‹ Contes du cheykh êl-Mohdy (volume 2)Chapitre 6 sur 49 · CLAMENT ET MISERICORDIEUX · texte numérisé non relu

CLAMENT ET MISERICORDIEUX

ce Après avoir adressé au Dieu très-haut » les vœux ardens, que nous ne cessons de )> faire pour l'heureuse conservation des >j jours précieux de notre Seigneur et w Imam le noble Prince des fidèles, l'or- » nement royal de la postérité de Ildchem^ )) la fleur et la couronne de la race prophé- » tique, le Chérif Ghaleb , Abd-êl Qadir, )) Prince souverain et Sultan de la ville » sainte de la Mekke.

» Nous prions le Tout - Puissant d'éle- " ver sa gloire au plus haut degré, de )> le combler de ses faveurs les pUis insi-

7^ NOTlCli lUOGKAPlligUF

» gnes , de lui accorder sa protection spe- » ciale,et de le préserver de tout majheur » pendant la révolution des jours et des » nuits; car, certes, le Dieu très-haut est » son protecteur, et il a le plus puissant » des intercesseurs, son glorieux aïeul, le » Prophète Mohammed , sur lequel soient » le salut et la bene'diction.

» Or donc , nous informons l'honore'e » présence de notre Seigneur, qui ne cesse )> de veiller aux intérêts de la religion et » des fidèles, et nous informons aussi tous )) les nobles seyds et cherifs, descendans » comme vous à^ Ahd-él-Menaf ^ ^ votre il- » lustre aïeul ; nous informons tous les « docteurs de l'islamisme qui habitent la » Mekke , les qâdys, les îmâms, les Kha- •» tebs^^ enfin tous les ne'gocians et les em- » ployès du gouvernement de la ville

' Ancrtre do Mahomet.

* Prédicateurs chargés de faire la prière solennelle.

SUR LE CIIF.YKH I:L-3I0IIDY. -77

» sainte, et nous désirons qu'ils soient » instruits des faits suivans :

» Le samedi, 7 du mois de Safar ', de » cette année bënie I2i3 de l'hëgire du » Prophète , l'armëe française s'est prësen- » tee sur les terres de Gyzéh, sur la rive » occidentale du Nil d'Egypte, et le même » jour elle y a livre aux Mamlouks un » combat qui a duré plusieurs heures.

» Et ce combat a été fatal aux Mam- » louks. Vers le coucher du soleil, ils ont j) été forcés de prendre la fuite ; un grand » nombre de leurs combattans est resté sur » le champ de bataille.

» Et le lendemain matin , une députa- » tion des docteurs de la loi et des princi- » paux notables de la ville du Kaire, que » Dieu la garde et la protège, s'est trans- )> portée à Gyzéh, pour réclamer sauve- )> garde et protection en faveur des habi-

' Correspondant au 3 thermidor an VI, 21 juillet 1798.

^8 NOTICI'. niOGUAPHIQUF

)) tans musulmans, à l'exception des Mam- » louks et de leurs partisans.

» Le Général en chef nous a accordé » notre demande. Nous le suppliâmes » aussi de nous permettre que le Khotbék » eût lieu comme à l'ordinaire le vendredi » à midi; et le Général en chef nous y a » autorisés d'une manière authentique.

» II a ajouté avec bonté qu'il était un » des amis les plus dévoués de l'empereur » des Ottomans , qu'il chérissait ceux qui )> lui étaient attachés, que ses ennemis » étaient les siens propres.

» Et il a ordonné aussitôt que les exerci- » ces religieux se fissent librement, comme » auparavant , et suivant la coutume , )) dans la ville du Kaire; que l'appel à la » prière, les lectures du Koran vsacré, le » concours dans les mosquées, et tout » autre acte de religion ne fussent aucun nement interrompus.

SUR LE CIIEYKH EL-MOHDY. 'JQ

» Et il nous a informes encore qu'il est » pénètre' de la vérité incontestable qu'iL )) n'y a point d'autre Dieu que Dieu; que » notre illustre Prophète et son noble li- » vre sont connus et vënërës des Français ; » que l'islamisme n'avait pas en eux des » ennemis.

» Ils ont délivré tous les musulmans » qu'ils ont trouvés à Malte dans l'escla- »vage; ils se soQt rendus maîtres de ce » rempart de l'Eglise chrétienne et de » la Croix ; ils ont fait cesser à Ve^ » nise les vexations dont on y accablait » les musulmans; ils ont vaincu le Pape » de Rome, cet ennemi éternel de l'isla- «misme, qui ordonnait le massacre des » fidèles , et qui envoyait , au nom de Dieu , » les chrétiens verser le sang des vrais » croyans: mais le Tout -Puissant a veillé » avec bonté sur son peuple.

» Lorsque les pèlerins de la Mekke

8o NOTICE BIOGRAPHIQUE

» s'approchèrent du Kaire , le General de » l'armée française se transporta lui- » même dans la province de Cliarqyëh » sur les nouvelles qui parvinrent que les » Arabes voleurs et assassins les avaient » dépouillés.

)> Les troupes françaises recueillirent » avec humanité tous ceux qui avaient » échappé à la déprédation et à la mort, » leur procurèrent des montures, et don- » nèrent à manger et à boire à ceux qui )) avaient faim et soif.

» Le Général, plusieurs jours avant de » partir pour la province de Charqyéh » avait écrit à la caravane des pèlerins pour » l'inviter à se rendre en droiture au Kaire, » où il lui serait fait l'accueil le plus graj> cieux. Malheureusement ses lettres ne » parvinrent point , et elle a subi ce que )) le destin avait ordonné d'elle : /\oi/s soin- » mes toits a Dieu, et nous retournons à lui!

SUR LE CHETRH ELrMOHDY. Sf

» L'ouverture du Khalyg de la ville du » Kaire,la bien gardée, s'est exe'cute'e cette » année avec plus de pompe encore que » les années précédentes ; et les fidèles » s'en sont réjouis, et ils ont vu se dis- » siper leurs soucis et leurs inquiétudes.

)> Le Général a distribué des sommes » considérables en aumônes aux pauvres , » et il a donné un magnifique festin aux )) notables de la ville.

y) De même aussi , le jour de la Nais- » sance illustre du Prophète des prophètes, )> il a dépensé beaucoup d'argent pour la » fête qui a eu lieu : elle a été des plus » brillantes, et a mérité l'approbation de » tous les croyans.

j) Nous devons surtout ne pas vous lais- )) ser ignorer que le Général a témoigné » le plus grand zèle pour la nomination » d'un Émyr él - Hag ^ et pour toutes » les dispositions qui doivent précéder T. u. g

Sx NOTICE BIOGRAPHIQ13F.

» r.expéditioii de la caravane des pèlerins. )y Nous avons ëtë d'avis, ainsi que lui, » de donner cette honorable commission à » l'émyr Moiistafd-Aghd, Kyahjâ de son » excellence Ahou-belir-Pachd, gouver- » neur du Kaire; et ce choix nous a paru » devoir être agréable à la sublime Porte, )) en ce qu'il assure ses droits sur un des » points qui lui tiennent le plus à cœur; » aussi cette disposition a-t-elle répandu » généralement la joie et la sécurité chez » tous les fidèles musulmans.

3> Le Général en chef de l'armée fran- » çaise montre le soin le plus actif pour les )) intérêts des deux dUIcs saintes (la Mekke » et IMédine), et il s'occupe avec assiduité » de tout ce qu'il y a à faire pour l'expédi- » tion de la caravane des pèlerins. C'est ce » qu'il nous a recommandé très-expressé- » ment de vous faire savoir, comme té- » moins oculaires des mesures qu'il prend

SLK LE CHEYKH ÊL-MOHDY. 83

yy chaque jour pour cet objet important , )> afin que de votre côte vous fassiez ce » qui vous paraîtra convenable.

» Et nous redirons encore , pour termi- » ner dignement cette missive :

» Salut et bénédiction sur l'Apôtre glo- » rieux que Dieu a~ envoyé pour annon- » cer la vérité aux hommes , et qu'il a doué )> de toutes les perfections et de toutes les » vertus ; salut sur son illustre et noble » famille , et sur les vénérables compa- )) gnons de sa mission divine. Aiiiyii ! )j

Cette lettre était revêtue d'un grand nombre de signatures ; l'un des principaux signataires était le Cheykh êl-Mohdy , qui , de même , a signé toutes les proclamations adressées ensuite par le Divan général au peuple d'Egypte, dans toutes les occasions où ces publications étaient utiles aux intérêts des Français. Presque toutes ces pièces sont entièrement rédigées par lui , et j'en

84 NOTICE BIOGU MMIIOLE

ai conserve avec soin les oriirinaux écrits de sa main.

Il était intimement lie, et se concertait ordinairement avec le vénérable Venture, dont j'ai reçu avec reconnaissance les savantes leçons, et qui n'a pas dédaigné d'être, malgré mon jeune âge, à la fois mon maître et mon ami '.

Je citerai encore parmi les Français qui furent les amis les plus intimes du Cheykh ÊL-MoHDY, Poussielgue, administrateur-général des finances; Estève, payeur-général ; le respectable Magallon, l'ancien consul de Mascate Beaucliamps, Gloutier, Santil'Homaca; mes collègues en orientalisme Raige et Belletéte, tous deux unis par les liens d'une amitié si constante, tous deux

' La perte de ce savant aussi niodesle que profond, <jui coiinaisbaitpariailcuieiit les langues , i'iiistolre et les mœurs des Oiieiilaux, a eu une influence l'uneste sur le succès de l 'expédition.

SUR LE CIIEYKH ÈL-MOHDY. 85

moissonnes presque en même temps par une mort précoce; Jaubert, élève de Venture, et qui fut son digne successeur dans les fonctions d'interprète du General en chef.

Et si, après ces noms, j'osais placer le mien, j'ajouterais que mon voisinage et mes communications habituelles avec le Cheykh êl-Mohdy nous avaient inspire une amitié' réciproque , cultivée par nos relations de chaque jour , et qui ne s'est jamais démentie. J'ai donc regardé comme un dernier devoir de cette amitié, de rendre à sa mémoire l'hommage que lui consacre cette Notice biographique, et j'ai saisi avec empressement l'occasion offerte de la publier.

Outre ses relations officielles, ses proclamations et sa correspondance active avec tous les personnages influens dans les diverses provinces de l'Egypte, le Cheykh

8<) NOTICK LlOGRAPHIOl K

ÊL-MoHD\ employait toute son influence personnelle , soit pour calmer les esprits au Kaire, soit pour découvrir et déjouer les complots que quelques mëcontens et quelques fanatiques ne craignaient pas d'y tramer encore.

Cependant il ne put prévenir la révolte qui y éclata tout à coup le 3o vendémiaire an VII, correspondant au ii du mois de Gemady-êl-àouel , de l'an i2i3 '.

On a pu voir, dans l'Avis préliminaire ^ placé en tète du premier volume de ce recueil, quelques détails sur cette révolte et sur ses suites; je ne les répéterai pas ici : j'y ajouterai seulement les détails suivans, qui çn compléteront le tableau.

Le général Dupuy était alors gouverneur ou commandant militaire de la ville du Kaire et de son arrondissement; il parais-.

■ 21 octobre 1798 de l'ère clirt'-licnne. ' Page 7 1 et suivantes.

sait être aimé du peuple ; et deux mois avant la révolte, il avait pris part, avec les principaux chéryfs^ à la célébration des fêtes ~ j)ubliques, le jour de l'anniversaire de la Naissance du Prophète {J\] ouled ên-lS aby). Le 3o vendémiaire , à la pointe du jour, il se manifesta quelques rassemblemens dans la ville : à sept heures du matin une population nombreuse s'assembla à la porte du qàdy Ibrahym Ekhtem-Efferidy^ homme respectable par son caractère et ses mœurs. Une députation de vingt personnes des plus marquantes parmi ceux qui composaient l'attroupement, se rendit chez lui, et l'obligea à monter à cheval pour, tous ensemble, se rendre chez le Général en chef. On partait, lorsqu'u*". homme de bon sens fit observer au qâdy que le rassemblement était trop nombreux , et presque généralement trop mal composé , pour des hommes qui ne voulaient que présenter

88 NOTICE inOGRAPIlIOUl'

une jjétitioii. Il fut frappe do l'observation, descendit de cheval, et rentra chez lui : la populace, mécontente, tomba sur lui et sur ses gens à coups de pierres et de bâtons, et ne manqua pas de saisir cette occasion pour piller sa maison.

Le général Dupuy arriva sur ces entrefaites : toutes les rues étaient obstruées. Un chef turk attaché à la police, qui venait deux cents pas derrière , voyant le tumulte et l'impossibilité de le faire cesser par la douceur, tira un coup de tromblon : la populace devint alors furieuse; le Général la chargea avec son escorte, culbuta tout ce qui était devant lui , et s'ouvrit un passage ; mais, dans cette charge, il reçut sous l'aisselle un coup de lance qui lui coupa l'artère : il ne survécut à cette blessure que huit minutes.

Cette révolte , quoiqu'en un instant elle eût embrasé toute la ville, fut instantanée,

SUR LE CIIEYKII ÊL-MOnOY. 89

et loin d'avoir été préméditée par toute la partie de la population qui s'y livra : la classe éclairée et les principaux personnages du Kaire y restèrent étrangers. D'après les recherches qui furent faites après la soumission de la ville, on put se convaincre que quelques Clieykhs mécontens en avaient été les premiers instigateurs, et que les moteurs les plus actifs avaient été recrutés parmi quelques hommes obscurs 1 habitués au pillage et aux actes de désordre , au milieu des guerres intestines et sans cesse renaissantes entre les divers partis des Mamlouks. Le fanatisme , les préjugés depuis si long- temps enracinés chez les peuples musulmans contre les nations franques , avaient fait tout le reste.

Le complot avait été soigneusement caché à ceux des Cheykhs principaux du Kaire, dont les conspirateurs craignaient

T. U. lO

Ç)0 NOTICE r.IOGBAriTIQlIE

îa surveillance et le dévouement aux Français. Cependant malgré ce mystère, l'esprit de rébellion s'était au loin propagé dans les provinces , comme par une communication électrique; et, à la même époque, divers soulèvemens partiels éclatèrent en plusieurs ]>oints de l'Egypte assez éloignés. Mais partout la nouvelle de la soumission de la capitale, et de l'extinction du foyer principal de la révolte, épouvanta ces acteurs secondaires, et toutes ces velléités de rébellion furent facilement comprimées.

Le Clieykh yihd-allah êl-Cherqaouy ^ président du Divan, était chef de la Mosquée à'él-Azhârj où les moteurs des désordres se réfugièrent comme dans leur quartier-général; mais, loin d'avoir pris part à la révolte dont cette mosquée fut le foyer, il s'était empressé avecleCheykh êl- MoHDY, et plusieurs autres des principaux

SUR LE CHEYKH ÊL-\IOHDY. QI

Cheykhs, dévoues aux Français, de se rendre auprès du General en chef, lui garantissant leur fidélité par leur empressement de mettre leurs têtes à la disposition des Français. Leurs conseils, et la connaissance parfaite qu'ils avaient des motifs de la révolte et du nombre des agitateurs qui avaient soulevé les habitans , ne furent point inutiles au Général en chef, pour amener la tin des troubles et la pacification générale ; leurs prières et leurs insinuations prudentes ne servirent pas moins à obtenir pour leurs concitoyens la clémence de l'armée française, malgré l'opposition de quelques généraux, qui manifestaient l'opinion qu'une terrible exécution militaire était nécessaire pour étouffer dans le cœur des habitans tous les fermens qui auraient pu par la suite y faire éclore une nouvelle rébellion.

Le i4 de Geniady él-douel de l'an I2i3

î)2 NOTICE BIOGH APHIQIIE

de riiegire ' , le corps entier des (JIc' nids ^ s'assembla spontanément , et rédigea en langue arabe une circulaire qu'il adressa aux habitans des provinces.

Je placerai ici la traduction de cette pièce, ])our mieux faire connaître l'esprit qui animait alors la classe éclairée à l'égard des Français; j'ajouterai que j'en possède l'original arabe entièrement écrit de la main du Cheykh êl-Mohdy, qui fut sans doute chargé de la rédiger.

«Nous supplions le Dieu Tout -puissant » de vous préserver du feu de la sédition » et de tout désordre , soit caché , soit » public : que sa main protectrice éloi- » gne vos cœurs de ceux qui cherchent » à opérer le mal sur la terre 1

' Correspondant au 3 brumaire an VII et au mercredi a4 octobre 1798.

' Gens de loi et chefs religieux. Voyez la note page 4S0 du premier vuiuiuc.

SCIl LE CIIEYKH ÊL-MOfIDY. ()3

» Nous taisons savoir aux liabitaiis de » votre province , à tous en gênerai et en » particulier, qu'il est arrivé quelque dés- » ordre dans la ville du Kaire ( que Dieu » très-haut la garde et la conserve). Ce dés- » ordre a été causé par la vile populace, et » par des méchans qui se sont mêlés avec » elle. Ils ont mis la désunion entre les trou- » pes françaises et les sujets : ils ont ainsi » occasionné la mort d'un grand nombre 3> de Musulmans, et le pillage de quelques » maisons de la ville.

» Mais la main secourable et invisible » du Dieu très-haut est venue bientôt apai- » ser ces troubles , et mettre fin à la sédi- » tion.

» Par notre intercession auprès du Gé- » néral en chef, les malheurs qui devaient i> suivre la révolte ont été arrêtés : il a empê- » ché ses troupes de briller la ville et de la » piller , car ses yeux sont éclairés par la sa-

» gesse, et son cœur est plein de bienfai- » sance et de miséricorde envers les Mu- » sulmans : il est le protecteur particulier » des pauvres et des malheureux : sans » lui , tous les habitans du Kaire n'exis- » teraient plus.

» Ainsi donc, gardez -vous bien d'exci- » ter dans vos pays le désordre, afin que » vous puissiez jouir pleinement dans vos » demeures de la tranquillité et de la » sécurité.

» Fermez vos oreilles aux conseils des » méchans et aux instigations perverses » des séditieux ; gardez - vous d'être du » nombre de ces malheureux insensés qui » ne savent point prévoir les conséquences » des démarches qu'ils hasardent dans » leur imprudence.

» N'oubliez j)as que Dieu donne Tem- » pire il qui il veiit^ qu'il ordonne ce (juil )) lui plait , et que rien n'arrive en ce

SUR LF. CIir.YKfl l^L-MOIIDY. 9.5

» inonde que suivant les arrêts de sa sage » pré\'oyance.

» Quant à nous, nous avons vu périr » tous ceux qui ont été les auteurs de ces » désordres, et cette terre en a été heu- » reusement délivrée.

» Nous vous conjurons donc de preni) dre garde à ne point vous jeter dans le » précipice, qui vous dévorerait sans es- » poir et sans ressources. Occupez -vous » uniquement des moyens de gagner votre » vie et des devoirs qui vous sont impo- » ses par notre sainte religion. C'est cette » religion sainte qui nous oblige à don- » ner ces conseils utiles au peuple que » nous sommes chargés par elle d'éclairer » et de conduire dans le droit chemin. » Cette lettre circulaire était signée par les Cheykhs, eZ-^eA-rj, él-Cherqaouy, él- Saouy él - Fayoumy , él - Damanhoury, él-Sersy, él-Saddt, Êl-Mohdy, etc., et

96 NOTICR inOGRAPIIIQlin

était également revêtue de la signature de tous les membres de l'assemblée. Les sages conseils qu'elle renferme décréditèreut et dépopularisèrent la cause des moteurs de la révolte, et détournèrent de toute entreprise hostile ceux qui, dans le reste de l'Egypte, auraient encore voulu se montrer les imitateurs de leurs désordres.

Quelques-uns des principaux agitateurs avaient été saisis, les armes à la main, à la prise de la mosquée d!e7-y^zhdr:]eui' crime était connu , patent ; nulle excuse ne pouvait les soustraire au sup|)lice, dont l'exemple d'ailleurs était nécessaire pour épouvanter les j)artisans qu'ils avaient égarés, et les forcer désormais à la tranquillité et à la soimiission.

l.e 25 du mois de Gemady cl-âoiiel de l'an 121 3 de l'hégire ' , les Cheykhs Is-

' 14 brumaire an Vil ( 4 no\(ml)rc 179H ).

SUR LE CHEYKII ÊL-MOIIDY. 97

jiiayl él- Gyzaouj, Y oussouf él-Mousalhy y Ahd el-JVahxih él- Chehuony ^ Soideymdn él-Giousaqy, él-Seyd Abd-él-Ke" ryniy et Ahmed él - Cherqaouy , eurent la tête tranchée sur la place de la citadelle , comme convaincus d'être les auteurs principaux de la révolte.

Il paraît qu'un des motifs qui les poussèrent à cette criminelle entreprise , fut leur haine jalouse pour ceux de leurs confrères que le General en chef avait promus aux emplois publics.

Ces six exécutions furent les seules ; les autres complices, qui avaient été emprisonnés, furent reconnus avoir été plutôt faibles que coupables, et s'être laissé entraîner plutôt que d'avoir conduit les conspirateurs : ils ne tardèrent pas à obtenir leur entière liberté sur l'intercession du Cheykh el-Mohdy.

Il faudrait faire l'histoire entière de

T. II. \l

qS Notice biographique

l'expédition française eu Egypte, si je voulais ici présenter en détail tous les événemens auxquels le Cheykh él-Mohdy a concouru.

On a déjà vu dans l'Avis préliminaire du premier volume , l'anecdote relative à la pacification du Kaire, dans laquelle il joua un rôle si important. Je me bornerai à ajouter ici quelques autres anecdotes qui le concernent, et qui concourront à faire connaître son esprit et son caractère.

On avait tenté vainement de persuader au Divan de Constantinople que l'occupation de l'Egypte, par l'armée française, ne portait nulle atteinte aux droits de la Porte-Ottomane. Vainement on avait prétendu que, dans l'état de désobéissance continuelle où étaient lesBeys envers leur suzerain, les forces qui les avaient dépossédés et qui les poursuivaient sans relâche, étaient pour celui-ci, non des trou-

pes ennemies, mais de véritables auxiliaires; en vain l'ancien consul de Mascate, Beauchamps, envoyé du Kaire à Constantinople, y avait protesté des intentions amicales du Général en chef; attestant et prouvant que la monnaie continuait d'y être battue au type de l'empereur ottoman , que son nom n'avait pas cessé d'être proclamé dans les mosquées, avec les vœux ordinaires constatant la souveraineté, aux prières soiennelles du Kliothéh; que le myry et les autres impositions se percevaient au nom du Sultan dans toutes les provinces de l'Egypte.

Beauchamps, pour toute réponse, fut enfermé aux Sept - Tours , et Moustafâ- Pacha fut chargé de préparer une expédition contre les Français maîtres de l'Egypte.

La lenteur qui accompagne ordinairement tous les préparatifs militaires chez

lOO ^OTICF. BIOGRAPHIQUE

les Ottomans, laissa le temps au General en chef de ramener son armée de la Syrie; cependant, à peine eut -il deux mois pour réorganiser ses troupes. L'année était à peine terminée, depuis notre débarquement à Alexandrie, lorsque, dans une excursion qu'il fit vers les Pyramides pour y attaquer Mourad-Bey, le Général en chef reçut, le 27 messidor an VII', la nouvelle que Moustafd-Pachd , débarqué à Abouqyr avec des forces considérables, était déjà maître du château , et occupait la presqu'île , menaçant à la fois Alexandrie et Rosette.

Sur-le-champ la })oursuite de Mourad- Bey^ déjà fugitif, fut abandonnée : les dispositions d'attaque, contre ce nouvel ennemi beaucoup plus redoutable, furent prises à l'instant avec une perspicacité et

' Correspondant an lundi i5 juillet 17;)9, ii Safar de l'an \ii\ de l'ln'i,'irc.

SUR LE CHEYKH ^L-MOHOY. lOI

une rapidité véritablement admirables; les forces disponibles furent toutes dirigées avec précision vers le même point : et Moustafd'Pachâ ^ attaqué lui-même par ceux qu'il croyait surprendre, fut, le 7 thermidor ^ , vaincu et fait prisonnier , malgré la défense la plus opiniâtre, après avoir vu une partie de sa nombreuse armée taillée en pièces, et le reste noyé dans sa fuite au sein des flots de cette rade d'Abouqyr^i fatale pour nous un an auparavant , et maintenant pour nous si glorieuse.

Mais en quittant le Kaire, le Général en chef avait pu craindre d'encourager, par son absence , les ennemis cachés qu'il pouvait y avoir encore , surtout lorsqu'ils sentiraient relever leurs espérances par l'apparition d'une puissante flotte otto-

' Jeudi î5 juillcf. 1 799, 12 Safar de l'an i a 1 4 de l'hégire.

I02 NOTICE niOnUAPIlIQUE

mane et de l'armëe formidable de Moustqfd-PachA.

Aussi, en partant, il recommanda la tranquillité de la ville aux divers fonctionnaires français et égyptiens qui devaient la surveiller. Le Cheykli él-Mohdy fut un de ceux qui montrèrent le plus de zèle à répondre à la confiance du Général en chef.

Il parcourait la ville, rendait de fréquentes visites aux Français , proclamait partout la certitude dans laquelle il était de la défaite inévitable de Moustafâ-Pachâ^ calmant les esprits susceptibles d'agitation, et faisant pour ainsi dire parade de sa confiance entière dans la prospérité inébranlable des Français.

Parmi les démarches qu'il fit en cette occasion, une est surtout remarquable: il se détermina, par le conseil de l'administrateur général des finances, Poussielgue,

SUR LE CHKYKH EL-MOHDY. lo3

à venir un soir rendre une visite à l'Institut du Kaire, et à assister à une des séances.

Cette visite, faite à l'entrée de la nuit, par un des principaux personnages de la ville, la traversant presque tout entière à cheval, en cérémonie , entouré d'une suite nombreuse et accompagné d'un grand nombre de flambeaux, ne pouvait qu'attirer l'attention publique, et faire croire d'avance à la nouvelle d'une victoire décisive ; aussi cette démarche extraordinaire du Cheykh êl- MoHDY contribua beaucoup plus que tous ses discours à maintenir la tranquillité et la confiance parmi les habitans.

Le Cheykh fut reçu avec honneur et invité aux honneurs de la séance. Il y assista en effet ; mais, ne comprenant pas un mot de français, il entendait parler, sans pouvoir deviner sur quelle matière roulaient les discours. Ce soir -là, M. Geof-

lo4 NOTICE BlOGRAPiriQUK

f'roy Saint - Hilaire , maintenant membre de l'Académie des sciences, et professeuradministrateur du Muséum d'histoire naturelle , lisait à l'Institut du Kaire, un mémoire très- étendu sur un poisson du Nil de l'espèce des Tetrodons.

Le Cheykh lîj. - Mohdy aurait voulu prendre part à l'intérêt général que lui paraissait inspirer cette lecture : ne pouvant contenir son impatience , il appela auprès de lui Dom-llaphaël ^ interprète et moine syrien, alors membre de l'Institut du Kaire, et que nous avons vu depuis à Paris professer la langue arabe vulgaire à l'école spéciale des langues orientales établie à la Bibliothèque.

a Que dit -il, dit le Cheykh? Quel est » l'objet de son discours? — Cheykh , ré- » pondit l'interprète, il décrit les carac- )) tères distinctifs et les propriétés parti- » culières d'un poisson. )>

SUR LT- CIIEYKH l^L-MOHDY. lo5

K Quoi, s'ecria le Cheykh el-Mohdy, quoi!

» tant de paroles pour un seul poisson \ » je le plains véritablement, s'il est oblige » d'en dire autant sur chacune des es- » pèces qui vivent dans les eaux : que le » Dieu très -haut Fen préserve! Va, dis- » lui qu'avant d'en former le dessein , il » lise les commentateurs du sacré Koran ; » il y verra que le Tout-Puissant a créé » dans ce va^te univers , plus de cinquante » mille espèces différentes de poissons , €t » <îertes alors il renoncera à son entreprise » inexécutable. »

Une autre anecdote se rapporte à l'époque de la seconde révolte du Kaire:

on sait que celle-ci fut plus prolongée que la première; les révoltés parvinrent, pendant sa durée , à se fabriquer des armes, et même, ce qui est presque incroyable, à fondre quelques pièces d'artillerie. Pendant les hostilités, et tandis

!1){Î NOTrci r,IOGUA.PÎllQUF

que les divers quartiers de la ville étaient alternativement pris par les rebelles et repris par nous, le Clieykh èl-Mohdy restait assidûment au quartier-gënëral, prouvant par-Là sa fidélité pour les Franeais et son éloignement du parti des révoltes.

« Eli bien, Clieykh , lui dit un jour Klé- » ber, que viens-je d'apprendre? on dit » que les gens de la ville veulent fabriquer )) des canons; vous m'avez dit quelquefois " que le Koran renfermait toutes les » connaissances utiles aux hommes; y est- » il aussi question d'artillerie?»

« Oui, Général, répondit le Clieykh êl- 3> IMoHDY , Dieu y dit à son envoyé ; Nous )> avons mis entre tes mains nos tonnerres ■» vengeurs , et tufoudroyeras les rebelles ; » mais tu pardonneras aux égarés. »

L'allusion était délicate; et le Général en chef sentit qu'elle contenait pour lui , non -seulement une flatterie ingénieuse,

SUR I-E CHEYKH l^.L-MODIIY. IO7

mais encore une invitation à la clémence : ce plaidoyer indirect ne manqua pas son effet.

Je terminerai ces anecdotes par la suivante :

Les Orientaux ont beaucoup plus de finesse que nous ne leur en supposons ordinairement ; ils savent surtout parfaitement apprécier les hommes, et distinguer les nuances de leur caractère et de leurs talens. Ces appréciations sont souvent exprimëes/|3ar la manière dont ils altèrent les noms étrangers , pour leur donner une signification dans leur langue ; car on sait que tous les noms orientaux ont un sens; et la première question qu'ils nous faisaient, après nous avoir demandé notre nom, était celie-ci : « Que signifie ce » nom ? »

Ce genre d'appréciation a été un jour applique par le Clieykli êl - Mohdy aux

loS ISOTK.I- 1!I()(;UA1'I1IQLK

trois Généraux on cliet qui se sont succédé en Egypte.

Déjà les habitans du Kaire avaient exprimé par deux épithètcs la différence qu'ils trouvaient entre le génie de Bona-parte et la belle prestance militaire de Kléber, dont le mérite guerrier ne leur avait pas encore été attesté par la victoire d'Héliopolis. Ils disaient : « Klehhertaouyl^ Bon- » nâhartéh Kehyr : Kléber est long (grand )) de tiiille), Bonaparte est Grand. »

L'apj>réciation faite par le Cheykh kh- MoHDY est plus ingénieuse.

Le Général Menou venait de remplacei" Kléber ; en vain le nouveau Général en chef avait embrassé l'islamisme , et signait, en réunissant assez bizarrement ses noms musulmans et chrétiens Abdallah- G dk *

' Le nom jjiojiit; Jacques se rend en arabe par Yaqoub : lu mol G'!/' , suiv .ni la prononcialioii dd Kaire, on J)j<1k , buivanl celle de Syrie, ebl lin barharit,ii)c en aralje : c'est comme si on disait en lalin /acquits au Vwitde Javobui.

SUR LE CIIEYKII ÉL-MOIIDY. lOQ

( Le Serviteur de Dieu, Jacques), il était loin d'obtenir, même de ses nouveaux coreligionnaires, le degré d'estime et de considération qu'avaient mérité ses deux prédécesseurs '.

On causait des trois Généraux devant le Cheykh el-Mohdy , et les jugeant tous les trois par un triple jeu de mots ^, « Le » premier, dit-il, est Bonnd-bakht (VÉdi- » fîce du bonheur) ; le second fut Kalah- » berr (la Forteresse du pays); le troi- » sième Men-hou ? ( quel est-il P ) »

Je ne rappellerai pas ici les événemens qui, sous ce dernier Général, amenèrent notre évacuation de l'Egypte.

Le Cheykh êl- Mohdy fut encore conservé, après notre départ, dans son poste,

■ Voyez, dans la XI^ vignette, la signature arabe du général Abdallali-Jacqucs Menou.

' Ce genre de jeu de mots, qui plait beaucoup aux Orientaux, n'est autre chose que nos charades et nos caleuibourgs.

I»0 JXOTICI- BIOGRAPHIQUE

par la haute considération qu'il y avait toujours méritée; les Pachas qui se succédèrent en Egypte l'honorèrent tous de leur confiance; et les révolutions qui bouleversaient leurs gouvernemens ne l'atteignirent pas.

J'avais conservé avec le Cheykh el- MoHDY , depuis mon retour en France , une correspondance qui , bien que rare et peu active, me fournira encore les détails suivans :

Il refusa toujours sa coopération aux intrigues du Cheykh él-Saddt, qui , en plus d'une occasion, essayait, sans motif fondé, sans but et sans prévision, de soulever la population ; et, par cette conduite prudente,il préserva la ville des plus grands désastres.

Sa position intermédiaire et sa neutralité entre les divers partis, lui attirant les égards de chacun d'eux, le mit

SUR LE CFIEYKll ÈL-ftîOHDY. 111

à portée de rendre plus d'un service à ceux que froissaient les ëvënemens. Ainsi, dans rëmeute du mois de Raby êl-tâny de l'an 121 9 de Thëgire ' (juillet i8o4), lorsque les Albanais ou Arnautes attaquèrent le quartier des Francs, les femmes et les ent'ans des Européens trouvèrent une sure protection dans la maison du Cbeykh èl-Mohdy , dont ils escaladèrent les murs de clôture , et cet asile iut respecte comme Inviolable par la soldatesque furieuse.

Lorsque le Vice-roi Khourchyd-PacJid eut fait arrêter et conduire à la citadelle Sittéh-Nefysséh y l'il' astre veuve de Mourad-Bejy compromise injustement par ses liaisons avec les chefs des ^lamlouks qui avaient fait partie de la maison de son mari,

' Cette anuce a commencé le jeudi 12 avril 1804 de 1 ère chrétienne. Le mois de Raby èl-tâny est le quatrième mois de l'année nuisulmauc.

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