faut désespérer de rien, puisque nous nous revoyons; mais suis-moi... A l'instant une porte s'ouvre, un homme s'avance, offrant la main à la Comtesse ; c'est le vieux Comte, à qui elle croyait avoir fait d'éternels adieux : rien ne la retient, elle vole à lui, et, se jetant dans ses foras : Ah ! mon père ! puis reprenant : Ah ! Monsieur, pardonnez. — Que je vous pardonne, ma fille ! je ne vous pardonnerols pas tout autre titre. — Ahl mon père! ahl mon amie! je te reconnais au bonheur que tu me ramènes!.,. Mais je m'égare, je déraisonne; ayez tous les deux pitié d'une folle que ses idées toiu-mentent et ravissent lour à tour ; répondez-moi, 0(1 suis-je ? — Chez Votre Excellence, Madame la Comtesse, répond un gros homme qn'eUe n'avait pas encore aperçu dans l'enfoncement de la chambre, et qu'elle reconnaît pour le Bourgmestre. — Comment, cher moi ! — Oui, chez vous, ma fille.,, — Oui, chez toi, ma Louisa... — Oui, chez Votre Excellence, Madame la Comtesse, ajoute le Bourgmestre, et en voici la preuve dans un contrat en bonne forme, auquel est joint un mot de la main de Son Excellence M . le Comte. Elle Ut :
afo Contes de Bouffiers,
■ La plut aimable des femmes, et la plus belle des joueuses, a peut-^e oublié uœ dernière partie de trictrac oli nous avions joué une discrétion qu'il lui a plu de mettre au choix du perdant : j'ai perdu, et je remplis une obligation bien douce pour moi, en offrant à Madame la Comtesse un séjour oli elle a paru se plaire un moment, et dont mon esprit ne peut s'éloigner. >
Je n'entends rien à cela : veut-on achever la ruine de ma fatble raison ? C'est sans doute une plaisanterie ; mais trop de chagrin et trop de joie m'empêchent de m'en amuser. — Non, Votre Excellence, ce n'est point une plaisanterie qui puisse l'offenser; c'est une acquisition en belle et bonne forme, et soldée en belles et bonnes lettres foncières que M. le Comte m'a bien et dûment remises en sa qualité de votre fondé de pouvoir. — Mais je ne lui avois point remis de fonds. — Sans doute M. le Comte aura fait les avances ; c'est à Votre Excellence à voir comment elle veut s'acquitter envers lui. Il ne me paraît pas pressé... — Qui sçait? dit madame Gustcl en riant... ■ — Et que sontelles devenues ces lettres foncières, Monsieur le Bourgmestre? — Madame, |e les ai fait passer sur-le-champ, par ma &lle, en Silésie, à M. le général Rheeborn; elle a profité pour cela du retour de la voiture qui avait amené Madame votre amîe. — Mais qu'est-ce que j'apprends là} dit la Comtesse : quoîl Monsieur, c'est Ma-
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deinoiselle votre fiUe qui est diargéa de cette commission-là ï — Oui, Madame. — Et quel rôle avais-tu là-dedans, mon amie?— Un bien important ; c'est moi qui ai vendu la terre, — Et cette iolie petite personne est partie ? — Oui, dan^ la voiture que je renvoie à ma mère. — Aii! que je l'aime! dit-elle tout haut; et tout bas : Mais que je me hais 1 Et comment s'appelle cet endroit-ci? — Mais rappelle donc une Fois tes esprits, bonne Louisa; comment! tu ne vois pas que tu es à. Flussenhausen ? — Pardonnez-moi tous : je suis si troublée, si agitée; mes pensées se perdent dans leur fçule; mais cependant, reprit-elle, je ne suis pas encore assez dépourvue de mémoire et de raison pour consentir à une folie qui me dégraderait à mes propres yeux : non. Monsieur le Comte... — Madame ; je ne réponds plus à ce nom-là, — Eh bien donc, mon père !... (mais, bon Dieu ! dit-elle à voix basse, oti est donc son fils?...) mon père donc (puisque voua m'y encouragez), j'espère que vous ne m'eiv croyez pas capable, et que vous allez employer ici votre autorité pour rappeler la raison de Monsieur votre fils. — Madame, j'ai ratifié l'acquisition, et je ne suis point accoiitumé à me rétracter. Mon fils étoit maître de ses actions, c'est à vous à traiter avec lui ; mais je crois entre nous que l'amitié vous ordonne de garder ce que l'honneur lui défend de reprendre. — Mais où est-Il? reprend la Comtesse, oubliant tout ce qui étoit Ut; ob
»fa Contes, de Bouffiers.
est-il? On cherche en vain k me bercer d^n espoir qui redouble ma peine; il n'a pas même reçu mes adieux; il a disparu, disparu pour jamais ! .. .
.'Martine arrive. — Madame, Madame, vous avez là un drôle de postillon. Va te promener avec ton argent, m'a-t-il dit avec sa grosse voix. Et qu^est-ce qu^il te faut donc ? lui at-je dit, vieux ours mal léché; que je le dise i ma mattresse. — Dis-lui qu^il me faut... qu'il me faut du service dans sa maison. — Ah bien oui! lui ai-je dit, moi, elle :auroit là un fameux serviteur; mais attends du moins qu'elle ait une ménagerie, tu y auras une loge. Làdessus, il m'a prise, il m'a fait faire la pirouette, et me voilà... Mais tenez, je l'entends de l'autre côté qui joue un petit air. — Comment! dit la bonne Demoiselle Gustel ; mais je n'ai rien entendu comme cela dans toute la Bohême, oti il y a de si bons cors ! un air de Mozart! entends-tu, Loutsa? — Oui ; mais que me font les airs de Mozart? — Allons, écoute, suis les paroles; il semble que l'instrument les prononce :
Ah I Uiiiex-Toiu, liiiMi-voiu attendrir.
— Permettez-vous qu'il entre, ma chère fille? dit le vieux Comte. En même temps il sort, et dès que l'air est fini, il revient suivi en effet du même postillon qui venoit de faire la course, mais qui, débarrassé de ses moustaches
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postiches, de sa redingote tout usée et de son bonnet de poil, n'offre plus aux yeux de la Comtesse que l'homme qui lui a fait faire tant de chemin en si peu de temps... — O mon père, 6 mon père, disent-ils à la fois, mon père I
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