LE SERMENT
Vous rappelez-vous le petit Tanguy ?
L'enfant qui, l'hiver, frappait à nos portes Pour nous apporter des bouquets de gui Coupés en chemin sur les branches mortes ?
Vous sou venez- vous du petit pâtour Qui, lorsque l'été fleurissait la plaine, Pour nous les offrir cueillait tour à tour Le beau genêt d'or ou la marjolaine ?
Le long des vieux champs couverts de varec, Dans le vent marin qui salait ses lèvres, C'est lui qui paissait jusqu'en Pellinec Quelques moutons noirs et de maigres chèvres...
Vous n'entendrez plus sa plaintive voix Chanter ses doux chants le long de la Côte, Nous sommes sans fleurs depuis plusieurs mois : Le pâtour est mort à la Pentecôte !
On a ramassé son corps pantelant Au pied d'un rocher battu par les vagues !
Pendant quinze jours les gens du Pôrt-Blanc Ont imaginé des récits très vagues...
Il dort à présent sous le vert gazon, Bercé doucement par le vent qui pleure, Et, seul ici-bas, je sais la raison Qui coucha l'enfant sous terre, avant l'heure.
Voici le secret :
Vous n'ignorez pas Qu'il était le fils d'une pauvre veuve Qui perdit son homme et ses autres gâs Aux pêches d'Islande et de Terre-Neuve ;
Or, pour arracher le futur ingrat
Aux charmes trompeurs de la Mer sauvage,
La veuve voulut que l'enfant jurât
Qu'il ne quitterait jamais le rivage...
L!enfant promit tout, jura... sans savoir, Garda les moutons au lieu d'être mousse; Comme un petit homme il fit son Devoir...
Mais, souvent, des pleurs mouillaient sa frimousse
Par les matins clairs quand, de sa maison, Il apercevait, entre les Sept Iles, Quelque grand vaisseau couper l'horizon, Comme il maudissait ses jours inutiles !
Il aurait voulu passer les hivers Au coin du foyer de la bonne vieille; • Puis, en février, sur le Flot pervers Tenter l'Inconnu dont on dit merveille;
LE SERMENT Sj
Ses Morts bien-aimés le hantaient la nuit Et lui racontaient de troublantes choses :
Que la Mer est douce et qu'elle conduit Vers des Pays bleus et des Iles roses...
Et le pauvre enfant grelottant la mort
Se levait sans bruit, tâtonnant dans l'ombre,
Courait détacher un canot du port,
Et ramait longtemps sur la vague sombre !
C'est ainsi qu'un soir Tanguy s'en alla, Guidé par les Siens, au pays du Rêve ; Il ventait très fort, son bateau coula :
Le flot rapporta son corps sur la grève !...
Voilà du pâtour le simple roman :
— Qui de nous n'a pas sa folle Chimère ? — Il est mort d'avoir trahi son Serment :
Prions pour le gâs... veillons sur sa mère!...
Ces deux poésies sont éditées chez Bricon, Paris.
La vipère
... Ah! vous avez grand tort de rire, Méchantes filles, mauvais gâs ï Quand parfois vous m'entendez dire Que je rie me marierai pas ;
Et vous aussi, les bonnes vieilles î Vous avez grand tort, voyez- vous, De murmurer à mes oreilles Le nom des belles sans époux,
Car nulle ne sera ma femme !
Seul dans mon coin, je veux mourir D'"n mal qui me torture l'âme.. .
Et dont je ne veux pas guérir;
Malgré ses douleurs infinies Nous rongeant le cœur nuit et jour, Dût-on souffrir mille agonies, Il est doux de mourir d'amour!
Car c'est l'amour qui me tourmente Et toujours me tourmentera...
Mon pauvre cœur qui se lamente Sans répit se lamentera !
Et si j'osais, plus fou que tendre, Hurler ce que je dis tout bas, Le monde entier pourrait m'entendre...
Que ma « Douce » n'entendrait pas !
Nul sorcier — ma vie en offrande — Pourrait m'approcher à ce point Moi, si petit, d'Elle, si grande, Si loin de moi... si loin... si loin!!!
Laissez-moi, je vous en supplie !...
Ou plutôt, non ! écoutez-moi :
Vous respecterez ma folie Quand vous en saurez le pourquoi!..
Vous connaissez la Châtelaine Dont j'étais le frère de lait; C'est « Mademoiselle Germaine »
Qu'autrefois chacun l'appelait.
Ce fut ma sœur et mon amie :
Ensemble nous courions les bois Et je l'ai tenue endormie Tout contre mon cœur, bien des fois.
Les doux Printemps, les frais Automnes Passaient, rapides, sur nous deux...
Et je lui tressais des couronnes Pour en parer ses blonds cheveux;
L'Eté, durant nos longues courses, Je lui cherchais des nids d'oiseaux...
Et nous faisions chanter les sources En entremêlant les roseaux;
Puis, quand la neige bienfaitrice Couvait les futures moissons, Ma bonne mère, et sa nourrice, Nous chantait ses belles chansons,
Ou bien quelque vieille qui tremble Nous parlait des grands loups-garous...
Et nous nous endormions ensemble Aux doux ronrons du gros chat roux !...
Cest ainsi que dix ans passèrent.
Puis — riant de mes yeux rougis A Paris les siens l'emmenèrent...
Et je restai, seul, au logis !
Mais, aussitôt que l'hirondelle Ramenait le Printemps béni, Elle aussi revenait, fidèle Et joyeuse, à son ancien nid;
Et sa mère lui disait : « Joue Avec Joël le paysan ! »
Toute heureuse de voir sa joue Hâlée au soleil bienfaisant.
Je tendais à la Parisienne
Ma main de rustre aux doigts tremblants
Elle y laissait tomber la sienne,
Sa main si douce aux doigts si blancs;
Alors, nos courses vagabondes Reprenaient comme aux jours défunts :
Le vent baisait ses boucles blondes En reconnaissant leurs parfums ;
Moi, regardant les pâquerettes Que foulaient ses petits souliers J'enviais le sort des fleurettes Pour mourir sous ses petits pieds !
Et je me surprenais à dire
A l'hirondelle : « Oh ! reste encor ! »
Et je criais dans mon délire :
« Restez fleuris, beaux genêts d'or ! »
Mais Dieu, qui nous trace nos Voies, Veut les Nuits sombres près des Jours, Nos Larmes proches de nos Joies, Les Départs tout près des Retours...
Et c'est ainsi qu'un soir d'Automne Où nous étions assis tous deux Dans la triste lande bretonne, Parmi les ajoncs épineux,
La déjà si grande Germaine Me dit en me prenant la main : o Mes parents vendent leur domaine, « Nous rentrons à Paris, demain.
« Vois-tu, Joël, coûte que coûte, « Il fallait bien se dire adieu:
»> Nous ne nous reverrons sans doute « Que chez les anges du Ciel bleu;
« Car voici que nous prenons l'âge :
« Quatorze ans quand viendra Noël !
« Presque l'âge du mariage.,.
« Qu'en dis-tu, mon pauvre Joël ? »>
Et je Técoutai, sans rien dire.
Mettre son petit cœur à nu...
Je dus pleurer, peut-être rire :
Je souffrais d'un Mal inconnu ;
De mes pleurs voulant rester maître Je me sentais devenir fou.
J'allais même en mourir peut-être Là, près d'elle... Quand, tout à coup.
Un long cri de la jeune fille Ranima mes sens... et je vis Qu'un serpent mordait sa cheville, L'enroulant de ses anneaux gris!..
Je l'écrasai sous une souche, Puis, prenant le pied enfantin, J'y collai longuement ma bouche Pour aspirer tout le venin.
O ce baiser dans cette fièvre 1 Horrible, doux, mortel, sauveur!
Pour éternellement, ma lèvre En a gardé l'âpre saveur :
C'est grâce à cette bête immonde Que j'ai l'ivresse de penser Que je suis le seul homme au monde Qui lui donna pareil baiser!...
Qu'advint-il ensuite ?... N'importe !
Elle s'en fut deux jours après Et ne repassa plus la porte Où, sans espoir, je F « espérais »!...
Et voilà toute mon histoire!...
A présent, me laisserez-vous Vivre, tout seul, en ma nuit noire, Dites, les filles sans époux ?
Car c'est en vain que l'on espère Guérir ma mortelle langueur :
Tout le venin de la Vipère M'est descendu, là... dans le cœur!!!
Les briseurs de Calvaires