FILS DE VEUVE
Au bout de la falaise morne Où croasse le goéland, Faco à Pimmensité que borne L'horizon, d'un long trait sanglant,
La veuve habite une chaumière D'où, l'oeil taciturne et très las, Elle observe la Meurtrière Qui lui prit son homme et ses gâs.
Auprès d'elle, dans la masure, Dort sur un monceau de varec Son Tanguy dont 1? chevelure A la couleur du chanvre sec.
Celui qui dort un il bon somme Est le derniei de ses enfants :
Il est fort comme un petit homme, Bien qu'il n'ait pas encor dix ans;
Et c'est pour mettre en sa jeune âme Le durable effroi de la mer, Que, depuis son deuil, cette femme Habite au bord du gouffre amer.
Quand le flot hurle par les grèves Battant le rocher qui frémit, Sans pitié pour ses jeunes rêves Elle réveille l'endormi :
« Viens, dit-elle dans la tempête, « Viens écouter, mon séraphin, j La sauvage et cruelle Bête « Qui gémit parce qu'elle a faim...
« Cet Océan, lâche et perfide, « De ton père est le grand tombeau!...
— Et l'enfant, d'une voix timide, Dit en soupirant: « Que c'est beau ! «
Puis, lorsque l'orage s'apaise, Si la mère voit l'innocent, A plat ventre sur la falaise, Rire au flot qui va le berçant :
« Ne l'écoute pas, l'Enjôleuse! »
Lui dit-elle aussitôt tout bas, « C'est une sinistre voleuse « Que celle que l'on n'entend pas!