‹ Contes du cheykh êl-Mohdy (volume 2)Chapitre 22 sur 49 · T. IX · texte numérisé non relu

T. IX

ôf^Ô êÛITE t)lî i/insTO!Rte

Au^ftî, dc5 qu'il npcrc^tit près de la route le sac dans lequel j'étais rcnfeimc , et dans lequel mes mouvcmens conviiisirs révélaient la présence d'une créature humaine, persuadé qu'il allait rentrer en possession du plus cher de ses trésors, il arrêta lui-nicmc la poursuite de son escorte, et se dirigea avec elle auprès de moi. S'élançant précipitamment h bas de son cheval, il accourait, bénissant le ciel, prodiguant les noms les plus doux h sa malLiesse chérie.

Quels furent son désappointement et sa fureur, quand , au lieu de la beauté qui faisait palpiter son cœur d'amour et d'espérance, il vit sortir du sac qu'on venait d'ouvrir un homme borgne et; entièrement nu !

La rage du malheureux prince ne connut plus de bornes : d'un premier coup de sabre il m'abattit le nez, et s'apprêtait du second à me faire tomber la tète, lorscju'on lui fit observer que j'étais sans doute le complice des brigands, et qu'avant de m'immoler à sa juste colère, il serait possible de tirer de moi les éclaircissemens nécessaires pour recouvrer la princesse qui lui avait été enlevée.

Jefusfortemenlgarotté,ettraînctoutsanglant au j)alais du roi. Les interrogatoires et les tortures ne purent m'arrachcr la déclaration de

D^flfi-éL-QADRtt. âS§

ce que Je ne savais pas. Je no pus apprendre au roi dans quel lieu les brigands devaient aller cacher leur riche proie , et (jucUc route ils avaient prise.

Abbâs Klioddbendéh^ de plus en plus exaspéré contre moi, désespérant de nî'cn faire dire davantage, me condamna à être sur-le-champ enterré vivant.

A l'instant môme les exécuteurs de cet arrêt cruel s'emparèrent de moi, et je fus emporté jusqu'aiipiès d'un petit caveau souterrain , de la dimension d'environ quatre coudées en tout sens , dans lequel je fus précipité : l'ouverture en fut aussitôt bouchée sur ma tête par une pierre énorme, que l'on roula à force de bras, et que l'on s'empressa de sceller ctde recouvrir de terre, mais que son poids immense rendait d'ailleurs inébranlable.

Plus d'espérance pour l'infortuné Ahd-êl- Qaderl C'est dans ce lieu terrible que je devais voir terminer ma malheureuse existence, soit par la privation de l'air qui allait bientôt me manquer entièrement, soit par les angoisses déchirantes de la faim et de la soif, aucun aliment n'ayant été accordé à une vie condamnée à s'éteindre dans les entrailles de la terre.

Tout moyen de salut m'était irrévocablement

SUITE DE L HISTOIRE

enlevé; et, quelque pcriiblcs qu'eussent 6lc plusieurs de ni es silunliouspréccden les, cl les claicrit bien loin d'approcher de l'exliémilé désespérante où me plon<i^edit enlin riinpiloyable sort.

Je me résignai à ailcndre la mort qui s'apprêiait à me saisir; et, exlrômemcnt g^cnc dans le réduit étroit où j'étais resserré, je ciicrchai du moins une position moins (aliganle : ne pouvant me coucher, tant les parois étaient rapprochées , je voulus m'elTorcer de m'asseoir. En tâtonnant autour de moi , dans celle obscurité totale de mon sépulcre, je sentis près de mes pieds une grosse pierre, dont je tentai de me servir comme d'un siège; je parvins, avec les plus grandes faiigues, à la déplacer, el à lui faire prendre une situation plus commode à mon projet d'y goùier mon dernier repos.

En me baissant pour m'appuyer sur ce siège de mort , dont la conquête venait de me couler tant de peine, je fus surpris de sentir un courant d'air Irès-vifse porter à mon visage.

Je cherchai à reconnaître de quel endroit cet air s'était fravéun passage, et je découvris avec une joie ine.xpi imablc pour quiconque ne s'est pas trouvé dans ma position désespérée, que la pierre que je venais de déplacer avait fermé l'ouverture d'un conduit souterrain , qui était

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sans doute enliéremenl ignore de ceux qui m'avaient jeté dans le tombeau fatal où j'avais été englouti.

Je parvins avec des efforts multiplies h me glisser dans cet étroit et long canal; malgré les dcl)iis qui Tencombraient en plusieurs endroits, je vins à bout, en rampnnt, de gagner rexticmitc opposée du passage inconnu. Il me conduisit dans un local beaucoup plus vaste que le caveau dont je m'étais échappé; et,sanssavoir , en quel lieu je me trouvais, je me regardai comme sauvé, car j'y respirais librement, et un large soupirail placé au -dessus de ma tcte me peinieltait d'apercevoir ce ciel et ces étoiles dont j'avais cru la vue pour toujours interdite à mes yeux.

Je trouvai sous mes pieds une mauvaise natte, et au-dessous du soupirail quelques vases contenant un peu d'eau, et quelfjues restes d'alimens en partie gâtés. Je les dévorai néanmoins avec avidité, et m'élendant sur la natte, je m'endormis tranquillement, plein de reconnaissance et de confiance en la bonté divine dont je venais d'éprouver la protection inespérée d'une manière si miraculeuse.

Je fus réveillé par un grand tumulte qui paraissait avoir lieu dans la cour intérieure, sur

203 SUITE DE l'hISTOIRE

laf|nelle donnait le soupirail de ma nouvelle pri«on ; car cVlait encore une prison qui m'avait ollert son asile; el le seul rnanlagc que je trouvais dnus le gite où j'étais parvenu, était de jouir d'un plusî^rand espace, de la faculté de lespirer, et surtout de l'espoir de ne pis v mourir de faim. J'( nlendis peu api es une voix me crier par le soupirail: (( Bon courage! la victoire est en- » voyée de Dieu , et le secours est proche ! »

Je ne pouvais croire que ce fût à moi rjue ces paroles fussent adressées; cependant elles firent pijlj)itei' mou cœur d'un ledoublemcnt d'espoir. Le tiunultc s'augmentait de plus en plus : j'entendais, sans pouvoir lien voir, le cliquetis des armes, les cris des conibattans, les imprécations des blessés, le râle des mourans. Enfin , le bruit cessa dans la cour , les assaillans poursuivant au dehors les vaincus.

Un nouveau bruit ne larda pas à s'approcher de l'intérieur du souterrain. Bientôt la j)Grte de ma prison l'ut enfoncée avec clïort, et tomba brisé*,' h mes pieds.

Une foule armée se précipita aussitôt autour de moi. Miiis, tandis (pic tnillc terreurs diverses assiégeaieni mon esprit, je \isavec un <'4onnement (|ue je ne puis dépeindre, cette troupe turbulente se pi'ostcrner à mes pieds , baiser

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mes mains n\ ec respect , m'enicver avec déférence, et nie transporter dans uncsallc immense et ma^niflcpiemenL décorécj où je fus placé sur un Irône royal.

La s;illc dans laquelle m'avnicnt conduit cette foule d'amis si inattendus, qui me prodiguaient les témoignages du zèle le plus vif et du dévouement le plus manifeste, était bien évidemment la grande salle des audiences du souveraiu de la Perse.

Deux des côtés de celte vaste salle, se réunissant en angle, étaient percés de magnifirjues fenêtres, dont les compartimcns s'enroulant avec élégance en rosaces, étaient richement revêtus d'une nacre lactée, et du ciisial resplendissant de la Cliine. Les ouvertures en étaient fermées par un grillage d'or émaillc, d'une délicatesse admirable.

Des rideaux du plus superbe bi'ocard d'or aprêlaient, du côté du midi, les ardens rayons du soleil; mais, du côté de l'orient, ces rideaux, relevés pour entretenir la fraîcheur par un doux courant d'air, laissaient apercevoir, à travers les grillages, un jardin délicieux , dont je ne pourrais donner quelque idée qu'en vous disant qu'il me rappela les descriptions que noire sîunt Livre lait du paradis promis aux élus, ou celles

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que nos p clcs nous ont esquissées des palais enchanteurs du Ginnislàn '.

Les deux parois de la salle opposées aux fenêtres ét.iienl enlicremenl recouvertes de peintures merveilleuses, tracées sur un fond d'or avec un art si exquis cl un coloris si i];racieux, que j'aurais peine à croire le pinceau du célèbre Maatif capable d'aNoir jamais produit de pa^ relis mir.icles.

Pendant (|ue mes veux erraient avec un enivrement inexprimable .sur ce séjcjur cnclianlé, dont les beautés el les richesses conlrasiaienl si foi temenl avec le cachot obscur et iidcct qui, peu d heures auparyxant , avait élé pour moi un trop heureux asile, mon bain s'a|>prélail, et mes eunu(|ues m'y avant iniroduil , j'y reçus les soins l(3S plus minnlieiix et les plus recherchés qui jamais eussent élé prodij^nés à la mollesse des palais (Je l'Orient.

Lavé, essuyé, IVollé, massé, oint, parfumé des essences les plus précieuses, remis de toutes mes tati^ucs, un doux assoupissement semblait vouloir s'empaier de mes sens. Je n'osai m'y livrer; tout ce que je voyais, tout ce que j'c-

' Pays des Cénies et des Fées. Voyez , à la fin du troLsième volume, la LXXH * note suppicmentaire.

d'abd-êl-qader. aSS

proiivnis, tout co qui ni'enlourni^iTi'nppar.iissait comme rillusion d'un soii^e W\cn cxtraorilinaire, et qui semblait incomprchensiblo à mou raisonuemeiit. Mais celte illusion , ce songe, me rendaicrU si hcuieux ! tous les biens de la vie m'env(îloppaient comme d'une atmosplicre fantastique de bonheur. Je craignis de tout perdre en me rendormarit , et, ccliatigeant une réalité cruelle contre ces rions et doux mensonges, de ne me réveiller que tians mon cachot.

On me reconduisit dans nia salle d'audience, après m avoir revêtu dhabils de la plus somptueuse magnificence. Leur éloffe était non brodée, mais lissue de perles; les fleurs de la bi oderie ne se composaieni que de diamans éblouissans, de saphirs d'un azur agiéablement nuancé, de flambovantes topazes, et d'opales à la lueur variée et chatoyante. Ma ceinture, mon cimeterre, mon khandjar, mon dabous ' et mon houkka/i^^ i]aus lequel fumait un tabac suave et enibaumé, élincelaient de rubis, d'émeraudes et d'améthystes au feu violàtrc.

Je n'eus pas le temps d'examiner les richesses,

' Masse d'armes.

' Pipe jjersane appelée aussi nnrgnilf-h. Voyez la forme de celle pipe à long tuyau flexible , dans la IF vignette du premier volume.

206 SUITE DE l'histoire

san.sdoiife plus innpprc^cinMos encore, du Tadj royal ' qu'on |)l.iç;i sur ma (été : il est présuuiablc que les piei rcriesJoul il élail orne devaient surpasser en éclat et en prix toutes celles qui brillriiet)t sin* le reste de ivion ajtisliMiient.

Le Taklit ■ sur le(|uel on nie fil asseoir, et qu'à son odeur parfumée je reconnus être construit tout enliei' de hois de san(lal,élail recouvert de coussins moelleux et d'étolTes dans lesquelles Tari de l'tiuvi ier l'cnq^orlait encore sur la richesse de la malicre. Depuis le m a Tib c r^ '^wsqu'aux exliémilés de la salle, un immense lapis du Kachmyr semblait une ^asle prairie, sur laquelle l'aimable printemps était venu répandre des roses épanouies et si bien imitées, (]ue chacune d'elles am-ait .illirc le vol du boiilboul^^ leur amant lidcle.

Les Grands de l'état s'approchèrent bientôt

' Le tnclj est la couronne des rois de Perse. Voyez la XLII* noie supplémentaire.

' T(7Â/î( sii;nirie proprement un trône. Voyez la note de la ])ai,'e /jS'i du j^renilcr volume.

^ Le mot tnanhar sifrnifie une estrade, une tribune ; on donne aussi ce nom à la cliaire des prédicateurs, dans les mosquées.

•^ D 'ullinu! %'\^n\?\c rossignol : les poètes orientaux ont célébré à l'envi les amours du rossignol et de la rose.

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cércinonielK'moiit , revêtus de leurs plus henux habits , et m'offrirent les plus humbles hommages : ils me félicitèrent, dans des harangues fort <Mo(]ucnles et dans des pièces de vers improvisées, de mon heureuse délivrance, et parurent seulement étonnés de ne me voir privé que d'un œil, surtout de ce que ma tète était encore garnie de ses deux oreilles. Les félicitations redoublèrent alors, ainsi que les actions de gr.^ces adressées au ciel, et les malédictions contre le tvran « qui, disiit-on, avait été mon )) bour'reau , m.iis au(|uel il p;iraissait que le )) Dieu très-haut n'avait pas permis d'accomplir » entièrement tous les actes de férocité aux- )) quels il av.iit voulu se porter envers moi. »

Je ne comprenais absolument rien à tous ces discours; cependant je me gardai bien de montrer le moindre étonnement, et de demander la moindre explication : je remerciai ceux qui m'entouraient de leur zèle et de leur dévouement; je les assurai de toute ma reconnaissance, et je ne lis aucune diincullé de me laisser conduire à un excellent et Sj>lendide repas qui était préparé dans une salle voisine.

Tout en mangeant, j'écoutai ce que diraient autour de moi mes Vi/irs et les principaux officiers de ma nouvelle cour.

263 SUITE DK l'histoire

J'appris ainsi qu'une aimôe ron«;i(l(T.ihIe, procla:nant pour roi de Porsc Chdh-Bonkh , s'était .ipprochce des rcmpaits de la ville de Tehci'àn. Les troupes cliar}^ces de la déreuse, et l(^ peuple, (iiliqué des actes cruels et tviauui- €[ues d'^bbâs-Kliodd-bemJéJi , avaient prolltc de celte occasion pour secouer son autorité. Les affiliés de ru-ur|)al(Mn' avaient lUé obligés de met Ire L'as les armes après une inutile résistance; lui-même, saisi pendant le combat, avait clé chargé de chaînes, et les vainqueurs s'étaient empressés d'aller briser les fers de leur roi léf^ilime, Chdh-Ronkh , que je conjecturai , d'après ces discours, avoir élé aulielois enfermé par son iVère dans la prison même où je m'él.iis introduit.

Je ne doulai point que le prince n'y fût mort avant mon arrivée, ou pcul-èlre (pi'il n'eût réussi h s'évader [)ar le conduit souterrain qui aNait ser\i à mou introduction dans son ancienne prison.

Toiit ui'élait ainsi explirpié. Trouvé dans la prison du prince, j'a\ais élé pi is pour lui; il devait cire aveui^le, je n'étais rjuc borgne; ses «Jeux oreilles aviiieiil dû être coupées; mais si j'avais les miennes, mes deux lèvres étaient fendues; et mon nez coupé, comme devait l'clie le sien,

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établissait suffisamment la ressemblance de nos jihvsiononiies.

On crut facilement qu'il y avait eu quelque erreur dans les recils qui avaient été répandus sur la mulilalion du prince, et nul ne fit de difficulté de me reconnaître pour CIiâli-Roukh,

Au reste, l'erreur n'était pas dommageable, puisqu'on trouvait en moi autant et plus encore (|u'on ne s'élait attendu à trouver dans le prince emprisonné.

Je profilai à l'instant de mon nouveau pouvoir pour ordonner qu'on massacrât sur-le-champ mon bourreau , Abbâs-Khodâ-bendéh , et mon repas n'était pas encore fini, que déjà on avait déposé sa tcte à mes pieds.

Ce repas, que je piolongeai un peu, pour me dédommager de mon abstinence longue et forcée, ne se termina pas cependant sans un nouvel événement.

Mes partisans de l'intérieur de la ville avaient ouvert avec empressement leurs portes à mon armée de l'extérieur. Les cris de vive Chah- Roukh! se confondirent du dedans au dehors et du dehors au dedans. Entrés en triomphe dans la capilale, où ils furent accueillis par l'allégresse publique, les généraux de l'armée se présentèrent dans la salle où je me livrais joyeu-

'J'^O StiTfi DE l'm18T0II\Ë

sèment h mon npp<'t't royal. A la tôte de ces fjcnéiaux,6l.iii.... Clidli-Roukh lui-ménic, le vcrilable CliuhRoukli.

Les hruils fju'on avait fait courir à son sujet ciaiciit f.iux : il n'avait clé prive ni de ses yeux, ni de son nez, ni de ses oreilles; plongé dans le cachot dont on m'avait retiré, et destiné à y mourir de faim et de soif, un serviteur fiJcle avait pu lui faire passer secrètement, par le soupirail dont j'ai parlé, de l'eau et des aliniens nécessaires à sa subsistance.

Ce morne serviteur connaissait le conduit souterrain qui comînuniquait au premier caveau dans lequel on m'avait enlcrié vivant : ce caveau étant alors \ide et ouvert, il avait été possible d'en déblayer le passage, et d'y l'aire passer le prince CJiâJi RonkJi^ (jui, tandis que son frci'e le crovai! déjà mort an fond de son cachot, rassemblait sur les frontières ses partisans et revenait cà la tète d'une armée formidable.

Le secret avait été si bien gardé, que, comme on l'a vu , les habilans de Tcheràn , dévoués à la cause de CJidh-Roitkh^ avaient conservé la persuasion (|uc leur j)rincc languissait prisonnier dans leurs murs, et leur zèle avait cru devancer l'armée (jui s'avançait, dans Tacte solennel de sa délivrance.

ô'ABb»ÉL-QADEtt. fl"}!

i\îon rôle étnit termine: Je me jetnî moU même nux pieds de celui dont la présence me faisait descendre de mon trône cphcmcre.

Châh-Roukh entendit avec bonté les aventures singulières de l'usurpateur innocent dont il venait de renverser la puissance : le service que je lui avais rendu sans le savoir, en le débarrassant du frère dénature, dans le sang duquel sa naagnaniinité lui aurait peut-être défendu de plonger ses mains, concourut probablement à me mériter ses bonnes grâces. Il ordonna qu'on me renvoyât dans mon pays natal, avec des prcsens suffisans pour assurer mon existence à l'avenir.

Il partit aussitôt de sa capitale pour réduire celles des provinces qui n'avaient pas encore manifesté leur soumission. En son absence, la precnière partie de ses ordres fut seule exécutée par ses ministres. On me renvoya à Moussoul par la première caravane, et on se contenta de payer le prix de mon voyage.

J arrivai à Moussoul, borgne, sans nez, les lèvres fendues, vieilli, pauvre: personne ne voulut m'y reconnaître pour Abd-êl-Qader. J'avais malheureusement perdu dans mes derniers désastres le sac qui aurait peut-cire servi à me faire reconnaître ; car le nom de mon

2^2 SUIT EDE L HISTOIRE

père émit inscrit suv sa liordure. Mon père luimé:nc cUnl !iiorl; nies parons s'claicnl nnparcs do mon nu)(Ii(|uc liôiilagc, ol ils inc trailcront d'inijiosionr.

J'osai invo(|uer le icnioifjnnofe de ma chère Qnttjjck^ de son père Zajdt^ et môri.e de son maii le pêcheur. L'un et Taulrc , cl mon ancienne niaitrosse elle-mômc, s\jbslit)èrenl à me méconnaître. J'ei's beau leur chanter la chanson du Pécheur, (\uc Çattj'/éh et son mari ai{naiont tant aulrefDis à m'enlcndre rcpcler à la fin (Jes travaux; ils reconnurent la chanson, et non le chanteur. Eh ! comment en effet le pêcheur aurail-il pu reconnaître riiofnmc dont il croyait erjcore fermement avoir abattu la tête! car, après sa fuile, son absence avait été longue, et à son retour il n'avait osé interroger à mon suj(;t QattyféJi, (jui elle-même avait ciu prudent de garder un profond silence sur ma disparition, dont elle ne pouvait comprendre la cause.

J'avoue également que mon nez coupé, mon œil crevé, mes lèvres fendues , étaient de bien mauvaises recommandations auprès de mon ancienne maîtresse, pour lui ra[)pelcr le souvenir de Tamant beau, frais et dispos j qui avait régné sur son cœur.

d'abd-êl-qader. 273

Pour se débarrasser plus facilement de moi , et mettre un terme définitif à mes réclamations, on prétendit que j'clais un malheureux qui avait perdu la raison.

Un médecin de Moussoul , qui partait pour le Kairc avec une petite caravane, confirma cette accusation de démence et de folie bien caractérisée : moyennant quelque argent qu'il tira de mes parens , empressés de me faire disparaître , il se chargea de me conduire luinicme dans la ville qui était le but de son voyage , pour m'y faire guérir, s'il était possible , par les habiles médecins qu'elle renferme.

Nous arrivâmes au Kaire sans éprouveraucun accident fâcheux et sans aucune mauvaise rencontre.

La série de mes longues infortunes m'avait fait comprendre ma destinée; j'avais encore réfléchi mûrement pendant ce dernier voyage, j'étais las de mes courses vagabondes, je me décidai à fixer ma nacelle dans le port, où une dernière faveur du sort semblait vouloir me conduire.

Loin de chercher à démentir les assertions du médecin , je fis tout ce qui dépendait de moi pour les confirmer. J'eus enfin le bonheur d'être solennellement déclaré fou incurable et

HISTOIRE d'aBD-ÊL-QADER.

d'être comme tel renfermé dans le Môristân; trop heureux de n'avoir perdu que le nez et un <le mes yeux dans les naufrages si multipliés qui ont signalé ma navigation sur la mer orageuse du monde, dont je n'ai rapporté pour tout profil , après avoir possédé d'immenses trésors, après avoir siégé sur un trône puissant, (jue le double surnom d'j^ouar (borgne) et d' Afin s (camus).

RÉCIT d'aBD-ÊRRAHMAN, 1']S

Sfonlmitafion

Pendant la nanatioii à'Jbd-êl-Qadei-j notre auditoire s'était augmenté d'un nouveau commensal, que nous n'avions pas d'abord appelé dans notre société confidentielle, parce que sain et valide de tous ses membres en apparence, gras et bien portant, il nous aurait semblé presque insulter par sa forte santé, à l'état cacochyme et mutilé de notre pauvre société d'invalides.

Cependant, en entendant notre ami Ahdêl'QadevyXe borgne, commencer son récit h haute voix^ il s'était d'abord un peu rapproché du narrateur; puis n'hésitant plus à prendre place parmi les auditeurs, il s'était assis dans notre cercle, sans y être invité , mais aussi sans en être repoussé.

Ce convive non -appelé, et qui s'introduisait ainsi lui-mêmesans cérémonie, était un Gellâbj ' basané, renfermé au Môristân depuis de lon-

* î^ubien faisant le commerce des esclaves au Kaire.

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