‹ Contes du cheykh êl-Mohdy (volume 2)Chapitre 21 sur 49 · LES QUATRE AMIS · texte numérisé non relu

LES QUATRE AMIS

(SS« qnatu ISCmis, oit (a )n${\ci con']n^aU.

La garde du Pachà de Moussoul était divisée en trois corps principaux; chacun d'eux était commandé par un Aghà particulier ; ceux-ci étaient unis entre eux de l'amitié la plus intime, et ne se trouvaient heureux que quand ils pouvaient être réunis ensemble. Pour mieux cimenter les liens de cette union, ils avaient formé le projet de se marier le même jour , d'épouser trois sœurs, d'acheter une maison qui eût trois corps-de-logis, et d'y vivre ensemble au sein de leur triple famille que la même amitié unirait des mêmes liens.

Une circonstance vint un peu modifier ce projet d'une heureuse vie.

Le Pachâ jugea à propos d'augmenter sa garde d'un quatrième corps entièrement composé d'esclaves noirs : l'Aghà qui les commandait était également nègre lui-même. Nos trois amis, loin d'être jaloux de leur nouveau collègue , n'hésitèrent pas à l'admettre en quart dans leur commune amitié, et bientôt on ne parla plus dans Moussoul que des quatre amis^ dont chacun enviait le sort.

•^33 I-ES QUATHK AMIS,

Pour réaliser rnncien projet, il fallait maintefjant Iroiiver iiric famille qui eut quatre filles à marier, et une maison qui oîit (juatre corps-delogis sépares. Les filles à marier et la maison furent offertes par une nouvelle faveur de la destinée, et les quatre mariages furent célèbres le même jour.

11 n'y eut qu'une seule noce; la fête fut complète. Les convives, en se retiiant, laissèrent les quatre amis libres d'aller savourer les délices de leur hymen; mais en ce moment môme, trois des nouveaux époux , dont la joie , et peut-être un peu trop de vin bu dans ce jour de réjouissance, en dépit des lois pi ohibitivesdu Prophète, causaient la double ivresse, tombèrent assoupis sur les coussins qu'ils s'apprêtaient a quitter.

Tout prouva par la suite (ju'une autre cause encoie de cet engourdissetnent soporifique était due à une noire perfidie.

Le quatiième des époux, TAghà nègre, seul resté éveillé, alla trouver dans les ténèbres de la nuit, non-seulement l'épouse qui lui appartenait, mais encore celles de ses amis qui attendaient leuis époux avec une douce impatience, et qui se livrèrent à ses transports avec innocence, et dans une ignorance absolue de sa supercherie criminelle.

ou LA JUSTICE CONJUGALE. 233

Le lendemain malin, les trois époux si cruellement trompes se réveillèrent, et allèrent jouir de leurs droits, sans se douter aucunement que chacun d'eux venait d'avoir un prédécesseur.

Les femmes conservèrent la même ignoiance; mais il était impossible au coupable de se cacher à lui-mcme (juelles suites pouvait avoir sa triple usuipalion. I^es quatre épouses donnèrent en njcmc temps des signes de grossesse.

L'Aghà nèifre et celle des sœurs dont il était répoux, disparurentquel(|ues joursavant l'époque présumée du quadruple accouchement. Sa disparition, qui avait inquiété les trois autres amis, trouva son explication pour eux, quand chacun d'eux vit sa femme accoucher d'un enfant nègre.

Leur fureur fut extrême : l'innocence des victimes, attestée en vain par elles, ne put les soustraire au supplice auquel les condamna la jalousie maritale si cruellement blessée. Les malheureuses mères, adultères à leur insu , furent mises avec les trois fruits adultérins dans des sacs , et jetées dans le Tygre la même nuit où moi-mcnic j'y avais été précipité par la jalousie paternelle.

a34 SUITE DE l'histoire

Je coulais dans la cabane tlu pécheur des jours heureux ; les fréquentes absences de mon maître me procuraient souvent do bien douces entrevues; enfin, la destinée qui avait semblé renoncer à me tourmenter, recommença tout à coup ses persécutions envers moi.

Un soir, j'allai trouver Ç)^^oyè7i,ainsi que j'en étais convenu avec elle : le mari était absent, et son absence, qui devait durer la nuit entière, semblait nous promettre une réunion agréable et prolongée. N'ayant aucune crainte de voir interrompre notre séance clandestine, j'avais voulu l'égayer par le vin parfumé de Chjraz^ et j'avais apporte' une petite outre qui en contenait environ quatre pioj^abhas '. Je portais cette outre sur ma tète, et, marchant à tâtons au milieu des ténèbres, sans aucune lumière qui eût pu me trahir, je me glissais en silence vers la chambre dc-ma chère Qattjféh : je goûtais déjà dans mon Imagination tous les plaisirs que

• Environ dix à douze pintes.

d'abd-êl-qader. 335

me promettait cette soirée délicieuse. Mais, h peineeusjeentr'ouvertla porte intcrieurc,qu'un violent coup de sabre, assené sur l'outre que je portais, la fit rouler à mes pieds, en m'inondant des longs jets de la liqueur purpurine qui y était contenue, et j'entendis une malédiction sortir de la bouche de mon agresseur, qui prit aussitôt la fuite.

Moi-même je ne jugeai pas à propos de poursuivre l'exécution de mes projets amoureux. J'avais reconnu la voix du pécheur, que j'avais cru bien loin de moi en ce moment : profitant des ombres de la nuit, et de sa fuite soudaine qui me laissait le champ libre , je me hâtai de m'éloigner h grands pas de la cabane, où un plus long séjour m'aurait évidemment exposé à éprouver un sort non moins funeste que celui dont j'y avais été si merveilleusement sauvé.

Je marchai long-temps, sans m'arrêter, pendant le reste de la nuit et le jour suivant : j'allais sans savoir de quel côté je dirigeais ma course, car j'évitais avec soin tous les lieux habités, craignant que le moindre indice de ma fuite, parvenant jusqu'au pécheur vindicatif, ne put lui fournir les movensde me rejoindre.

Enfin, la fatigue, la faim et la soif me forcèrent de m'arrêter le soir auprès de quelques

236 SUITE DE L*HISTOIRE

maisons. Je pénétrai dans une enceinte, ou petite cour, (jiic je m'assurai bien cire déserte et éloignée de toute hal)italion. Y ayant choisi dans l'obscurité une retraite où je ne craignais pas d'être aperçu, si j'étais récllcnicnt poursuivi, malgré le long espace Cjuo j'avais mis entre moi et rennemi acharné contre ma vie, je me misa réiléchirsur l'accident fatal qui m'exilait sans retour de l'asile de l'amour et des plus doux plaisirs.

Je pensai que le pécheur avait eu plus de défiance que je ne lui en supposais, et que quelque imprudence, de ma part ou de celle de sa femme, ayant pu éveiller ses soupçons, son projet d'absence n'avait été que simulé, afin de mieux me surprendre et de me sacrifier à sa venireancc.

Quand il avail abattu et percé l'outre qui était placée sur ma tête , il avait sans doute cru^ dans l'obscurité, avoir fait tomber ma lôtc à ses pieds : le vin dont elle l'avait arrosé dans sa chute, et dont mes habits eux-mêmes étaient encore tout imbibés, avait pu être facilement pris par lui pour des Ilots de sang élancés de ma blessure, et il s'était sans doute dérobé par une prompte fuite à la punition qu'il croyait avoir encourue comme meurtrier.

Cependant son erreur avait dû lui être bien-

d'abd-êl-qader. a37

tôt connue, et je me gardai bien de former le projet de retourner jamais auprès de mes premières amours.

J'attendis le jour pour prendre un parti ultérieur et sortir de la retraite où je m'élais empressé de me cacher, sans avoir pu reconnaître, au milieu des ténèbres de la nuit, quelle était la nature de l'asile où je m'étais introduit.

Cet asile était le four d'un potier, et, long-temps avant le jour, les ouvriers vinrent le remplir de morceaux de bois auxquels ils ne tardèrent pas h mettre le feu.

Je ne me doutais nullement de ce qu'ils allaient faire ; à mesure qu'ils enfonçaient le bois dans la bouche du four, je me retirais, en rampant sans bruit, à l'extrémité opposée de mon asile si mal choisi; mais la fumée commença bientôt à m*envelopper, et les flammes s'approchèrent de moi : emprisonné au fond du four, il m'était impossibledeparvenirà l'entrée,à traversle brasier qui m'en séparait. Heureusement mes habits, trempés encore par le vin et par la sueur de ma course précipitée, me garantirent des premières atteintes de l'incendie. Sans perdre un seul instant à implorer un secours qui, quand même ma voix eût été entendue, n'aurait pu m'arriver que trop tard dans tous les cas, je pus à

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temps mV'Iancer dans la cheminée du four, et je grimpai le long du tuyau avec une agilité stimulée par l'ennemi dévorant qui s'avançait de plus en plus à ma poursuite.

Cette cheminée aboutissaitau haut d'une terrasse qui communiquait avec celles des maisons voisines, et du haut de laquelle je reconnus que j'étais dans un village assez considérable, ou dans une petite ville qui m'était inconnue.

Je passai de terrasse en terrasse , jusqu'à ce que je lusse arrivé devant une fenêtre ouveite, par laquelle je n'hésitai pas de descendre. En tâtant autour de moi, dans les ténèbres, je rencontrai sous ma main plusieurs grandes jarres dont quel(]ues-unes étaient à moitié vides : je m'empressai de me blottir dans celle qui me parut le moins remplie; je me persuadai qu'elle contenait de la farine, en sentant sous moi une substance légère et semblable à une poussière impalpablc,qui cédait sans effort sous mon poids, cl dont le volume n'opposa aucune résistance à mes pieds, qui parvinrent facilement au fond même de la jarre.

Je me hâtai de me plonger jusqu'au cou dans cette farine, et de m'en couvrir le plus que je pus, aliri d'échapper plus facilement aux regards de ceux qui pourraient entrer dans ce magasin.

d'abd-êl-qader. 289

On ne tarda pas en effet à v venir : une vieille femme y étant entrée avec une lampe, je pus distinguer les divers objets qui m'entouraient, et j'en conclus que j'étais chez un épicier-droguiste.

Je cherchai involontairement à mieux me cacher encore dans ma retraite provisoire, espérant trouver le moyen de m'échapper pendant le jour, dont je ne doutais pas de voir bientôt luire les premiers rayons.

Le mouvement que je fis causa, malgré mes précautions, quelque bruit: la vieille femme tourna ses regards de mon côté, et, apercevant mes yeux brillans dans l'ombre , elle poussa un cri d'effroi. Je voulus alors m'élancer pour prendre la fuite; mais mon élan renversa la jarre dans laquelle je m'étais tenu caché, et les cris de la vieille femme redoublèrent, en voyant apparaître subitement une masse informe et confuse, toute recouverte d'une poussière blanchâtre qui en déguisait toutes les formes.

(( A mon secours, ô Musulmans! s'écria-t-eile; » un Afvjtj un mauvais Génie s'est emparé de » la maison ; une Ghoule infernale va me dé- » vorer! »

On accourut ; mais déjà j'avais franchi le

24o SUITE DE l'histoire

seuil de la porte restée ouverte; j'avais pris la luiie à travei's les rues désertes, et je m'étais élancé dans la campagne.

J'échappai à la pouisuile; maison me poursuivit lonfj-temps : car, à ma grande surprise , je ne tardai pas à me trouver couvert entièrement de flammes Meuàtrcs, et la lueur du feu qui m'entourait et {[uc je portais avec moi, semblant confirmer les qualifications (|ue m'avait données la frayeur de la vieille femme, servit de guide à mes persécuteurs : enfin , trouvant un ruisseau dans ma course, je m'y plongeai tout entier, mon fanal s'éteignit, et je disparus ainsi subitement à leurs yeux.

L'odeur que je sentis autour de moi me fit conclure avec raison que la poudre blanchâtre que j'avais prise pour de la farine était de la fleur de soufre, dont la portion qui .s'était attachée h mes habits avait pris feu, soit qu'ils eussent touché, dans mon élan^ h la llamme de la lampe, soit qu'ils eussent déjà été atteints dans le four par le feu, dont ils avaient pu conserver à mon insu quelques étincelles cachées sous leurs replis.

Je n'entendais plus aucun bruit, et lorsfjuc je fus bien assuré que tous mes habits étaient entièrement éteints^ je sortis de l'eau , ignorant

D*ABD-ÊL-QADER. 2^1

OÙ je pourrais me cncher pendant le reste de la nuit, et (juellc roule je pourrais prendre quand le jour serait ari'ivc.

J'apercevais, non loin de moi, des ruines qui me semblaient avoir ap|iarlenu à (juel(jue ancien nionumenljje m'y dirigeai pour y chercher un refuge.

Mais à peine eus-je fait quelques pas hors du ruisseau, cpie je me sentis saisir par la main, et une vuix humaine résonna à mes oreilles.

« Seigneur niagicien, me dit cette voix,par- » donnez à mon iinpoi tunilé; j'ai été attiré par » les cris de ma vieille voisine; je \ous ai vu » sortir tout entouré de flammes de chez elle; » et, quand vous avez si meiveilleusemenl dis- » paru à tous les regards, je me suis approché ;) sans bi'uit de l'endroit où j'avais vu s'évanouir » votre fantôme magique, m'attendant bien » (juc vous ne tarderiez pas à rcpiendre une » forme n isible, dès que vos ennemis se seraient )) éloignés.

» Ne craignez rien de moi, je suis Juif, nsu- » l'iei" de mon métier, et j'ai toute ma vie dé- » siré être en communication avec les mauvais » Génies (]iii pi'ocurent , conmie on me l'a tou- » jours assuré, à ceux qu'ils favorisent, la par-

SUITE DE L HISTOIRE

» licipation des richesses et des trésors caches » dans les eotiaillcs de la terre.

» Vcrjez donc chez moi, seigneur magicien ; » je vous y ferai entrer par une porte sccrctCj » sans que personne puisse me soupçonner de » vous avoir reçu, et je m'estimerai trop heu- » reux de devenir votre hôte et votre esclave.»

Il n'y avait pas h refuser : la dcslince m'envovait bien à propos la faveur d'un asile assure, avec l'espoir d'un bon repas, dont je sentais vivement le besoin. Je suivis h sa maison le Juif, qui m'apprit que j'étais dans la ville d^j^macljéh, et ma première demande fut celle des alimens qui pussent satisfaire mon appétit. Le repas fut plus abondant que je n'aurais pu l'espirer : rien ne lut épargné par le Juif, (jui en effet paraissait un esclave empressé auprès de moi.

Après le repas, de bons coussins reposèrent mes membres fatigués. Le Juif me donna le lendemain des vètemcns neufs, car tous ceux que je portais étaient tellement brûlés, cju'ils étaient hors d'état de me servir, h l'exception du sac de peau, que j'avais roulé autour de nïoi comme une ceinture, et dont la surface lisse n'ayant absorbé aucune des pai ticulcsdu soufre, n'avait point été attaquée par la (lanjme.

Mon hôte ne tarda pas à me presser de com-

d'abd-êl-qader. 243

mencer mes opcrnlions magiques pour lui faire découvrir un ticsor.

J'employai. successivemenl plusieurs prétextes pour retarder cette opération ; cnr»n,de plus en plus pressé, je lui déclarai que la conjuration qui devait le mcllrc en possession des trésors qu'il désiraitsi ardemment, no pouvait avoir lieu que dans la pleine I une de l'équinoxe d'automne: celui du prinlem[>s n'était passé que depuis quelques jours; je préparais ainsi une longue marge aux événemens qui pouvaier.t venir m'affrancliir de ma promesse.

Le Juif consentit à attendre; et j'eus soin, pendant les six iiiois qui s'écoulèrent, de faire tout ce qui pouvait dépendre de moi pour le persuader de mon pouvoir sur les esprits malins et sur les génies des diverses espèces.

Enfin l'équinoxe d autonme approchait, et je ne pouvais plus reculer l'évocation magique que j'avais si imprudemment promise. Le lieu de Eosopéralions surnaturelles devait être une des salles les moins déti'uiles des ruines du monument dont j'ai déjà parlé.

Ce monument, dont il ne restait presque plu';, au-dessus du sol , que quelques débi is de piliers à moitié délruils et quelques fùls de colonnes brisées, avait conservé encore dans sa base,en-

SUITE DE L HISTOIRE

fouie par tics cboulcmcns successifs, quelques caveaux encore assez solides, et qucl<|ues salles souterraines dont la voùlc n'était qu'en partie clfondréo; des caractères inconnus et des figures colossales, rcvchies de costumes depuis Lien des siècles hors d'usage, recouvraient une partie du revéïemenl des parois, et passaient, dans les tradit ons du \uli^aire, poui" des si^mes magi(jueset des talismans gardiens d'immenses trésors.

La vérité est que cet édifice, dont les ravages du temps ne devaient pas tardera engloutir les ruines elles-mêmes, n'était autre chose (ju'un ancien Pjrc.e^ c'est-à-dire un temple des Gue- ^/e^,peuples anliquesde la Perse, qui rendaient au (eu un culle d'adoialion.

Lorsque le Dieu Tiès-Haut eut accordé aux Musulmans la conquête de ces contrées, ils y établirent leur sain le religion; etieurzèleardent, détruisant lesautels des adorateurs du feu, força les se>:tateurs de ce culte impie à s'expatrier ou à se soun)ettre aux lois i\\\ Koran.

On prétendait, dans le pavs, que ces ruines étaient habitées par les mauvais génies, et nul n'osait s'en approcher sans frayeur.

Le Juif m'y avait conduit, bien malgré moi, dés que la pleine lune de l'équinoxe eut fait ap-

d'acd-êl-qader.

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parnîtrc dnns In voûte céleste son disque argentin c:fcn)plde toute cchancrure : rien n'avait pu me dispenser de l'y suivre. Une fois arrive, je sentis que ma pi'étcntluc science astrologique et magifjue allait cire prise évidemment en dcfjul, et. (pj'il m'était impossible de chercher ni nouveaux délais, ni nouveaux subterfuges. Je crus tlonc devoir faire au Juif l'aveu sincère de mon ignorance en nécromancie, et le récit naïf des événemens qui avaient précédé notre rencontre. Il refusa d'v croire, et s'obsiina dans l'opinion que mes déclarations si véii(Ji(jues n'étaient (|ue des allégations fausses, des prétextes inventés, [lour mcsousli'aireà l'excculion de mes promesses; il prétendit même que ma ujauvaise foi avait |)oiu' but de m'appropricr à moi seul les Irésois immer)ses que je m'étais engagé de par-

tager avec lui.

Bientôt il entra en fureur, en voyant qu'il ne pouvait rien oblenii* de moi; et, dans l'accès de sa Colère, me passant autour du cou un nœud du long cordon qui lui ceignait les reins, il en jeta l'autre extrémité sur un vieux crampon (jui, scellé dans la voûte à demi ruinée sous la(|uelle nous étions, paraissait a voir été destiné autrefois à soulenii' nue lampe : il s'efforçait ainsi de m'étrangler; et, malgré ma résistance, il était sur le point

34^ SUITE DE L*HISTOIRE

d'v parvenir, tant la rage de sa cupidilé désappoiiilcc semblait doublci' ses forces ! Pour combler mon m.illicin", le sac qui me servait de ceiniurc s'était déroulé, cl m'embarrassanl les jambes, me fit Irébuclii r. .le lus contraint, pour reprendi'emon équilibre, (rinlcrrompte, un seul int.t.uil bien court, ma résistance désespérée. Aident à profiler de cttle circonstance, mon ennemi acharné pesa de toute sa vij^ucur sur la corde, qui devait, en me soulevant du sol, terminer pir un cruel élratii^lemenl notre combat et ma vie. Je vis ses veux élinceler d'une joie

féroje, cl tout espoir fut perdu pour moi!

Toula coup le poid.s de mon corps el lesetlorlade noire lutte (irenl écrouler le crampon et la voûte pres(|uc entière sur mui et sur mon bourreau.

Le Juillut écrasé : unedcs plus grosses pierres lui fracassa le crâne. Quant à moi, je n'eus aucune blessure grave; et je ne puis dire quel l'ut mon étonnemenl (juand je \is briller parn)i les déconjbrcs , aux rayons de la lufie resplendissaule, une nombreuse quantité de piccco d'or. Cel or était tombé avec les pierres écroulées delà voûte, au-dessus de hupielleun trésor considéiablc avait sans doute élé caclié, dans les siccIqs préccdens, par ica Gucbrcs l'ugiiirs el pcr-

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Je rendis de vives actions de grâces à la Providence divine du bonheur incipcrc donl elle venaitde me combler; el.^ prenant quelfjucs pièces d'or, je mo liàtai de retourner à la ville, où j'aclictai un chameau et deux vastes coulTcs tressées en feuilles de palmier.

l\:es pièces d'or étaient anciennes et hors d'usage; mdl-^lc S crraf'^ les reçut sans dilïicullé, car il reconnut (]u'elles étaient du lilre le plus pur.

Je fus bientôt de retour aux ruines fortunées; et, apiès avoir recueilli tout l'or que je pus découvrir, j'en remplis mes deux énormes paniers, ainsi que mon grand sac de peau, que je me félicitai en ce moment d'avoir conser\c au milieu de toutes mes aventures précédentes.

Je chargeai mon chameau , et je partis aussitôt pour ma ville natale , où j'es()érais rapporter à mon père, avec mon trésor, une excuse suffisante de ma longue absence.

La destinée s'oj>posa encore à ce nouveau projet.

Le soir même , je longeais la chaîne des montagnes qui partagent le Kuriîistan '-, et se prolongent jus(|i'au lac de H^dn; j'avais quitte la petite ville do Tclial , et j'espérais arriver à

' Changeur de monnaiei,

248 SUITE DE 1,'hISTOIRE

Zeril ^ d'où en mi jour je pouvais èlrc de retour dans les murs de IMoiissuul , loisfjuc je fus tout; h coup cnlouré par une troupe de bripjrmds kurdes, descendus des linutes nionlnnjnes que j'avais h ma gauciie. Le trésor eut bientôt cliangé de maître, et je devins l'esclave de mes spoliateurs.

J'avais été entièrement dépouillé de tous mes vctemens, et on rie me laissa, pour me couviir, que ce même sac de peau ipii m'as ail iléjh sei'vi à |)lus d'un usage, et qui me redevint encore une fois utile, en se drapant de nouveau comme une ceintuie autour (Je mes reins.

Je icstai plusieurs mois dans l'esclavage, suivant nialgré moi les maîtres que mon malheur m'avait in.>posés, dans les diverses incursions où les conduisait leur brigandage. Je ne recevais (J'eux cl)a(pie jour cpjc des mauvais traitemous, et à peine pouvais-je obtenir la j-orlion d'alimeus grossiers slriclemenl ncces-sairc pour enlietenir ma pauvre existence.

Un jour, une des fenuues de ces brigands, à lacpii'lle j'avais eu occasion de rendre (|uelquc Icgei' service, touchée de pitié pour mon triste sort, et de commiséraiion jiour les besoins que j'éprouvais, me donna à boire un peu de lait aigre.

d'abd-êl-qader.

Mais le mnri de ma bienfaitrice, arrivant tout h coup, lîï'an-acha \c vase, et rrpantlil h Icrrc le lail que j'avais conunencc à boire , en nie mallrailant à la (ois du geste et de la voix, et vofnissantcontie rDoi des incnaces,(]ui ne furent, hélas! que trop tôt léalisées.

Le lendemain même, un des chameaux que j'étais chargé de coniluire, s'arièla épuisé de fatij^ue, cl refusa dbsiinément de conliniier sa route, en s'acci'oupissant, sans qu'il me fût aucunement possible de le décider à se relever. Ce chameau était précisément celui qui m'avait appartenu , et qui m'avait été volé avec sa précieuse charge.

Au même instant on crut apercevoir dans le lointain (pieltpies gens armés, et l'ennemi, dont j'avais involontairement encouru la haine, ne man(]ua pas de m'accuser d'avoir des intelligences avec les troupes qui sans doute venaient lessuiprondi'e, ajoutant f]ue la [)rélendue l<iSsiiu(Je de mon chan)eau rj'éiail (pi'un moyen perliile imaginé pai' uïoi pour retarder leur retraite, et les faire tomber ainsi entre les mains de ceux ipii marchaient à hur poursuite.

Cette acc(jsaiion ne trouva point de contradicteur; seulement on hésitait sur le genre de su[)plice dont on punirait ma trahison.

a5o SUITE DE l'histoire

Mon pc^usatcur nchnrnc se clmrgoa du clioix de 1.1 peine et de son exéciilion : rjiVnferniant anssiiôt dans ce sac, qui déjà une lois (n'avait clé si falal, il ouvrit avec son liinelci rc le ventre du clianie.ui expii'anl de rali^Mje,ct, en retirant les eni railles, il ni'v emprisonna à la place, refermant par urie Turle coulure rouxcrture du cacliol ca(Jd\éri(|ue (ju'avnit invente pour moi le ialfitien»er!l {!e sa harbarie.

Il ajouta encore à celte vengeance si peu méiitée Touliage et la lailierie insullanle, en me disant a que je serais l)ieu heureux de vivre » et de mourir au fuilieu de mes propriétés. »

La ti'{;upe i\c<. brigands s'éloigna , et, pi'esque éloullé dans ma prison animale , je n'aliendais p'us en effet qu'une mort cruelle dont rien ne nie paraissait pou\oir me sauver. J'implorai Dieu cependant, et Dieu vint h mon secouis.

La troupe armée rpi'on as ail aperçue de loin, et qui a\ait presrpie aussitôt disparu derrière quelques-unes des inégalités dont le terrain était sillonne dans le va>te horizon «lu déserl , iq)procha (piclipjcs heures après, et pai'vinlà l'emlioit où mon supplices'clait consouuné d'une manière si atiO( c.

En Noyant un chameau étendu sans vie sur Iq ^uIjIo, l'un des vuleui-s, car celle nouvcllo

D*ABD-ÉL-QADER. ^5 1

troupfi exerçait le niômc métier que celle qui m'avait si cruclliMTiertl abandonné, voulut tirer quelque profit de ratiiuuil uioil, et enlever, afin d'en garnir sa selle, la partie de la peau du chameau qui, entre le cou et le dos, est garnie de poils longs et épais.

Sautant à terre aussitôt, et tirant son poignard, il commença h ccorclier celte partie. Je sentis le mouvement qu'il iu\prima dans cette opération, à la masse inerte qui me renfermait, et je m'efforçai de laiie entendre mes cris de détresse.

Un son inai ticulé et semMable à un betjglement e\trcmeinent sourd , par\int seid aux oreilles du voleur. Attribuant ce géniisseuient au chameau même, qu'il crut ne pas ètie entièrement expire, il s'empressa de taillera coups de sabre le cou de l'animal et d'en séparer la lêle.

L'air qui pénétra dans le corps du cadavre, et l'espuir lie ma délivrance, ranimèrent mes forces, et celle nouvelle ouverture donnant un passage plus libre h mes cris, le voleur pul alors distinguer que le chameau mort et décapite faisait entendre une voix humaine.

Épouvanté de ce prodige, il cllait prendre la luile, lors(jue, honteux do sa frayeur, et l'îtssuré pai' la préscoce do sos conipa^niuns qui

SUITE DE L HISTOIRE

ctnicnt venus l'oDlourcr, il se hnsarJa néanmoins à s'appiocluM- de plus près. Il put alors, en [)rcl;ml allculivcinciil l'oroillc, rcconnailre d'une UKinièie plus jnécise le lieu d'où pnrl.'.it la \ui\ vérilablenicnt ventriloque (pi'il a\ait cnleriduo, et comprendre rc.xpliialion rpie je donnai de cet événement extraordinaire.

]1 l'ut le premier à rire de s.i terreui- panique, et SCS comp'ij^nons rimilcrcnt de bon cœur. Après avoir donne l'essor à leur gaîlc, ils s'occuj)èient, sans plus tarder, des moyens de me remettre en libei té, et de me rencJre à Tair (\es vivans. L'ouvertuie par Inpielle on m'avail introduit dans ma prison si étrange, était cachée par la position où se trouvait lecoi'psdu ch-imeau ron\ ersé sur celte ou\ erlure même. Le poi^niaid de mes libérateurs, s'enhinç.Mit dans son dos et dans ses IIjucs v eut bientôt ouvert une nouvelle porte. Je IVémistlaus tout mon Cfxps lorsrpn» je sentis la lame de ce poi^^nai-d sauveur glisser le lonu,' de tous mes membres. Cependant le sac de j)eau qui formait ma seconde enveloppe, me préserNa loni:[-tem[)S de toute blessure, el je serais sorti sain cl saulaie mofi cachot ainsi démoli, si, par malheur, au moment où ropéi-ation était j>rcsque ternnnée, la pointe du poij^niard n'eût percé le sac pi'ései'vateur à deux r{'|)rises.

d'abd-êl-qadeb. 253

La première atteinte me creva l'œil droit, dont vous voyez que je suis privé , et la seconde me fendit les deux lèvres, et aurait term-nc mes aventures en pénétrant plus avant , si la pointe du poijrnard n'avait été arrêtée par mes dents convidsivemenl serrées.

Il valait, sans nul doute , encore mieux vivre borgne que mourii- avec mes deux veux; ce qui ne pouvait mancpier de m'arriver inévitablement, si ma singulière incaicéralion s'était prolongée de (]uel(pies heures seulement. Dès qu'on eut tiré le sac hors du chameau, et qu'on m'eut moi- même fait sortir du sac, je me jetai aux pieds de mes libérateurs, et je leur témoignai la reconnaissance la plus vive. Ils me soignèrent, me guérirent, et m'admirent avec bienveillance au nombre de leurs compagnons de brigandage.

Le soir même nous soupâmes d'un morceau de la cuisse du chameau, dont j'avais fait partie p!us long-temps que je ne l'avais voulu , et avec li-quel j'aurais été toul-à-fait identifié, en une seule masse putréfiée, sans le secours inespéré que m'avait envoyé la Providence.

Je restai ainsi quelques années avec les voleurs , forcé de partager un métier qui me déplaisait, et dont j'attendais toujours que quelque

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licurcusc circonslancc mn permît Se sortir. Celle occasion scmijl.j se [irésenler un jour clans une de nos cxpcJilions hasardeuses.

Nos courses nousavaicnl j)orlcs entre Ispnliàn elTelieràn. L'étal dans lequel se Irouvailia Perse à cette cpO(jne semblait cire favorable à nos incursions, et nous promellre un bulin considérable.

Le grand Nadir-Chah , qui avait clevc si haut la puissance et la gloire de la Perse, venait de prrir assassiné par ses propres serviteurs; les (ils du conquérant se dispiî^icnt l'empire. Abbas-Khodd-be7idéh^ l'un d'eux, avait défait les troupes de son (Vère aîné ChcJiRoiikh^ et, s'étant emparé de la persorme de sf-ri compélileur, l'avait lail Tnfc-'mer dans une étroite prison; on disait n)ème eue ce frère ténaturc avait lui-même, de sa propre main, crevé les deux yeux de l'infortuné Chah-Roukh^ après lui avoir coupé le nez et les deux oieilles.

Tout était, dans le pavs, livré aux désordres d'une guerre intestine. Notre troupe résolut de profiler de cet état des choses, et, après avoir long-temps suivi des chemins détournés, pénétrant dans le cœur même du royaume, sans èlre aperçus, nous nous cmbus(jufimes non loin des portes de Téhéran, prcls à saisir la première

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proie que le liasard ravora}3le nous offrirait.

U\^ convoi nonibreux ne Inrcla pas à paraître; ne se méfiant aucuncriiont du danger qui les menaçait, ceux qui conipos;iient cette caravarje marchaient sans ^^récaution de défense. Le convoi tout entier fut en notre pouvoir aussitôt qu'il eut été attaqué. Notre succès fut au5si complet que rapide. I\iais quelques fuyards avaient pu s'échapper : craignant d'être bientôt poursuivis, nous nous hàtàmcs de regagner les srorîies de nos monta<Tnes.

La portion la plus précieuse de notre prise était la favorite du nonvcau roi de Perse, qui se rendait auprès du prince, accompagnée d'ua cortège destiné plutôt à l'honorer qu'à la défendre, lanl on étsit loin de soupçonner que quelque péril pouvait la menacer aux portes même de la capitale !

Ses riches vêtcmens étalaient une magnificence vraiment royale, et les pierreries dont elle était couverte, avaient une valeur incalculable Sans perdre de temps à la dépouiller, on la tira violemment du takliteroudii ', dans lequel elle était portée, et, tout évanouie qu'elle

' Espèce de litière portée par des chameaux. Voyez cidessus la note de la page 462 du premier volume.

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ét.'iit, on l'i jotn (înns mon f^rnncl sac tic penii , destiné h jouer un lôle dans toutes mes aventures. Comme j'étais celui dont le coiirajrc excitait le plus de doute, en cas d'alla(]U(î dans notre retraite précipitée , je fus cliar<^c<iu transport de la |)rincesse, et le sac (]iji la contenait fut allaclié. dc\aiit moi, sur ma selle.

Le mouvcnicnt rapide de mon cheval fit bientôt sortir la princesse de son évanouissement, et les géinissemens (pi'clle faisait entendre me touclicrent le cœur d'une compassion d'autant plus sincère, rjue les nialhcurs dont j'avais été accablé moi-tnème, m'avaient instruit à prendre piliéde l'infortune de-^ autres.

Je crus pouvoir profiler de cette circonstance pour réuriir en un seul projet le dessein d'évasion (pie j'avais formé depuis si long-temps, et celui (pieje venais de concevoir, d'anachei' celte infortunée au Irisie sort qui l'attendait entre les mains des brigands.

Dans un moment où je me crus nioins observé, j'approcliai n)a tèle de la sienne, et je lui dis à voix basse de ne pas perdre courage, lui jurant (jue je saisirais la piemière occasion favorable pour piendre la fuite avec elle, et la ramener dans les bras du prince dont elle ctaî^ chcrie.

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Elle me témoigna, également à voix basse, tonte sa reconnaissance, et me fit les plus vives promesses d'une recompense brillante, si je parvenais à la sauver et h la ramener à la cour du souverain de la Perse.

Malheureusement pour elle et pour moi, mon mouvement avait été aperçu, et notre conversation secrète avait été entendue.

A peine eùmcs-nous gagné quelques rochers qui dérobèrent notre troupe à la vue, (|ue les voleurs s'arrêtèrent, me dépouillèrent de tous mes habits, dont ils revêtirent la princesse, la placèrent seule sur mon cheval , qui fut attaché à la monture d'un des bi igands,et, en punition de ma trahison, je fus moi-même remis à sa place dans ie sac fatal, et abandonné sur la route.

J'étais depuis quehjne temps dans cette position pénible, lorsque j'entendis le galop précipité d'une nouvelle troupe de cavaliers. Abbâs Khodd-bendéh lui-même était à leur tête : les fugitifs de la caravane s'étaient hâtés d'aller lui rend recompte de leur mal heur; plusieurs môme, qui étaient restés cachés dans quelques trous de rochers juscpi'aprés le départ des brigands, avaient pu l'instruire de la manière dont ces misérables avaient traité sa favorite , en vrai ballot de marchandises.

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