AH! SI
sovvellb allemande
ALTE, halte, morbleu I [halte , halte donc, misérable, ou je te brûle la cenrelle.
Telles étoient les paroles qu'un jeune voyageur prononçoit, d'un côté, avec une K voix de tonnerre, en
les accompagnant de
tout ce que la langue allemande fournit de plus énergique ^ du côté opposé, c'étoient deux petites voix de femmes criant autant qu'elles le pou<
148 Contes de Bouffiers.
voient : Arrêtez, arrêtez ! eh ! mon Dieu ! arraez donc, postillon, vous allez tout triser. — On auroit facilement distingué Taccent de la colère, d'un côté, et celui de la peur, de l'autre. Cependant les voix s'approchent; les halte! halte! redoublent de force; les arrêtez! arrêtez donc! continuent sur un ton aussi clair : tout cela partoit de deux voitures courant la nuit, à toutes jambes, à la rencontre l'une de l'autre sur le mauvais pavé de Flussenstadt. La nuit étoit noire, la ville sans lanternes, la rue étroite, les postillons ivres... et voilà, tout à coup, qu'au plus fort de la course, tout s'arrête avec un fracas épouvantable : les voitures se joignent, les roues s'engagent, les trains se brisent, les essieux cassent, les ressorts volent en pièces, et les caisses, prêtes à tomber, n'ont plus de soutien que l'une sur l'autre. Dans cet état de choses, une tête d'homme et une tête de femme, sorties à la fois par l'ouverture des deux glaces voisines, se sont rencontrées, mais, par bonheur, un peu moins rudement que les voitures, et, de part et d'autre, on en fut à peu près quitte pour un baiser auquel on ne's'aaendoit pas. «Ah ! grand Dieu! Madame, ne vous aurois-je pas fait de mal ? dit le cavalier. — Non, Monsieur ; mais vous-même? — Ah! Madame, bien au contraire ; le hasard ne pouvoir pas m'offrir une manière plus agréable de vous être présenté, m Au bruit du choc, aux cris des voyageurs, au piétinement des chevaux, aux jurements des
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postillons, la bourgeoisie de Flussenstadi, étonnée d'entendre autre ciiose dans la nuit que des ronBements, se réveille avec une idée confuse que la an du inonde pourrott bien être arrivée : de tous côtés, on bat le briquet, on allume lampes, chandelles, mèches, pipes, etc.; et voilà une troupe de Messieurs en casaquin, en chemise, en witshoura, en robe de chambre, qui s'assemblent officieusement autour des deux voitures, montant sur les sièges, sur les brancards, sur les marchepieds, au risque de faire tout effondrer, raisonnant entre eux de l'accident, plaignant les pauvres voyageurs, accusant les postillons, les chevaux, le chemin, l'obscurité, mais surtout ne concevant pas qu'à pareille heure on puisse être ailleurs qu'entre deux gros lits de plume, suivant l'antique usage de la bonne et flegmatique nation. Cependant M. de GlUksleben, qui a trouvé moyen de s'élancer par l'ouverture de la glace de devant , écarte poliment la foule des curieux, en leur montrant qu'il y va de leur sûreté, et qu'ils risquent euxmêmes, tout légers qu'ils sont, de tomber avec les voitures, que la moindre charge peut entraîner ; puis il essaye, en montant comme il peut par-dessus une pile de chevaux culbutés les uns sur les autres, d'arriver Jusqu'à la Dame inconnue qu'il vient d'embrasser. Mais ne voilà-t-il pas qu'une odeur de brûlé, bientôt suivie d'une assez grande âamme, le détourne de son projet ? C'étoit la vieille robe de chambre
f^o Contes de Boufflers.
de damas de M. le Bourgmestre, qui avoit pn$ feudapsla bagarreà la lampe d'un jeanceafant. Quelque empressé que fût M. de Ûlackslebeo d'offrir tes services à la dame, Il pensa qu'il étoit encore plus urgent d'éteindre M. le Bourgmestre; et pendant que les bons compatriotes dé cet honnête homme s'y disposoient avec réflexion, et que déjà même quelques-uns commençoient à se mettre en mouvement pour aller à une centaine de pas tirer quelques seaux d'eau au puits de la ville, la flamme montoit toujours et gagnoit la chemise. M. de Glûcksleben, moins compassé dans ses mouvements que tous ces braves gens-là, saisit k tout hasard robe de chambre et chemise, et, aux dépens de ses mains, il étouffe le feu. Le bon gros Bourg* mestre, absorbé dans la contemplation de M"" de Blumm, ne s'étoit d'abord aperçu de rien, et sa modestie s'étonnoit que les empressements de M. le Comte s'adressassent à lui de préférence à une aussi belle personne ; mais une bouffée inattendue de chaleur plus qu'animale ne tarda pas à l'avertir qu'il se passoit dans ses environs quelque chose de très-extraordinaire et qui mériioit toute son attention. Aussitôt, sans perdre son temps en observations qu'il ne pouvoit continuer sans danger, ni en remerciements qu'il ne pouvoit faire avec décence, il se sauve, court-vétu, dans sa maison, pour en revenir peu après dans un costume un peu plus présentable.
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Les feux du Bourgmestre une fois apaisés, le comte, qui avoit déjà si tieureusement rencontré le visage de M"^ de Blumm à une des glaces de la voiture, se présente inopinément à l'autre ; et, ce que personne peut-être ne croira, c'est que ce ^t avec le même bonheur; mais la destinée k vouloit ainsi. — Mille pardons, Monsieur, dit la Dame. — - C'est à moi, Madame, à vous les demander, et surtout à rendre grâce à ce hasard si aimable qui redouble ses faveurs; mais avant tout, Madame, je viens prendre vos ordres : mon valet de chambre a malheureusement pris le devant et doit m'attendre à quelques postes plus loin, en sorte que vous n'avez ici d'autre serviteur que moi. -^ Et moi donc, Monsîeut-, dit la petite Martine, croyez-vous que je n'aiderai pas ma marraine dès que je le pourrai, et avec plus d'amitié encore, puisque je la connais ? — Je vous demande pardon pour elle. Monsieur, dit la Dame; vous voyez son âge. Mais à quel propos ne vous âtes-vout pas fait mal avec cette ridicule robe de chambre? J'en riais d'abord, mais j'ai ensuite été bien effrayée, et, quoique j'eusse grand besoin de secours, quoique vous m'ayee laissée là pour oe pauvre homme, je n'ai pas pu m'empécher d'applaudir à un si bon mouvemem. — Moi de même, dit Martine, car c'est joli quand on voit un beau Monsieur qui vous est encore bon par là-dessus. — Et, tout en vous admirant, continue la Comtesse, je tremblois que vouKn'en portassiez des marques.
152 Contes de Boufflers.
— Voys étiez et vous êtes trop bonne, Madame ; j'en suis quitte pour une légère brûlure. — Je vous plains. — Eh ! quand il en coûteroit un doigt pour sauver un homme. — C'est mettre un beau prix à un inconnu : que feriez-vous donc pour une personne qui vous seroit chère î
— C'est selon, Madame ; alors je dirois peutêtre : Quand il m'en coûteroit ma personne pour lui sauver un doigt. — En vérité, je m'admire; il faut que vous m'ayez fait passer votre courage, car nous faisons ici la belle conversation comme dans un salon de Paris. Cependant il n'est que trop aisé de juger à notre position que la place n'est pas tenable; mais croyez-vous au moitis que nous finissions par nous en tirer? — Oui, Madame, à votre honneur, à ce que j'espère, et au mien. — Ah I Monsieur, il ne me falloit pas moins que votre sécurité pour me rassurer; mais, ajouta-t-elle en parlant françois, de peur d'être entendue de l'assistance, nos voitures seront-elles en sûreté si je parviens à sortir de la mienne, car nous n'avons ici personne pour y veiller ? — Au contraire, dit le Comte, vous avez tout le monde : vous ne sçavez donc pas que vous êtes entourée de bons Souabes, qui sont la loyauté même, et qu'aucun peuple du monde ne surpasse en probité, s'il y en a qui les égalent.
Cette réponse ne fut pas sans effet : quelqu'un de l'assemblée qui entendoit le françois traduisit à un autre les paroles dernières de la Dame
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