LA BAGUE D'ARGENT W
Deux jours après ses accordailles Le syndic dit à Yann-Yvon :
« Mon gâs, il faut que tu t'en ailles « Dès demain, < rejoindre * à Toulon ;
« Oui, oui, cela ne te va guère ; « Mais PEtat veut tous nos garçons, « Car il est question de guerre « Avec nos amis les Saxons.
« Oh ! je sais pourquoi tu te troubles :
« Les jours vont te sembler bien longs, « Bah ! tu mettras les baisers doubles « Quand t'auras tes doubles galons ! »
Il fallut donc, coûte que coûte, Le lendemain quitter Port-Blanc...
Et Yann-Yvon se mit en route Dans la voiture au vieux Rolland.
Une fillette était assise Entre le conducteur et lui :
(1) Personne ne meurt sans que quelqu'un de ses proches n'en ait été prévenu par un pressentiment, une apparition, un inter signe.
C'était Jeannette, sa promise,
Qui pleurait tout doux et sans bruit.
Elle avait voulu le conduire Jusqu'en gare de Plouaret Et, tout le long, sans rien lui dire.
Elle pleurait ! pleurait ! ! pleurait ! !
Ah I le triste, triste voyage !
Oh ! les tristes, tristes amants !
Avant même le mariage Commençaient déjà les tourments !...
Enfin, la rustique charrette Atteint Lannion ; le gabier Dit à son voiturier : « Arrête « Devant Prigent le bijoutier. »
Et le voilà qui, vite, vite, Souriant d'un air engageant, Descend sa Jeannette et l'invite A choisir un anneau d'argent :
« Afin que — dit-il à la belle — « Quand je serai loin du Pays, « Ce petit bijou vous rappelle « Que l'un à l'autre on s'est promis.
« Pour moi, je veux — je vous le jure
« Vivre et mourir en vous aimant :
« Que maudit soit donc le parjure
« Qui manquerait à son serment ! »
l'intersigne de la bague d'argent 109
Et Jeanne, soudainement blême, Baisa la bague par trois fois, Murmura : « J'en jure de même !
En faisant un signe de croix...
... Puis restée, hélas ! toute seule Quand, au loin, disparut le train, Elle revint chez son aïeule Avec sa bague... et son chagrin !
Oh ! sans en rien laisser paraître, Oh ! comme son regard errait De l'humble bague à la fenêtre Où Yann avait mis son portrait !
Oh ! comme, rompant le silence, Elle disait avec amour :
« C'est le plus beau gabier de France « Qui sera mon époux, un jour ! »>
Oh ! comme, ayant fait sa prière, Elle rêvait des jours neureux En baisant, confiante et fière, Le gage de son amoureux !...
Or, voilà qu'un soir — chose étrange Jeannette ne peut s'endormir ; Elle a beau prier son bon ange, Le sommeil ne veut pas venir !
Et voilà que, dans la nuit sombre.
Elle entend un pas s'avancer...
Et voilà qu'une Main, dans l'ombre, Prend sa main pour la caresser.
Très longtemps, muette, hagarde, Prêtant l'oreille, ouvrant les yeux, Sans voir, elle écoute et regarde Le Visiteur mystérieux :
Il lui caresse sa main douce D'un doux geste se prolongeant ; Et, très lentement, sans secousse, Il lui prend son anneau d'argent I
Puis, enfin, leurs doigts se disjoignent :
Comme tout à l'heure elle entend Des pas qui, lentement, s'éloignent...
Puis... plus rien... que son cœur battant !
« Bonne grand'mère ! cria-t-elle, Sortant enfin de sa stupeur, « Vite ! allumez votre chandelle « Ou je m'en vas mourir de peur ! »>
pt la bonne vieille se lève :
« Tu rêvais, Jeanne, rendors-toi ! »
— « Non, non ! ce n'était pas un rêve :
« Je n'ai plus ma bague à mon doigt ! »
On chercha la bague perdue, La bague que Jeanne pleurait :
On la retrouva suspendue Au même clou que le portrait !
l'intersigne de la bague d'argent III
La vieille, tristement, se signe
Et dit en tombant à genoux :
« Ma fille, c'est un Intersigne,
« Prions !... un malheur est sur nous ! »
La prière était sur leurs lèvres Quand on leur dit que Yann-Yvon Etait mort des mauvaises fièvres Au grand hôpitrl de Toulon...
Et la nuit même, à l'heure même Où venait le prendre YAnkou, Près du lit de celle qu'il aime Il se transportait tout à coup :
Songeant sans doute à la promesse
Qu'il eut l'audace d'exiger,
Il prit pitié de sa jeunesse
Et s'en vint pour l'en dégager;
Son âme, en son muet langage, Lui disait : « Adieu... pour jamais !
« Voyez ! je vous reprends mon gage :
« Oubliez-moi... je le permets!... »
(Cette poésie est éditée séparément. — G Ondet, éditeur.)
La Route