LA COMPLAINTE DES AMES
Vierge Marie, ô bonne Mère,
O bonne Mère de Jésus !
C'est ici la Complainte amère
Que chantent ceux qui ne sont plus !
Nous venons en ce soir d'Automne^ Frapper aux portes des Amis :
C'est Jésus-Christ qui nous ordonne De réveiller les endormis !
la nuit des âmes (La complainte des âmes) 6î
C'est Jésus qui rouvre la tombe Ou, Lui-même, un jour est venu !
Holà ! bien vite, que Von tombe A genoux-nus sur le soi nu !
Dans vos lits-clos, couverts de laine, Vous dormez, vous, les bienheureux :
Les pauvres Ames sont en peine, Qui rôdent par les chemins creux!
Cinq morceaux de bois, vite, vite Cloués sur quelques linceuls blancs :
Voilà, quand il faut qu'on les quitte, Ce que nous laissent les vivants!
Vous, qui dormez dans la nuit noire, Ah! songez-vous de temps en temps Qu'au feu flambant du Purgatoire Sont, peut-être, tous vos parents ?
Ils sont là vos pères, vos mères, Feu par-dessus, feu par-dessous, Espérant, en vain, les prières Qu'ils ont droit d'espérer de vous !
Songez-vous qu'ils disent peut-être A tous les Chrétiens d'ici-bas :
« Priez pour nous sans nous connaître, « Puisque nos gâs ne le font pas!
« Dans le Purgatoire on nous laisse, « Priez pour ceux qui ne prient pas !
» Priez pour nous ! priez sans cesse « Puisque nos gâs sont des ingrats!.., »
Allons ! la Nuit n'est pas finie !
Priez tous au pays d'Armor, Hormis les gens à l'agonie Ou déjà surpris par la Mort !
L'ANKOU (0
— Allez dire de proche en proche
Au cœur-de-sable, au cœur 'de-roche,
Au « trop brave » comme au « tremblant »
Que TAnkou terrible s'approche
Avec son grand char noir et blanc l...
En me voyant chacun demande :
« Quel est ce vieux qui, par la lande.
S'en vient avec sa grande f aulx?
Il n'a pas une once de viande, Non, pas une once sur les os ! »
(i) L'Ankou est, en Bretagne la personnification masculine de la Mort ; c'est l'ouvrier de la mort, le dernier défunt de Tannée qui, dans chaque paroisse, revient sur terre chercher les trépassés. (A. Le Braz. — Légende de la mort).
LA NUIT DES AMES (L'ankOU) 63
C'est moi, /'Ankou!... Z/Ankou qui brise Un os de mort dont il aiguise Sa vieille f aulx sur son genou...
Moi! qui puis te faire, à ma guise, Le sang plus froid que le caillou !
Lorsque à le frapper je m'apprête
L'homme riche s'écrie : « Arrête!
Laisse-moi vivre un jour encor
Et je remplirai ta charrette
De mes grands coffres tout pleins d'or !... »>
Un jour!!! pas même une seconde!
Car si j'acceptais, à la ronde, Ne fût-ce qu'un demi-denier, .
Nul ne serait riche en ce monde:
J'aurais tout l'Or du monde entier !
Qu'à sa tête on allume un cierge, Qu'avec l'eau bénite on l asperge Et que l'on jette un drap dessus :
Je n'ai pas fait grâce à la Vierge, Je n'ai pas fait grâce à Jésus !
Au temps du Déluge et de l'Arche, On a vu plus d'un Patriarche Vivre huit et neuf fois cent ans...
Pourtant à chacun j'ai dit : Marche !
Tous m'ont suivi... depuis longtemps!
Tous! malgré prière ou blasphème :
Abel premier , Caïn deuxième , Tous ceux de l'Ancien Testament/ Ceux du Nouveau : Sainte Anne même.
Monsieur Saint Jean pareillement;
Car je n'épargne pas un Homme :
Pas plus le Saint Père, dans Rome, Que ses grands Cardinaux mitres :
Je prendrai les Evêques comme Les Cloarecs et les Curés !
J'ai pris les Rois avec les Reines,
Les grands Seigneurs dans leurs Domaines,
Les Sabotiers au fond des bois,
Les Soldats et les Capitaines,
Les Artisans et les Bourgeois ..
Ami, tu vas grossir leur nombre!.,.
Dans le Soir de plus en plus sombre Entends-tu grincer un essieu ?
C'est Moi qui m'avance avec l'Ombre, N'attendant que l'ordre de Dieu !
Ce que tu prends, dans ta démence, Pour un Rayon de Sa clémence C'est la grande Faulx de TAnkou Qui peut, d'une envolée immense, Faucher tous les Hommes... d'un coup ! ! !
Il existe, pour YAnkou, une musique de scène de Ch. de Sivry.
■G .-Ondet , éditeur
En dérive