‹ Contes du cheykh êl-Mohdy (volume 2)Chapitre 16 sur 49 · DE L HOPITAL DES FOUS · texte numérisé non relu

DE L HOPITAL DES FOUS

Depuis que j'étais renfermé à l'Hôpital du Môristàn , j'avais vu toutes mes réclamations inutiles; et, loin d'apporter le moindre adoucissement à mon sort, elles n'avaient fait que l'empirer encore, en m'attirant les mauvais traitemens de mes gardiens et une réclusion plus sévère : j'avais enfin pris sagement mon parti; et, puisqu'on voulait absolument que je fusse fou , je m'étais décidé à avouer moi-même hautement ma folie.

« C'^ n'est pas, me disais-je^ quand le sa- » moum souffle avec furie sur la plaine , que » le voyageur doit élever sa tête, même pour » appeler des secours : s'il veut conserver sa )) vie, qu'il se prosterne au contraire, et qu'il

' Le lecteur est prié de se reporter aux premières lignes de la page 402 du premier volume de ce Recueil.

l68 ÉPISODE DE l'histoire

)) cache son visage dans le sable jusqu'à ce que » le souille empoisonné de la fatale bourasquc » soit passée sur sa tète.

» L'arc qui refuse de plier est bientôt rompu, » sous la main vigoureuse qui a tenté de le » courber.

» C'est en se plongeant dans la boue maré- )) cagcuse où il s'ensevelit, que le grain de riz » parvient à former une lige verdoyante, dont )) les rameaux superbes s'élancent au-dessus » du sol fangeux et des eaux croupissantes )) qu'ils dominent avec orgueil.

» Cédons à la mauvaise fortune qui me foule » aux pieds; soumettons-nous aux entraves )) de la nécessité, et n'opposons pas davantage )) une résistance inutile à ceux dont la cruauté » infatigable s'opiniàtre de plus en plus à m'ar- » racher l'aveu de ma folie.

)) Mais, ajoutai-je bientôt, après avoir réflé- » chi en moi-même, peut-être ils se trompent » moins que sans doute ils ne le croient, ceux » qui m'accusent d'avoir perdu la raison : quel )) usage, en effet, ai-je fait, de ce don précieux, )) pen«lant toute ma vie, si jamais je l'ai pos- » sédé réellement? Combien de niallieuicux )) sont enfermés ici ajuste titre, (jui ont bien )) certainement commis moins d'actes de folie

d'aud-errahman. 169

» que moi , qui prétends avec tant de jactance » être plus sage et plus raisonnable qu'eux!

)) Ai-je jamais écouté les leçons sévères que » me donnaient les événemens? Ai-je jamais » prolité d'un malheur passé pour éviter un » malheur futur? Non, j'ai continuellement » défié ma destinée; je lui tendais imprudem- » ment le dos, et mon obstination semblait » toujours lui dire : frappe-le , frappe encore ! )) ajoute de nouvelles blessures à mes nom,'- » breuses cicatrices ! »

Je me rappelai alors ces vers de notre célèbre poète arabe Motanabby^ et 'je ne pus m'empécher de m'en faire l'application à moi-même:

<i Chacun, ainsi que toi, s'imagine être sage ;

» Chacun le croit, chacun a tort:

>' De sa sagesse tel se vante le plus fort , » Qui bien souvent en manque davantage.

» Etre vraiment sage, en effet, >' C'est mieux qu'un autre en soi connaître sa folie.

» Mais personne ne se connaît;

» Et dans la liste que l'on fait, » Comptant les autres fous , soi-même l'on s'oublie. »

« Allons! m'écriai-jc après avoir récité ces » vers, allons, décidément je suis fou : je suis

ir'l EPISODE DE (.HISTOIRE

» ')ien réellement fou : les médecins du Mô- » ristàii ont raison; ils me connaissaient mieux » que je ne me connaissais moi-même. »

Dès que j'eus pris le parti de cet aveu, peu à peu mon sort changea et s'améliora sensiblement : les rigueurs diminuèrent; j'obtins successivement différentes faveurs, différens adoucissemens à mon traitement; et comme, depuis quelques mois, ma tranquillité et ma résignation ne s'étaient pas démenties, on m'accorda enfin la permission de descendre dans les cours et d'y faire société avec quelques-uns de mes compagnons de réclusion.

Plusieurs d'entre eux s'empressèrent autour de moi, et me proposèrent de me réunir à eux pour prendre nos repas ensemble ; mais j'éprouvais encore une répugnance et une frayeur involontaires à me laisser approcher de ceux qui, en dépit de mes raisonnemens, me paraissaient plus fous que moi ; quoique pourtant je doive avouer que leur folie en général semblait innocente et entièrement étrangère à la fureur et aux violences.

Cependant, dans la foule qui m'entourait, j'avais distingué tiois de mes malheureux camarades , qui m'avaient inspiré plus d'intérêt que les autres par une plus grande similitude

D ABD-ERRAHMAN. 17!

de leur sort avec le mien : celte conformité paraissait exciter aussi chez eux le même rapport de sentiment et la même sympathie.

On sait que j'étais devenu boiteux, et que j'avais perdu mes deux oreilles ' : chacun d'eux avait été traité aussi rigoureusement par la fortune ou par la nature.

Le premier louchait des deux yeux d'une manière vraiment extraordinaire , et n'avait que la moitié du bras gauche ; le second était à la fois bossu , sourd, bègue, asthmatique et défiguré par une énorme balafre qui lui traversait le visage ; enfin le troisième , privé d'un œil, et dont les lèvres étaient fendues, avait aussi perdu le nez par quelque fatal accident.

Le louche se nommait Rajjf (smq fixe) ; le bossu, Mourad (^àésiv ) , et le hor^ne^ A bdêl'Qâderi^ esclave du destin ).

Nous nous liâmes d'amitié. En les voyant tous les jours se conduire sans aucun acte apparent de déraison , quoique bien dûment renfermés comme fous, je dus me persuader, ou qu'ils n'étaient pas plus fous que moi , ou que je l'étais autant qu'eux. Cette comparaison

' Voyez ci-dessus les pages 177, 3a8 et 362 du premier volume.

172 ÉPISODE DE l'histoire

de mon état avec le leur me convainquit d'autant plus de ma propre folie, et je sentis augmenter ma résignation à mon malheureux sort.

La base de l'amitié est la confiance : ils m'interrogèrent avec une curiosité obligeante sur les causes qui m'avaient amené au Môristàn, et je ne refusai pas de leur raconter mes aventures dans tous leurs détails. Us me parurent les écouter avec attention, et ne me témoignèrent aucun étonnement de me voir habiter avec eux le pays de la folie. Je crus même m'apercevoir que ma réclusion , que j'avais accusée d'injustice, leur semblait équitable et suffisamment motivée.

La confiance ne se paie que par la confiance : après leur avoir ainsi détaillé mon histoire, un jour que nous étions réunis à notre repas peu somptueux, je témoignai le désir d'obtenir de chacun d'eux le récit de leurs aventures ; ils ne se firent pas beaucoup prier pour me satisfaire.

Rafyf.^ le louche , fut le premier qui prit la parole. « Moi, dit-il, je n'ai pu me dispenser M de venir ici, sans cependant l'avoir mérité \

» par aucune faute; mais que peut-on faire, » quand on s'est brouillé avec le soleil , la lune » et les étoiles ? »

D ABD-ERUAHMAN.

A ce singulier début de Rafjf^ je crus qu'il venait de tomber dans un accès subit de folie intermittente. Cependant mes deux autres compagnons ne me semblèrent aucunement étonnés de ce préambule, et je l'engageai à continuer.

Rafyf garda quelque temps le silence, comme pour résumer en lui-même la suite des principaux faits de la narration qu'il allait faire; puis il commença ainsi son histoire:

174 l'astronome

^afi)f te foucfte, on Pî^stronomc hi '^îvôristiîn.

Je suis ijc à Smyrne , et les circonstances qui ont accompagné les premières années de ma vie ont laissé dans ma mémoire des traces tellement vagues et confuses, qu'il m'est impossible de pouvoir me les rappeler d'une manière un peu certaine.

Seulement je me souviens parfaitement que, dés ma plus tendre enfance, le premier objet qui frappa ma vue fut un petit morceau de drap rouge suspendu à mon turban enfantin, et qui , descendant sur mon front en forme de langue, tombait précisément entre mes deux yeux, de manière que mes deux prunelles y dirigeaient continuellement leurs regards par une attraction involontaire.

Ma mère, tout entière aux craintes de sa tendresse, avait employé ce moyen comme un talisman efficace, pour détourner, disait-elle, le mauvais j^egard de Vœil envieux qui aurait pu se diriger sur moi. Ce préservatif magique lui paraissait devoir , ainsi qu'on le croit généralement dans tout l'Orient , neutraliser par son interposition le charme offensif de tout œil

DU MÙRISTAN. l'jS

étranger, dont le rayon visuel aurait pu me devenir nuisible.

Je ne quittai cette espèce d'amulette qu'à l'âge de neuf ans, lorsque je fus circoncis : l'intercession toute-puissante du saint Prophète m'étant dès-lors légalement acquise, et aucun œil mauvais n'étant plus présumé pouvoir nuire à celui dont notre religion divine devenait dèslors la mère et la protectrice.

Mon père était kâteb ' du qàdy de Smyrne : il me destinait à lui succéder dans sa place, dès que mon âge et mon instruction m'en auraient rendu capable.

Il se proposait surtout de m'instruire dans la jurisprudence; et à peine sus-je lire correctement, qu'il me mit entre les mains les ouvrages des plus célèbres jurisconsultes musulmans.

Je ne me sentais aucunement le goût de l'étude qui m'était ordonnée, et j'avoue que j'aimais beaucoup moins les lectures des Oussoul, él- Jakih f^Fondemens de la jurisprudence), et des Fetouât êl-haqyqât ( Décisions équitables ), dont mon père voulait m'imposer l'obligation, que les jeux auxquels , dès que je pouvais m'échapper de la maison paternelle , je m'cmpres-

' Écrivain ou secrétaire.

17^ l'astronome

sais (l'aller me livrer avec mes jeunes camarades, soil dans b campagne, soit dans les jardins qui entouraient la ville.

Retenu toute la journée par les occupations de sa place au tribunal du qAdv, mon père if^norait mes absences continuelles, (jue ma mère, qui m'aimait avec d'autant plus de faiblesse que j'étais son fils unique, s'étudiait à lui cacher avec le plus grand soin.

Dans nos réunions, chacun de mes camarades avait un surnom particulier, ou jilutôt un sobriquet : j'eus bientôt aussi le mien; on m'appella,je ne sais pourquoi, cl-dhouel (\c louche); et je me suis tellement accoutumé à ce surnom que je l'ai conservé depuis ce temps jusqu'à présent.

J'avais ainsi atteint ma seizième année, sans trop m'occuperdc l'avenir, lors(jue toutes les espérances de mon père lurent soudainement renversées. Le qàdy, son prolecteur, fut disgracié; ses biens furent confisqués par ordre du Divan de Constantinople, et il se vit obligé de céder ses fonctions éminentcs à un successeur qu'on lui envoya de la capitale.

Celui-ci, quoique turk de naissance, montra quelques égards pour son prédécesseur; et, voyant que la confiscation générale de tous ses

DU MORisTAN. I -yy

biens TIC lui laissait aucune espèce de ressource pour vivre, il lui offrit généreusement auprès de lui la place que mon père avait remplie jusqu'alors.

L'ancien qàdy fut trop heureux d'accepter une offre qui venait si à propos le tirer des serres de la détresse qui le menaçait ; et mon père, que ces doubles déplacemens rendaient définitivement la victime de ce ricochet de la fortune , en conçut un tel chagrin , que huit jours après j'assistai à son enterrement.

Ma mère, déjà malade depuis quelque temps, ne tarda pas à suivre mon père au tombeau, et je me trouvai inopinément^ par cette perte, doublement orphelin , sans aucune autre perspective que la plus profonde misère.

Je ne savais rien , je n'avais aucun moven de me procurer les choses nécessaires à la vie ; mes anciens camarades de jeux étaient trop jeunes pour m'être d'aucun secours, et je n'avais que quelques parens éloignés qui me refusèrent assez durement un asyle.

Cependant un d'eux, plus compatissant que les autres, voulut au moins me donner un bon avis : il me conseilla de m'adresser au nouveau qâdy, et d'implorer ses bontés, pour obtenir dans sa maison la moindre place , la moindre

T. II. ly

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occupation qui put me procurer des moyens d'existence.

Je me hâtai de suivre cet avis; le besoin qui se faisait déjà cruellement sentir ne me permettait ni hésitation ni retard. Je courus à la porte du qàdy ; je sollicitai et j'obtins la permission de paraître en sa présence.

Je le trouvai assis sur des coussins dans le coin d'une grande salle, et au coin qui se trouvait à sa droite, se tenait l'ancien qàdv , remplissant auprès de lui les fonctions qui avaient appartenu peu auparavant à mon père.

La physionomie de mon futur protecteur me sembla bien disposée en ma faveur, et paraissait me promettre une heureuse réussite. Je lui fis ma demande, que je crus devoir accompagner des plus grands éloges, le déclarant le plus illustre des qàdys présens, passés et futurs, le seul capable de remplir ces hautes fonctions, défiant ses prédécesseurs d'avoir pu l'égaler, et ses successeurs de jamais parvenir à éclipser son mérite.

Pendant ma harangue, l'expression de la physionomie du nouveau qâdy changea totalement, peu à peu son front s'obscurcit, ses yeux s'irritèrent, et enfm sa voix éclata contre moi avec les emportemcns de la colère la plus terrible.

DU MORISTAN.

Il me reprocha avec violence d'être envoyé par ses ennemis pour l'insulter dans son propre tribunal, prétendant que mes éloges s'adressaient à l'ancien qâdy, vers lequel il déclarait avoir vu constamment mes regards se diriger, quoique, comme je l'ai déjà dit, ce dernier fût placé bien loin de lui , dans un des coins opposés de la salle.

Il ne voulut entendre aucune des paroles que je voulus prononcer pour ma justification ; et le seul résultat de mon audience fut d'être chassé avec violence hors de la maison, où j'avais espéré trouver un asyle.avec ordre de quitter la ville dans le plus court délai, et la défense de jamais oser y reparaître.

Le soir même, l'ancien qâdy, aussi abusé, à ce qu'il parait, que le nouveau, envoya en secret me remercier du courage que j'avais déployé, en faisant ainsi publiquement son éloge aux dépens de son successeur. Il me prouva même sa reconnaissance, en m'en voyant quelques vivres et quelques légers secours d'argent, et en me faisant savoir qu'il me procurerait les moyens de quitter la ville sur un vaisseau, dont le départ était fixé au lendemain.

J'avais perdu par une erreur imprévue la protection que j'avais cherchée; je ne crus pas de-

i8o l'astrOnûmk

voir, par l'aveu de la vérité, repousser la protection inattendue que cette même erreur m'avait attirée, contre mon intention bien positive.

Je dois en effet avouer «jn'en faisant l'éloge du nouveau qàdy , et en établissant avec lui une comparaison désavantageuse à son prédécesseur, j'avais voulu venger un peu mon père ^ et moi en même temps, de celui qui avait usurpé sa modeste place; et certes, j'étais bien loin d'imaginer qu'il prendrait cette partie de mon allocution pour une flatterie. Je ne sais par quelle fatalité les choses avaient tourné bien autrement : les éloges avaient été pris pour des attaques, et les attaques pour des éloges.

Je m'informai du navire qui m'avait été indiqué : il était à l'entrée du port, et je m'y rendis sur-le-champ. Le Rej^s ' avait en effet été prévenu, et il me permit de m'établir sur son vaisseau en qualité de son domestique pendant la traversée.

Le voyage ne fut pas long: notre destination était pour IskaTideroun^ , et nous arrivâmes en cinq jours dans ce port de la Syrie, sans

' Capitaine de vaisseau.

' Alex.mdretle.

DU MÔRISTAN. l8l

qu'aucun accident eût contrarié notre navigation.

Mon engagement pour le service du Reys n'était, comme je viens de le dire, que pour la traversée. Dès qu'il eut fait jeter l'ancre, il me déclara qu'il ne m'avait pris auprès de lui que par déférence pour la recommandation de l'ancien qàdy, et il m'invita à chercher, sans aucun délai , un autre maître dans la ville auprès de laquelle nous venions d'arriver.

Je n'avais ni paquet ni bagage ; mon débarquement fut bientôt exécuté :j'errai pendant le reste de la journée dans les places et les bazars d'Iskanderoun , sans que personne m'adressât la parole, et sans oser l'adresser moi-même à personne.

Quand le soir fut arrivé, je m'assis tristement au bout de la jetée qui ferme le port, réfléchissant à ma triste position , ne sachant où je pourrais me procurer un asyle pour la nuit, dont les voiles s'étendaient déjà autour de moi, et des alimens pour satisfaire mon estomac qui murmurait de son abstinence prolongée. Mes regards se portaient machinalement à ma gauche, sur le long promontoire qui, s'avançant dans la mer, fermait le golfe de ce côté, et dérobait à la vue les cimes des hautes montagnes de l'île de Qoubrous (ChypiHi).

i82 l'astronome

Tout à coup je vois jpparaitro auprès de moi une longue, raitle et maigre ligure, qui me sembla un vrai fantôme.

Col être, que je n'avais pas vu s'approcher, et tlont la présence soudaine nie glaça d'elTroi , avait deux yeux perçans, un visage (jui me parut d'une pâleur cadavéreuse ; ses os semblaient percer sa peau desséchée comme un parchemin; ses sourcils étaient hérissés, et une lofigue barbe blanche descendait en désordre jusqu'au-dessous de sa poitrine; il était couvert d'un manteau et d'une longue robe de couleur obscure; ses mouvemcns étaient précis et mesurés comme ceux d'une machine qui se meut par des moyens artificiels. Les veux fixés vers le ciel étoile , il semblait diriger successivement sa vue vers les diflérens asties, en se servant d'instrumens de formes variées et tellement bizarres , que jamais je n'en avais vu de pareils.

Je ne doutai point que cet être ne fût un magicien , se livrant à ses opérations diaboliques , et je m'attendais déjà à voir se rassembler autour de lui les mauvais génies évoqués par l'art de la nécromancie. La frayeur me retenant dans une immobilité complète, je restais les yeux attachés sur lui , suivant de mes regards le moindre de ses mouvemeus, nouveaux pour

DU MÙRISTAN. j83

moi, et dont j'étais persuade que j'allais devenir la victime.

Mon danger me parut encore s'accroître, lorsque je vis cet être mystérieux et effrayant abaisser ses regards sur moi, et fixer à son tour ses yeux sur les miens.

Après quelques momens de notre observation mutuelle et silencieuse, pendant laquelle mon redoublement d'épouvante exprimait de mon front des gouttes d'une sueur glacée : « Ami ! )) me dit-il d'une voix rauque , mais qui cependant n'avait rien de menaçant, « ami! je » vois avec plaisir que tu partages mes goùls et » mes exercices; depuis une demi-heure je te » vois les yeux fixés vers le ciel brillant qui étend » à ta droite son magnifique rideau au-dessus 0 des sommets du montTaurus; et maintenant » tes yeux dirigés vers notre zényth , semblent » vouloir passer à travers ce groupe d'étoiles né- » buleusesqui couronnent perpendiculairement » notre tète. Dis moi, quel est l'astre que pour- » suivent ainsi tes regards obstinés? »

Rassuré, en entendant une voix humaine sortir de ce corps effrayant , que j'avais pris pour une vision fantastique dans ce site solitaire, j'allais répondre à mon interlocuteur, mais il ne m'en laissa pas le temps.

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i( Tu peux, ajoula-l-il, bénir ta (Jeslinéc et » les astres qui te protègent; je suis le célèbre » Abd-él-negoum ( le Serviteur des étoiles) que )) ses hautes connaissances en astronomie ont )) l'ait surnommer cl-Feleky ( le Céleste). Per- )) sonne, clans la ville d'IskanJeroun et aux en- )) virons, n'ignore que nulle étoile du firmament » ne m'est inconnue, depuis l'étoile él-Dobbéli ^ » jusqu'au bel astre de S olui y ["^xv'xcn ne se passe )) dans le ciel, du midi au septentrion, de l'o- )) rient à l'occident, que ma préscience ne l'ait » déterminé d'avance.

» Les voiles de la destinée des hommes n'ont » rien d'obscur pour moi , el les astres prennent » eux-mêmes le soin de m'instruire de tous les » événemens qui doivent arriver sur la surface » de la terre; les grands personnages comme » ceux de la dernière classe, les riches comme » les pauvres, n'entreprennent rien sans me con- » sulter; et ceux qui sont avides d'instruction » sollicitent vainement l'honneur de recevoir » mes illustres leçons.

» Cependant, en te voyant tout à l'heure les

' La principale étoile de la Grande -Ourse. A'^oyez, lu LXXVIIl'' noie suj>plcmeiitairc, à la lin du 3*^ volume. ■' Canope. Voyez la LXXVlll" noie suppléincnlaire.

DU MÔRISÏAN. l85

» yeux fixés sur la voûte étoilée, j'ai deviné à » l'instant même l'instinct insurmontable qui te » poussait vers l'étude de l'astronomie. J'ai aus- )) sitôt pris le soin d'observer avec exactitude » l'état du ciel , et j'ai reconnu qu'il t'était favo- » rable : j'y ai lu, pour moi, l'ordre de cultiver )) par mes leçons ton amour pour les hautes » connaissances.

» Viens donc avec confiance, ô mon fils! » Abd-él-negoum consent à te faire pénétrer )) avec lui dans le palais de la science: viens, » ma maison sera ton asvle et ton académie. »

L'Astronome me prit alors par la main; et, tout joyeux d'une invitation que j'étais si loin d'espérer, je me laissai guider en silence, redoutant qu'une explication trop hàlive ne lit révoquer la promesse bienveillante qu'il m'avait laite sans me connaître. Je craignais même que, quelle que fut la nature de celte explication, elle n'arrivât encore trop tôt pour mes intérêts.

Nous parcourûmes ainsi plusieurs petites ruelles d'un des quartiers les plus pauvres de la ville, et, après différens détours, nous nous arrêtâmes devant une petite maison, dont l'apparence n'était rien moins que somptueuse.

Abd-êl-negoum ouvrit lui-même sa porte , circonstance qui me convainquit qu'il n'avait ni

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esclaves ni domcsliques; puis méprenant de nouveau par la main , il me guida dans l'obscurité, jusqu'à une petite pièce, où il m'invita à in'asseoir.

Il s'occupa à l'instant d'allumer une vieille lampe, et porta ses regards sur son nouvel hôte. J'étais resté debout malgré son invitation. Il parut étonné de la pauvreté annoncée par mon costume, cju'il n'avait pu remarquer dans l'obscurité : son ton changea aussitôt envers moi , et les discours affectueux qu'il m'avait prodigués firent place à des interrogations sèches et impérieuses. Ne. pouvant éviter de lui répondre, je lui rendis compte, avec déférence et sans aucun déguisement, des circonstances qui m'avaient amené au lieu où il m^avait trouvé, et où ma vue se promenait vaguement à l'occident sur la surface des mers, au lieu de s'élever dans les régions célestes de l'orient, comme il avait paru le croire. Je lui témoignai toute ma reconnaissance pour les offres bienveillantes qu'il m'avait faites; mais je ne lui cachai pas que les plus pressés de mes besoins étaient, non ses leçons de la science astronomique, mais quelques alimens, et une retraite où je pusse me reposer, lui promettant de me dévouer ensuite à toutes les instructions scientifiques qu'il lui plairait de me donner.

DU MÙRISTAN. iS^

Abd-elnégoum s'assit sur une mauvaise natte qui était presque leseul mobilier de la chambre: me laissant debout, et appuyant sa tête sur ses deux mains, il se mit à refléchir.

Ses réflexions furent longues, et je tremblais que le résultat n'en fût mon expulsion sansasyle, sans lit, et sans souper.

Heureusement il n'en fut pas ainsi. L'Astronome rompit enfin le silence pour m'annoncer que je pourrais rester, qu'il consentait à me prendre à son service ; et il ajouta que je ne devais pas prétendre à des gages, mais que je serais logé, nourri, habillé, et que si je me conduisais bien, ma récompense serait, après lui^ l'héritage de tout ce qu'il possédait.

J'acceptai avec reconnaissance; je fis un souper très-frugal ; puis je me couchai sur un morceau de natte encore plus délabré que celui qui servait de siège et de lit à mon maître, et le lendemain j'entrai dans l'exercice de mes fonctions serviles.

Ces fonctions se bornaient à nettoyer la maison , à aller chercher à la fontaine l'eau nécessaire à la consommation , soit de notre table, soit des ablutions légales, à apprêter nos repas plus que sobres, à entretenir la pipe de mon maître, et à le suivre dans ses excursions, lan-

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tôt hors do la ville, laiilôt sur la jetée solitaire où s'était laite notre première connaissance.

Le goût de l'instruction ni'était venu peu k peu. Plusieurs fois j'avais prié mon maître de m'apprendre à me servir de ses instrumcns astronomiques; il s'y était toujours refusé, et, me regardant fixement, il m'assurait que la nature elle-même me défendait d'être jamais astronome. Je ne sais réellement ce qui en moi avait pu le porter h démentir ses premières promesses , et le premier horoscope qu'il avait tiré de l'inspection des astres la nuit de notre première rencontre.

Douze années se passèrent ainsi au service à^Abd-êl-fiegoum. Depuis quelque temps sa santé s'affaiblissait d'une manière inquiétante, et son indigence était toujours la même. Cependant, tous les jours, il me répétait que les étoiles lui promettaient , par leurs aspects invariablement favorables, encore une bien longue vie et la possession de grandes richesses.

Enfin, un matin, je le trouvai étendu sans mouvement sur sa natte; il était mort, et, conformément à ses promesses, j'étais son héritier universel.

Cet héritage se bornait aux ustensiles grossiers et peu nombicux de son modeste mé-

DU MORISTAN. 189

nage , et aux instrumens de mathématiques dont il se servait pour ses observations d'astronomie.

Le propriétaire de la maison que nous habitions vint me signifier, dès le lendemain, qu'il ne voulait pas de moi pour locataire; je fis quelque argent de mon mince mobilier, et, conservant avec soin les instrumens astronomiques de mon maître défunt, je me préparai h prendre un autre logement.

J'en trouvai un chez une vieille femme, qui habitait un des faubourgs de la ville, et à laquelle j'avais vendu quelques feuilles de papiers couvertes de chiffres, sur lesquelles mon maître avait fait ses calculs scientifiques , et qu'elle avait achetées comme étant des talismans qui avaient la vertu de favoriser la ponte de ses pigeons, et d'en écarter les animaux malfaisans.

Je n'eus pas de peine à lui persuader qu'en héritant des instrumens de mon maître, j'avais aussi hérité de sa science ; et ses voisines , et même ses voisins , ne tardèrent pas à implorer les secours de mes talons astrologiques. Tout ce que j'avais conservé des papiers de mon maître fut successivement vendu à ceux qui désiraient des talismans.

ipo L ASTnoNoi\n-:

Voyant prospérer ce nouveau commerce, et, désirant l'étendre, je voulus aussi, comme jibd-él-negonm , tirer les horoscopes et faire des prédictions d'après rinilucnce des astres. J'avais retenu, des discours de mon maître, les noms des principales constellations; mais j'ignorais la place qu'elles occupent dans le ciel, et je me persuadai Aicilement que j'acquerrais bientôt cette connaissance, en me servant des instrumens dont il avait fait usage; mais ici je fus arrêté par un obstacle insurmontable : j'eus beau essayer, de toutes les manières que je pus imaginer, d'imiter ce que j'avais vu tant de fois faire à mon maître ; je ne sais pourquoi , je ne pus jamais parvenir à apercevoir, d'une manière distincte et précise, à travers les deux trous de cet instrument, les astres que mon maître y observait, ou que peut-être il prétendait y observer.

J'ai toujours pensé qu'il avait méchamment et à dessein dérangé lui-même ses instrumens avant de mourir, de peur que ma science n'éclipsât un jour la gloire de la sienne; ou bien que ces instrumens n'étaient pour lui que des meubles de parade , dont se servait son charlatanisme pour persuader les ignorans de ses connaissances transcendantes, et que, quand

DU MORISTAN. IQI

il les employait dans ses prétendues observations astronomiques, il n'y voyait réellement pas plus que moi.

Cette seconde hypothèse fut celle que j'adoptai le plus volontiers, et je pris le parti de me servir avec assurance de mes insirumens , en présence de ceux qui, venant chaque jour me consultei'^ s'en retournaient émerveillés de mes discours inintelligibles, et convaincus de ma haute science.

Tout allait bien , et je crois que j'étais,en effet, tout aussi habile qu'une grande partie des astronomes les plus renommés. Personne n'osait former le moindre doute sur mes profondes connaissances, (juand même mes prédictions n'étaient pas confirmées par l'événement.

Ma réputation croissait de jour en jour, et, pour mon malheur, elle prit une trop grande extension. Ma renommée parvint aux oreilles de V^ghd Qaym-Tnaqâm ' de la ville. Il était sur le point d'être père; il me fit venir pour tirer l'horoscope de l'enfant qui allait naître. Je me présentai hardiment; je feignis d'obser-

" Le Gouverneur. Voyez sur le titre à'Aghâj la note de la page 4^7 ; et sur celui de Qaym-maqâm , la note de la page 459, dans le premier volume de ce Recueil.

192 I' ASTRONOME

ver les étoiles} je traçai sur un papier des figures bizarres et des calculs insignilians , et j'annonçai sans hésiter, que l'Aghà serait bientôt père d'un fils.

J'ignorais que mon nouveau client avait aussi fait venir à grands frais un autre astronome iVyàntakjéh '. Celui-ci^ placé dans un autre endroit de la maison , avait annoncé une fille. On nous mit en présence l'un de l'autre, et on voulut comparer nos différens thèmes célestes. Je ne pus aucunement expliquer celui que présenta mon adversaire. Quant à lui, il n'eut pas de peine à démontrer que celui que j'avais osé rédiger n'était composé que de figures tracées au hasard , de calculs absurdes ou insignifians, et de chiffres qui n'avaient entre eux aucune espèce de rapport.

Faute de bonnes raisons, j'accablais d'invectives mon adversaire, qui y répondait de son mieux ; les voies de fait allaient succéder aux injures. La nouvelle qu'on vint nous apprendre nous mit tout à coup d'accord, et termina notre querelle. Les femmes, qui avaient été appelées pour prêter leur secours à l'accouchement , annoncèrent qu'il n'aurait pas lieu :

' Antioche.

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la femme du Qaym-maqàm n'était pas enceinte; elle était hvdtopique.

Mon confrère en astronomie fut renvoyé à Antiochc, sans paiement ni récompense. Quant à nioi , notre discussion avait trop bien prouvé mon ignorance en astronomie.il était démontré que je ne connaissais absolument rien à l'usage des inslrumens de cette science. On voulut bien croire que l'astronome d'Antioche s'était trompé dans ses calculs ; mais pour moi , on me roçjarda comme un charlatan effronté, dépourvu même des premières connaissances , qui avait indij^nement voulu abuser le Gouverneur, et je reçus l'ordre formclde quitter Iskanderoun aussi promplement que j'avais cjuillé Smyrne.

Je partis aussilùl, craignant une punition plus grave, et je n'emportai avec moi que mes instrumens astronomiques, dont j'cspéiais toujours que l'expérience me dévoilerait l'usage quelque jour.

Je pris ma route à travers les chaînes de montagnes qui traversent la Syrie dans toute sa longueur, et dont les ramifications si nombreuses offrent tantôt des monts rocailleux, brûlés, abruptes et sans culture; tantôt des collines gracieusement arrondies, dont la molle courbure se revêt des richesses de la plus abon-

ig4 l'astronome

dante vcgétalion. Entre ces saillies si variées du terrain, ici s'ouvrent des vallées riantes, bordées de fertiles coteaux ; des cliamps d'oliviers à la chevelure grisâtre, de mûriers aux feuillages obscurs, ceignent de nombreux villages, et des hameaux épars : là des ravins profonds et sauvages déchirent le sol, recelant dans leurs fissures cllVi^yantcs des lorrens bondissans qui se frayent avec clfo:tun passage à travers les masses de roche écroulées de la montagne, et, dans leurs lits souterrains, font mugir avec fracas leurs eaux noires et écumantes.

Sur les versans les moins escarpés de ces monts, surtout dans le Kicsroudn et dans Vjdnti-Libdn^ autrefois de vastes forets de cèdres magnifiques étendaient leur manteau toujours verdoyant : le temps et les dévastations humaines n'ont laissé subsister, jusqu'à nos jours, de celte antique famille, que quehjues enfans isolés çà et là, survivant à leurs frères; mais leur stature gigantesque, leurs bras immenseset leur végétation vigoureuse,offrantune vaste lente à des caravanes entières, attestent, encore quelle devait être autrefois cette tribu colossale des fils majestueux de la montagne.

J'allais ainsi de vallées en vallées, de montagnes en montagnes, évitantles grandes villes.

DU MÔRl.STAN. IqS

et m'anétant de prcrércnce dans les plus pauvres hameaux, où j'exerçais, sansct-ainlc d'être contiedit, ma science pour les horoscopes, les prédictions cL les amuleltcs préservatrices. Mon commerce allait bien, grâce à l'ij^^norance entière de la population avec laquelle je traitais, grâce surtout à l'appareil de mes instrumons scientifiques, que je déployais avec assurance devant ceux que je savais aussi incapables que moi de s'en servir et d'en apprécier l'emploi.

Je cheminais un soir dans un chemin couvert, le long d'une des branches principales du Thabor. Les cyprès touffus, dont les cimes pyramidaient autour de moi , étendaient une ombre épaisse sur les collines que je traversais: de petits monlicules,s'élevant successivement les uns audessus des autres, semblaient autant de degrés destinés à faire parvenir le voyageur jusqu'au pic élevé qui paraissait leur centre commun , et dont les roches ardues et découpées s'élançaient devant moi au sein des airs, semblables aux forteresses de Gog et de Magog.

Combien les sites sauvages et déserts qui m'entouraient contrastaient avec ceux qui avaient charmé mes yeux au commencement de cette journée!

Le matin , de bonne heure, j'avais atteint les

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L ASTRONOME

bords du lac si renommé de Tahârjéh ^ Je m'élais long-temps reposé sur un dos pclils promontoires couronnés d'iil;ics louUus, qui Icstonncnt si aqrcahlemenl ses ri\es, et mes yeux avalcntjouiavecdélicesdu spectacle mognilique qui se dcplovail devant eux.

A ma gauche j la ^iilc aniique de Tabciryéh, près de laquelle je venais de passer, rougissait ses minarets élancés de la brillante et vive lumière du soleil d'orietil; tandis que la ville et les ruines de son ch;jiteau étaient encore plongées dans une demi-leinle, qui rendait indécises leurs formes à moitié cachées par les voiles vaporeux du matin.

Sous mes pieds, le lac limpide étincelant aux ieux du jour naissant, et dont la surface tremblotante reflétait sui- mille petits flots les jeux scinlillans de la lumière clhérée, animait du charme inexprimable de son miroir diamanté les rians paysages, dont ses bords offraient les tableaux variés, et leur donnait la vie, comme Tœil agaçant et passionné au visage de la beauté.

A ma droite, la vallée sombre et resserrée

^ Lac de Tib'^rinde , nommé aussi lac de Genesareth et Mer de Galilée par les évangélistes.

DU MORISTAN.

OÙ le Jourdain scrnhiail s'enrulf avec répiignaticc,caclKiiit au ("onci tics piéci()iccs , enlrc les roches suspendues, ses ondes bruissantes.

Plus loin, un horizon varie, des montagnes bleuâtres, confondant leurs contours presijue diaphanes, avec l'azur des cieux , et peut-être à travers un brouillard blanchâtre, quelques nappes du grand lac Asphallite', aux eaux dormantes, aux bords stériles cl désolés.

J'avais <[uitlé avec peine ce spectacle si bien fait pour captiver l'altention, et m'éloignais du lac et (Ju Jourdain. Je m'étais dirige vers la vallée d'Esdrelon, espérant atteindre la Ville- Sainte^. Pour raccourcir ma marche, je m'étais engage dans un décos chemins creux qui, à certaines épo(|ucs de l'année, ne sont que les lits des torrens qui so piécipitent des montagnes. Ces lits étaient aloi's desséchés, et m'offraient un chemin (pii devait mcconduire au bas dans la vallée.

Je marchais depuis long-temps, et cependant je ne vovais autour de moi aucune trace d'habitation : j'étais inijuict , en proie à la crainte et au trouble, ne sachant en quel lieu etsousquel

' La mer Morte.

* Jérusalem. Voyez la XXXVIII* note supplépientaîrc.

L ASTRONOME

toit je reposernis mes pieds rnligucs d'une longue roule : le soit v avait pouivu à mon insu.

Tout à coup, h un détour du chemin que je suivais, je me vois rntoméd'une hnnde armée, mailrailé, dépouillé, iiJtcrrogé avec rudesse: « Qui es-lu?me dit un (ies chefs de ces bri- » gands; où vas-tu? d'où viens-tu? » Je répondis en peu de mots :

« Je suis, dis-je, un pauvre astronome, exer- » çant mon art paisiblement dans les cam- )) pagnes, afin de subNcnir à mes besoins pen- )) daiil le voyage cjue j'ai erilrepiis pour me M rendre au Kairc, où je suis appelé; du reste, » ajoutai-je, je ne possède rien au monde que n ces instrument de mon art, qui certes vous » sont inutiles, et qui n'ont pour vous nulle » valeur; je n'ai rien de plus, et si quehju'un » de vous vent me prendre quelque chose, il » aura fallu qu'il me Tait donné aiqiaravant. »

A celte déclaration , on uj'imposa silence, et me liant les pieds et les m;iins avec la toile de mon turban, on m'attacha par de fortes lanières, comme un ballot de marchandises, en travers sur un cheval, derrière le dos d'un des soUlats.

On partit. I.a route fut longue et surtout pénible pour moi. Chaque soir on me déliait, on

nu MORISTAN. f(^9

me donnnit à souper; cliaqiic malin je reprenais ma voilure incommode: dès que je voulais ouvrir la bouche, les coups les plus violens me commandaient le silence. Enfin, nous arrivâmes pics d'une ville que le Lruil des flols me fit juger être située sur le rivage de la mer.

Ses murs noircis et ruines en partie attestaient les ravages successifs de siècles nombreux, et au milieu des remparts imnienses qui formaient encore son cnceinie, s'élevaient jusque dans les nuai^es des tours menaçantes, semblables à des gcans malfaisans, p^'éls à écraser tous ceux qui oseraient en tenter l'approche.

Il était nuit quand les portes massives tournèrent lentement sur leurs gonds pour recevoir la troupe qui me servait d'escorte.

Après avoir parcouiu différens détours et un assez grand nombre de ruelles obscures et tortueuses, nous arrivâmes sur une petite place qui me parut située dans le quartier le plus élevé de la viiie.

Tout était silencieux autour de nous : le chef des soldats qui m'avaient amené les fit arrêter au milieu de la place, et se détacha, apparemment pour annoticer sa capture et recevoir des ordres à mon égard.

Il ne larda pas à revenir, nje fit délier, et

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me j< tint luilomcnlh terre : (( Vn,mc dil-il, va » où lu voudras dans la \ille; altends-v ce qui » sera déc iilé sur Ion sorl. INIais si le Propliclc » te protcfj^e, qu'il le délouinc du projet de » prendre la Tuile hors de ces ruurs; approcher » des portes, ce serait a[>pelcr à l'iiislaiil sur ta » poitiine \ingt cotqis de poigr>ards hicn acé- )) lés. \ a , ajouta-t-il ; chaque soir, au coucher » du soleil , aie soin que je te retrouve près de » celte fontaine. »

Je levai les veux et j'aperçus en effet une fontaine nia^nifujuc enjhellie par des marbres prcci(ux;et de lai|îes inscriptions tracées en caraclèies dorés y faisaient briller leurs reflets à la clarté de la lune. Quand je reportai mes regards autour de moi , jetais seul ; mon escorte avait disparu avec son chef.

J'étais libre, mai" je n'avais ni asile pour la rjuil, ni aucun aliment pour apaiser la faim dont les aiguillons se faisaient sentir, J'ij^morais où je poin-rais me pcocurer l'un et l'autre; j'ignorais n;cnie dans (juelle \iile le soi l bizarre avii pu me conduire par une voilure si peu Ao'oiii ire, et avec de si désagréables conqiagnons de route.

J'..vais en le lenq)s de réfléchir pendant mon voyage nmct; les ciaintcs les plus cruelles

DU wd:ilSTAN.

avnient a^hé mon rsjiril. : ces ciairites clîi'ent m;iintcriai:t cvnnouics, cl .{Udicjuc mn pusition ne me pai ùt pas entièrement liante, j'é|>io'jvai , dans masécuiilc nouvelle, rjiie « la crninlc du )) mal fait toujours plus de la moitié du mal lui- » môme. »

Je ne savais où diriger mes pas dans l'obscurité absolue qui n\c semblait couviir toule la ville; enfiri, à force d'ci'ier de rue en rue, de quartier en rjuarlier, j'aperçus de loin une lueur vacillante, vers laquelle je me dirigeai aussitôt. Elle sortait d'une maison peu considérable, à la porte de lacpiellc je frappai sans bcsitc!-. I^a porte fut immédiaiement ouverte , et je fus inlroiiuit sans difficulté.

J'appris bictitot que j'étais chez un juif ([ui avait oblerni, moyeimarit une forte redevance, le privilège de vcndie du vin, la nuit, en secret, aux nmsulmans peu scrupuleux qui ne ci'aignent pas d'enfreindre la loi du Prophète.

Sur ma demande pressante, il me servit à souper, et la fatigue qui m'accablait m'eut bientôt plongé dans le plus profond sommeil.

Le lendemain, j'appris d<; mon hôte que j'étais dans la ville ô^jékkdli '. Je lui racontai une par-

' Siint-Jean-iVAcre. Voyez dans le premier volume la noie de la page 4 1 5.

L ASTRONOME

tic de mes avenlurcs, et il m'npprit quelquesunes (les siennes : il se plnii^nail beaucoup de la forte redevance qu'on cxi:^(Mit de lui, de rahjocliou et du mépris qui pesaient sur lui et sur ses co-reiiiiionnaires*.

Il linillcsdclails qu'il me donna h ce sujet par se lélicitcr d'avoir pu rendre service à un savant astronome, me suppliant de vouloir bien tirer son horoscope, lui prédire l'avenir, et lui faire don de quelque anujiette (]ui pût le préserver des avanies fréquentes auxquelles il était si souvent expose.

On m'avait laissé le sac qui renfermait mes inslrunicns astronomiques, et je m'estiin.ii heureux de pouvoir payer aussi facilement l'hospitalité qui m'était accordée. Je m'empressai de faire des opéi'ati.)ns extraordinaire^^, et je prédis au juif émerveillé (ju'après quehjues traverses, il parviendrait au plus haut ran<if, soit en richesses, soit en honneurs. Je lui remis (juelques feuilles éciites, que je lui dis être de précieux talismans, et des ce moment je fus, dans s« maison , autant le rnaitre que lui-même.

Ce juif avait une." fille qui habitait avec lui , et l'aidait dans les détails de son commerce clan-

' Voyez la note de la page /J.'|3 du premier volume.

DU MÔniSTAN. 203

destin; car vous savez que 1rs fille-- el les femmes ju ves !!Csont passoumisos par leurs parens à la ré lusîon exigt'e des femmes musulmanes.

Citie fi'le était Inidc , d'un ài;e mûi' et [)!us que fanée. Quoique sa rcli^'ion fût différente de la mienne, elle me proposa de réjiouscr; et, persuadée que mon état de détresse uie rendrait favorable à ses \œux, elle me promit d'abjurer en ma faveur les lois de Moïse, pour embrasser le culte de son futur époux.

Je me trouvais déjà assez malheureux pour me i;ardcr de joindre aux accidens pénibles de ma \ie celui (iu maiiaj^e : je refusai ma prétendue surannée , et j'opposai à ses vives instances les décisions irréfragables du ciel qui me les avait manifestées par ses étoiles de la manière la plus certaine et la plus incotJtestable. Je l'assurai que mes observations astronomiques m'avaient appiis que non-seulement cette union m'était interdite, mais que bien plus encore je ne devais jamais me marier. Hélas! j'étais loin alors de sou{)çonner combien je devais être bon prophète.

La juive me crut, et elle n'en conserva pas moins pour moi toute sa bienveillance.

Pour ajouter encore à la confiance que ma science inspirait à mon hôte, un heureux hasaid

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