‹ Contes du cheykh êl-Mohdy (volume 2)Chapitre 19 sur 49 · LE SAC D ABD-ÊL-Q\DER · texte numérisé non relu

LE SAC D ABD-ÊL-Q\DER

Oui, je suis ton esclave ; et mon cœur et mes yeux Ont reconnu dans toi leur reine;

Et mes yeux et mon cœur, devenus ton domaine, Sont de leur esclavage heureux;

Et mes yeux et mon cœur n'ont de désir que ceux De posséder leur souveraine.

Par des plaisirs délicieux.

Que ta demeure en eux soit pour toujours fondée ;

Et si lu crains d'être inondée Du déluge de pleurs que répandent mes yeux ,

Une retraite t'est gardée Dans mon cœur où l'amour alluma tous ses feux.

L'aimable Qatlyféh ne rcsi-sta pas à ma prièi'e : s'approchant de sa lenètrCj elle laissa jouir mes yeux des charmes ravissans dont je n'avais dû la première vue qu'à un heureux hasard. De nouveaux gestes, qui n'annonçaient aucune rigueur, rcjiondircnt à mes protestations d'un amour brûlant et inextinguible; enfin, pour tout dire en un mot, nos cœurs s'entendirent, et, pendant plusieurs mois, chaque soir, elle à sa fenêtre, moi sur ma terrasse, nous continuâmes notre entretien , qui chaque soir avait pour nous un nouveau charme.

Un jour, j'étais à travailler avec mon père; une jeune fille, couverte d'un voile, entra chez

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nous: {( Bon voisin, » dit-elIc à mon père, (( pouvez-vous me faire d'ici à trois jours cet » habit de noces? Dans trois jours, mon père me » marie, w Le mien promit l'habit de noces pour l'époque qui lui était fixée , et la jeune fille se mit à développer devant lui l'étoffe qu'elle avait apportée. Je considérais avec plaisir sa taille élégante et ses mouvemens gracieux; mais que devins-je, quand , en se baissant, elle écarta son voile , et me laissa voir son visage , en me lançant un regard qui eût suffi pour me la faire reconnaître! Cette jeune fille était Qattjféh, la fille de Zajât^y le marchand d'huiles, notre voisin : c'était la maîtresse pour laquelle mon cœur brûlait si ardemment, mais que je n'avais pu reconnaître à sa voix, puisque dans nos conversations amoureuses elle ne m'avait jamais répondu que par gestes.

Elle sortit, et mon père me donna à faire une portion de ce nouvel ouvrage. Il était terminé le soir du deuxième jour; profitant de l'absence de mon père, à l'heure où tous les bons musulmans se rendent à la Mosquée, je m'em-

' Zayât signifie marchand d'huiles. Ce mot vient de celui de zeyt , « huile, » en arabe, dont les Espagnols ont formé leur mot azeyte.

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pressai d'empaqueter les robes de ma bien-aimée dans liii grand sac de peau , doul rnou père se servait pour transporter ses élolïc^s et son ouvrage confectionne, et je nie hàlai d'aller frapper à la porte de notre voisin Zajdt.

Celte porte me fut ouverte \i^vQattjféh ellemèinc, qui semblait s'attendre h ma visite. Elle m'apprit tpie son père était aussi absent; et, me prenant par la main, elle me conduisit dans un corps-de logis écarté. Les fenêtres de la chambre où j'entrai avec elle donnaient sur le fleuve du Tygrc, dont les eaux baignaient immédiatement les murailles de ce côté de la maison.

Qattjféh avait h peine eu le temps de m'adresser queKjues paroles, lorsque tout à coup la porte de la chambre s'ouvrit avec bruit, et nous vîmes paraître Zajdt lui-même, cpii lit éclater la plus violente colère en me voyant introduit ainsi à son insu dans sa maison , et tenant sa fille évanouie dans mes bras.

Je voulus en vain lui représenter que j'étais venu rapporter moi-môme les habits de noces, qui avaient été commandés l'avant-veille; en vain , ouvrant mon grand sac de peau, je les dévelo|)pai et les étalai à ses yeux; il m'accabla de toutes les invectives et de toutes les malédictions que sa langue put lui fournir. Me saisissant avec

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violence , il me fit entrer de force dans ce même sac qui avait renfermé les habits, et, le nouant fortement au-dessus de ma tôle, il le lança par sa fenêtre dans les eaux du fleuve.

J'aurais certainement fait plus de résistance à me laisser enfermer dans le sac, si les efforts que j'aurais pu tenter n'eussent été arrêtes par la crainte d'irriter encore davantage le père de ma maîtresse, et par la persuasion où je fus qii'il voulait seulement m'emporter de cette manière jusqu'à la maison de mon père, pour me faire réprimander par lui.

Je fus entraîné entre deux eaux par le courant du fleuve; cependant, heureusement pour moi, l'eau qui m'entourait ne pouvait pétiétrer à travers les pores de îa peau dont le sac était formé, et je voguai ainsi quelque temps, cherchant vainement dans ma tête les moyens de sortir de ma fatale embarcation , sans m'exposer à une submersion inévitable.

Après un trajet, qui me sembla d'une longueur insupportable, je sentis que ma barque improvisée , qui jusqu'alors avait flotté au gré des vagues du Tygrc, s'arrêtait, et n'obéissait plus au mouvement que le courant lui avait imprimé jusqu'alors.

J'attendis quelque temps avec crainte; mais T. II. ao

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me voyant définitivement à l'ancre, et sentant que la respiration commençait à me manquer dans mon enveloppe hermétiquement fermée, je n'hésitai plus à ni'olTorcer d'en sortir. Mes ciseaux de tailleur m'accompagnaient toujours pendus à ma ceinture; je m'en servis pour faire une ouverture directement au-dessus de ma tête, et je cherchai à en sortir aussitôt; mais l'ouverture n'était pas suffisamment large, et j'eus à peine le temps de remarquer que j'étais, avec trois autres sacs pareils au mien , fixé à fleur d'eau par des filets de pécheur qui avaient arrêté ma voiture aquatique. L'eau rapide et bouillonnante assiégeant ma bouche, mes narines, mes yeux et mes oreilles, mes forces m'eurent bientôt abandonné, et je perdis mes sens dans un profond évanouissement.

Quand je revins à la vie, et lorsque mes yeux purent soulever leurs paupières, je me trouvai couché sur des roseaux dans une cabane de pécheurs. Autour de moi étaient six cadavres: trois d'entre eux étaient les corps de femmes blanches, également jeunes et bien faites; les autres semblaient ceux de trois en fans nègres nouvellement nés. Un grand feu était allumé devant moi, et j'étais serré tendrement dans les bras d'une femme, Je dirigeai vers elle mes regards

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appesantis : cette femme , sur le sein de laquelle

reposait ma tête celte femme était ma chère

Qattyféh.

Je refermai les yeux, croyant être en proie aux illusions du délire, ou abusé par les déceptions d'un rêve ; les vives caresses de l'aimable Qattyféh m'eurent bientôt convamcu de la réalité de sa présence.

Elle se hâta de m'apprendre que son père, irrité, avait exigé que le mariage auquel il la forçait s'accomplît le soir même de notre fatale surprise. Ce mariage avait eu lieu sans cérémonie et sans noce : en quelques heures le futur avait été appelé, l'acte légal passé dans toutes ses formalités, elle livrée et emmenée au domicile conjugal. Son mari était un maître-pêcheur d'un village non loin de Moussoul. C'est dans ce village que j'étais en ce moment, et j'y avais été apporté par les pêcheurs que le mari deÇaiiyjéh avait sous ses ordres.

Ils avaient déclaré qu'ils m'avaient trouvé au point du jour, sans connaissance, et vraisemblablement toul-h-fait noyé, dans un sac qui était retenu avec trois autres par leurs filets , et qu'ils avaient d'abord pris pour des poissons monstrueux.

Cependantle maître-pécheur, en retournantà

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son ouvrage, avait ordonné qu'on ne négligeât aucuns des secours qui pourraient rappeler à la vie CCS sept corps, s'ils ne l'avaient pas entièrement perdue. Qattffdh^ qui m'avait reconnu, ne s'était jusqu'alors occupée que de moi; et c'est aux tendres soins qu'elle m'avait prodigués que je devais mon retour h la vie.

Le récit de Qattyjch fut interrompu par des chants que nous enlendimes au loin retentir : bientôt quelque bruit, non loin de la cabane, nous annonça l'approche de plusieurs personnes, et une voix forte et sonore fit résonner sur le bord du fleuve les vers suivans :

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