Contes du chevalier de Lamorlière
E Air coup d'érudits croient aisément enseigner dans leurs œuvres ce dont ils se sont instruits eux-mêmes avec peine:
bien peu } cependant, possèdent le talent inné et le tact nécessaire pour présenter aux lecteurs d; une façon aimable et séduisante les nombreux documents qu'ils ont réunis, avec l'en-
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veilleux, dans ses Pamphlets ou ses Poésies fugitives qu'il nous fait le mieux saisir la vivante physionomie de son époque. Cependant, pour l'historien consciencieux qui veut approfondir les hommes et les choses . Fréron complétera Volt aire , aussi bien que Duclos compléterait Diderot. ou} dans un autre genre, Sébastien Mercier le fécond Rétif de La Bretonne.
On semble avoir compris aujourd'hui que, pour la reconstitution sociale du siècle dernier . il n' est nullement nécessaire de se montrer guindé et ennuyeux , et que les témoignages de certains écrivains de deuxième et troisième ordre ont une valeur indéniable. Jusqu'alors, l'histoire morale de cette génération n'avait été traitée que par à peu près, dans des œuvres diffuses et mal conçues. Aussi a-t-on pensé, et avec raison, que des citations authentiques , de toute nature, étaient des pièces justificatives préférables à tout jugement personnel, et qu'un joli mot de Sophie Arnould, une anecdote à V emporte-pièce de Chamfort ou une nouvelle à la main de Bachaumont instruisaient plus sûrement qu'une grave et stérile dissertation sur la dépravation des mœurs avant la Révolution. C'est pourquoi, en ce qui nous concerne, nous avons été amené à remettre au jour des opuscules curieux et piquants, des productions légères et gracieuses, bien voluptueusement marqués au sceau fantaisiste de ce
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temps : la plupart de ces contes exquis seront taxés de fades et d'entortillés par des esprits moroses et rigoristes, mais, nous en avons l assurance , ils recevront par contre l'accueil qui leur est dû dans le monde restreint de ceux qui pensent et aiment à conclure par eux-mêmes, sans le concours d'une critique chagrine et malavisée. L imagination du xvme siècle est intéressante à étudier dans toute ses manifestations ; de même que ces conceptions Japonaises qui. dans les moindres objets, séduisent Vœil et charment l amateur. Ce qui dominait en France, il y a cent ans. c'est le goût ; et le goût, porté à ce point extrême, devient le génie d'un peuple et l'idéal d'une société raffinée. N'est-ce pas ce merveilleux siècle qui nous a infusé son originalité délicieuse dans le luxe de nos demeures et qui nous a légué la tradition du joli, du coquet, aussi bien que le jargon aimable de V élégance? N'est-ce pas à son pinceau, à son burin, à son coloris, à son chiffonné, à son ornementation inouie, touffue et svelte que nous sommes redevables de cette délicatesse dans notre tact artistique et de cette horreur du lourd et du massif esthétique de quelques-uns de nos voisins ?
En littérature il en est de même ; nous devons surtout au siècle passé l'interprétation la plus ingénieuse et la plus réelle de la femme; cest à travers
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le rococo du roman, les dialogues d' alcôve } les fantaisies espiègles et les petits contes orientaux que nous 'aimons à voir la créature rose et blonde, dans ses grâces, dans ses séductions, dans ses caresses, et même dans la lubricité mignarde de ses péchés mignons.
Il ne faut donc point s: étonner de notre attachement à cette période de petites œuvres, mais d'harmonie toujours heureuse : le joli put s'y affadir en voulant trop se gracieuser, mais jamais la grossièreté n'y heurta la délicatesse ; et dans tous ces jeux d'esprit, l'ennui ne naquit point du pédant isme des censeurs rigides. « Souvent la littérature exprime tout à fait l'envers des mœurs, dit l'auteur de la Physiologie des écrivains, mais par i épreuve négative. on obtient l'épreuve positive. Ainsi, soit par ressemblance, soit par contraste, la littérature peint les mœurs du siècle. Qu'importe qu'elle travaille parfois comme les ouvriers des Gobelins qui j ont leurs tapisseries à l'envers ? »
Angola est le roman du siècle par excellence : c'est. dans l'enjouement de la fiction et son spirituel badina ge, le plus sérieux document des mœurs frivoles de
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la cour et de la ville; c'est le livre des boudoirs, comme le nomme AI. E. Thierry1, c'est encore le manuel des conversations à la mode qui traîna dans tous les salons, sur tous les sophas de Z772 à 1785. L'auteur des Aveux d'un Pamphlétaire2 a même été jusqu'à dire très judicieusement et sans outrance : a Angola c'est presque aussi beau que les Précieuses ridicules. » Puisque nous citons l'un de nos plus aimables devanciers dans l'amour du joli siècle, accordons-lui une large hospitalité dans cet avant-propos de notre biographie, car nul mieux que lui ne saurait peindre avec une touche plus fine, en maître et aussi en petit-maître, les délicatesses de cette Histoire sans vraisemblance :
« Ce n:est qu'un roman et des plus minces, dit l'écrivain de Monsieur de Cupidon; mais, dans ce roman est contenu le xviii* siècle tout entier, mieux que dans beaucoup d:autres livres portés plus haut par les noms de leurs auteurs. Les amourettes mignardes, les propos satiriques, les parties sur le
1. Revue littéraire du Moniteur universel du 4. juin 1857. par Edouard Thierry, au sujet des Oubliés et Dédaignés. de Ch. Monselet.
2. Etude sur le Chevalier de la Morlière. insérée par la suite dans les Oubliés et Dédaignés (édition Poulet- Malassis), qui devinrent à la librairie Lévy : les Originaux du siècle dernier, 1 vol. in-18.
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ga\on, V Opéra, un coin de la Cour, tout se retrouve, tout est rendu avec un soin particulier dans cet ouvrage, qui rend inutiles les peintures de Lancrct et de Baudoin. On ne trouve pas autre part . observée avec plus de coloris, la description d'une petite maison ou d'un jardin à la mode. Les héroïnes sont ajustées, fardées, chaussées comme par la meilleure faiseuse. Les petits-maîtres valent les petites-maîtresses : ils sont vivants, ils tournent, ils se dandinent, ils secouent la poudre de leurs cheveux, ils regardent l'heure à leurs deux montres, ils jouent avec leurs bagues, leurs lorgnettes et leurs tabatières. Le malin en chenille, c est-à-dire en redingote . le soir en veste falbalatée, hissés sur des talons rouges ou promenés dans une dolente ornée de glaces } on les voit tantôt au Palais-Royal, les mardis et les vendredis, tantôt aux boulevards, dans les spectacles, où ils voltigent de loge en loge, font des signes a travers les trous de la toile, tracassent les actrices à leur toilette et traitent les auteurs cfinsectes du Parnasse. Au bal . ils s'habillent en chauves-souris, dansent le Carillon de Dunkerque et exécutent le Pas de Marcel avec une admirable précision. Ah! les beaux yetus pantins que voilà !
'.si devraient faire, selon moi. tous les vains à <jui le ciel n'a pas départi les gra
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de la passion et de la philosophie : Penchés sur leur temps et sur leur société, ils en reproduiraient } même dans leurs détails les plus puérils^ les usages, les habitudes quotidiennes }les costumes } les locutions } — tout ce que le génie ne peut s arrêter à indiquer et tout ce qui complète l'œuvre du génie ; tout ce que le présent dédaigne et tout ce que l'avenir recherche. De la sorte } les écrivains inférieurs auraient leur utilité } et les romanciers de second ordre pourraient se grouper autour des historiens ; leurs volumes n'étant plus frappés des leur naissance par V épi\ootie particulière aux romans, survivraient à leur vogue et prendraient place parmi les livres consultés.
« A ce point de vue. Angola est mieux qu'une production éphémère ; c'est un répertoire où les faiseurs de pastiches ont puisé plus d'une fois. Le langage des ruelles y est noté comme de la musique ; c'est là qu'on entend Daims complimenter Zulmé sur sa figure^ qui est à ravir, tandis que la piquante Céliane. très lu\inée> s'écrie sur un ton d'enjouement : — « Mais « save^-vous bien, l'abbé} que vous êtes d'une folie qui « ne ressemble à rien ? » — Les expressions du temps sont toutes en caractères italiques, ce qui donne au livre une physionomie singulière et le fait ressembler d'abord à un dictionnaire néologique ; mais bientôt l action, en se déroulant, ôte aux yeux leur distrac-
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don exclusive et entraîne l'esprit dans une suite de scènes originales dont il n'est pas possible de vous dire tout le bien que je pense. »
« Liseï Angola, et dites franchement s'il en est un, parmi les auteurs brillants et bruyants, qui ait dépassé certaines de ces pages, toutes surchargées de satin, de fard, de lumière, de baisers et de joyaux; s:il en est un qui possède mieux le secret du style praliné; qui enjolive une métaphore de rubans plus frais ; qui sache plus longtemps faire tenir en équilibre sur une équivoque audacieuse, un dialogue pétillant de tous les feux de la galanterie. Un tel roman restera le désespoir éternel des tourneurs de périodes et des lapidaires d'adjectifs, la suprême expression du genre joli. »
« Angola, plus que Tanzaï ce Néardané, plus que les Egarements du cœur et de l'esprit, résume le xvme siècle et le fait toucher du doigt. C'est un tableau de Paris aussi fidèle que celui de Mercier. J'ai dit que c était presque aussi beau que les Précieuses, je le soutiens. Entre Molière et La Morliere, il n'y a que quelques lettres de différence*. »
i. La notice d'où nous tirons cette appréciation ci' [ngola étant écrite sous forme d'une autobiographie du chevalier de la Morliere, nous avons dû pour cette citation mettre dans la pensée de l'auteur, et a la ti
•s qu^ le chevalier s'y distribue si gratuitement.
et les Œuvres de La Morlière. xi AL Charles Monselet a écrit les lignes qui précèdent avec sincérité, comme un coquet et spirituel historien Interdire, comme un lettré, séduit, subjugué par son sujet, dans lequel il a cru saisir, non sans réalité, l'allégorie du siècle. Il n: est certes pas besoin Savoir à son service toute la guimauve de l'univers pour soutenir la lecture d'Angola jusqu'à la fin, et les pages que nous venons de citer, sont ce qu il y a de meilleur dans les Aveux d'un Pamphlétaire, ou tout au moins de plus fidèle. Nous aurons à revenir par la suite, sans appuyer, sur les erreurs et les capricieuses inventions de cette étude fantaisiste, dont l esprit, V ingéniosité, la verve et la rare aisance de style font pardonner le défaut marqué d exactitude. On peut souvent habiller avec art la vérité et la faire minauder supérieurement; AL Monselet n a attifé que son sosie, mais si pouponnement, avec deux doigts de poudre et de friponnes assassines, qu'il l'a rendu, en honneur, très présentable.
La vérité n'est point toujours agréable à présenter pour un critique, lorsqu'elle révèle de petites turpitudes sur le héros de son choix; mais, si la poétique de l'indulgence veut masquer les difformités morales,
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la conscience les découvre. Un biographe est mieux qu:un portraitiste, c'est un juge. Le peintre ne doit point ennoblir les traits de celui qu il peint , si les lignes sont vulgaires ; le justicier se doit à lui-même et au public de ne point faillir dans l'intégrité de sa tâche. Autant il serait faux et visiblement ridicule de vêtir Villon d'un magnifique à la vénitienne, ou de représenter Pellisson avec un profil d'une pure beauté grecque , autant , pour un littérateur moins en lumière, comme l'auteur d'Angola, il serait déshonnête de mettre à son actif des sentiments de loyauté, de droiture ou de bravoure qui non t rien à voir avec lui. « Il semble qu'estimer quelqu un c'est l égaler à soi, » a dit La Bruyère, d'où l'on pourrait conclure trop de choses en critique littéraire pour que nous songions à nous y arrêter ici. Quand le masque tombe . le carnaval cesse. Nous présenterons donc le chevalier de La Morliere tel qu'il fut, sans déguisement, en essayant au contraire de le dégager des panaches et des luxueux oripeaux à ramages dont on a toujours, de bonne foi ou autrement, emmascaradé sa mémoire . Seul, le Neveu de Rameau, //// sceptique plaisant et bouffon, mais un franc philosophe . fait entendre ce cri de dédain ironique : n Heureusement je n'ai point besoin d'être hypocrite ; il y en </ déjà tant qui le sont avec eux-mêmes ! Ce chevalier de La .Morliere,
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qui retape son chapeau sur son oreille, qui porte la tète au vent, qui vous regarde le passant par-dessus son épaule, qui fait battre une longue c'pée sur sa cuisse, quia l'insulte toute prête pour celui qui n en porte point, et qui semble adresser un défi à tout venant, que fait- il? Tout ce qiiil peut pour se persuader qu'il est un homme de cœur; mais il est lâche. Offrei-lui une croquignole sur le bout du ne\. il la recevra en douceur. Voulei~vous lui faire baisser le ton? Élevei~le; montrei-lui votre canne et applique\ votre pied entre ses fesses. Tout étonné de se trouver un lâche, il vous demandera qu'est-ce qui vous l'a appris, d:où vous le savei? lui-même l'ignorait le moment précédent ; une longue et habituelle singerie de bravoure lui en avait imposé, il avait tant fait les mines, qu'il croyait la chose1. »
Voilà le seul Jugement sincère sur le chevalier auteur cF Angola. S'il nous est dépeint ici, selon une expression burlesque, comme un avaleur de charrettes ferrées, les commentaires de ses contemporains viennent corroborer cette assertion. Ce héros de parterre fut un chevalier d: aventures, un faux gentilhomme gueusant dans les petites intrigues hisirw-
i. Voyez : le Neveu de Rameau, par Diderot, édition Poulet-Malassis, 1862, in-12, p. <5+.
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nesques. Il ne fut point, comme Cyrano de Bergerac, ce loyal Gascon, un capitan bragart et fier, la main crânement posée sur l'enherdure de son épée ; sous des airs plus musqués, il bobandina dans son importance en public . en i avilissant comme un aimable drôle en particulier ; au demeurant } il eut à l'excès les vices de son époque, et, d'après un euphémisme bonasse j il put corriger à merveille les torts de la fortune.
Nous ne réhabiliterons donc pas La Alorlùre. mousquetaire de Sa Majesté et chevalier de l'ordre du Christ de Portugal. Si la légende, aidée de l imagination, se plaît à le montrer tète haute, j entre sur l'oreille et la plume au vent} honnête et tasque comme un cadet de Gascogne, hautain comme un gentilhomme de race, nous ferons quelque peu mentir la légende. Nous n'oublierons pas cependant qu'il fut à la fois prodigue et pauvre, et qu'il nous faut pardonner beaucoup à ce déshérité des aisances de la vie. à ce sceptique infortuné i oui lequel la morale bourgeoise se montra dédaigneuse. S'il macula de boue son coquet talon rouge, c est que la faim chasse aussi les roués du logis, et bien des libertins comme lui ont vendu leurs bonnes mœurs pour n'avoir pu acheter les mauvaises moeurs des autres.
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Les biographes donnent à La Morlière les prénoms de Charles- Jacques-Louis-Auguste et le font naître en 1701. ce qui est une double erreur. Voici la reproduction exacte de son acte de baptême, extrait des registres de la paroisse Saint-Hugues à Grenoble1,
« Le vingt trois avril mil sept cent dix neuf, jay baptisé noble Jaques (sic), né hier, fils de Messire Joseph Rochette de La Mollïère (sic), conseillié du Roy et son maistre ordinaire en la chambre des comptes de cette province , et de dame Anne de Bûcher, son épouse, le parrain, Messire Jean de Bûcher, Seigneur de Saint Guillaume, grand-père de V enfant ; sa marraine, dame Marianne Hugon, épouse dudit Seigneur de Saint-Guillaume et grand mère du baptisé, en présence des soussignés, avec les parties. Signé : Rochette Lamorlière ; Bûcher, Saint-Guillaume; M. Hugon; Franquières ; Rochette Saint-Guillaume; de Beaumont ; De Beauregard, vicaire. »
Jacques Rochette de la Morlière naquit donc à
1. Nous devons la copie fidèle de cet acte à l'obligeance de M. H. Gariel, bibliothécaire de Grenoble.
xvi Notice sur la Vie
Grenoble, le 22 avril 1719. Son père, noble Joseph Rochette, conseiller maître en la Cour des comptes, avait épousé en 1715 Anne de Bûcher, laquelle descendait de ce Pierre Bûcher , procureur général au Parlement} qui joua un grand rôle dans les affaires de Grenoble au xvr- siècle1.
Les parents du petit Jacques le destinaient au barreau par tradition de famille ; aussi, vers l âge de dix-huit ans. il fut confié à Me Brochier. procureur en la cour, qui devait le former à la pratique du droitj mais qui ne trouva point grande docilité dans son élève. Le jeune clerc ne se souciait aucunement de dresser des actes de procédure ; le sang bouillait trop ardemment dans ses veines pour qu'il put sras-
1. Voyez : l'Armoriai du Dauphiné, par G. de Rivoire de la Batte; Lyon, librairie d'Auguste Brun, 1867, in-+°, p. 639. — M. G. de Rivoire donne aux La Morliere un ecusson sans armoiries. Entre autres erreurs dans sa notice, il fait de Jacques Rochette le frère de Joseph Rochette, au lieu de le designer comme son fils, et le fait naître en 1701 D'après l'auteur de cet Armoriai, La Morliere aurait eu une sœur, Anne Rochette de La Morliere, qui épousa M. Rambaud-Brunel de Champrenard, dame de Saint-Maurice, mariée le 25 mars 177+ avec Plulippe-Étienne Dupuv de Saint Vincent, conseiller au Parlement. Il est donc probable que La Morliere, tombe par la suite dans le dénûment, avait cesse toute relation avec sa famille, dont le nom ligure ;i la Chambre des comptes jusque vers L'année 1770.
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treindre à la vie sédentaire de son étude; ce fut un irrégulier d'abord, puis ensuite un déserteur. Il se livra comme un joyeux écolier aux extravagances les plus inouies , avec un caractère fougueux et indomptable. Ce fils de magistrat semblait être issu d'un capitaine de fortune , tant les aventures , les folles équipées, le bruit. Vesclandre, allaient à son naturel de vaurien. La nuit, avec quelques mauvais drôles de son espèce , il cassait les lanternes de la ville, effrayait les citoyens attardés et faisait les farces les plus pendables. Tous les matins les habitants de Grenoble s'éveillaient inquiets ; les boutiquiers en ouvrant leurs vitrines trouvaient des inscriptions comiques sous leurs auvents ; la sonnette des paisibles rentiers était brisée, les enseignes déménagées; la terreur des bourgeois était au comble, car chaque jour on proclamait les nouveaux méfaits de l'effronté polisson.
Bientôt le pubère La Morlière ne s'attaqua plus aux choses, mais aux personnes ; il ne provoqua plus la dérision dans les divers quartiers de la cité, il porta le déshonneur dans les familles tranquilles et austères ; il séduisait les femmes et les filles en se faisant un jeu de son amour, comme s'il eût lutine des servantes d'auberge. Aujourd'hui C et ait un duel avec un officier de la garnison, le lendemain c'était une
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rixe en pleine rue ; le scandale grandissait d'heure en heure et la patience de chacun était à bout, lorsqu'un jour, ayant compromis gravement l'épouse d'un vieux conseiller assesseur de la gabelle, il fut forcé de quitter le théâtre de ses fredaines sous peine de lier connaissance avec la justice du royaume.
Son père le fit alors entrer au corps des mousquetaires, dans l'espérance que la discipline du militarisme briserait ce tempérament d'enfer. La Morliire s'en vint donc à Paris prendre rang dans l'armée du roi, mais pour cela il n'en fut pas plus sage. L'uniforme, en grisant sa vanité, paraissait autoriser ses escapades ; lorsqu'il se sentit une longue épée au côté, il devint reitre et sacripant, traita le petit bourgeois de maroufle et de faquin et se carra à la promenade comme un seigneur d'importance, oriflant et rempli, de morgue auquel tout devait être permis.
Cette suffisance, le nombre de ses querelles, sa mauvaise conduite et la publicité de ses amours douteuses scandalisèrent ses compagnons les mou taires, qui, cependant, sur le point de la put rien à envier aux classiques dragons. La .Morliire tranchait alors du bretteur et du matamore. « C'est un homme dit Collé, dans son journal l. qui ne parle
i. Colle, Journal historique, édition, Honore Bonhomme. Paris, Didot, 1868, in-8°, t. Ier, p. 38a.
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que de coups d'épée. Jusqu'au moment qu'on lui donne des coups de bâton. » — Ses pasquinades et rodomontades devinrent si éclatantes qu'il se fit chasser du corps des mousquetaires ; le bruit public ajouta même que ce fut pour des causes déshonorantes et honteuses.
Le père de La Morlière. justement effrayé des désordres de son fils, voulut le faire revenir à Grenoble, mais celui-ci fit la sourde oreille ; Paris avec son brouhaha et ses mœurs libres, avec ses femmes faciles et ses joyeux viveurs, le Paris des bas-fonds était trop bien son milieu pour qwil en voulût sortir ; là seul il pouvait étaler son débraillé, s' épanouir dans ses prouesses et faire vibrer sa faconde intarrissable . Il devint l'un de ces batteurs dépavé que nous dépeint Mercier, l'un de ces Gascons qui mangent leurs cent pistoles de rente, tant qu elles peuvent s'étendre, qui dînent à la gargote, soupent avec une bavaroise et se promènent par les rues avec des allures princières . Il fut Vun de ceux-là, qui sortent dès le matin de leur chambre garnie et s'en vont dans tous les quartiers jusqu'à on-[e heures du soir. Comme tant d'autres bohémiens déclassés, il entrait dans les églises sans dévotion, faisait des visites aux inconnus, suivait les tribunaux par lassitude^ assistait à toutes les cérémonies publiques, ne manquait aucun spectacle et usait plus de
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chaussures qu'un espion ou qu'un agent de change 1. Dans ces courses sans fin . il eut des amitiés et des amours de rencontre ; le désœuvrement est un terrain où se manifestent de singulières sympathies. Il se lia donc. Dieu sait où et comment, avec d'aimables chiffonniers du Parnasse et des fervents courtisans de gloire à bon marché. U ex-mousquetaire fit connaissance avec le chevalier de Mouhy . Palissât et autres libellistesj et dans cette compagnie, il courut les tripots, les cafés, les salles d armes et les coins les plus obscurs de la prostitution clandestine. Dans ses Aveux d'un pamphlétaire; Al. Monselet. avec une grâce infini?; fait tenir ce langage évidemment trop imaginaire dans son brillant papillotage. au chevalier de La Morliere : i J'eus vingt ans sous la régence. Note^ ces deux dates-là; elles expliquent bien des choses de ma vie, elles en excusent quelques-unes peut-être. On n'avait pas impunément vingt ans sous le règne des Parabére et des Phalaris ; — et. s il a été donné à Voltaire de traverser d'un pied léger ce temps de délire, sans y égra ligner son drur. e est que Voltaire portait la meilleure des cuirasses : l ambition. Moi. je n ai été ambitieux que sur le tard. Auparavant, j'ai voulu être amoureux. »
i. Voyez dans le Tableau : le D.itteu
clup. lxxix, édit. dj 178a, t. 1.
et les Œuvres de La Morlière. xxi
« Je fus amoureux de tout le monde comme un vrai amoureux de vingt ans ; je connus les passions et la passion; mais ce que je ne connus jamais que très imparfaitement, cest l'argent. Tétais un cadet de famille et je n' 'avais autre chose à dépenser que mes vingt-quatre heures par jour : aussi étais-je vêtu un peu à la légère. En revanche, je possédais largement le luxe de la bonne mine et de la santé, et ce luxe-là je V affichais en superbe; les femmes de la cour me recherchaient ; moi, je recherchais les bourgeoises. Un ermite passerait sa journée à égrener le chapelet de mes bonnes fortunes sous la Régence.
« Par conséquent, il ne faut point me demander comment, d'alcôve en alcôve, j'arrivai à cette dépravation qui était alors générale. Je recevais l'exemple de haut et j'acceptais comme un vernis ce qui était une gangrène. Ma première jeunesse, et ma seconde aussi, s'écoulèrent en mille épisodes que l'indulgence du temps qualifia d'espiègleries, mais qui n'en sont pas moins de bons et gros scandales... On m'a reproché mes créanciers, la plaisanterie est bonne, et il eût fait beau voir qu:un homme de ma sorte ne dût rien à personne. Les créanciers ! mais cest le nerf de la réputation u .
Assurément don Juan, Moncade ou Casanova n'eussent pas mieux dit, mais notre La Morlière,
xxii Notice sur la Vie
moins idéalement paradoxal que le fringant héros présenté par l'auteur des Galanteries du xvnP siècle^. est. hélas! plus réaliste ; son don Juanisme est dépourvu de toute élégance, ses créanciers ne se sent pas d eux-mêmes attelés à son char de dandy, ils ne figurent point par genre dans son existence problématique. et s' ils font antichambre à sa porte, ce n'est pas comme au petit lever tumultueux d'un jeune homme à la mode. Ces pauvres créanciers du chevalier nous ont quelque peu l'air d'honorables commerçants indignement filoutés, battus et détroussés; La Alorlière ne les reçoit point comme don Juan AI. Dimanche. il les traite au contraire avec des procèdes de Spavento qui rentrent presque dans les pantalonnades de la comédie Italienne. Il leur caresse V échine d'une terrible manière qui ôte à ces infortunés toute idée de se présenter de nouveau.
Avec le train de vie étrange qu'il menait. Jacques Rcchette eut bien vite dissipé le petit patrimoine qui lui était échu à la mort de sa mère. Déjà depuis longtemps il ne conservait plus aucune relation avec sa famille lasse de lui prodiguer de charitables avis et de lui envoyer quelques sacs d cens. Un beau matin. I insouciant chevalier j ut tres-étonnê de i veiller totalement ruiné et sans nul moyen d existence. Il vécut alors d'expédients, et comme il était
et les Œuvres de La Morlière. xxin
fort bel homme, et qu il joignait à une fier e prestance une assurance imperturbable de coquin effronté, il songea à mettre en activité les valeureuses propensions à l'amour que la nature lui avait données. Bien loin de courtiser des duchesses, comme on a prétendu V insinuer, il ne s'adressa qu:aux nymphes de carrefour et ne craignit pas de se faire des rentes de son tempérament avec un cynisme inoui et une impudeur impudente. Des notes de police} dont un érudit biographe du Dauphiné. Al. Adolphe Rochas iJ a pu remarquablement contrôler F exactitude, jettent de sinistres lueurs sur diverses époques de sa vie et mettent le lecteur à même de décider jusqu à quel point ce gentilhomme-greluchon avait droit aux honneurs de la réhabilitation. Nous ne nous étendrons pas sur ces rapports d agents qui nous le montrent bien bas ; dans ces documents singuliers on lit des phrases de ce genre: « Ce déréglé n'a pas de domicile à lui. il demeure rue des Postes che-[ la fille Robustel: sa maîtresse. »
i. Voyez : Biographie du Dauphiné, contenant l'histoire des hommes nés dans cette province, par Adolphe Rochas. Paris, Charavay, i35d, a vol. in-8".
Toutes les notes de police relatives à La Morlière ont été détruites dans les incendies de 1870, pendant les événements de la Commune.
xxiv Notice sur la Vie
C'est vers cette époque (174^) quil débuta dans la carrière des lettres en publiant le Siège de Tournay, œuvre médiocre, et une année plus tard, son chefd'œuvre; cet Angola que nous remettons ici en lumière et qui obtint alors le succès le plus éclatant dans les ruelles et les boudoirs } à la cour, à la ville et même dans les provinces les plus reculées. L'heureux chevalier aurait dû en rester là; il avait fait un livre exquis, honnêtement licencieux, il voulut produire un ouvrage plus accentué et il devint obscène. Ce volume, qui parut Vannée qui suivit la venue (/'Angola, avait pour titre: les Lauriers ecclésiastiques, ou les Campagnes de l'abbé de T***. La Morlière y feignait de livrer au public un manuscrit merveilleux et piquant par les détails, il y avait joint cette épigraphe tirée des Amours d'Ovide :
.Militât omnis amans, et habet sua castra Cupido.
Le livre eut un certain succès et se vendit sous le manteau ; mais les susceptibilités du lieutenant de police furent éveillées, et V auteur des Lauriers ecclésiastiques, après mille tracasseries, loin de se reposer sur sa gloire, reçut l'ordre de quitter Paris aussitôt. Que pouvait faire La Morlière en cette occum Dans quelle ville ce grand hâbleur aux allun
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coupe-jarret , allait-il pouvoir traîner sa longue épée qui lui battait aux talons et exhiber sur ses habits de velours râpé cette large croix brillante de l'ordre du Christ y de Portugal, que très probablement il s'était octroyée lui-même par-devant son miroir? Le chevalier hésita quelque temps et se rendit à Rouen sans but déterminé. Dans la belle cité normande, il renouvela ses prouesses de Grenoble et ses équipées parisiennes avec plus d'audace qu'autrefois. Il avait acquis par ses fréquentations variées une souplesse de talents nombreux. Dans les divers tripots, et en particulier au Café de la rue des Boucheries, au milieu d'une foule bigarrée d'acteurs et d'actrices de tout âge, parmi les mines étudiées à la lumière des bouts de chandelles , devant un reste de miroir et les fragments de rôle récités à haute voix; dans ce mélange confus de grimaces , d'effets et de jeux de scène, il s 'était imbu de l'art du comédien et aussi des contorsions et singeries de l 'histrion. Il prenait tous les masques, toutes les postures , tous les accents qui lui convenaient. Dans la ville de Corneille, il exerça sa verve aux dépens des habitants. « // y possédait un tailleur pour créancier, racontent les Mémoires secrets. Celui-ci le rencontre, l'aborde, lui demande sa dette. Le chevalier le regarde avec indignation, lui baragouine de l'allemand, au point d en imposer à
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cet homme } qui lui demande pardon et s'en va. i La Moriière continue son rôle de baron allemand: il s: introduit che-[ un conseiller du Parlement, séduit sa fille et la rend mère, après lui avoir fait les plus chaudes et les plus tendres promesses de mariage. La grossesse reconnue, le conseiller bien malgré lui consent aux fiançailles. Dans cet intervalle, si nous en croyons Bachaumont1, le chevalier fait écrire luimême, par un de ses amis de Paris au père } quilait à se défier d'un certain baron allemand, qui sous son apparence et son accent tudesques, nest autre chose que ce fieffé coquin de La Moriière. Le conseiller prévenu, mais néanmoins fort surpris, demeure sur le qui-vive et observe ; les couches se font sourdement sans éveiller les indiscrétions du voisinage, mais on trouve un prétexte plausible pour éloigner le prétendant. Celui-ci disparait pendant quelques jours.
i. Mémoires secrets, t. I, à la date du «S novembre 1763 : « Nous allons, y est-il dit, consigner ici trois anecdotes concernant M. le chevalier de la Moriière : elles peuvent fournir des traits très piquants pour le dramatique, et d'ailleurs, cet ouvrage étant des espèces de Mémoires pour servir à l'histoire des gens de lettres. la vente nous 1 de tout dire à charge et à décharge. » — Ces ane< sont assez mal contées par le rédacteur des Mémoires secrets et nous avons dû ici en donner L'esprit sans en conserver la forme très irrégulière et diffuse.
et les Œuvres de La Morlière. xxvn
puis revient effrontément continuer ses assiduités auprès de la fille du magistrat, laquelle folle d'amour pour ce faux Nucingen, veut l épouser ou mourir. Cependant on propose au père un parti qu'il accepte, mais aucun conseil ne peut déterminer la demoiselle. La Morlière tient bon néanmoins , il se présente pour remplir ses engagements, avec une assurance que rien ne dément, tandis que de Paris, sur son instigation, les lettres les plus accablantes et les plus calomnieuses parviennent au conseiller. Dans ces missives adroites, on représente l'invraisemblable baron allemand comme un faquin disposé à ne reculer devant aucune scélératesse pour accomplir ses méfaits, et comme un misérable capable de déshonorer une fille et à le publier sur les toits, si on ne parvient à prix d argent à acheter son secret. Le malheureux père ne sait que penser, il tire le chevalier à part et lui tient ce langage :
— Monsieur le baron, vous aimei ma fille et persiste-^ dans votre désir de l'épouser?
— Ah! monsieur le conseiller, si je l aime! Rien ne pourrait entraver notre union, et l'idée seule de m'en voir séparé me cause...
— Trêve de sentiments, monsieur, mes idées sont arrêtées à ce sujet; vous avec porté le déshonneur dans cette maison, vous en deve^ sortir ; ma fille trouve
xxvin Notice sur la Vie
un parti honorable, il faut vous désister de vos prétentions ; je ne veux point émouvoir votre conscience, je veux l'acquérir et payer votre silence ; voici dix mille livres.
— Monsieur le conseiller, vous plaisantei sans doute, et si c'est une raillerie...?
— Nullement, monsieur c'est un marché!
— Dans ce cas. monsieur , vous n3ave\ pas égard à mon rang, à ma noblesse; on jette dix mille francs à un maraud, mais un gentilhomme de ma race ne les ramasse pas.
— Je double la somme.
— Vous double i l'insulte, monsieur.
— Voilà trente mille livres, monsieur de La Morlière, c:est mon dernier mot.
— Monsieur le conseiller, vous êtes homme d'esprit, et vos procédés sont galants. Présentej.je vous prie, mes respects à mademoiselle votre fille, dès ce soir je serai à Paris.
Et le chevalier, la bourse pleine, s'en revint à Paris, plus fanfaron, plus bravache, plus effronté que jamais. Il avait médité durant son exil un grand projet qu'il voulut mettre à exécution à sa rentrée : ce fut celui de s'établir régulateur de parterre ou pour mieux dire entrepreneur de succès dramatiques ; il pensait succéder dans ce singulier tribunal à un cer-
et les Œuvres de La Morlière. xxix
tain comte de Fontenac. qui vivait vers 1720. et dont les procédés de cabale mesurés et respectables avaient fait un censeur plus honoré que craint , car il décidait du sort des pièces plutôt par le poids de ses suffrages que par la fougue de ses intrigues. La Alorhère en usa autrement ; il eut pour mission et pour rôle d ameuterle parterre, de soulever tour à tour l orage des sifflets et des cris de colère ou de provoquer l enthousiasme des applaudissements. Un rédacteur de la Nouvelle correspondance 1 nous le présente à cette époque de la façon suivante :
« Le chevalier de La Morlière n'était ni un homme d'esprit ni un homme sans esprit. Il s'était fait un jargon hardi et singulier qui avait une sorte d éclat. Avec une physionomie commune, il avait dans le maintien et dans les manières je ne sais quoi qui ne Vêtait pas. Ce qui frappait particulièrement dans son air et dans son ton, c'était l'audace; toute sa littérature se bornait à la connaissance du théâtre et des romans... Il tirait de son roman d'Angola toute sa considération; il en avait fait l'époque de laquelle il datait tous les événements de ce siècle : c'était son hégire ;
1, La Nouvelle Correspondance, Paris, Briassons, in-12, p. 378, et aussi les Tablettes d'un curieux ou Variétés historiques, littéraires et morales, Bruxelles, 1789, t. II. p. 75 et suivantes.
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il prétendait bailleurs que la vérité des peintures qu'offrait son ouvrage lui avait fait des tracasseries à la cour; et que la Duchesse de *:,:* ne lui avait jamais pardonné.
* Les gens de lettres moins répandus dans ce qu'on appelle le monde fréquentaient encore certains cafés ; le voisinage de la fiomédie française et l'assiduité de quelques auteurs connus avaient conservé surtout au café de Procope son ancienne réputation. C'était une salle d escrime littéraire où se réunissaient presque tous les jeunes gens qui avaient quelque prétention au bel esprit. Ils venaient écouter pour apprendre à parler et ramassaient des connaissances pour venir les montrer. Leur esprit, aiguisé par la chaleur et la liberté de ces discussions continuelles et publiques, acquérait dans cette école un genre de vigueur et de subtilité que ne peuvent donner ni la retraite ni la société ; ils en remportaient le goût des lettres avec celui de la dispute, de bons principes avec de mauvaises habitudes. C'est là que plusieurs gens de lettres distingués ont fait leurs premières armes.
<i Le chevalier de La Alorlure était un des professeurs de cette école. Dès qu'il paraissait, un cercle de néophytes se formait autour de lui; affable avec dignité, il accueillait d'un coup d'ail . faisait rougir d'une vanité modeste celui à qui il adressait
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la parole et les endoctrinait tous. Il jugeait d'un trait l'ouvrage nouveau, annonçait le succès ou la chute de la pièce de théâtre qu'on préparait ; racontait l'anecdote du jour ou delà nuit, en inventait lorsquil n'en savait pas ou qu:il en avait besoin pour ses vues. Tranchant sur tout, il parlait avec la mê me familiarité d:un bon livre qu'il n'était pas en état de lire, et d'un homme en place qu'il n'avait jamais approché. Un ton moitié d'homme du monde, moitié d'homme de lettres donnait un certain poids à ses paroles; et je ne sais quel ordre étranger, dont il cachait avec soin la croix et étalait avec le même soin le cordon ; complétait le charme. On sent combien tout cela pouvait en imposer à une troupe de jeunes gens sortant du collège ou arrivant de province.»
L 'auteur d'Angola avait donc établi son quartier général au café Procope. comme Palissot. le chevalier de Mouhy. Fréron. Laporte et autres. Peut-être avait-il lu le livre du docte Ferrarius : de Veterum Acclamationibus et connaissait-il les trois sortes d'applaudissements des Romains: le bombi, qui imitait le bourdonnement des abeilles; /'imbrices. qui rappelait le bruit d'une pluie serrée tombant sur des tuiles^ et le testae ou battement de main plus sec} qui avait quelque chose du son de coquillages heurtés île castagnettes en mouvement. Toujours est-il
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que notre cabaleur en chef exerça un empire indéniable pendant de longues années sur les succès ou les chutes de la Comédie française et du théâtre Italien. Il s'était d'abord attaché à la gloire de Voltaire en se posant comme le thuriféraire du dieu, qui ne dédaignait pas parfois de petits moyens pour s'assurer de grandes succès. Moyennant quelques écus, il avait pris le commandement du camp volant du grand tragique, et dans la lutte violente des opinions contraires il se signalait avec une ardeur incroyable. Mais le chevalier était trop rusé pour s'inféoder exclusivement aux triomphes d'un homme, il avait conduit ses hordes mercenaires à la victoire vol tairienne ; comme les conquérants, il songea à la dictature et devint VArétin des auteurs. Peu à peu il s'érigea en potentat du parterre et devint une puissance avec laquelle tous les écrivains dramatiques durent compter: ils devaient soit acquérir son amitié par des dîners copieux et des louis glissés sous l'assiette au dessert, soit accepter sa haine et ne pas tarder à en pâtir. En dehors de ce casuel, La Morlière comptait encore, comme menus bénéfices, une sorte d impôt sur les billets de parterre dont il avait la gérance; tout cela lui constituait une petite rente qui, sans précisément le faire vivre avec l'astc, l'empêchait à peu près de mourir de j ai ni.
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Acteurs , actrices , danseurs, débutants, tout ce qui vivait du théâtre et par le théâtre dépendait de ses manœuvres ; à un signe convenu, à un mouvement imperceptible d'approbation ou d:improbation, la pièce était élevée aux nues ou tombait pitoyablement. Tous les jeunes gens dont il s'entourait, avaient pour lui un sentiment d'admiration et de crainte qui se fondait dans un dévouement absolu. Le jour d'une première représentation, le café Procope avait un aspect inusité et fiévreux : tel un camp où règne le désarroi au moment du combat ; La Morlière arrivait et chacun gardait le silence et V entourait pour lui entendre détailler son plan de bataille; il divisait ses corps, à l'exemple d un général, nommait ses lieutenant, préparait la victoire ou organisait la défaite. Dans sa petite armée, il comptait des volontaires et des stipendiés ; il honorait les premiers de sa confiance, mais se défiait, non sans raison, des seconds. Malheur à ceux qui n'avaient su capter sa bienveillance ! L'ironie, les sarcasmes, la froideur, les huées ou le sifflet perfide devaient en avoir raison.
Quelques instants avant la représentation, il donnait ses derniers ordres, ralliait ses hommes et entrait à leur tête au parterre avant même que la masse du public fût arrivée. Il était là, debout, au milieu de sa troupe qui n'avait d'yeux que pour lui ; il devait la
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voix, gesticulait comme un méridional, riait d'un rire retentissant, contait des histoires scandaleuses et répandait l'effroi à l'avance parmi les amis de l'auteur et les galants cavaliers servants des actrices qui avaient un rôle dans l'œuvre nouvelle. Quelquefois, dans le courant de la pièce, non content d exciter les applaudissements et les murmures , il faisait ses réflexions hautement, blâmait une tirade, scandait des vers et les rendait boiteux, ou bien encore avertissait au moment opportun d'un grand effet de diction ou d'un beau mouvement dans le jeu d'un comédien.
Le parterre d'alors était cependant bien gardé, et si la soldatesque ne maltraitait pas encore comme quelques années plus tard, selon Sébastien Mercier, les bénins partériens, la police y veillait assidûment et eût réprimé aussitôt les graves désordres qui auraient pu s y produire. Une certaine licence était tolérée et la liberté individuelle de chaque spectateur se trouvait ménagée; c'était encore l époque des parterres debout et des gentilshommes ordinaires de la chambre, qui avaient plein pouvoir. Le chevalier ne devait pas tarder à sentir l influence des agents de AI. de Sartines à propos de ses cabales soutenues contre Jlln° Clairon en faveur de Alv"' Dumesnil. Nous laisserons pour ce récit la parole éi La Alorlicrc.
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AI. Monselet, dans sa Notice, a fort habilement mis cette anecdote en scène :
« C'était la première représentation de Tancrède, en 1761 : quelques minutes avant le lever du rideau. j allai prendre ma place accoutumée dans le parterre. Ce soir-là, j'avais fait grand bruit chej Procope; je m'étais déclaré ouvertement contre la pièce, contre Voltaire, et partant contre la Clairon... le mot était donné à mes hommes ; savamment répandus dans la salle et l'œil fixé sur moi, ils n'attendaient qu:un signal pour propager le tumulte. J'étais debout entre deux individus d'une taille robuste et d'une figure patibulaire, que je ne reconnus pas pour mes voisins habituels; néanmoins je n'en pris aucune inquiétude. Tancrède commença ; je laissai passer les premiers scènes. Vers la fin du premier acte seulement , je me mis en mesure de prodiguer les exclamations, les murmures , des haut-le-corps, les mouvements d:im~ patience; mais, aux premiers symptômes d'hostilité que je laissai percer, mes deux voisins se rapprochèrent tellement de moi qu'ils faillirent ni' étouffer.
« — Holà ! dis-je à celui de gauche.
a — Mordieu ! dis-je à celui de droite.
« Ils se reculèrent un peu, je respirai... le premier acte s' acheva. Au second, j 'étais décidé à protester vigoureusement contre Tancrède et contre Aménaide,
xxxvi Notice sur la Vie
représentée par la Clairon } mais au moment où j'approchais un sifflet de mes lèvres, le voisin de droite me saisit le bras avec une telle violence que le sifflet tomba par terre.
« — Chut! me dit-il.
« Pour le coup je me démenai de toutes mes forces . et j allais m' exclamer . quand je sentis mon autre bras comprimé non moins énergiquement. C'était le voisin de gauche.
« — Silence ! me dit-il .
a Le sang m arriva à la figure ; mais comprimé par les deux poignets que pouvais-je faire ?
« — Restei tranquille, me dit brutalement dans b oreille le premier de ces bourreaux .
« — Si vous j ai tes un geste , si vous jete\ un cri. ajouta le second, notre ordre est de vous enlever de votre place et de vous expulser du parterre.
u Ces hommes étaient deux exempts de police déguisés ; j'aurais dû in en apercevoir plus tôt à leur laconisme farouche. Ils étaient taillés en athlètes : toute lutte avec eux eût été misérable, et je ne dus pas même y songer...
g Tenrageai. — Ma contenance fut toutefois celle d:un homme de condition qui prend galamment les choses et qui compte tissej sur son imagination pour n'être vas inquiet de sa revanche. En effet,
et les (Euvres de La Morlière. xxxvn
l'occasion se présenta de mettre les rieurs de mon
parti.
« Cette fois ce ne fut point à la représentation d:une
tragédie de Voltaire, mais à celle d'un mauvais
drame de Saurin, Blanche et Guiscard, imité de Thompson, qui lui-même en avait pris le sujet dans Gil-Blas. Frétillon-Clairon y avait un rôle dont on
disait merveille , et pour lequel Garrick était venu luimême donner des leçons. J'étais d'autant plus animé contre la pièce nouvelle, quef avais traité autrefois un sujet analogue, que je l'avais présenté aux comédiens
français et que je m'étais vu éconduit comme un écolier par des régents de sixième. A tous ces titres, je
ne pouvais m anquer la représentation de Blanche et Guiscard.
« Aies deux voisins étaient à leur poste... « Blanche et Guiscard commença : le premier acte fut un peu froid, malgré une reconnaissance et malgré le pittoresque des costumes siciliens, copiés au cabinet des Estampes. Je ne bougeai pas ; mais à deux ou trois reprises je bâillai avec une grande apparence de candeur. Mon voisin de droite qui ne se méfiait de rien en fit autant et bientôt il fut imité par mon voisin de gauche. Je continuai avec expansion, les bâillements gagnèrent le parterre tout entier ; vers le milieu de la pièce ils avaient escaladé la galerie et ils
xxxvin Notice sur la Vie
circulaient dans les loges. Je suivais avec un plaisir malin les progrès de la contagion dont jetais le foyer. Vainement les comédiens redoublaient d'efforts pour secouer cet ennui, dont la manifestation leur arrivait par une multitude de mâchoires ouvertes; il y eut un moment où l'épidémie, franchissant la rampe, vint leur contracter la gorge et resserrer au passage les hémistiches de l'infortuné Saurin. Dès lors, la chute de la pièce fut décidée; je me hâtai d'y porter les derniers coups en bâillant plus démesurément que jamais. Cette fois mon intention n:échappa pas aux deux exempts. Celui de droite me dit :
« Monsieur le chevalier, nous sommes désolés d'avoir à vous rappeler à la prudence.
« — Pourquoi cela? demandai -je.
t — Parce que vous bàille\ avec une affectation visible.
« — Eh bien ! si je m'ennuie !
Les deux agents se consultèrent du regard, ma réponse les avait embarrassés.
a Au fait!...'} murmura celui de gauche. Mais l'exempt de droite, qui était plus fei crut trancher la question par ces mots :
« Vous vous ennuyé i trop.
h — Est-ce que vous vous amuse;, vous? »
« Ils furent interdits.
et les Œuvres de La Morlière. xxxix
« Je ne dis pas cela, dit le premier, mais1 ... » « Le Je ne dis pas cela était sublime, je rien voulus point entendre davantage, et comme j'avais soulevé un point délicat de controverse sur lequel leur consigne était muette, ou plutôt qrielle ri avait point prévu } ils me laissèrent bâiller Jusqri à la fin. »
Blanche et Guiscard tomba, mais le chevalier de La Morlière ne tarda pas à être expulsé du Théâtre- Français ; il reçut même de M. de Sartines un ordre en due forme d'avoir à ne plus se représenter au spectacle, et il dut, au moins pendant plusieurs mois, se conformer à cette interdiction. C'est pendant ces loisirs forcés qu'il songea à utiliser ses talents de comédien en devenant professeur d'art déclamatoire ; il formait des jeunes gens et des jeunes filles pour la scène ; et. si nous donnons quelque crédit à certains
i. La Chronique scandaleuse relate aussi ce fait : m Lorsqu'une sage police empêcha le chevalier de huer ou de siffler, il se fit une manière de bâiller éclatante et prolongée qui produisait le double effet de faire rire et de communiquer le même mouvement au diaphragme de ses voisins. Un jour, la sentinelle l'avertit de ne point faire de bruit : « Comment! mon ami, lui dit-il, vous qui paraisse^ un homme de sens et qui avez l'habitude du spectacle, est-ce que vous trouve^ cela beau? — Je ne dis pas cela, lui repondit le soldat un peu adouci, mais aye\ la bonté de bâiller plus bas. )> — Voyez notre édition de la Chronique scandaleuse. Paris, Quantin, 1879. 1 vol. in-8', p. 123 et 124.
xl Notice sur la Vie
entrefilets du temps, il débauchait ses Jeunes débutantes} leur inculquait de singuliers principes d action civile, et les exploitait même, dit-on. d'une manière infâme. Il fut l'instituteur de la demoiselle Fleur \ . appelée la belle ou la bête, et de plusieurs autres actrices célèbres dans les fastes de Cythère. Le chevalier n' 'avait point perdu l'habitude de ces friponneries } qu'on voudrait en vain excuser, et dont ses biographes ont trop visiblement tenté d'atténuer le caractère d'ignominie. Un jour qu'il passait sur la place Maubert, il aperçoit une petite marchande brunette, vive et éveillée; il galantise avec elle, se donne pour un grand seigneur et un homme de marque, il parle de sa fortune et de ses biens mobiliers, en un mot il berce des rêves vagues dans l'esprit de la jeune femme. Il la séduit et l'engage à quitter son mari, à prendre dans sa maison tout ce qu'elle trouvera d'or et d'argent et à venir vivre avec lui dans l'amour, la paix et le bonheur. La jolie boutiquière accepte, prend rende\-vous , et au jour dit , munie de tout ce qu'elle a pu piller dans le coffre de son mari, elle se rend dans une allée solitaire où un jeune homme a/ni de La Alorlière Vattendait selon les conventions. Elle monte dans un fiacre et est conduite dans un quartier isolé où son amant avait loué un appartement. Lorsqu'elle y fut introduite, celui-ci s'y trouvait ; il prend
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l'argent sous prétexte de le mettre en sûreté et sort en laissant sa nouvelle compagne en tète-à-tête avec son ami; — c'est ici que sa scélératesse prend des proportions plus écœurantes qu: ingénieuses. — La Morlière met l'argent dans ses poches aussi vastes que vides , il court che\ le boutiquier, lui raconte ce qu'il a vu. le prie de s: assurer s:il n'a pas été volé, et, le vol établi, l excite à la vengeance et s'offre à le servir en le conduisant dans la retraite de sa femme. Le mari s:y précipite, fait dresser acte du délit et emprisonner le jeune homme comme complice et récéleur du vol commis dans sa demeure par son épouse.
Le triste héros de cette affaire demeure impassible et devient témoin des débats sans que rien vienne coifirmer son brigandage. — A la date du 13 août 1762, Bachaumont nous apprend dans ces termes et sans causes plausibles l'arrestation du chef de cabale: « Le chevalier de La Morlière, plus connu par ses escroqueries et son impudence que par ses ouvrages, vient d'être mis à Saint-La\are ; sa famille a obtenu cette grâce, de peur qu'un jour il ne la déshonorât par un supplice ignominieux. » — Le 11 décembre suivant, nous lisons encore cette note, dans les Mémoires secrets : « M. le chevalier de La Morlière est sorti de Saint-Lajare et se montre avec un front d airain, h — En conséquence, il fut mis en liberté
xlii Notice sur la Vie
après quatre mois de détention. Nous ignorons et devons sans doute toujours ignorer pour quel cas particulier le chevalier fut enfermé, les registres d'écrou de la prison de Saint-Lazare ayant été détruits ainsi que tous les documents de police qui nous seraient nécessaires pour la reconstitution des faits.
Le chevalier était, il faut l avouer, à cette époque, violemment soupçonné d'avoir des relations avec la police. et} il n'y a pas lieu de s'en étonner, si F ou sjnge que la plupart de ses escroqueries^ demeurèrent impunies.
Mais revenons un instant en arrière dans notre biographie pour mieux montrer par quelle suite d insuccès le Trunk Maker français 1. comme on rappelait alors } perdit son crédit d'entraîneur de parterre. Sentant qu'il tenait dans ses mains les destinées des pièces d autrui . La Morlière pensa qu:il pourrait assurer celle de ses propres ouvrages } mais sa présomption le perdit.
Il composa et fit représenter par les comédiens italiens, le 9 décembre i7$i: une œuvre en prose le Gouverneur, qui. en dépit de ses intrigues, se train.:
j. Le Trunk-Maker était un personnage fameux en Angleterre; c'est lui qui donnait le signal dus bravos à l'un des théâtres de Londres. Il portait un gros bâton de chèiu avec lequel il frappait pour donner naissance aux applaudissements.
et les Œuvres de La Morlière. xliii
péniblement pendant six représentations consécutives : « C'est une imitation misérable de la Gouvernante de la Chaussée et de la Cénie de Mme de Graffigny, écrit Grimm1 ; toute la différence qu'il y a entre la copie et les originaux , cest que dans ceux-ci la mire élevé sa fille, au lieu que, dans M. de ha Morlière. le père élevé un jeune homme qu'il marie à sa fille. » — « Cette comédie, proclame également Collé2 ressemble asseï à son roman ^'Angola; il n'y a pas deux scènes dans toute la pièce; il ne sait même pas faire une scène, il ne connaît rien au dialogue et met en sa place un ton de conversation long, froid et maniéré. Les détails ne sont pourtant pas absolument sans esprit ; mais ce n'est point de l'esprit de la chose, au contraire. Il n'y a point de plaisanterie de fond, parce qu il n y a pas de fond dans cette pièce, qui ne vaut pas au reste la peine que je prends d'en parler. » — Un poète d'esprit porta le comble aux risées du public en lançant cette épigramme contre cette méchante comédie :
On vous sait bon gré, La Morlière, Vous qui condamnez tout auteur D'avoir produit un Gouverneur Pour vous donner les étrivières.
i. Nouvelles littéraires du ij décembre 1751. 2. Journal historique, décembre 1751.
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L'auteur bafoué ne se laissa pas décourager ; pour se relever de cette chute, il donna trois ans plus tard, à la Comédie française, le 12 août 18^, la Créole, petite pièce en prose, en un acte, qui tomba sous le ridicule et fut si piteusement accueillie que les acteurs ne purent achever leur rôle et durent se retirer devant les sifflets et les battements de mains ironiques. Cette comédie était d'un genre larmoyant, entremêlé d un faux comique: <t Point de sentiment, point de goût, point d'esprit, » ainsi se résument les critiques du temps. Fréron, dans l'Année littéraire x, alla. plus loin et fit imprimer les lignes suivantes: « J'ai bien vu tomber des pièces et J'en verrai vraisemblablement encore, mais je doute qu'il y ait jamais de représentation plus tumultueuse, plus affligeante pour un auteur que celle de la Créole. On trouva que cet ouvrage dramatique ressemblait à cinq ou six autres que nous avons déjà... La pièce a eu le sort qu'elle méritait: elle fut généralement proscrite et mourut sur la place. Le parterre vous eût offert l'image d'une de ces terribles émeutes où le peuple acharné exerce sa rage barbare sur une malheureuse victime, la déchire impitoyablement et ne l'abandonne que lorsqu'elle est immolée... AI. le che-