PREFACE. TU
Wellington Collège, I owe my especial tlianks for many very valuable suggestions. If it liad been possible for me to carry out his hints somewhat oftener, tbe Xotes would hâve been more valuable tlian tbey are. Mr. Eve's " Syntas''^* lately publisbed, does for German wliat I trust will one day be done for Frencli, eitlier by him or some equally Sound scholar.
One Word of explanation regarding tlie occasioual références whicb I bave made to books quite beyond a scliool-boy^s range of reading. Such. références are not meant for scbool-boys, but for tbeir teacbers.f The mau wlio lias not a margin of knowledge outside the book which he uses in common with his pupil, is not likely to inspire much confidence^ or to meet with much success ; and my own expérience is, that a teacher is often glad to be reminded, by a référence, of what he bas perhaps half forgotten, or to hâve a new path pointed out which another may hâve advanced in but a very little way. Moreover, notes are not meant to supersede the teacher's work, but to assist it. So far as they do that, they answer their purpose; where they degenerate into a vehicle for
* " A Short German Syntax." By H. "W. Eve, M.A., late Fellow of Trinity Collège, Cambridge. London : D.Xutt. 18GS.
t " In my notes .... I bave aimed at the pupil through the master." — First Greek Eeader. By John E. B. Mayor, M. A., Fellow of St. John's Collège, Cambridge. Préface, p. xvii, Cambridge : MacmUlan & Co. 1868.
■\'iii PEEPACE.
displaying merely a large amount of reading^ they are at Lest useless and often mischievous.
The School-House, Kokwich.
Uth May, 1868.
Little lias been doue to tlie présent édition of the book. Tlie story entitled " La Soirée de Noël" Las been omitted as being of inferior merit compared witli tbe rest of the volume; some slight errors bave been corrected, and références bave been added to M. Bracbet's two deligbtful books, "A Historical Grammar of the Frencb Tongue" and the " Dictionnaire Etymologique de la Langue Française." I bave referred to the English édition of the former book. I know the latter only in its French form. Some few références, too, bave been made to the very useful French Grammar by Messrs. Eve and Baudiss (Nutt, 270, Strand), which, if not faultless, bas yet a merit of its own,
Fehruary 1874.
Un voyageur a clit^ en parlant des ijosadas espagnoles, que ''''c^étaient des espèces d^abri où certains hommes intitulés aubergistes vous fournissaient^ pour une nuit, la fumée et la vermine ! " Un autre a ajouté 5 que dans les hôtelleries de la patrie du Cid, "ce n'étaient point les hôtes qui nourrissaient leurs voyageurs, mais les voyageurs qui nourissaient leurs hôtes ! " Enfin, un écrivain contemporain vient d^imprimer que les étrangers qui parcouraient les pro-
10 vinces orientales de la Péninsule ibérique devaient
apporter leurs lits, sous peine de coucher dans des
draps cousus à demeure sur des matelas de laine en
suint, et changés seulement tous les printemps !
Quoi qu^il en soit de ces observations qui demande-
15 raient à être vérifiés, toujours est-il que les posadas de nos jours l'emportent do beaucoup sur celles que l'on rencontrait en Espagne il y a deux siècles. A cette époque, ce n'étaient, en effet, que des espèces de caravansérails fréquentés par des muletiers, qui y
2G trouvaient une litière pour eux et leur monture.
2 LE PAECHEMIX DU DOCTEUR MAUEE.
Les plus confortables avaient seules^ outre l'écurie, et la salle commune, un grenier partagé en plusieurs compartiments décorés du nom de chambres, et auxquelles on arrivait par une échelle.
5 Or, c'était dans une de ces chambres que venait d'entrer Don José de Fuez d'Alcantra, docteur reçu à Salamanque, hidalgo en sa qualité d'Asturien, mais ne possédant au monde que l'habit qu'il portait, une vingtaine de reaies, et une passable opinion de son
10 mérite.
Bien qu'il n'eût guère plus de trente ans, il avait déjà essayé de plusieurs métiers sans y trouver l'opulence (qui, selon son avis, lui eût convenu aussi bien qu'à nul autre), et il revenait en Léon avec l'espoir
15 de se faire employer par le comte don Alonzo Mendos, qui possédait, entre Toro et Zamora, un magnifique domaine déjà visité par notre docteur. Malheureusement les premières questions qu'il adressa à l'aubergiste lui firent connaître la mort du comte,
20 et il était encore sous le poids de la surprise et du désappointement que lui avait causés cette nouvelle, au moment où s'ouvre notre récit.
"Don Alonzo mort !" répétait-il avec stupéfaction. "Et enterré," ajoutait l'aubergiste; " magnifique-
■25 ment enterré ! comme il convenait à un homme de son rang."
" Mais le château est alors occupé par les héritiers?"
" Le seul héritier était le neveu du comte, et il a
30 donné ordre à Ferez Cavallos, garde-notes d'Argelles, de mettre en vente le domaine, qui doit être
adjugé demain, si je ne me trompe^ à un nouveau propriétaire."
José pensa que celui-ci aurait besoin, selon toute apparence, de gens à gages pour régir son nouveau 5 domaine, et qu'il pourrait peut-être lui faire accepter ses services. Il déclara, en conséquence, après un moment de réflexion, qu'il attendrait à la jjosada le jour de l'adjudication.
L'aubergiste l'approuva, en lui assurant qu'il ne
1) pourrait trouver nulle part meilleure cuisine ni meilleur logis ; et il appuya son dire en lui faisant remarquer toutes les commodités de la chambre qu'il lui donnait.
Celle-ci était, en effet, d'autant mieux aérée que
15 trois carreaux manquaient à la fenêtre (qui en avait seulement quatre), et l'on jouissait d'une vue de ciel illimitée, le châssis se trouvant placé au haut du toit. Quant à l'ameublement, il ne se composait que d'un bois de lit garni d'une paillasse, d'un esca-
20 beau boiteux et d'une table vacillante ; mais les interstices existant entre les différentes pièces de la charpente formaient, comme le fit remarquer l'hùtelier, une multitude de compartiments qui remplaçaient avec avantage les armoires et les bahuts.
25 La plupart de ces recoins étaient même remplis de chiffons souillés, de vases de terre, de fioles de verre, ou, ce qui surprit davantage don José, de livres et de papiers. L'hôtelier lui avoua que tout lui avait été laissé par un vieux docteur qui avait
30 habité plusieurs mois cette chambre, occupé à étudier, il distiller des plantes et à écrire. Mais quelques
4 LE TAECHEMIX DU DOCTEUK MAURE.
indices ayant fait soupçonner qu'il devait être d'origine maurej et les derniers décrets du roi ordonnant expressément l'expulsion de tous les descendants de cette race, il s'était vu forcé de partir subitement et 5 d'abandonner tous ses bagages, c'est-à-dire les fioles, les papiers et les livres.
Resté seul, José Fuez d'Alcantra ne put s'empêcber de penser à la longue série de conti\ariétés et d'accidents qui avaient jusqu'alors entravé sa vie.
10 '' J'ai vainement tout essayé/' se dit-il ; " lo liasard est sans cesse venu traverser mes espérances et m'a fait Fesclave des événements. Ah ! combien est lieureux celui qui peut toujours suivre sa fantaisie, dominer les circonstances, et rester roi de sa
15 vie, au lieu de la soumettre à toutes les personnes et à toutes les occasions ! '■'
Comme ces réflexions le faisaient tomber dans une sombre tristesse, il chercha à s'en distraire en ouvrant un des livres laissés par le docteur maure ;
20 c'était un exposé du système de la nature, écrit en latin. José parcourut quelques pages, puis choisit un autre volume qui traitait des sciences occultes, et enfin un troisième relatif au grand oeuvre.
Le choix de ces livres indiquait clairement que le
25 vieux Maure était un alchimiste, peut-être un nécromancien ! car, à cette époque, il n'était point rare de trouver des hommes, surtout en Espagne, qui avaient étudié l'art de se soumettre les puissances invisibles.
30 Rendu curieux par ses premières recherches. Don José passa des livres aux manuscrits. Il eu par-
coiarut plusieurs qui paraissaient ue contenir que des instructions généi'ales sur la transmutation des métaux ; mais eiifin il trouva enfermé dans un étui de plomb un rouleau de parchemin dont les 5 premières lignes le frappèrent: c^étaient des recettes magiques servant à accomplir certains prodiges^ tels que de se rendre invisible^ de se transformer à volonté,, de franchir en un instant les plus grandes distances ! enfin il arriva à un paragraphe qui avait
10 pour titre :
Moyen de faire que votre désir devienne loi souveraine et s'' accomplisse à Vinstant.
Le jeune docteur fit un bond de joie.
" Par la vraie croix ! " s'écria-t-il^ '' si le moyen
15 réussitj js n'en demande point davantage. Obtenir que notre désir devienne loi souveraine ! n'est-ce point ];i le dernier terme de la félicité teri-estre ? Voyons seulement si l'on peut atteindre ce but sans compromettre son âme."
20 II lut la recette indiquée dans le manuscrit, et n'y trouva rien de contraire à la foi. Il suffisait, pour acquérir le don promis, de prononcer, avant de s'endormir, certaine prière, et de boire le contenu d'un petit flacon caché au fond de l'étui de plomb.
25 José chercha ce flacon, le déboucha, et vit qu'il renfermait quelques gouttes d'une liqueur noire et odorante. Il hésite un instant, non qu'il doutât de la puissance de la formule et du philtre, ses opinions à cet égard étaient celles de son époque ; mais il
30 voulait être sCir de ne point se tromper. Il relut donc, sur le rouleau, les lignes déjà déchiffrées, et,
de plus, \e ;post-scrîptum, qu^il n'avait point remarqué d'abord. Ce iJosUscriptum ne renfermait que ces mots :
" Notre impuissance est une barrière providenti- 5 elle opposée par Dieu à notre folle"
'^Bon, bon/' murmura-t-il, "le vieux docteur aimait, comme ceux de sa race, à farcir toute chose des lieux communs de morale ; mais, pour le moment, je n'ai que faire de ses sentences, et je pré- 10 fère essayer sa recette. ^^
A ces mots, il porta le flacon à ses lèvres, et prononça la longue formule qui était indiquée. Il l'avait à peine achevée que ses yeux se fermèi*ent et qu'il s'endormit.
Don José ne savait pas depuis combien de temps durait ce sommeil, lorsqu'il lui sembla que le jour jDénétrait par sa lucarne. Il se souleva avec effort et demeura quelque temps dans cet état de demi-lu-
20 cidité qui précède le réveil. Enfin ses idées s'éclaircirent ; la vue du rouleau de parchemin et du flacon vide lui rappela ce qui était arrivé la veille ; mais comme il ne vit rien de changé, soit en lui, soit autour de lui, il crut que la recette du docteur maure
25 n'avait point agi.
"Allons,^' dit-il en soupirant, ''c'était encore une illusion ; je me réveille dans mon grenier avec mon unique pourpoint et ma bourse vide ! Cependant Dieu sait si, en m'endormant, j'ai désiré la trouver
30 remplie !" . . .
Il n'acheva pas : ses regards venaient de rencon-
trer la poutre à laquelle il avait accroclié ses habits et de s'aiTêter sur sa bourse de cuir^ qui pendait de la poche de son haut-de-chausses^ toute gonflée d'écus d'or !
5 II se redressa en tressaillant^ se frotta les jeux, avança la main pour saisir la bourse et la vida sur son lit ! . . C'étaient bien des écus d'or ! . .plus d'écus d^or qu'il n'avait jamais possédé à la fois de maravédis ! Le philtre venait de produire son effet; il avait
10 désormais le pouvoir de réaliser tous ses désirs !
Voulant faire, à Finstant même, une seconde expérience, il désira que son grenier se transformât en une chambre somptueuse, et ses habits râpés en un costume tout neuf de velours noir doublé de
15 satin ! Son souhait fut immédiatement accompli. Il demanda ensuite un déjeuner d'archevêque, servi par de petits nègres vêtus de rouge. Le déjeuner couvrit une table subitement apparue, et les petits nègres entrèrent avec les vins et le chocolat! Il
20 continua ainsi pendant quelque temps à essayer, sous toutes les formes, son nouveau pouvoir. Enfin, lorsqu'il eut acquis la certitude que son désir était bien réellement devenu loi souveraine, il s'élança hors de l'auberge dans une ivresse de joie impos-
25 sible à rendre.
Il était donc vrai que ce rouleau de pai'chemin l'avait fait, en quelques heures, plus riche que les riches, plus puissant que les puissants ! Il pouvait CE qu'il VOULAIT ! que de choses comprises dans ces
30 mots, et comme en les répétant il se sentait crrandir dans sa propre estime ! Qu'étaient auprès de lui,
les l'ois, les empei'eurs, le pape lui-même ! Tous étaient retenus par les règles établies^ par les lois du possible ; tandis que lui^ son domaine n^avait de limite que sa fantaisie ! Quel bonheur que le par-
5 chemin du docteur maure ne fut point tombé aux mains d'un homme ignorant,, avide, emporté par les passions mauvaises^ mais entre celles d'un hidalgo raisonnable dans ses souhaits^ maître de ses passions, et reçu docteur à l'Université de Salamanque !
10 Aussi l'humanité pouvait se rassurer ! Don José Fuez d'Alcantra se respectait trop pour abuser de son pouvoir illimité. En l'accordant, la Providence l'avait estimé ce qu'il valait, et il était bien décidé à la justifier par sa conduite.
15 II résolut d'eu donner une première preuve en modérant lui-même son ambition. A sa place, tout autre eût désiré être roi, avec un palais, des courtisans, une armée ! mais Don José était ennemi des grandeurs. Il décida qu'il se contenterait d'acheter
20 le doîuaine d'Alonzo Mendos, et de vivre là avec quelques millions, le titre de comte et les privilèges de grand d'Espagne, comme un sincère et modeste philosophe.
Il s'achemina en conséquence, sans retard, vers
25 le village d'Argelles, oii la vente du château devait avoir lieu.
La route qu'il avait prise conduisait également à Toro, et elle était couverte de paysannes, de muletiers et de marchands qui .s'y rendaient. Tout en
9Q avançant. Don José regardait à droite ou à gauche, et faisait, sur chacun, de petites expériences de son
LE PAECHEMIX DU DOCTEUR :MAUEE. 9
pouvoir. A la jeune fille, qui accourait accorte et riante, il souhaitait une lieureuse rencontre ; au vieillard marchant à peine, une place dans la voiture qui passait ; au pauvre mendiant, une pièce d'or surgis- 5 sant tout à coup à ses pieds ; et tout s'accomplissait sur-le-champ ! Encouragé par le succès, Don José passait du rôle d'ange gardien à celui d'archange. Après avoir secouru, il voulait faire justice. Ainsi il châtiait le soldat à Pair fanfaron par un coup
10 de vent qui emportait son feutre à la rivière ; le marchand prodigue de coups de fouet, en effarouchant ses mules et les dispersant dans la campagne; le titulado, qui lui semblait regarder trop dédaigneusement les piétons du haut de son carrosse, en
15 brisant brusquement sa roue orgueilleuse ! Pour tout cela. Don José obéissait à sa première impression, distribuant la récompense ou le châtiment, selon qu'un air venait à lui agréer ou à lui déplaire, et rendant la justice d'inspiration !
20 II arriva ainsi en vue du château de Mendos, dont les bois magnifiques bordaient la route. Voulant éviter le soleil qui commençait à devenir plus ardent, il prit une avenue qu'il connaissait, et par laquelle on pouvait également gagner le village.
25 On se trouvait aux plus beaux jours de l'été ; les haies étaient couvertes de fleurs et la forêt retentissait de mille chants d'oiseaux. Des bûcherons, campés dans des huttes de feuillage, débitaient le bois abattu et le transformaient en différents usten-
30 siles de ménage. Don José décida que lorsque cette terre serait à lui, il régulariserait cette exploitation
d'après certaines idées qui lui étaient particulières.
11 traça même au crayon, sur le coin de son parchemiu, le plan d'un hameau forestier qui devait unir l'aisance au pittoresque. En atteignant les prairies^
5 il trouva également que les irrigations pourraient être mieux entendues, et calcula l'augmentation qui devait en résulter. Il fut plus content des vignes, à l'occasion desquelles il se rappela un grand nombre de vers d'Horace et de passages des Ecritures
10 saintes, qui conduisirent naturellement à ce problème fort controversé, de savoir si le premier vin fabriqué par Noé était blanc ou rouge. Quant aux champs de grains, il décida qu'il les transformerait en pâturages pour les troupeaux, et qu'il défriche-
15 rait des bruyères pour en faire des chamjss de grains. Il en était là de ses projets de nouveau propriétaire, lorsqu'une voix brève et impérieuse lui demanda qui lui avait permis de traverser le domaine de Mendos.
20 II se détourna et aperçut un jeune homme dont le
costume annonçait le rang élevé. Il montait un cheval
andalous merveilleusement beau et richement équipé.
Don José ayant mis à l'examiner le temps qu'il
eût fallu employer à lui répondre, le jeune seigneur
25 répéta sa question d'un accent d'impatience. Le docteur de Salamanque sourit de cet air placide et confiant que donne la puissance.
''Est-il donc besoin de permission pour visiter un domaine sans maître ?" demanda-t-il.
30 "Qui vous a dit que celui-ci n'en eût pas?" répliqua le cavalier.
^^ Ceux qui m'ont appris que Ferez, garde-notes à Argelles, était chargé de le vendre aujourd'hui même."
'^ Alors, TOUS le visitez comme acheteur?" 5 " Comme acheteur."
^^ Et savez- vous ce qu'on en demande ?"
"Je compte m'en informer tout à l'heure."
" L'estimation a été de quatre cent mille écus d'oi'.^'
" Le domaine vaut davantage." 10 Le gentilhomme éclata de rire.
" Sur mon âme ! voilà un acquéreur opulent ! " s'écria-t-il d'un ton railleur, " et qui voyage bien modestement pour sa foi-tune."
"J'ai Phabitude d'aller à pied," répondit Don 15 José avec une bonhomie princière.
" C'est trop d'humilité," repi-it le jeune homme, " et votre seigneurie serait, en vérité, plus commodément sur mon alezan."
" Le pensez-vous ? " demanda Don José, pris 20 d'une subite fantaisie.
" Tellement que je suis tenté de mettre pied à terre pour vous oifrir ma monture," continua le cavalier de plus en plus railleur,
" Il est facile de vous satisfaire," reprit le docteur ; 25 " et puisqu'il en est ainsi, je désire que vous soyez à tei're."
A l'instant même l'alezan se cabra et jeta brusquement le jeune seigneur sur l'herbe.
" Vous avez effrayé mon cheval ! " s'écria celui-ci 30 en se relevant pâle de colère.
" J'ai aidé à l'accomplissement de vos intentions,"
12 LE PAKCHEMIN DU DOCTEUE MAUIÎE.
répliqua Don José^ qui avait pris la bride de l'alezan et se préparait à le monter.
Le jeune liomme s'avança vers lui le fouet levé.
"Arrière! drôle! ou je te coupe le visage!" 5 s'écria-t-il hors de lui.
Le sang monta au front de Don José.
" Le seilor oublie qu'il paille à un hidalgo," dit-il fièrement^ " et que je porte comme lui une épée."
"Alors, voyons comment tu sais t'en sei'vir/' 10 reprit le cavalier, qui dégaina la sienne et s'avança sur le docteur.
En toute autre occasion, ce dernier eût essayé les moyens do conciliation ; mais la menace du jeune étrauo-er avait remué sa bile, et la certitude de 15 n'avoir rien à craindre lui donna un courage inaccoutumé. Il pensa, cVailleurs, que son adversaire avait besoin d'une leçon, et lui désira une blessure susceptible de le faire réfléchir sur les inconvénients de l'emportement. Ce désir fut immédiatement suivi 20 de son effet ; le jeune seigneur laissa tomber son épée en jetant une exclamation de douleur et de dépit. Don José, qui était sur d'avoir désiré la blessure légère, ne s'en inquiéta point davantage ; et voulant compléter la leçon en jouant jusqu'au bout son rôle, 25 s'excusa gravement près du cavalier de ce qui était arrivé, ajouta qu'il ne lui en gardait nulle rancune, et que, pour le lui prouver, il acceptait son offre précédente.
En parlant ainsi, il enfourcha l'alezan, salua le 30 gentilhomme, et prit, au trot, le chemin du village.
Ce qui venait de se passer avait ajouté une petite
pointe de fatuité à la bonne opinion que Don José avait de lui-même. Il avait mystifié et blessé un homme; il était également content de sa bravoure et de son esprit. Il savait maintenant-, d^une ma-
5 nière certaine,, que rien ne pouvait faire obstacle à sa volonté ; qu'il lui était permis de briser toute opposition, d'humilier tout orgueil, et il était déjà tellement habitué à cette pensée, qu'il ne s'en étonnait plus. La seule chose qui l'étonnât était Pidée
10 de résistance chez les autres. Il ne pouvait la supporter; il la regardait comme une révolte contre des droits légitimes ! aussi, en traversant le village, faillit-il assommer un muletier qui ne se rangeait point assez vite. L'instinct de tyrannie grandissait
15 dans cette âme comme une marée montante.
Il se présenta chez l'homme d'affaires chargé de la vente du château, bien moins en acquéreur qui s'informe des conditions, qu'en maître qui vient prendre possession de ce qui lui appartient. Mal-
20 heureusement Ferez lui déclara, dès les premiers mots, que le château de Mendos n'était plus à vendre.
On devine le désappointement du docteur. Ce domaine pour lequel il avait d'avance médité tant
25 d'améliorations, combiné tant de changements, lui échapperait subitement ! Il en serait pour ses frais d'imagination et pour ses réminiscences d'Horace, lui l'homme dont la volonté devenait loi souveraine! C'était impossible !, l'idée seule d'une pareille op-
30 position à ses désirs l'indigna, et ce fut avec une hauteur presque irritée qu'il demanda au garde-
14 LE PAECHEMIN DU DOCTEUR MAUEE.
notes pour-qiToi le domaine n'était plus à vendre.
"' Parce que Don Hcnriquez, le neveu de M. le comte^ vient de faire deux héritages/' répondit celui-ci, "^^ et que le rétablissement de sa fortune l'a 5 décidé à garder la terre de Mendos."
'' Quoi !" reprit Don José, '' quel que soit le prix qu'on lui offre. . . ."
'^ Il refusera."
''Vous êtes sûr 1*" 10 '' Lui-même me le disait encore ce matin."
"Il est donc ici?"
" Il vient de partir à cheval pour le château."
Don José comprit que c'était son cavalier inconnu, et ne put retenir une exclamation. L'homme d'af- 15 faires y répondit par quelques compliments de condoléance, auxquels il ajouta que Don Henriquez tenait surtout à conserver le château pour profiter de la prochaine chasse d'automne.
" Parbleu ! " pensa Don José avec humeur, 20 "j'aurais dû le blesser assez grièvement pour qu'il perdit l'espoir d'en jouir."
Et il ajouta tout haut qu'un tel motif ne pouvait empêcher Don Henriquez d'accepter certaines propositions.
25 " La terre lui plaît," fit observer le garde-notes, " et je dois dire qu'elle réunit pour cela tous les avantages. D'abord, une position admirable ! . . ."
" Je la connais," répondit Don José brusquement.
" Des bois, des champs, des jardins. . ." .30 " Je les ai vus," interrompit denouveau le docteur, dont cette description augmentait la convoitise.
'^ A la bonne heure/' reprit Ferez ; " mais ce que
le senor n'a point vu peut-être^ c^est l'intérieur du
château depuis les embellissements effectués par feu
M. le comte. Il y a d'abord une galerie de tableaux
5 peints par nos meilleurs maîtres."
" Des tableaux !" répéta Don José ; " j'ai toujours adoré les tableaux. . ., quoique je préfère encore les statues. . ."
"' Le château en est peuplé." 10 "Il serait possible !"
" Sans parler d'une bibliothèque. . ." '' Il y a une bibliothèque !" s'écria le docteur. " De trente mille volumes !" Don José fit un geste de désespoir.
15 '' Et un pareil trésor serait perdu !" reprit-il ; "cet arsenal de la science resterait aux mains d'un ignorant ! car ce Don Henriquez doit être un ignorant." Le garde-notes plia les épaules.
"Eh ! eh !" dit-il en baissant la voix^ '' sa seigneurie 20 sait ce que c'est qu'un jeune homme de noble famille, riche et ami du plaisir."
" J'en étais sûr/' interrompit José, " c'est un mauvais sujet !"
" Il a du bon, beaucoup de bon. Il est seulement 25 un peu vif, ce qui lui a fait avoir déjà plusieurs affaires avec d'autres gentilshommes."
" C'est cela ! un querelleur, un duelliste," continua le docteur ; " j'aurais dû m'en douter !" Et il ajouta plus bas :
30 " Et surtout lui ûter les moyens de continuer, en le privant de la main qui tient l'épée ! c'était justice."
J6 LE rAECHEMIX DU DOCTEUR MAUEE.
'■ L'âge corrigera ces emportements/' reprit Ferez, '' et aussi, je Tespère, Phumeur prodigue de sa seigneurie. Malgré sa richesse, elle est toujours au dépourvu ; elle a déjà exigé des fermiers de son oncle 5 tous les ar-rérages."
" Et ils ont payé ?"
" A grand'peine, car les dernières récoltes ont été mauvaises."
''Mais c'est de la cruauté V s'écria Don José, sin- 10 cèrement indigné. " Quoi ! presser de pauvres gens qui manquent de tout, quand on a une fortune de prince, un château avec des tableaux, des statues, une bibliothèque de trente mille volumes ! Mais un pareil homme est un véritable fléau, et il serait à 15 désirer, dans l'intérêt de tout le monde, qu'on en délivrât FEspagne. . ."
Il fut interrompu par un bruit de pas et de voix retentissant sur Tescalier, et par l'apparition d'un serviteur qui se précipita dans la chambre tout 20 effaré.
" Qu'y a-t-il ?" demanda le garde-notes.
" Un malheur ! un grand malheur !" s'écria le domestique; '' Don Henriquez vient de se battre !"
" Encore !" 25 '' Et il a été blessé."
" Dangereusement ?"
" Non j mais comme il a voulu poursuivre son adversaire qui s'échappait sur son cheval, il s'est laissé choir de manière à aggraver sa blessui-e, et il s'est 30 évanoui sur la route."
" Et c'est là qu'on vient de le retrouver ?"
LE PAECHEilIX DU DOCTEUR MAURE. 17
'^ C'est-à-dire qu'un voitui-ier qui passait sans le voir l'a arraclié à sa défaillanco en lui écrasant la main droite. '^
"Dieu!" 5 " On l'a pourtant relevé pour le conduire ici."
" Alors il est sauvé/'
'' Hélas ! en passant tout à l'heure dans la cour^ sous l'échafaudage des maçons^ une pierre s'est détachée et vient de le frapper mortellement." 10 Don José recula comme un homme subitement éclairé d'une affreuse lumière. Tout ce qui venait d'arriver était son ouvrage. Il avait d'abord souhaité à Don Henriquez une blessure plus grave qui lui rendît la chasse impossible; puis la perte de la 15 main qui tenait Tépée^ puis la mort^ dans l'intérêt de tous ; et trois accidents successifs avaient immédiatement répondu à ses trois vœux ! Ainsi^ après avoir torturé et estropié un homme, il venait de le tuer ! Cette pensée lui traversa le cœur comme un 20 trait. Il voulut la repousser en criant que c'était impossible ; mais^ dans ce moment même, la porte s'ouvrit, et quatre valets parurent, soutenant le cadavre immobile et sanglant du jeune seigneur !
Don José ne put supporter ce spectacle ; une 25 révolution violente s'opéra en lu:' : tout ce qui l'entourait disparut. . .
. . .Et il se retrouva sur sa paillasse, dans le grenier de l'auberge, en face de la fenêtre par laquelle commençaient à glisser les rayons du soleil. 30 Le premier sentiment du docteur de Salamanque fut la joie d'avoir échappé à son horrible ^'isiou ; puis
18 LE PAKCHEMIX DU DOCTEUE MAURE.
le souvenir de ce qui s'était passé la veille lui revint^ et il comprit tout.
lia potion prise sur la foi du docteur maure était un de ces narcotiques puissants qui, en exaltant nos 5 facultés pendant le sommeil, transforment en songes les préoccupations habituelles de notre esprit ; tout ce qu^il avait pris pour une réalité n'était qu'un rêv^e ! Don José y réfléchit longtemps en silence ; puis reprenant le rouleau de parchemin qui était resté à
10 sou chevet, il le parcourut de nouveau, s'arrêta à la sentence qu'il avait dédaignée la veille, la relut plusieurs fois, et secouant enfin la tête d'un air pénétré: " Ceci est une leçon salutaire/' dit-il, " et dont je profiterai si je suis sage. J'avais cru que, pour être
15 heureux, il suffisait de fouvoir ce qiCoii voulait^ sans songer que la volonté de l'homme, quand elle n'a plus de frein, passe de l'orgueil à l'extravagance, de l'extravagance à la tyrannie, et de la tyrannie à la cruauté. Hélas ! le docteur maure avait raison :
20 Notre impuissance est une barrière ^providentielle opposée 2:)ar Dieu à notre folie."
Ce rêve profita assez à Don José (devenu José tout court) pour lui faii-e accepter dans la suite plus patiemment son humble fortune, et il mourut long-
25 temps après, second majordome du château dont il avait espéré un instant devenir le seigneur.
Il est impossible de parcourir le duché de Bade sans être frappé du caractère à la fois doux et sauvage de la contrée. Il n'en est aucune autre, peut-être, oii les contrastes soient plus heureusement ménagés. 5 Tout a son effet et son harmonie ; on dirait un parc immense dont Dieu a été l'architecte, et oii il a réuni tous les charmes de la création.
Mais c'est surtout à la lisière de la Forêt-Noire que les sites prennent un aspect impressif Là, les
10 vallées qui s'étendent jusqu'au Rhin se resserrent tout à coup, et finissent par n'être plus qu'une fente de rocher, donnant à peine passage aux petits chevaux des fabricants cVemi de cerises (/nrscînoasser). Vues d'une éminence, elles représentent d'immenses
15 triangles dont la base borde le fleuve et dont le sommet se rattache à la montagne par un étroit sentier. L'herbe de ces vallées, arrosée par des eaux thermales, pousse à la hauteur des blés, toujours verte, ondoyante, et nuancée de plus de fleurs qu'un savant
20 n'en pourrait classer en un jour. On dirait un tapis de velours et de soie étendu au pied de la forêt.
Celle-ci couvre les collines, autour desquelles elle tourne, en formant mille spirales de verdure et s'arrêtant au-dessous des sommets les plus élevés, qui
20 LE SCULPTEUR DE LA FOIîÊT-XOIKE.
montrent,, de loin en loin, leurs têtes cliauves et blanchies de neige.
Or, c^était entre deux de ces collines, au fond d'une des gorges étroites où viennent finir les vallées,
5 qu'habitait, il y a quelques années, un jeune homme, appelé Herman ClofFer, dont aujourd'hui les vieillards répètent souvent l'histoire à leurs fils. Nous la donnerons ici, non telle qu'on la raconte dans la montagne, mais telle que le ministre de Badenwiller nous
10 l'a fait connaître, avec tous ses détails et tout son enseignement; car il avait aimé Herman dès son enfance, et avait reçu ses confidences à son lit de mort.
Herman était fils d'un maître d'école. Son père
15 lui avait donné quelque instruction : il savait un peu de latin, jouait du violon, et parlait le français assez facilement ; aussi l'appelait-on dans le pays Maister Cîofer.
S'étant occupé dès son enfance, comme tous les
20 habitants de la montagne, à tailler le sapin avec son couteau, il avait insensiblement pris goût à ce travail, et était arrivé à sculpter des jouets d'infants avec une certaine délicatesse ; mais un voyage qu'il fit à Bâle lui permit de voir quelques boiseries gothi-
25 ques, et ce fut pour lui comme initiation. H comprit ce que c'était que l'art, et o\i la patience humaine pouvait atteindre. Dès lors sa vocation fut décidée; laissant là les jouets auxquels il s'était auparavant appliqué, il se mit à sculpter sur bois tout ce qui
30 frappait ses yeux, étudiant les moindres détails, achevant pour recommencer, et recommençant pour
LE SCULPTEOÎ DE LA FOr^ÈT-XOIEE. 21
aclievei' encore ; ne laissant^ enfin, rien en arrière, et travaillant avec le fervent amour de l'œuvre et pour elle seule.
Cette consciencieuse application ne tarda pas à 5 amener des résultats. Ses essais, d'abord incorrects et confus, devinrent plus fidèles, plus nets, plus hardis ; les difficultés d'exécution disparurent pour faire place aux difficultés de l'art ; Herman n'eut bientôt plus à cliercher la forme, mais le mouve-
10 ment ; la science était acquise, restait à prouver le génie.
Alors commença pour le jeune homme cette lutte du sentiment qui veut se produire, contre la matière inerte qui résiste, lutte si pleine de joie lorsqu'elle
15 est heureuse et que la création s'accomplit !
On eût dit, du reste, que le bois obéissait à toutes les fantaisies d'Herman; il semblait le pétrir et le mouler au simple contact de sa pensée. Uniquement occupé de son travail, voulant le rendre aussi
20 bien qu'il le rêvait, il s'y confondait tout entier; il l'animait de ses désirs ; on j sentait les émotions de sa pensée au tremblement de sa main. Eien dans ce qu'il faisait n'était la conséquence d'une combinaison ou d'un système, mais d'une impression ; il
25 avait compris l'art comme l'expression visible d'une âme humaine en face de la création.
Ses sculptures, primitivement confondues avec les grossières esquisses des pâtres de la forêt, finirent par être distinguées. On en demanda de Baden
30 d'abord, puis de Munich, de Vienne, de Berlin. Le marchand, qui avait acheté les premières à vil prix,
pressa le jeune homme de lui en livrer de nouvelles^ promettant de les lui payer plus cher.
Herman, qui, depuis la mort du maître d'école, était le seul soutien de sa mère, vit avec joie qu'il
5 pourrait lui assurer, par son travail, une vieillesse tranquille. En effet, une aisance inaccoutumée se fit bientôt sentir dans la chaumière : on put ajouter quelques meubles au rustique ménage, renouveler riiabit des dimanches, et, quelquefois, le soir, quand
10 venaient les voisins, leur servir un plat de kneft avec une bouteille de vin du Ehin. Herman alors prenait son violon et accompagnait sa mère qui chantait, d'une voix encore vibrante, les vieux airs de la Souabe, ou quelques ballades de Schiller que le
15 maître d'école lui avait apprises.
Les jours de ClofFer se partageaient ainsi entre le travail et de tranquilles distractions; il laissait Dorothée veiller aux affaires. Dégradée de tout soin matées o
riel, sa vie était une méditation continuelle et fé- 20 coude ; rien ne l'arrachait à son monde idéal, que les plaisirs du voisinage ou les tendresses de la famille. Il pouvait s'abandonner tout entier aux intimes joies de l'invention, causer longuement et familièrement avec son génie. Les deux tiers de 25 son temps étaient livrés à sa seule inspiration, et, retiré dans l'art, comme les saints dans leur pieuse contemplation, il ne sentait aucun des froissements de la vie réelle.
Un soir d'été, qu'il était assis à la porte de sa
30 chaumière, fumant sa pipe d'écume de mer, et tenant
sur ses genoux son violon, dont il tirait quelques
LE SGULPTEUK DE LA FOEET-XOIEE. '16
vagues accords, un cavalier tourna tout à coup le sentier.
C^était un étranger, d'environ quarante ans, dont l'élégance et la tournure annonçaient un homme du 5 monde. 11 s'était arrêté à quelques pas de la chaumière de Cloffer, regardant autour de lui avec un lorgnon; enfin, ses yeux s'arrêtèrent sur le jeune homme,
''Ah! voilà ce qu'il me faut,'' s'écria-t-il en fran- 10 çais.
Et s'avançant vers lui :
" Pourriez-vous m'indiquer o\\ je trouverai Herman, le sculpteur?" baragouina-t-il i3ans un allemand presque inintelligible.
15 '^ C'est moi," dit ClofFer, en se levant.
" Vous ! " s'écria l'étranger ; " pardieu ! c'est à merveille."
Et, descendant de cheval, il jeta la bride à un domestique en livrée qui l'avait rejoint. 20 " Je vous cherchais, maister/' reprit-il d'un ton dégagé; "je suis Français . . . vous avez dû vous en apercevoir à ma manière de parler l'allemand . . . et de plus collectionneur. J'ai vu vos sculptures, je viens en acheter." 25 Herman le fit entrer dans sa chaumière.
'' C'est donc ici que vous travaillez?" demanda le Français, qui promena un regard surpris sur la pièce enfumée.
'' Près de cette fenêtre," répondit Cloffer. 30 Et il montra à l'étranger une longue table sur laquelle étaient dispersées plusieurs sculptures ache-
24 LE SCULPTEUR DE LA FOKÊT-NOIEE.
vées. Dessous^ ou voyait entassées des billes de sapin dégrossies; ses rares outils étaient accrocliés au mur.
'^ Quoi ! vous n'avez point d'autre atelier ?" 5 ^' l^ovi., monsieur.'^
Le collectionneur porta le lorgnon à son œil droit.
'^Miraculeux!" murmura-t-il, '^ faire de pareils
chefs-d'œuvre dans cette tanière. Mais, maister
Herman. . . c'est ainsi, je crois, que l'on vous
10 nomme. . ., vous manquez de tout ici : vous n'avez
ni excitation, ni conseils. . ."
'^ Je tâclie d'imiter ce que je vois, comme je les sens," répondit simplement Cloffer ; "'voici des chèvres copiées sur nature, un taureau et un en- 15 faut. . ."
"Adorables!" interrompit l'étranger, qui avait pris les deux sculptui-es qu'Herman lui présentait ; ''^un fioxi, une finesse, un accent. . . Je les achète; votre prix ?" 20 Herman l'indiqua.
" C'est convenu," répondit le Français, qui sembla étonné du bon marché ; " mais savez-vous, mon cher maister, que j'ai remué ciel et terre pour vous trouver ? Les marchands qui revendent vos sculp- 25 tures en Allemagne ignorent votre nom ou le cachent; je ne pouvais découvrir le juif qui vous achète de première main. Il m'a fallu avoir recours à notre ambassadeur de Vienne, qui a fait demander des renseignements à la police. Bref, j'ai su votre 30 nom, et comme je passais à Badenwiller, j'ai voulu vous voir."
LE SCULPTEUR DE L.V FOEET-XOIRE. 25
Herman s'inclina.
"Vous ne soupçonnez point quelle réputation
vous avez déjà en Allemagne," reprit l'étranger ;
" on s'arrache vos sculptures ; j'en ai vu dans le
5 cabinet de M. de Metternich. Vous ne comptez
point, sans doute, rester ici?"
"Excusez-moi, monsieur," répondit Herman, "je ne songe point à quitter la forêt."
" Comment ! mais c'est perdre votre avenir; pen- 10 sez donc que vous y végéterez toujours."
" Je vis lieui-eux, monsieur."
"Heureux!" répéta l'étranger en lorgnant le costume grossier de ClofFer; " cela prouve que vous êtes philosophe, mon cher maister: mais vous n'avez 15 pas même ici un atelier. Sculpter à trois pas du îojer où l'on cuit la choucroute et le lard fumé ! il n'y a que vous autres Allemands pour une pareille vie."
"Que gagnerais-je à en changer?" demanda 20 Herman.
" De la célébrité d'abord ! Jusqu'à présent on connaît vos œuvres et l'on ignore votre nom. Il faut que vous preniez votre rang, mon cher maister; il faut surtout que vous fassiez fortune." 25 " Faire fortune ! " répéta Cloffer étonné ; " et par quel moyen ?"
" Mais, pardieu ! avec vos brimborions," s'écria le Français. " Vous ne savez donc pas que maintenant nos artistes vivent comme des fils de famille? 30 H faut profiter des progrès du siècle, Herman ; venir à Paris ! Je vous annoncerai dans une société
de journalistes, qui feront de vous un Michel-Ange en miniature ; avant deux ans vous aurez un groom et un tilbury."
" Est-ce possible ?" 5 " Certain : et puisque le hasard m'a fait vous rencontrer, je veux que vous en profitiez. La lumière ne restera point sous le boisseau; croyez-moi, venez à Paris."
" Je n'y puis songer/' murmura le sculpteur en 10 secouant la tête.
" Pourquoi donc ?"
" J'ai mes habitudes, mes amis, ma mère surtout. . ."
" Vous trouverez à Paris de quoi remplacer tout 15 cela."
'' Non, non."
" Eéfléchissez, je vous en prie," reprit le Français, qui en cherchant à persuader Cloffer s'était persuadé lui-même ; " réfléchissez qu'ici vous vivrez 20 toujours comme un paysan. Vous me faites l'effet, voyez-vous, d^un prince élevé à l'écart et qui ignore qu'ailleurs une coui'onne l'attend ; or, c'est cette couronne que je viens vous offrir. On ne vous demande que de renoncer à votre vieil habit, à votre 25 vieux toit, et l'on v us promet le succès, la richesse! Vous avez beau être Allemand, vous aimez, je suppose, les spectacles et le vin de Champagne : vous aurez tout cela, maister, en échange de votre petite bière. Décidez-vous donc, et je vous emmène dans ,30 ma chaise de poste."
Hermau allait répondre, mais il tressaillit tout à
LE SGULFIEUK DE LA FOEÊT-XOIEE. 27
coup et s^arrêta ; ses yeux venaient de rencontrer ceux de Dorothée.
Entrée depuis quelques instants, elle avait écouté, et, bien qu'elle ne comprît point le français, son 5 œil de mère avait deviné, à l'agitation inaccoutumée d'Herman, que quelque chose d'extraordinaire se passait,
"Que te dit l'étranger?" demanda-t-elle en allemand.
10 "Il me parle de son jîajs, ma mère," répondit Cloffer.
" Et il te propose d'y aller, peut-être ?" Herman fit un signe affirmatif.
" Souviens-toi," dit vivement la vieille, " que 15 c'est ici que vivent les gens qui t'aiment." *' Je ne l'oublierai pas," répondit Herman. "Eh bien?" demandait le Français, qui avait vainement cherché à comprendre.
" Je ne veux point quitter ma mère, monsieur," 20 répondit gravement Clofï'er,
Et comme l'étranger voulait insister :
''Ma détermination est bien arrêtée," reprit-il d'un accent brusque et firme ; " rien ne m'en fera changer." 25 Le Français fit un mouvement des épaules.
" Comme vous voudrez, maister,'^ dit-il ; " mais vous sacrifiez votre fortune. . ." Puis il ajouta :
" J'ai laissé à Badenwiller des dames qui se sont
30 trouvées trop fatiguées de la route pour m'accom-
pagner; elles vous achèteront tout ce que vous avez
28 LE SCULPTEUR DE LA FOIîÊT-NOIRE.
d'achevé ; ne voulez-vous point le leur apporter vous-même ? Nous pourrions encore arriver pour Pheure du dîner."
ClofFer consentit après quelques hésitations. 5 Lorsqu'il revint, il était déjà tard ; les étrangers Pavaient retenu à dîner à l'hûtel. Sa mère voulut le questionner; mais il lui répondit brièvement, d'un ton d'impatience contenue.
Le lendemain, il se remit au travail avec tristesse,
10 et fut tout le jour sans parler. Il était aisé de voir que son âme n'avait plus cette sérénité qui s'épanchait autrefois en causeries. Repliée sur elle-même comme un oiseau malade, elle n'égayait plus la maison de ses mouvements ni de ses chants. Dorothée espéra
15 que cette tristesse serait passagère, et ne néghgea rien pour la dissiper.
Mais une grande révolution s'était accomplie dans le jeune sculpteur. Tant qu'il n'avait vu que ses amis et ses voisins, il s'était laissée vivre comme eux,
20 sans ambition, bornant ses désirs aux faciles jouissances qu'il connaissait, et ne supposant rien au delà. La vue et les paroles de l'étranger le transformèrent. Il avait d'abord écouté ses récits comme les contes de fées qui enchantaient son enfance; mais les dames
25 qu'il vit à hûtel confirmèrent tout ce qu'avait dit leur compagnon : l'une d'elles avait fait plus, elle s'était offerte en exemple. Pauvre comme Hermau peu d'années auparavant, elle devait au chant l'opulence dont il la voyait entourée ; et cette opulence,
30 le jeune sculpteur en avait été ébloui !
La pensée qu'il pourrait y arriver à son tour lui
LE SCULPTEUR DE LA FOKÊT-XOIRE. 29
donna une sorte de vertige. En vain je ne sais quel sage instinct lui disait tout bas de fuir ces tentations trompeuses; toutes les mauvaises passions, longtemps endormies, s'éveillaient en lui, chantant en chœur, 5 comme les sorcières de Macbeth : — Ta seras riche, ti' seras ce'lèhre ! et Herman était près de céder à ces enivrantes promesses.
Ce qui le charmait autrefois ne tarda pas à lui devenir indifférent: l'image de Paris s'interposait enti-e
10 lui et toutes choses ; c'était comme une ombre fatale qui empêchait le soleil de la joie de lui arriver. Il ne travaillait plus qu'avec disti-action, commençant mille esquisses, n'en achevant aucune, et trouvant partout le dégoût.
15 Sa santé finit par se ressentir de ces préoccupations nouvelles, et une fièvre lente commença à le miner sourdement. Jusqu'alors sa mère avait gardé le silence ; mais lorsqu'elle le vit tomber dans cette langueur plus dangereuse que le désespoir, elle ne
20 balança plus.
" Que Dieu pardonne à ces étrangers ce qu'ils ont fait, Herman j" dit-elle; "ils sont venus ici, comme le serpent dans le paradis terrestre, t' engager à manger le fruit de l'arbre de la science. . . . Mais le mal est
25 accompli, mon fils, et tu ne peux rester jdIus longtemps ; pars, puisque nous n'avons plus ce qui peut te rendre heureux."
CloSer voulut faire des objections ; mais la vieille femme n'avait parlé qu'après avoir accompli le sacri-
30 fice dans son cœur : elle leva tous les obstacles avec cette facilité ingénieuse que Dieu ne donne qu'aux
30 LE SCULPTEUK DE LA FOEÊT-NOIEE,
mères et cette abnégation que les femmes nous montrent sans pouvoir nous l^enseigner. Les préparatifs furent achevés en quelques jours. Dorothée blanchit elle-même le linge d'Herman ; elle répara ses vête- 5 ments^ et veilla à tous les détails de manière à ce qu^il fût longtemps sans souffrir de son absence. Elle lui donna ensuite la meilleure portion de ses épargnes, et lui recommanda, non de les ménager, mais de ne s'imposer aucune privation.
10 " Ce que je garde ici est à toi comme le reste," ajouta- t-elle ; "^sois heureux si tu peux, je n'ai point d'autre désir."
Hermanacceptatous ces soins avec reconnaissance, mais, en même temps, avec une joie qui serrait le
15 cœur de sa mère. Depuis qu'il devait partir pour Paris, la santé lui était revenue; il parlait plus haut, chantait sans cesse, et travaillait avec courage. Il lie voulait point arriver dans la grande ville les mains vides, et il épuisa tout son art sur un groupe d'en-
2) l'ants qu'il devait présenter comme preuve de son savoir-faire.
Enfin le jour du départ arriva : la séparation fut déchirante. Herman déposa deux fois son bâton de voyage en déclarant qu'il ne partirait pas ; mais sa
25 luère surmonta sa propre douleur pour lui donner du courage.
La nouveauté des objets et le mouvement du voyage firent bientôt diversion aux souvenirs du jeune homme. A mesui-e qu'il s'éloignait de son pays, le
30 regret faisait place à la curiosité. A pied, le bâton d'épine à la main et le sac de veau marin aux épaules,
LE SCULPTEUR DE LA FOIîÊT-XOIEE. 31
il pressait de plus eu plus le pas, demandant chaque soir quelle distance le séparait encoi-e de Paris. La route semblait en vain interminable, il ne sentait ni fatigue ni ennui ; allégé par l'impatience, il allait 5 devant lui sans s'arrêter et causant tout bas avec ses espérances. Si une voiture élégante passait, emportée par un clieval rapide, il se disait :
" Moi aussi je voyagerai bientôt de même." Si ses yeux s'arrêtaient sur une maison de cam- 10 pagne à demi enfouie dans les acacias, il murmurait: "Encore un peu de temps, j'en aurai une pareille." Et il continuait joyeusement, prenant ainsi possession, dans l'avenir, de tout ce qui flattait ses regards ou sollicitait son désii\ 15 Enfin, après vingt jours de voyage, il aperçut devant lui une masse confuse qui barrait l'horizon, et audessus de laquelle flottait un dôme de vapeurs ! c'était Paris !
L'étranger avait laissé son adresse à Herman, 20 lorsqu'il s'était séparé de lui à Badenwiller, en lui recommandant de s'en servir s'il se décidait jamais à visiter Paris. Le jeune sculpteur se hâta donc, à peine arrivé, de se rendre rue Saint-Lazare, où demeurait M. de Riol.
25 Celui-ci poussa une exclamation d'étonnement à l'aspect de Cloffer.
"Vous ici, maister !" s'écria-t-il ; "la montagne s'est-elle donc écroulée dans votre vallée ? les charbonniers de la forêt ont-ils brûlé votre cabane ? ou 30 bien êtes-vous en fuite pour cause politique ?"
"Ma cabane est toujours à sa place," répondit
Herman eu souriaut, " et le duc n'a point de sujet plus fidèle que moi."
'''Ainsi vous êtes à Paris . . , volontairement ?"
" Volontairement." 5 " Et qui a donc pu faire ce miracle ?"
" Vos paroles^ monsieur."
Le Parisien regarda avec surprise le jeune Allemand, qui lui expliqua alors tout ce qui s'était passé.
"De sorte," reprit de Riol quand Herman eut lu aclievé, "de sorte^ mon clier maister, que vous venez à Paris pour faire fortune ?"
"Je viens pour m'y faire connaître."
" C'est ce que je veux dire ; nous vous aiderons à cela." 15 " Je compte, en effet, sur vos couseils, sur votre protection."
*''' Et vous avez raison : mais avant tout je veux vous faire voir nos artistes célèbres ; j'en aurai demain ici plusieurs; venez dîner avec nous, et appor- 20 tez quelque sculpture."
" Soit."
" A demain donc, mais tard ; car nous dinons ici à l'heure où vous soupez dans votre Allemagne."
"A demain, sept heures." 25 " C'est cela."
Ils se serrèrent la main et se séparèrent.
Herman employa une partie de la journée à chercher un logement et une pension. Il parcourut ensuite les jardins publics, admirant les statues et 30 s'arrétant en extase devant les monuments.
Le lendemain, il était à l'heure indiquée chez de
LE SCULPTEUR DE LA FOEET-XOIRE. 33
Eiol, qu'il trouva entouré d'uue douzaine de jeunes gens auxquels on le présenta.
Il avait apporté sou groupe d'enfants qui excita l'admiration générale; un peintre trouva qu'il j avait 5 dans cette œuvre du Benvenuto et du Goujon réunis, un sculpteur compara Herman au Dominiquin; et un journaliste^ qui se trouvait là, vint lui serrer la main, en déclarant qu'il le proclamerait le lendemain, dans son feuilleton, le Canova de la Forèt-Noire.
10 On se mit ensuite à table, et la conversation roula presque uniquement sur la peinture et la sculpture. Herman fut singulièrement étonné de ce qu'il entendit répéter à cet égard. Tous les convives se plaignaient de la décadence de l'art et du mauvais
15 goût public, qui les forçait à suivre une fausse voie. Si les anciens avaient été si grands, et s'ils étaient, eux, si petits, c'était, disaient-ils, à la différence des temps que l'on devait s'en prendre. Maintenant le génie était incompris, le talent impossible ! et tous
20 répétaient en cliœur, d'un ton mélancolique, en vidant leurs longs verres oii moussait le Champagne : — ''L'art se meurt ! l'art est mort !"
Quant aux causes de cette décadence, les uns accusaient la civilisation, d'autres le gouvernement
25 constitutionnel, quelques-uns les journaux.
"Il n'y a qu'eux-mêmes qu'ils n'accuseront point," dit le feuilletoniste à demi-voix, en se penchant vers Herman ; ''ils ne songent pas que le goût public se forme, après tout, sur ce qu'on lui donne, et que s'il
30 est devenu mauvais ils doivent s'en prendre à eux seulsj puisque c'était à eux de l'éclairer et de le cou-
ôi LE SCULPTEUR DE LA FOKET-XOIRE.
duire. Vous croyez peut-être que tous ces beaux parleurs sont de fervents adorateurs de Tart ; mais pas un d^eux ne voudrait être un Corrëge à la condition de travailler et de mourir comme ce grand 5 peintre. Ce qui tue l'art^ c'est qu'on ne vit plus pour lui et avec lui ; c'est que tous tant que nous sommes nous avons plus de vanité ou d'ambition que d'enthousiasmej et que nous ne cherchons poiut le beau, mais Putile."
10 Après le dîner on rentra au salon, où le groupe d^Herman fut de nouveau examiné et loué ; mais tous regrettèrent que le jeune sculpteur n'eût point choisi un sujet différent. Les enfants n'étaient plus à la mode ; il y avait eu, dans ce genre, deux ou
13 trois succès qui défendaient de traiter de pareils sujets. Toute la faveur, pour le moment, était aux sujets moyen âge, et l'on conseilla à Herman de sculpter quelque scène empruntée aux vieilles ballades de son pays.
20 " Cela vous surprend," reprit le journaliste avec un sourire.
''En eifet," dit Cloffer, ''j'avais cru jusqu'à présent que ce qui donnait de la valeur à l'œuvre, c'était sa perfection."
25 " C'est une idée de la Forêt-Noire, mon cher maister; ici nous sommes plus avancés. Ce qui donne de la valeur à l'œuvre, ce n'est point son mérite, mais son oppoi'tunité. Il y a dix ans qu'un artiste a fait sa réputation en peignant un petit cha-
30 peau sur un rocher en forme de fromage : le tableau
LE SCULPTEUR DE LA FOllEÏ-NOIRE. 35
était ridicule, mais répondait aux préoccupations du jour, et nous n'en demandons point davantage."
" Ainsi ce n'est point son art qu'il faut étudier, c'est le caprice du public ?" 5 '^ Comme vous dites, maister. Les peintres, les sculpteurs, les écrivains, ne sont que des marchands de nouveautés : si la mo^de prend, leur fortune est faite : si non, ils en essayent une nouvelle."
'^ Ali ! ce n'était point là ce que j'avais compi'is,"
10 murmura Herraan.
Et il retourna à son liûtel découragé.
Cependant M. de Riol fut fidèle à sa promesse : il présenta le jeune Allemand partout ; il le mit en relation avec les collectionneurs et les marchands,
15 qui lui firent de nombreuses commandes. Herman n'avait jamais été si riche; mais cette richesse, il la paya de sa liberté. «On lui indiqua les sujets qu'il devait traiter, en lui imposant un programme ! Ce fut pour lui une sorte de torture aussi douloureuse
20 que nouvelle. Jusqu'alors il avait suivi tous les mouvements de sa fantaisie, traduisant avec le ciseau ses impressions du moment, produisant, sans s'en apercevoir, comme il pensait, comme il voyait, et ne cherchant, dans son œuvre, que la joie d'exprimer
25 complètement ce qu'il avait en lui. Pareil à l'oiseau
libre, il s'était accoutumé à voler dans tout le ciel,
et voilà que maintenant on ne lui laissait plus qu'un
cercle fixe et étroit ! Plus d'essai capricieux, plus
d'imprévu, plus d'abandon, et, partant, plus de joie!
30 A l'inspiration succédait Ja tâche, et, pour la pre-
36 LE SCULPTEUR DE LA FOEÊT-XOIRE.
mière fois, il apprenait qne le dégoût pouvait se trouver dans le travail.
Un matin que Cloffer était occupé à achever une statuette qui lui avait été demandée, le journaliste 5 qu'il avait rencontré cliez de Riol un mois auparavant entra dans sa chambre.
Charles Duvert apportait la Eevue dans laquelle venait de paraître l'article promis.
" Je ne sais si vous en serez content," dit-il, 10 " mais il a fait sensation."
"Je suis pressé de savoir ce que vous aui-ez trouvé à dire d'un pauvre découpeur de sapin comme moi," répliqua Herman en ouvrant le journal.
" J'espère vous avoir bien j'ose," fit observer 15 Duvert.
" Je ne puis comprendre par quel moyen." '•Lisez."
Cloffer s'approcha de la fenêtre, et se mit à parcourir l'article. C'était une étude fantastique dans 20 laquelle, sous prétexte d'analyser le talent de l'artiste inconnu, on faisait de sa vie un roman plein de circonstances merveilleuses, et aussi nouvelles pour Herman lui-même que pour le public. Charles Duvert s'aperçut de l'étonnement du jeune Alle- 25 m and.
" J'en étais siir ! " s'écria-t-il en riant ; " voilà une biographie, maister, à laquelle vous ne vous attendiez point; j'ai fait de vous un héros à la manière d'Hoffmann." 30 " En effet," dit Herman blessé, " et je ne puis deviner la cause" . . .
LE SCULPTEUR DE LA FORÊT-XOIRE. o7
" La cause, mon grand homme, c'est la sottise du public, qui n^aime que les contes de fées ! Un artiste dont la vie ressemblerait à celle de tout le monde ne piquerait point la curiosité ; il faut que 5 Fon puisse raconter son histoire. Si j'étais à recommencer mes débuts, voyez-vous, je m'annoncerais comme un Gaspard Hauser ou comme un sauvage de l'Orénoque, plutôt que de me donner pour le fils de mon père. Eappelez-vous le succès
10 de Paganini ; eh bien, de cette foule qui se pressait à sa suite, un tiers à peine accourait pour l'entendre; le reste venait voir l'homme dont les bizarres aventures avaient rempli les feuilletons, et dont le génie était, dit-on, le résultat d'un pacte avec Satan."
15 '^ Ainsi," reprit Hermau étonné, "le mensonge est la première condition de la gloire ?"
" Non, mais de la célébrité, maister. La gloire est une chercheuse qui n'a point besoin de tout ce bi"uit, et qui va prendre le grand homme dans son
20 coin obscur ou même dans sa tombe. Elle eût passé quelque jour par votre Forêt-Noire, demain peutêtre, peut-être dans cent ans, et elle eût inscrit votre nom sur ses grandes tables ; mais ici il s'agit seulement de succès et de fortune. Nous faisons de l'art
25 comme on fait des affaires, et la première condition pour tout marchand est d'avoir une enseigne qui puisse attirer l'acheteur. A^ous verrez sous peu Peffet de mon article."
Dans ce moment le portier de l'hôtel entra, en
30 annonçant que M. Lorieux demandait à voir le jeune sculpteur.
'' Lorieux ! " répéta Duvei^t ; " qu'est-ce que je disais ? Il a lu le journal, et vient vous faire quelque commande."
''Vous pensez ?" 5 '' J'en suis sûr. Mais tenez-vous bien, maister : plus il paiera cher, plus il croira â votre talent."
Le marchand fut introduit. Il venait, en effet, proposer une affaire à Herman ; mais la vue de la chambre dans laquelle le jeune sculpteur travaillait 10 et son ameublement modeste sembla le fi-apper. Il regarda assez froidement des figui-ines que celui-ci lui présenta. Duvert s'en aperçut.
*' Je suis fâché que vous montriez tout cela ici, maister," dit-il à Herman; "\e jour est mauvais, 15 et Pon ne peut juger de la finesse du travail. Si monsieur veut passer à S07i atelier '\ . .
''Ah ! le maister a un atelier?" demanda le marchand.
" On le lui prépare ; aussi le trouvez-vous campé 20 dans un chenil. Mais il aura, sous peu de jours, le plus beau logement de sculpteur qui soit à Paris ; une véritable galerie italienne, donnant sur un jardin; trois mille francs de loyer ! Nos artistes vivent aujourd'hui comme de grands seigneurs." 25 " Et c'est nous qui sommes leurs banquiei's/' fit observer le marchand avec un gros rire.
" Dites leurs prêteurs, monsieur, leurs intendants
. . . En vous passant par les mains, leurs œuvres
vous enrichissent. Mais pardon . . . vous savez
30 qu'on vous attend, maister; terminez vite avec
monsieur, je vous prie."
LE SCULPTEUR DE LA FOEÊT-XOIKE. 39
Tout cela avait été dit d'un ton si leste et si assuré, que Cloffer eu était demeuré étourdi. Le marcband, dont ces confidences avaient complètement changé les manières, s'empressa de faire à 5 Herman des propositions que celui-ci accepta, et se retira avec de grandes démonstrations de politesse. A peine eut-il disparu que Duvert se laissa tomber sur nue chaise en éclatant de rire.
" Pour Dieu! que signifie cette plaisanterie, et que 10 venez-vous de lui dire ?" demanda Cloffer.
"Ce n'est point une plaisanterie," répondit le journaliste, '' car si vous n'avez point encore l'atelier dont je lui ai joarlé, il faut que vous l'ayez." ". Comment ?" 15 " N'avez-vous donc point vu l'impression que votre chambre d'hôtel garni a produite sur cet honnête trafiquant ? En vous voyant si mal logé, il a été au moment de ne point vous faire de proposition." 20 "Mais qu'importe mon logement, puisqu'il voyait les œuvres ?"
" Mon Dieu ! maister, vous êtes aussi par trop Allemand. Ne comprenez-vous donc point que pour juger l'œuvre il faut plus de science et de goût que 25 n'en a cet homme ? Qu'importe d'ailleurs à M. Lorieux le mérite ? ce qu'il veut, c'est un sculpteur en vogue, dont il puisse bien vendre les productions : et l'opulence de l'artiste est la meilleure preuve de son succès. Vous oubliez toujours, Herman, que vous 30 n'êtes plus dans la Forêt-Noire, travaillant selon
votre fantaisie, mais à Paris, où vous travaillez pour le goût des auti*es."
"Hélas ! vous avez raison/' dit ClofFer en soupirant.
5 " C'est un apprentissage à faire/' reprit Duvert. ''Vous ne pouvez non plus continuer à vivre dans la solitude ; il faut que l'on vous voie dans le monde ; une soirée dans certains salons servira plus qu'un chef-d'œuvre à votre réputation."
lu " Ainsi/' dit Herman, " ce n'est pas assez d'avoir perdu la liberté de mes inspirations, il faut encore renoncer à la liberté de vivre selon mes goûts ?"
'' Il faut réussir/' reprit Duvert, '"' tout est là. Désormais vous ne devez avoir qu'une pensée et
15 qu'un but : faire parler de vous."
Cloffer s'efforça de suivre les conseils de Duvert, et il ne tarda point à en reconnaître la justesse. Sa réputation grandit en, quelques mois au delà de toute espérance, et le prix de ses œuvres s'éleva d'autant.
20 L'article de Duvert avait été accepté comme notice biographique ; on répétait partout le nom du jeune Allemand en racontant les circonstances romanesques de sa vie; on le montrait de loin aux premières représentations des théâtres ; on donnait des détails
25 sur ses opinions et sur ses habitudes.
Herman se laissa aller à ce doux flot de la mode qui l'élevait sans qu'il eût, pour ainsi dire, besoin ■de s'aider lui-même. Tous les instincts orgueilleux qui étaient demeurés jusqu'alors endormis dans son
:30 âme s'éveillèrent insensiblement. On parlait si haut de son génie qu'il finit par y ci'oire et par accepter
l'admiration générale comme un hommage qui lui était dû.
Malheuî"eusement sa réussite avait excité^ comme toujours, d^ ardentes jalousies. Jusqu'alors il n'avait
5 connu que les douceurs du succès ; il ne tarda pas à en sentir l'amertume.
Un article inséré dans un journal ennemi de celui auquel travaillait Duvert commença l'attaque par un examen des œuvres d'Herman. Celles qu'il avait pro-
10 duites depuis son séjour à Paris manquaient, pour la plupart, de cette naïveté qui rendait les premières si pi'écieuses. Enchaîné dans son inspiration, obéissant à la nécessité du gain, sans cesse distrait par les exigences du monde, il avait travaillé rapidement et sans
15 amour. On le lui reprocha avec un regret hypocrite; • on montra, l'un après l'autre, les défauts de ces créations hâtives, en flétrissant du nom d'avidité le sentiment qui les avait fait produire.
Ces accusations frappèrent Herman au cœur; ses
20 ennemis l'apprii-ent sans doute, et les renouvelèrent chaque mois, chaque semaine, chaque jour. Bientôt le jeune sculpteur ne put jeter les yeux sur certainefeuille sans y trouver son nom flétri de quelque sanglante épigramme. On lui prêtait des discours ou
25 des actions ridicules ; on exposait la caricature de sa personne à la risée publique.
Herman, qu'une telle persécution mettait hors de lui, voulut se venger; Duvert lui objecta tranquillement que c'était un des côtés du succès. Pourquoi
30 s'étonnait-il que les mêmes moyens employés par ses amis pour le rendre célèbre le fussent par ses ennemis
pour le rendre ridicule ? C'était là une suite inévitable de la réputation ; mais Herman était trop peu accoutumé à ces mœurs qui mettent l'œuvre et la personne de l'artiste ù la merci de la critique, pour 5 accepter une telle consolation. Il sentait d'ailleurs, au fond des railleries dont on le poursuivait, un reproche exagéré, mais juste. La jalousie avait rendu ses ennemis clairvoyants, et ils frappaient bien au point malade de son cœur.
10 ClofFer se débattit en vain quelque temps contre ces attaques de moucherons qui le perçaient de tous côtés ; en vain il s'efforça d'oublier la persécution à laquelle il était en butte ; cette âme, accoutumée au repos que donne l'obscurité, avait été trop profondé-
15 ment troublée ; il tomba dans une sombre tristesse qui amena une maladie à laquelle il faillit succomber. Il fallut toute l'habileté des médecins et plusieurs mois de convalescence pour le ramener à la vie. De Hiol le décida à un voyage d'Italie, qui acheva de le
20 remettre.
A son retour, il avait enfin recouvré ses forces, et la longue oisiveté à laquelle il s'était vu forcément condamné lui avait donné un ardent désir de travailler; mais lorsqu'il seprésenta chez les marchands,
25 ceux-ci le reconnurent à peine. Il était arrivé de Florence un pétrisseur de terre cuite, et la vogue s'était touraée de ce côté.
Herman alla voir Duvert, à qui il fit part de ce changement. Le journaliste haussa les épaules,
30 " Que voulez-vous, maister," dit-il, "le succès est comme la fortune, il faut le prendre aux cheveux ;
LE SCULPTEUK DE LA FORÊT-NOIKE. 43
six mois d^abseuce suffisent pour faire oublier un homme; vous avez eu tort de partir." " Ma santé ^exigeait/'
" Un lîomme eu vogaie^ maister, n^a pas le droit 5 de se mal porter ; notre société est une mêlée^ et quiconque sort des raugs^ ne fût-ce que pour une Leure^ trouve au retour sa place prise."
" Mais ne puis-je reconquérir ma position V Ouvert secoua la tête.
10 ^' Votre personne et votre nom sont connus; votre talent a perdu sa nouveauté ; vous ne pouvez compter désormais sur cet intérêt curieux qui, dans le monde^ tient lieu d'admiration ; on pai'le déjà de vous comme d'un mort." 15 " Mais c'est horrible !" s'écria Herman. " Quoi ! un an a suffi pour m'enlever. . ."
" Ce qu'un an avait suffi pour vous donner/' acheva Duvert. . . " Pourquoi en être surpris ? La vogue s'en va comme elle est venue." 20 " Mais que devenir alors ?"
'' Cherchez, mon cher maister ; vous pouvez vous faire peintre, poëte ou comédien ; ce sera une transformation, et peut-être l'intérêt public vous reviendra-t-il." 25 Herman ne répondit rien et quitta le journaliste. Il ne pouvait croire encore que celui-ci n'eût point exagéré. Mais il reconnut bien vite la vérité de tout ce qu'il lui avait dit.
Après s'être accoutumé aux enivrements du tri-
30 omphe, il fallut repasser par toutes ces sollicitations
pénibles du début^ retrouver les repoussements dont
44 LE SCULPTEUE DE E.V FOIîÊT-NOIEE.
on avait perdu Fliabitude^ accepter enfin toutes les douleurs et toutes les hontes de l'oubli.
Ces ëpi-euves étaient au-dessus des forces d'Hermau. 11 lutta quelque temps; mais enfin un jour, 5 après un nouveau refus plus sensible que les autres, il courut à sou atelier, fit appeler un marchand^ vendit tout, paya ce qu'il devait, et, reprenant le bâton d'épines qu'il avait suspendu au-dessus de la porte comme un trophée :
10 '' C'est assez d'humiliations," muruiura-t-il ; " retournons à la forêt."
Il sortit de Paris par la même barrière qu'il avait franchie quatre années auparavant pour y arriver ; mais, hélas ! toutes les espérances qu'il portait alors
15 en lui s'étaient évanouies ; venu heureux, jeune et fort, il s'en allait désespéré, vieilli et mortellement atteint !
La route fut pénible pour Herman. Amolli par la vie parisienne, il avait perdu l'habitude des longues
20 marches au soleil; il ne sentait plus en lui cette force joyeuse qui aime à se dépenser sous le ciel ; et plusieurs fois, il fut obligé de s'arrêter afin de prendre du repos. 11 profita d'une de ses haltes pour avertir sa mère de son retour.
25 On devine le bonheur de Dorothée en recevant cette lettre, qui ne précéda Hex-man que de quelques heures. Mais sa joie fut bientôt tempérée par la vue du changement qui s'était opéré dans son fils. Elle comprit aisément, à sa pCdeur et à la mélancolie dis-
;30 traite de son regard, que ses projets avaient échoué, et que son retour était moins dû à la tendresse qu'au désespoir. Elle ne lui adressa pourtant aucune
LE SCULPTEUIÎ DE LA FOEÈT-XOIEE. 45
question. Il lui avait dit, en se jetant dans ses bras: ''Me voici, ma mère^ et je ne vous quitterai plus."
C'était assez ; elle s'occupa de tout faire pour que son fils pût retrouver 2:»rès d'elle la sérénité qu'il 5 avait perdue.
Rassemblant donc autour d'Herman^ avec l'ingénieuse adresse d'une femme et d'une mère, tout ce qu'il aimait au.trefois, elle lui fit tapisser ime chambre séparée dans la chaumière, invita ses vieux amis
10 à le visiter, et obtint des jeunes filles du voisinage de faire les veillées près de son foyer. Tous les jours étaient devenus ainsi des jours de fête chez Dorothée. Mais Herman ne s'en aperçut pas ! Qu'était-ce que tout cela près du monde qu'il avait
15 traversé ? Il entendait toujours ce tumulte élégant au milieu duquel son nom avait retenti autrefois ; il comparait l'obscurité dans laquelle il était retombé à l'éclat qui l'avait un instant entouré ! Cette âme avait perdu sa simplicité en même temps que son
20 calme, et, désabusée des fausses joies du monde, ne
pouvait plus retourner aux joies faciles de la famille.
Dorothée finit par s'apercevoir que tous ses efforts
étaient inutiles. Herman devenait chaque jour plus
triste, plus souffrant. Bientôt le mal fit de tels pro-
25 grès qu'il ne put quitter la chaumière. La pauvre mère efiFi-ayée courut chercher un médecin.
Celui-ci examina le jeune homme avec attention, l'interrogea, lui prescrivit le repos, la distraction, et se retira. Dorothée courut api'ès lui :
30 " Vous ne dites rien, monsieur ?" balbutia-t-elle en re2:ardant le docteur avec ansroisse.
46 LE SCULPTEUll DE LA FOKÊT-NOIRE,
Il parut embarrassé.
"La vérité ! au nom du ciel, "reprit la mère éperdue.
" La vérité V balbutia le médecin.
" Je la veux/' 5 " Eh bien ! ... Je vais prévenir le pasteur.''
Dorotliée jeta un cri et se laissa tomber à genoux.
Le pasteur vint le lendemain sous prétexte de commander à Herman quelques travaux ; mais le jenne homme sourit tristement : sentant les progrès du 10 malj il avait compris ce qui amenait le prêtre. Il lui ouvrit son cœur et lui raconta tout ce que nous avons dit. Lorsqu'il ent achevé^ celui-ci voulut hasarder une consolation; mais Herman l'interrompit.
" Ma douleur est guérie, monsieur," dit-il d'un 15 accent pénétré. " Près de mourir, la vérité m'est enfin apparue ; tout ce qui est arrivé était juste. J'ai voulu changer les immatérielles jouissances de l'art contre les avantages de la fortune et les vanités de la célébrité ; j'ai sacrifié mes affections et mon 20 tranquille bonheur à un délire ambitieux ; tôt ou tard je devais subir la peine do mes erreurs. Puisse-t-elle seulement servir de leçon. Si quelque autre, tenté par de vaines promesses, voulait quitter nos vallées pour les grandes villes, racontez-lui mon histoire, 25 monsieur; dites-lui ce que coûte le succès, sans rendre plus heureux ni meilleur ; répétez-lui enfin de cultiver son cœur et son intelligence non pour le profit, mais pour le devoir; car la joie ici-bas n'est qu'aux âmes simples."
Comme toutes les rues de Versailles, la Rue des Béserroirs est déserte et silencieuse de bonne heure. Dès que l'ombre du soir commence à descendîmes les portes se ferment, les rideaux s'abaissent, et l'on
5 n'aperçoit plus, dans cette large voie destinée aux trains de carrosses et aux trains de chasse de la cour du grand roi, que quelques passants attardés qui regagnent à la hâte leur logis.
Un de ceux-ci venait d'atteindre un pavillon à un
10 seul étage, situé presque à l'extrémité de la rue. Il en ouvrit lui-même la porte au moyen d'une petite clef, et l'on put bientôt apercevoir du dehors une faible lumière qui s'allumait au rez-de-chaussée, et qui se promena quelque temps à l'intérieur, comme
15 pour la dernière inspection du soir.
Qui eût pu la suivre l'eût d'abord vue éclairer un salon meublé avec ce luxe faux et pour ainsi dire regretté qui indique le sacrifice fait aux exigences de la position ; puis un cabinet dont le bureau au
20 cuir brillant et aux cartons sans tache prouvait l'inutilité habituelle ; enfin un escalier étroit conduisant à une chambre à coucher où elle s'ari'êta. Ici l'élégance économique du rez de-chaussée avait fait place à une indigence visible. Le lit, bas et
sans rideaux^ était recouvert d'une cotonnade déteinte; quelques chaises de paille, une table et un secrétaire démodé complétaient l'ameublement, dont l'insuffisance, opposée au luxe du rez-de-cliaussée, 5 prouvait la dure nécessité, imposée à tous ceux qui commencent de retrancher sur le nécessaire afin de jjouvoir se parer du superflu.
Telle était, en effet, la position de M. Auguste Fournier, alors locataire du pavillon de la Rue des
10 Réservoirs. Reçu docteur en médecine après de sérieuses études qui avaient absorbé la meilleure partie du petit héritage laissée jDar sou père, il avait dû employer le reste à s'établir assez richement pour ne point repousser la confiance. Coudamné à une
15 aisance apparente qui masquait de cruelles privations, il attendait le succès sous ce déguisement de prospérité.
Mais depuis près d'une année qu'il habitait Versailles, les yeux fixés sur l'horizon comme sœur
20 Anne, il ne voyait, comme elle, que la poussière du présent et les vertes espérances de l'avenir. Ses ressources s'épuisaient sans lui amener la clientèle toujours rêvée et toujours invisible.
Cependant les besoins de la l'éussite devenaient
25 chaque mois plus pressants. Le jeune docteur, aiguillonné par l'inquiétude, avait cherché autour de lui des protections et n'avait trouvé que des préoccupations personnelles. On vantait son instructiou, son zèle, sa scrupuleuse délicatesse ; mais on s'arrê-
30 tait là : lui rendre justice exemptait de lui rendre service. En dernier lieu il avait solicité avec beau-
coup (le persistance et d'effort, l'emploi de médecin près d'un hospice qu'un legs philanthropique allait permettre d'élever dans le voisinage ; malheureusement ceux qui auraient pu l'appuyer n'avaient pas 5 trop de toute leur influence pour eux-mêmes : quelques promesses lui avaient été faites^ quelques espérances données : puis chacun était retourné à ses propres affaires, et le jeune médecin venait d'apprendre qu'un concurrent mieux servi l'avait emporté !
10 Cette dernière déception redoublait la tristesse qui depuis quelque temps assombrissait ses réflexions. Après avoir jeté un coup d'œil découragé sur la nudité de sa chambre à coucher, et s'être occupé lui-même de tous ces arrangements domes-
15 tiques habituellement épargnés aux hommes d'étude, il s'approcha de l'une des fenêtres et appuya pensivement son front contre la vitre humide.
De ce côté s'étendait une cour commune sur laquelle s'ouvraient le pavillon du jeune docteur et
20 une vieille masure lézardée qu'habitait un ancien huissier nommé M. Duret. Ce dernier, connu dans tout le quartier pour son avarice, était propriétaii'e des deux maisons ainsi que d'un jardin abandonné qu'une grille de bois vermoulu séparait de la cour.
25 Une pauvre fille dont il était parrain, et qu'il avait recueillie tout enfant, tenait son ménage. Il s'était ainsi assuré, sous l'apparence d'une bienfaisante protection, une sorte de domestique sans gages, qui partageait avec reconnaissance sa pauvreté volon-
30 taire.
Rose ne s'était, du reste, ni hébétée, ni endurcie
dans cette rude condition ; loin de là: son âme, chassée du réel qui la blessait, avait, pour ainsi dire, pris sa volée vers les plus hautes régions de Tidéal. Toujours seule, elle avait fécondé cette solitude par
5 la réflexion. Ignorante et sans moyens d'apprendre, elle s'était résignée à relire mille fois les quelques livres que le hasard avait fait tomber entre ses mains, et elle en avait extrait tout le suc et tout le' parfum !
10 Cependant, depuis l'arrivée de M. Auguste Fournier, le cercle de ses lectures s'était un peu agrandi. Le jeune homme lui avait prêté quelques classiques égarés dans sa bibliothèque médicale, et ces prêts étaient devenus l'occasion de rapports de voisinage,
15 restreints, du reste, à de courts entretiens.
Depuis plusieui's jours, les inquiétudes personnelles du docteur l'avaient empêché de songer à Rose, lorsqu'il l'aperçut traversant vivement la cour et se dirigeant vers son pavillon. Près d'arriver à la
20 petite porte de derrière, elle leva la tête, reconnut M. Fournier à sa fenêtre, lui fit un signe, et prononça quelques paroles qu'il n'entendit pas.
Le jeune médecin se hâta de descendre pour ouvrir.
25 Rose, dont les traits fatigués et sans fraîcheur semblaient contredire le nom, était encore plus pâle que d'habitude, et la pauvreté de ses vêtements devenait plus apparente par un désordre qui frappa le jeune médecin.
30 '^ Qu'est-ce donc ? qu'avez-vous ?" demanda-t-il. Elle paraissait émue, embarrassée, et répondit :
" Pardon . . . j^aurais voulu ... Je venais vous demander un service ... un grand service.^'
" Parlez/' dit M. Fournier, " en quoi puis-je vous
être utile?''
0 '^ Ce n'est pas à moi^ mais à mon parrain. Depuis
huit jours il souffre^ il s'affaiblit ... Ce matin
encore il a pu se lever; mais tout à l'heure^ en se
"recouchant, il s'est évanoui !"
" Je vais le voir/' interrompit le jeune docteur^ 10 qui fit un pas en avaut.
Rose le retint du geste.
" Mon Dieu ! excusez-moi/' dit-elle en balbutiant, " mais mon parrain a toujours refusé d'appeler des médecins." 15 '^^ Je me présenterai comme voisin."
" Et sous quelque prétexte, n'est-ce pas ? . . .
M. le docteur pourrait, par exemple, demander le
prix de l'écurie et de la petite remise . . . tous
deux lui deviendront nécessaires quand il aura son
20 cabriolet."
Un sentiment d'amertume traversa le cœur du jeune homme. Autrefois, en effet, aux premiers jours d'illusion, il avait laissé voir cette espérance lointaine.
25 " Soit," dit-il d'uu ton bref.
Et^ refermant la porte du pavillon, il suivit la jeune fille jusqu'à la masure habitée par le père Duret.
Sa conductrice le pria d'attendre quelques in- 30 stants à la porte et de n'entrer qu'après elle, afin que son parrain ne pût rien soupçonner.
Il s'arrêta en effet sur le seuil, entendit le malade demander à Rose si le jardin était bien fei'mé, si elle avait éteint le feu, si le seau n'était point resté au puits ; inquiétudes d'avare auxquelles la jeune
a fille répondit de manière à le tranquilliser. Cependant la voix saccadée et sifflante avait frappée le médecin. Il se décida à franchir les deux marches d'entrée, et entra bi'm-amment, comme un visiteur qui veut s'annoncer ; mais il fut subitement arrêté
in par l'obscurité.
L'unique pièce qui formait le logement du vieil huissier et dans laquelle il était alors couché, n'avait d'autre lumière que celle du révei^bère qui éclairait la rue, et dont la lointaine lueur transformait la nuit
15 de la masure en ténèbres visibles auxquelles le reg-ard avait besoin de s'habituer. Celui du malade reconnut sur-le-champ son jeune locataire. Il se souleva sur son coude :
'* Le docteur!" s'écria-t-il avec effort; "j'espère
20 qu'il ne vient pas pour moi ! Je ne l'ai point demandé ; je me porte bien !"
" Aussi n'est-ce pas une visite de médecin, mais de locataii-e," répondit M. Fournier qui s'approchait du lit à tâtons.
25 " De locataire !" répéta l'ancien huissier ; '' c'est donc pour le terme? Je ne savais pas le terme échu." . . .Alors vous appointez de l'argent. . . Allume une chandelle. Rose, allume vite !"
" Pardon," dit le jeune docteur qui était enfin ar-
.30 rivé au chevet du père Duret, "mon terme commence à peine, et je viens seulement savoir si vous pourriez,
UX SECItET DE MÉDECIN. 53
au besoin, me trouver place pour une voiture et un clieval.''
" Ah ! il s'agit des hangars/' reprit le vieillard ;
" bien, bien. Veuillez vous asseoir, voisin. . . Xous
ô n'avons pas besoin de cliandellej Eose, la lanterne
suffit ; on cause mieux sans lumière. Donne ma
tisane seulement."
La jeune fille lui apporta une tasse grossière qu'il vida avec l'avidité haletante que donne la fièvre.
10 " Mon remède ordinaire, docteur," répondit le malade, " un bouillon de parelle ; c'est plus sain que toutes vos drogues, et ça ne coûte que la peine de cueillir la plante."
"Et vous buvez froid ?"
15 " Pour ne pas garder de feu ; le feu me gêne . . . puis le bois est hors de prix . . . Quand on tient à nouer les deux bouts, il faut savoir être économe. Je ne veux pas faire comme ce scélérat de Martois avec qui j'ai tout perdu !"
20 Martois était un débiteur de l'ancien huissier, mis autrefois en faillite. Le père Duret avait été remboursé intégralement ; mais il n'en répétait pas moins, depuis lors, que Martois l'avait ruiné : c'était pour lui un thème inépuisable, comme la petite vérole
25 pour les vieilles femmes laides, et la révolution pour les nobles sans argent.
M. Fournier eut l'air d'abonder dans le sens du malade, et s'approcha davantage. Ses yeux, qui s'accoutumaient à l'obscurité, commençaient à dis-
.30 tinguer le \'isage du vieillard, marbré de plaques rouo^es annonçant l'ardeur de la fièvre. Tout en
continuant de lai parler^ il prit une des ses mains qui était brûlante^ écouta sa respiration entrecoupée, et acquit la conviction que son état était plus grave qu'il ne Favait d'abord supposé. Il voulut y ramener
5 l'attention du père Duret, afin de le décider à quelques remèdes; mais celui-ci s'était engagé dans le détail des avantages que présentait le hangar à louer et ne prenait point garde à autre chose.
Cependant sa voix, qui devenait plus entrecoupée
10 depuis quelques instants, s'arrêta tout à coup. Le jeune médecin se pencha vivement sur lui, et cria à la jeune fille d'apporter une lumière. Pendant qu'elle s'empressait de l'allumer, il souleva la tête du vieillard, seulement évanoui, lui fit respirer des
15 sels qu'il portait toujours sur lui, et ne tarda pas à lui faire repreudre ses sens.
Rose accourut dans ce moment. Le père Duret, qui rouvrait les yeux, avança la main, voulut parler, et ne fit entendre que quelques sons inarticulés ;
20 mais comme la jeune fille s'approcha pour tâcher de comprendre, il fit un eff'ort désespéré, redressa la tête, et souffla la chandelle qu'il éteignit !
Cependant le médecin en avait vu assez pour s'assurer que de prompts secours étaient indispen-
25 sables. Il prit congé du vieil huissier, en lui recommandant le repos et promettant de venir lui reparler de l'aflPaire en question. Rose le suivit au delà du seuil.
"Eh bien?" demanda-t-elle avec anxiété.
30 "La maladie s'annonce avec des symptômes séri-
eux," dit Fournier ; '*^ je vais vous écrire une ordonnance que vous exécuterez rigoureusement,"
'^ Il faudra des remèdes V fit observer la jeune fille avec une sorte d'inquiétude.
5 " Quelques-uns: il suffira de présenter mon billet, le pharmacien vous les remettra."
"Rose parut embarrassée; le jeune homme en devina la cause.
*^' Ne vous inquiétez pas maintenant du prix/' 10 continua-t-il 5 "tout sera fourni en mon nom, et plus tard je réglerai avec le père Duret."
" Oh ! merci, monsieur,^' dit la jeune fille, dont le
regard brilla de reconnaissaiice ; mais mon parrain
comprendra que ces remèdes doivent être payés un
15 jour, et je crains qu'il ne les refuse. Si monsieur le
docteur me permettait de dire qu^ils ont été fournis
par lui . . . gratuitement ! ... je trouverais plus tard
moyen de tout solder sur le prix de mon travail ! . . ."
"Soit!" répliqua Fournier, qui souffrait de la
20 rougeur et de l'embarras de la pauvre fille ; " faites
pour le mieux ; je vous aiderai."
Il voulut même, pour rendre son dire plus vraisemblable aux yeux du père Duret, la renvoyer près de son lit, tandis qu'il allait chercher lui-même les 25 remèdes.
Il fallut, pour décider le vieil huissier à les prendre, lui répéter, à plusieurs reprises, que c'était un pur don du voisin. Persuadé enfin que sa guérison ne lui coûterait rien, il se prêta docilement à tout ce 30 qni lui était ordonné.
Mais le mal avait déjà fait de tels progrès que les
o6 UN SFXRET DE MÉDECIN.
efforts de la science devaient demeurer inutiles. A travers ses alternatives de fièvre et d'anéantissementj le vieillard déclinait chaque jour^ et Fournier vit bientôt qu^il fallait abandonner tout espoir. Il 5 renonça, en conséquence, à des remèdes devenus impuissants, et ouvrit un libre champ aux fantaisies de Duret. Celui-ci eu profita pour exprimer mille désirs et former mille jDi'OJets ; mais, au moment de l'exécution, Tavarice venait toujours arrêter le pi'ojet
10 et éteindre le désir. Sentant vaguement que les sources de la vie se tarissaient en lui, il exagérait les nécessités de la prévoyance, afin de se faire illusion et de se croire un long avenir !
Quinze jours s'écoulèrent ainsi. Rose continuait
15 à montrer la même patience et la même abnégation. Pliée depuis dix années à ce joug de la pauvreté volontaire, elle Tacceptait sans révolte : elle plaignait son parrain au lieu de l'accuser, et n'avait jamais désiré la richesse que pour l'en faire jouir. Le jeune
20 médecin découvrait, à chaque visite, quelque nouveau trésor dans cette âme, qui tirait tout d'ellemême et ne demandait aux autres que le bonheur de se dévouer pour eux.
L'intérêt chaque jour plus grand qu'il prenait à la
25 jeune fille se reportait sur le vieil huissier, seul ami qui lui restât dans le monde. Quelque dure qu'eût été sa protection. Rose lui avait dût l'apparence d'une famille. En ne voulant être que son maître, le père Duret avait été pour elle un appui. Mais
30 qu'allait-elle devenir après sa mort ? Elle n'avait rien à attendre de la fortune de son parrain ; car
celui-ci avait un cousin, Etienne Tricot, riche fei-mier établi dans les environs, et avec lequel il avait toujours été dans les meilleurs termes. Tricot, qui rendait de temps en temps visite au père Duret, 5 afin de mesurer la distance qui le séparait de son héritage, ai'riva justement avec sa femme au plus fort de la maladie. C'était un de ces paysans madrés qui se fout grossiers pour avoir l'air franc, et parlent bien haut pour faire croire à ce qu'ils 10 disent.
A la vue du cousin mourant, il commença des lamentations auxquelles celui-ci coupa court en déclarant que ce notait rien, et que dans quelques jours il n'y paraîtrait plus. Tricot le regarda de lô côté avec une hésitation inquiète.
'^Vrai?'" dit-il; ''^ eh bien, foi d'homme ! ça me fait tout plein de plaisir . . . Alors, vous vous sentez mieux ?"
" Beaucoup, beaucoup ! " balbutia Duret. 20 '^ A la bonne heure ! " reprit le paysan, qui regardait toujours le malade d'un air incertain ; " faut pas que les braves gens soient malades ... Le médecin est venu, peut-être ?"
" Il vient tous les jours," répliqua le vieil huissier. -ô " Et qu'est-ce qu'il a dit ?"
" Qu'il n'y avait rien à faire, que tout irait bien."
'^ Ah ! ah ! voyez-vous ça !" reprit Tricot déconcerté ; " au fait, vous êtes bâti à chaux et à sable, cousin ; c'est quelque froid que vous avez attrapé ; 30 mais le creux est toujours bon."
" Oui, oui," dit Duret, qui tenait à persuader les
autres du peu de gravité de son mal^ afin de s'en persuader lui-même ; " il n'y a que les forces qui manquent^ mais ça reviendra."
'' Et nous vous apportons de quoi pour ça/^ inter- 5 rompit Perrine Tricot^ en tirant de son panier une oie toute plumée et trois bouteilles jjleines. " Voici une bête qu'on a engraissée exprès pour vous, cousin . . . avec un échantillon de notre piqueton de l'année; faut y goûter, ça vous refera Testomac."
10 Duret jeta un regard sur les bouteilles et sur l'oie. Séduit par idée d'un régal qui ne lui coûtait rien, il appela Rose^ lui montra les provisions^ et déclara qu'il voulait souper avec le fermier et Perrine. La jeune fille, accoutumée à une soumission
15 passive, et forte d'ailleurs de la liberté entière laissée par M. Foui-nier, obéit à son parrain sans faire d'objections.
Bientôt le parfum de l'oie rôtie remplit la chambre du malade, dont l'estomac, appauvri par de longues
20 privations, se sentit excité par ces succulents effluves. Il se ranima à l'espoir du festin sans frais, fit dx-esser la table près de son lit, et trouva dans l'arriéré de ses appétits si longtemps inassouvis, un reste de soif et de faim pour cette bonne chère inat-
25 tendue. Tricot remplit son verre, qu'il vida d'une main tremblante pour le faire remplir de nouveau. Le vin et la nourriture, loin d'accroître son mal, au premier instant, semblèrent exalter ses forces brisées : il se redressa plus ferme ; une demi-ivresse fit
30 briller ses yeux ; il se mit à parler tout haut de ses projets, à serrer les mains du cousin et de la cousine,
eu répétant que citaient ses vrais pareuts et en leur donnant des conseils sur ce qu'ils devraient faire de son pauvre héritage. Tricot et sa femme pleuraient d'attendrissement. Enfin, lorsqu'ils lais- 5 sèrent le vieil huissier pour quelques courses indispensables dans la ville, ce fut avec promesse de venir prendre congé de lui avant de l'epartir.
Fournier arriva au moment où ils sortaient. Il vit le malade les suivre d'un regard narquois jus- 10 qu'au delà du seuil, achever son vei-re, puis faire claquer sa langue avec un rire moqueur.
" Eh bien, voisin, il paraît que nous sommes mieux?" dit le médecin étonné.
'^ Mieux," bégaya Duret à moitié ivre; " oui, oui,
lô bien mieux, grâce à leur dîner . . . Ah ! ah ! ah !
ils font la cour à ma succession avec des oies . . .
et du vin nouveau ! . . . J'accepte tout, moi . . .
Faut toujours accepter, c'est plus poli."
"Ainsi vous croyez que leur générosité est un 20 calcul ?" demanda Fournier en souriant.
" Un placement, voisin, un placement à mille
pour un . . . Ils croient que je suis leur dupe,
parceque je bois le vin et que je mange l'oie . . .
élevée pour moi, comme dit la femme. Ah ! ah !
25 ah ! nous verrons qui rira le dernier."
" Auriez-vous donc le projet de tromper leur espérance ?"
" Pourquoi pas ?.. .le peu que j'ai m'appartient, je
suppose ... je peux en disposer comme il me plaira; et
30 dans le cas où je voudrais favoriser une jeune fille. . ."
" Mademoiselle Eose !" interrompit vivement le
jeune liomme ; " ali ! si vous faites cela, père Duret, vous aurez pour vous tous les houuetes gens/^ Le vieil huissier haussa les épaules.
" Bah ! les honnêtes gens/^ balbutia-t-il^ " que 5 m'importe ! Ce qui m^amuse, c'est de tromper le gros ... et sa femme/'
A cette idée, Duret éclata de rire ; mais ce rire convulsif alla s'éteindre dans une suffocation subite C|ui le fit retomber en arrière. Fournier s'empressa
10 de lui donner tous les soins que réclamait un pareil accident. Il revint à lui, recommença à parler, retomba bientôt dans un nouveau spasme plus inquiétant que le premier. La surexcitation à laquelle il venait de s'exposer avait usé chez lui les derniers
15 ressorts de la vie, et, par suite, hâté la crise suprême. Le jeune médecin vit avec effroi que ces suffocations de plus en plus rapprochées, se ti"ansformaient en agonie. Duret, dégrisé par le mystérieux pressentiment de la mort, commençait à s'effrayer.
20 " Ali ! monsieur Fournier, je suis mal . . . bien mal," dit-il d'une voix entrecoupée . . ."'Est-ce qu'il y a du danger ? . . . avertissez-moi, s'il y a du danger . . . Avant de mourir . . . j'ai un secret à dire . . ." " Dites-le toujours," répliqua le jeune homme.
25 '' C'est donc vrai !" reprit Duret égaré ..." Il u'}'-
a plus d'espoir . . . plus aucun . . . Mon Dieu ! il faut
renoncer à tout ce que j'ai amassé . . . avec tant de
peine . . . tout laisser aux autres . . . tout . . . tout !"
L'avare se tordait les mains avec une rage déses-
30 pérée.
UN SECRET DE MÉDECIX. Gl
Foumier s'efforça de le calmer en lui parlant de Rose, aloi"S sortie, mais qui allait rentrer.
" Oai, je veux la voir/^ murmura Dui'et (se rattachant, comme tous les agonisants, à ceux qui leur ô survivent, afin de se reprendre par leur moyen à la vie)j '' pauvre fille ! ... Ils voudront la dépouiller ; mais j'ai fait sa part. . . elle n'a qu'à chercher . . ."
Il s'arrêta.
" Oà cela?" demanda Fournier, penché sur le lit.
10 '' Ah ! il y a . . . encore . .de l'espoir . . . ." soupira
Duret . . . "Dites ... ce n'est . . . qu'une faiblesse . . ."
" Où votre filleule doit-elle chercher ?" répéta le jeune homme, qui voyait les yeux du moribond se vitrer.
15 " Ouvrez ... la fenêtre . . ." bégaya l'huissier; '^je veux voir ... le jour . . . — Allez au jardin . . . là-bas . . . derrière le puits ... le chapiteau ..."
La voix s'éteignit. . .Le jeune médecin vit les lèvres remuer encore quelque temps, comme si elles eussent 20 essayé des pai-oles qu'on ne pouvait plus entendre ; un frémissement convulsif agita la face, puis tout resta immobile. Maître Duret avait rendu le dernier soupir.
Rose rentra peu après. Sa douleur, en apprenant 25 la mort de son parrain, fut silencieuse, mais sincère. C'était le seul homme qui eût pris garde à son existence ; et, ne connaissant encore la pitié humaine que par ce dur bienfaiteur, sa tendresse s'était reportée sur lui, faute d'un plus digne.
30 Le cousin Tricot et sa femme la trouvèrent âge-
nouillée près du mort, le visage appuyé sur une de ses mains qu'elle baignait de larmes. Ils venaient d'apprendre que la succession de l'huissier était ouverte, et ils accouraient, bien moins pour rendre leurs de- 5 voirs au défunt que pour assurer leurs droits sur ses dépouilles. Tous deux commencèrent par prendre possession de la maison en s'emparant des clefs cachées sous le traversin du mort j puis Tricot laissa sa femme à la garde de l'héritage, et courut remplir les
10 formalités nécessaires pour les funérailles. Rose attendit vainement de la paysanne un mot de sympathie ou d'encouragement : on la laissa désolée près du mort, jusqu'au moment où l'on vint enlever sa bière.
15 La jeune fille eut le courage de suivre le convoi au cimetière ; mais lorsqu'elle revint, ses forces étaient brisées et son courage à bout. Arrivée près du seuil, elle hésita à le franchir. Tricot et sa femme, qui étaient déjà rentrés, avaient commencé l'inventaire de
20 ce qui allait leur appartenir : les armoires étaient ouvertes, les meubles en desordre . . . Rose sentit son cœur se serrer, et s'assit sur le banc de pierre dressé près de la porte.
Les mains jointes sur ses genoux et la tête baissée,
25 elle laissait couler ses pleurs silencieusement. Une voix qui la nommait lui fit relever les yeux ; elle reconnut M. Fournier.
Celui-ci l'avait aperçue en rentrant, et, touché de son abandon, il venait lui adresser quelques con-
30 solations.
Rose ne put d'abord répondre que par des lai'mes.
Le jeune homme lui demanda doucement pourquoi elle restait ainsi dehors^ et Rengagea à braver Fimpression douloureuse qu'elle devait éprouver en rentrant.
5 " L'affliction ressemble à nos amers breuvages/' dit-il: "le mieux est de la boire d'un seul trait ; les pauses et les retards multiplient la douleur eu la divisant."
" Pardon^ monsieur/' dit Rose à demi-voix^ " ce 10 n'est point par ménagement pour mon chagrin que je reste ici: mais si j'entrais, j'aurais peur de gêner les parents."
"Ils sont donc venus?" demanda le jeune homme.
" Avec M. Leblanc." 15 '^ L'ancien notaire condamné pour escroquerie ?"
"' Prenez garde, il peut vous entendre ! "
Foui-nier jeta un regard dans l'intérieur, et vit le cousin Tricot et sa femme occupés à vider les armoires.
20 " Dieu me pardonne 1 ils prennent tout !" s'écriat-il.
" Ils en ont le droit/' répliqua Rose doucement.
" C'est ce qu'il faut savoir/' reprit Fournier en franchissant le seuil.
25 L'ex-notaire, qui triait les papiers d'un grand portefeuille trouvé dans l'armoire du défunt, se retourna.
"Arrêtez, monsieur," s'écria le jeune homme; " ce n'est point à vous d'examiner ces titres!" 30 "Pourquoi cela?" demanda M. Leblanc.
"Parce qu'ils peuvent intéresser la successiou du mort."
"Eh bien, pardieu! la successiou, c'est-il pas à nous qu'elle revient?" s'écria Tricot.
5 "Qu'en savez-vous?" répliqua Fournier; "le père Duret peut avoir laissé un testament."
"Un testament!" répétèrent le paysan et sa femme, en se regardant avec effroi.
"Monsieur on serait-il dépositaire?" demanda 10 Leblanc d'un ton doucereux.
"Je ne dis point cela," reprit le médecin; "mais le défunt m'a positivement déclaré à cet égard son intention."
" Et monsieur devait sans doute être son légalô taire ;" demanda Leblanc avec la même politesse ironique.
Le médecin rougit.
" Il ne s'agit point de moi, monsieur," répliquat-il avec impatience, " mais de la filleule du père 20 Duret."
"Ali! c'est pour Rose?" interrompit Perrine Tricot d'une voix criarde ; " le bourgeois est donc son parent, pour pi'endre comme ça ses intérêts ?"
" Je suis son ami, madame." 25 Les deux Tricot l'interrompirent par un gi-ossier éclat de rire.
"Alors monsieur a sans doute une procuration ?" objecta Leblanc.
" J'ai la résolution arrêtée de faire respecter ses
30 droits par tous les moyens en mon pouvoir," dit
Fournier, qui évita de répondre directement ; " bien
qu'étranger à l'étude des lois^ je sais^ monsieur, qu'elles ordonnent, dans le cas où vous vous trouvez, certaines formalités protectrices dont nul ne peut s'affranchir. Avant d'entrer en possession de l'hé- 5 ritage du mort, il faut savoir à qui il appartient." "Et si nous le prenons provisoirement?" fit observer M. Leblanc, qui continuait à parcourir les papiers du portefeuille.
"Alors on pourra vous demander compte de la 10 violation de la loi."
" Au moyen d'un procès, n'est-ce pas ? mais un procès coûte cher, monsieur le docteur*, et votre protégée aurait, je crois, quelque peine à payer les frais de timbre, de procédure, d'enregistrement !" 15 " C'est-à-dire que vous abusez de sa pauvreté pour attenter à ses droits 1" s'écria Foumier indigné. '^ Nous en usons seulement pour sauvegarder les nôtres," répondit tranquillement M. Leblanc.
" Eh bien, alors, c'est moi qui exige l'exécution 20 de la loi ! " reprit le jeune homme avec énergie. " Le défunt a reçu de moi des soins, des remèdes, des secours de tous genres ; comme créancier de la succession, je demande que le paiement de la dette soit garanti, et je réclame pour cela l'apposition 25 des scellés."
Ici les époux Tricot, qui déjà vingt fois avaient voulu s'entremettre, poussèrent les hauts cris. . . M. Leblanc les apaisa d'un geste.
" Soit," dit-il, en se tournant, avec un sourire,
30 vers le jeune homme ; " monsieur le docteur est
alors en mesure de nous prouver la légitimité de sa
66 rX SECEET DE ]\IÉDECIX.
créance ? Il peut nous présenter ses livres pour les visites, des reçus pour les secours, une preuve écrite pour les remèdes V
^^ ]\Ionsieur/' dit Fournier embarrassé, ^''un mé- 5 decin ne prend point de telles précautions avec ses malades ; mais vous pouvez interroger mademoiselle Eose. . /'
"A^ous avez raison," reprit Leblanc en souriant, ''vous témoignez pour elle, elle témoignera pour 10 vous; ce n'est qu'une juste réciprocité. Malbeureusement les tribunaux ne se laissent point conduire par les élans de sympathie ou de reconnaissance, et jusqu'à ce que monsieur le docteur ait régulièrement établi ses droits, il voudra bien nous 15 permettre d'exercer ceux que nous tenons de la parenté."
"Oui," s'écria Tricot, dont la colère jusqu'alors réprimée n'avait fait que grossir; ''et puisque le bourgeois aime les procès, on lui fournira l'étoffe de 20 quelques petits !"
"A lui et à sa protégée !" ajouta Perrine. " On leur demandera, par exemple, à tous deux, où le cousin Duret a placé ses économies. . ."
" Ce qu'il a fait de son argenterie; car il eu avait, 25 je l'ai vue."
" Et comme ils étaient seuls à la maison quand le cousin a tourné l'œil. . . ."
"Faudra bien qu'ils rendent ce qui manque." "Misérables!" s'éci-ia Fournier Lors de lui à ce 30 soupçon infâme, et voulant s'élancer sur Tricot, la main levée.
UX SECEET DE MÉDECIX. 67
Rose, qui venait cVentrer, se jeta à sa rencontre. "Laisse-le, laisse-le !" cria Tricot, qui s'était armé d'une pelle rencontrée par le hasard ; '^''ça fait plaisir de passer au bleu les peaux de bourgeois et d'épousse- 5 ter la doublure des draps fins; faut pas le contrarier/' '^Et prends garde à toi-même, intrigante!" ajouta Perrine,^en menaçant du poing la jeune fille ; " si tu tombes jamais sous ma coupe, tu en auras les marques ?' 10 '' Oh ! venez, au nom de Dieu !" murmura Rose, qui's'efforçait d'entraîner le médecin.
Celui-ci hésita un instant ; mais redevenant enfin maître'de^lui-même, il jeta un regard de mépris à ses insulteurs, et suivit la jeune fille hors de la masure. 15 Ce fut seulement à la porte du pavillon que tous deux s'arrêtèrent. Rose joignit les mains, et levant vers Fournier ses yeux rougis jDar les larmes :
" Oh ! pardon, monsieur," dit-elle, " de ce que vous avez enduré pour moi ; pardon et merci ! Une 20 pauvre fille comme je suis n'a jamais chance de reconnaître les services qu'on lui rend; mais du moins soyez sûr que je me les rappellerai aussi longtemps que je dois vivre."
" Et qu'allez-vous devenir maintenant. Rose ?" 25 demanda le jeune homme attendri.
'' Je ne sais pas encore, monsieur," répondit-elle : '^aujourd'hui je suis triste, je ne puis penser à rien. Je veux me donner jusqu'à demain pour reprendre courage. La mercière me recevra bien pour cette nuit . . .et après ... eh bien après . . . Dieu me restera !" Fournier lui prit la main en silence; elle répondit
G8 UN SECKET DE MÉUECIX,
faiblement à son étreinte,, lui dit adieu d'une vois basse, et sortit.
Le cœur du jeune homme était gros d'indignation. Remonté chez lui, il se mit à parcourir sa chambre
5 d'un pas agité. Il se demandait en vain par quel moyen il pourrait secourir cette pauvre abandonnée qui venait de le quitter. Si le père Duret avait véritablement laissé un testament, nul doute que M. Leblanc et les Tricot ne l'eussent supprimé ; mais
10 comment prouver cette suppression? D'un autre côté, le testament pouvait avoir échappe jusqu'alors aux recherches des intéressés ; car les paroles du mourant permettaient de croire qu'il l'avait caché. Il s'était vanté d'avoir fait la part de Rose, il avait
]5 recommandé de chercher . . . Mais là s'étaient arrêtées ses révélations ; la mort ne lui avait point permis d'en dire davantage.
Le jeune homme, échauffé par une sorte de fièvre, se perdait en suppositions. Le soir était venu, et, le
20 front appuyé sur la vitre, comme au commencement de ce récit, il avait vu les cousins du mort et leur conseiller sortir avec les papiei's et les objets les plus précieux. Il promenait les yeux, au hasard, sur la masure abandonnée, la cour déserte et le jardin en
'23 friche, lorsqu'ils s'arrêtèrent tout à coup sur un puits en ruine placé à l'extrémité de ce dernier et adossé à un mur qu'ornaient encore les débris d'une corniche. Cette vue lui rappela subitement les derniers mots prononcés par le père Duret : '' Au jardin. . . derrière
30 Je ]jults. . . le chainteau. . ." Ce fut pour lui comme un trait de lumière ! Là devait être le secret du mort !
UX SECEET DE MÉDECIX. 69
Animé d'une de ces confiances subites que ressemblent à l'inspiration, il descendit vivement^ traversa la cour^ ouvritj après quelques efforts, la porte du jardiuj et arriva près du puits.
5 La margelle à demi écroulée laissait voir, de loin en loin, de larges crevasses remplies de plâtras brisés, qu'il examina d'abord et s'efforça de sonder ; mais il ne put rien découvrir. L'arrière du puits, sous le fragment de chapiteau qui avait autrefois
10 soutenu la corniclie, était précisément le seul endroit qui ne présentât aucun vide ; la pierre de taille, solidement calée, avait gardé tout son aplomb. Après avoir tourné deux ou trois fois autour de l'orifice, s'être penclié pour examiner le dedans et le dehors,
15 Fournier eut honte de sa crédulité. Comment avait-il pu s'arrêter à cette idée romanesque de dépôt caché dans un vieux mur, et prendre pour une indication les derniers mots balbutiés par un mourant ? Il haussa les épaules, jeta vers le puits un dernier re-
20 gard de désappointement, et reprit le chemin du pavillon.
Cependant, malgré tout, son esprit conservait un doute involontaire. Près de quitter le jardin, il se retourna, et aperçut de nouveau le puits, le mur, le
25 chapiteau !
" C'est pourtant bien le lieu désigné par le père Duret," se dit-il; '^mais près du mur il n'y a rien; la pierre de la margelle est à sa place." Ici il s'arrêta brusquement.
30 '' Au fait," pensa-t-il, " pourquoi est-elle la seule qui soit restée solidement scellée ?"
70 UN SECEET DE MÉDECIX.
Cette simple réflexion lui fit rebrousser ch.emiu. Il examina de nouveau avec plus d'attention la pierre taillée, s'aperçut qu'elle avait été récemment consolidée par de moindres cailloux, et que Ton avait
5 rempli de terre les interstices. Il s'efforça de l'ébranler en arracliant ces légers points d'appui, réussit à lui faire perdre son aplomb, et enfin à la déplacer. Un vide apparut alors dans la maçonnerie, et il en retira, avec de grands efforts, un coffret cerclé de fer.
10 Après l'avoir dégagé, comme il le retirait à lui, le coffret glissa à terre et fit entendre un tintement qui en révélait sujBSsamment le contenu. Fournier, saisi d'une sorte de vertige, remplit de terre et de cailloux la crevasse qui avait servi de cachette, replaça le
15 mieux possible la pierre de la margelle, et réunissant toutes ses forces, transporta cbez lui la précieuse cassette.
Arrivé à sa cbambre, il la déposa à terre et essaya de l'ouvrir; mais elle était fermée d'une serrure solide
20 dont il n'avait point la clef. Après plusieurs tentatives inutiles, il s'assit, les regards fixés sur le coffret, et se mit à réfléchir.
Que devait-il faire de ce trésor tombé entre ses mains par hasard ? L'idée de se l'approprier ne tra-
25 versa même point sa pensée ; mais. à qui devait-il le remettre ? La loi lui désignait les Tricot, la justice naturelle et son inclination lui indiquaient Rose ! Évidemment ce devait être là cette part faite pour elle par son parrain, ainsi qu'il l'avait déclaré lui-même au
30 moment de mourir. Sa dernière volonté, clairement exprimée, avait été de soustraire son héritage à l'avi-
dite du cousin^ afin d'en doter celle qui lui avait tenu lieu de fille. Le temps seul lui avait manqué pour donner à ce désir une forme authentique ; peut-être même l'avait-il donnée : car savait-on ce qui s'était 5 passé dans cette prise de possession prématurée du cousin ? Le testament du père Duret avait pu être découvert et détruit par maître Leblanc. Une telle violation de droits, très-probable, sinon constatée, ne justifiait-elle pas toutes les représailles ? Puisqu'on
10 avait violé la justice pour dépouiller Rose, Rose ne pouvait- elle pas combattre avec les mêmes armes ? Les héritiers avaient voulu substituer au partageloyal une sorte de pillage oii chacun ferait main basse sur ce qu'il pourrait saisir; on avait/ droit d^ accepter
15 l'exemple donné par eux-mêmes, et de se conduire comme ils s'étaient conduits !
Quelque convaincantes que ces raisons parussent au jeune médecin, il résolut d'attendre jusqu'au lendemain avant de se décider. Quoi qu'il pût se dire,
20 en effet, quelque chose murmurait en lui. Il sentait confusément qu'il substituait sa propre justice à celle de la société, et qu'il sortait du domaine de la loi par cette dangereuse porte delà sensation et de la préférence ! Malgré lui, son bon sens lui criait que chaque
25 homme n'avait point droit d'arranger le devoir selon ses convenances, de compenser les fautes des autres par ses propres fautes, et de faire, des grandes règles imposées à tous, une sorte d'ordonnance provisoire dont il pouvait à volonté effacer ou modifier les
30 articles.
La nuit se passa ainsi dans des alternatives de.
décision et de scrupule qui rempêchèrent de dormir. Le jour veuUj Fournier continuait à délibérer avec lui-même, lorsqu'on frappa timidement à sa porte ; il alla ouvi*ir, et se trouva en face de la jeune fille. 5 Celle-ci s'excusa, tremblante et les yeux baissés, de le déranger de si bonne heure ; Fournier la fit entrer, et l'invita à s'asseoir.
" Excusez-moi, monsieur,^' dit-elle en restant debout près de la porte ; " ]& venais seulement pour 10 prendre congé."
'' Vous partez ? '^ interrompit Fournier. " Pour Pai'is, où l'on promet de me faire entrer en service." " Vous ?" 15 " Il le faut bien. Ainsi, du moins, je ne serai à la charge de personne, et, à force de zèle, j'espère pouvoir contenter mes maîtres ! Seulement, je n'ai point voulu partir sans remercier monsieur le docteur et sans lui faire une prière." 20 '' Quelle prière ?"
'^Les héritiers de mon parrain vous ont refusé ce
qui vous était dû ! C'est un grand chagrin pour moi
qui vous ai demandé tout ce que vous avez fait pour
le malade. . .; et si jamais je puis m'acquitter comme
25 je le dois. . ."
" Ah ! ne paviez point de cela," interrompit vivement Fournier.
" Non,'' dit Rose, " car ma bonne volonté est
maintenant impuissante; mais. . ., avant de partir. . .,
30 je voudrais . . . j'espère que monsieur le docteur ne
me refusera pas le seul souvenir que je puisse lui
laisser."
UX SECEET DE MÉDECIX. 73
En balbutiant ces mots avec un attendrissement mêlé de lionte^ la pauvre fille avait tiré de la poche de son tablier un paquet précieusement enveloppé de papier ; elle le déroula d'une main tremblante, et pré- 5 senta au médecin un de ces petits couverts d'argent dont on fait présent aux nouveaux-nés le jour de leur baptême.
'' Je les tiens de ma marraine/' dit-elle doucement ; "je vous en prie à mains jointes, monsieur, quelque 10 peu que ce soit, ne me refusez pas. . . C'est tout ce que j'ai jamais eu à moi depuis que je suis née."
Il y avait dans la voix, dans le geste, dans le présent lui-même, une naï\'eté si toucliante, que le jeune homme sentit ses yeux se mouiller. Il saisit les 15 deux mains de Rose entre les siennes :
" Et que diriez-vous,"s'écria-t-il, "sije vous faisais tout à coup plus riche que vous ne l'avez jamais rêvé?"
" Moi ?" répliqua la jeune fille en le regardant stupéfaite.
20 " Si j'avais ici pour vous un trésor ?"
" Un trésor ?"
"Regardez!"
Il l'entraîna rapidement dans sa chambre, lui montra le coffret encore posé à terre, et raconta 25 tout ce qui s'était passé.
Rose, qui d'abord avait eu peine à comprendre, ne put supporter une pareille joie ; elle tomba à genoux, en fondant en larmes.
Fournier s'efforça en vain de la calmer ; la transi-
30 tion avait été trop brusque ; la jeune fille était dans
le délire ; elle contemplait la cassette, et riait et pieu-
74 UX SECEET DE MÉDECIX.
Tait à la fois. Mais^ regai'dant tout à coup le jeune homme, elle joignit les mains^ et s^ëcna, avec un élan dans lequel son cœur semblait avoir passé tout entier :
'' Ah. ! vous serez donc enfin aussi heureux que 5 vous le méritez \"
''Moi?''' dit Fournier en reculant.
''VouS;, vous !" répéta Rose exaltée. ''Ah! croyezvous que je n'aie point remarqué tout ce qui vous manquait ici ?.. . que je n'aie point deviné vos inquié- 10 tudes ? . . . Ma pauvreté me pesait moins que la vôtre, car moi je l'avais acceptée; mais vous, il faut que vous ayez votre place. Prenez tout, monsieur ; tout est à vous, tout est pour vous !"
Et la pauvre fille, baignée de larmes d'amour et de 15 joie, s'efforçait de soulever le coffret pour le remettre aux mains du médecin.
Celui-ci, d'abord étonné, puis attendri, voulut l'arrêter.
"Ah! vous ne pouvez refuser," continua-t-elle plus
20 vivement. " N'est-ce pas à vous que je dois cette
fortune ? Je veux que tout le monde le sache, et,
avant tous les autres, ceux qui ont refusé de vous
rendre justice !"
Fournier s'écria que c'était inutile ; mais Rose ne 25 l'écouta point. Elle venait de voir arriver les nouveaux héritiers, et courut pour les appeler.
Le médecin, effrayé, l'arrêta par le bras.
" Youlez-vous donc perdre ce qu'un heureux hasard vous a livré ?" s'écria-t-il.
30 " Perdre !" répéta la jeune fille sans comprendre.
" N'avez-vous point deviné que ces gens pourraient réclamer la restitution du coffret ?"
UX SECEET DE MÉDECIX. 75
" Comment V
'.' Yous n^avez aucun titre à sa possession "
Eosa tressaillit, et regarda Fournier en face.
" Alors il ne m'appartient pas ?" dit-elle brusque- 5 ment.
" Tout atteste que votre parrain vous le destinait; seulement la loi veut d'autres preuves."
"La loi !'^ ajouta la jeune fille; "mais tout le monde doit lui obéir !" 10 " A moins qu'on ne puisse lui opposer la décision de sa propre conscience. . ."
" Non, non/' reprit vivement Kose, "la conscience peut nous empêcher de profiter de tous nos droits, mais jamais diminuer de nos devoirs; elle doit ajouter 15 des scrupules, et non violer des défenses Ah ! j'avais mal compris ; ce dépôt n'est point à moi, et tout ce bonheur n'était qu'un rêve."
En parlant ainsi, elle était devenue très-pâle ; mais sa voix ni ses regards ne trahissaient aucune hésita- 20 tion. Ce cœur simple n'avait point balancé un instant, et la douleur de tant d'espérance perdue n'avait pu fausser sa droiture ; seulement, le coup était trop violent après tant d'émotions; la jeune fille chancela et s'assit.
25 Quant à Fournier, une sorte de réaction venait de s'opérer en lui ; l'admiration avait succédé à l'attendrissement. Tous les paradoxes inventés depuis la veille par son esprit tombèrent devant cette droiture naïve ; et son âme, gagnée, pour ainsi dire, par la 30 contagion de la loyauté, était subitement revenue à ses nobles instincts.
Sans répondre un seul mot à la jeune fille^ il alla chercher les héritiers, fit appeler un notaire, et déposa entre ses mains l'opulente cassette.
Une petite clef, que les Tricot avaient trouvée 5 attachée au cou du mort, Pouvrit sur-le-champ, et laissa voir de vieille argenterie mêlée à plusieurs milliers de pièces d'or !
Le paysan et sa femme pleurèrent de joie. Rose et Fournier étaient calmes !
10 Le notaire compta d'abord les espèces, sous lesquelles il trouva une hasse de billets de banque. Quand tout fut inventorié, la somme montait à près de trois cent mille francs !
Tricot, à demi égaré, s'approcha de la table en 15 chancelant, prit le coffret vide et le secoua; un dernier papier, caché entre le bois et la doublure, tomba à terre.
^^ Encore quéqu'chose à ajouter au magot!" dit le paysan, qui releva la feuille volante et la présenta 20 au notaire.
Celui-ci l'ouvrit, y jeta les yeux, et fit un mouvement de surprise.
" C'est un testament," dit-il.
" Un testament !" s'écrièrent toutes les voix. 25 " Par lequel M. Duret choisit pour légataire universelle mademoiselle Rose Fleuriot, sa filleule."
Quatre cris partirent en même temps, cris de surprise, de joie et de désappointement ! Tricot voulut s'élancer sur le papier ; mais le notaire se rejeta en 30 arrière. Il fallut user de violence pour se débarrasser des deux époux frustrés, qui sortirent en
accablant tous les assistants de menaces et de malédictions.
M. Leblanc, qu'ils coururent consulter^ eut beaucoup de peine à leur faire comprendre que leur
5 malheur était sans remède, et que tous les procès ne pouiTaient les remettre en possession de l'héritage du père Duret.
Quant à Fournier, il ne tarda point à devenir l'heureux mari de Eose, qui ne fut pas seulement pour
10 lui une compagne de bonheur, mais un conseil et un appui. Comprenant que la société, en isolant la femme de cette rude pratique des affaires qui peut à la longue endurcir l'âme, lui a donné la garde des instincts les plus délicats, et les plus doux, la jeune
15 épouse continua à être une sorte de conscience invisible toujours placée à la porte de son cœur pour en écarter la faiblesse, l'erreur et les mauvaises passions.
Paksemés de hameaux qu'environnent des pâturages fertilisés par la Bruche, et de terres richement cultivées, les environs de Molsheim présentent, outre Paspect plantureux commun à presque tous les can-
5 tons de l'Alsace, un aspect grandiose qu'ils doivent surtout au voisinage des Yosges. Le paysage, tour à tour agreste et sauvage, arrête à chaque instant le regard par ses contrastes. Au delà de ces prairies diaprées de fleurs, de ces moissons jaunissantes et
10 de ces vergers, la montagne apparaît couverte de forêts de sapins dont les ombrages descendent vers la vallée comme une cascade sombre.
Cependant ce n'est là, pour ainsi dire, qu'un encadrement ; le caractère riant domine dans l'ensemble.
15 Les hameaux sont blancs et bien exposés, les clôtures soisrneusement entretenues, les routes ombreuses. De loin en loin s'élèvent de petites auberges qui dénoncent moins la fréquence des voyageurs que les habitudes des habitants : ce sont les cafés des ha-
20 meaux voisins, les lieux de rendez -vous où se rencontrent les jeunes gens pour causer de plaisirs, les hommes faits pour échapper aux soucis du ménage, les vieillards pour retrouver quelques réminiscences de jeunesse.
LE TIEIL ANABAPTISTE. 79
Plusieurs buveurs étaient précisément attablés à la porte d'un de ces estaminets rustiques, et les éclats de leurs voix prouvaient que l'eau-de-vie et la bière n'avaient point été épargnées.
5 L'amphitryon, reconnaissable au soin qu'il prenait de remplir les verres, était un jeune homme dans toute la force de l'âge, mais dont la physionomie sillonnée portait les traces de violentes passions. Son costume indiquait moins le paysan que l'ouvrier. 10 II venait de se faire apporter une bouteille d'ea?t cZe cerise, dont il voulait régaler encore ses compagnons, lorsqu'un do ceux-ci, qui regardait du côté de la route, s'écria tout à coup :
'■'■ Faites apporter un verre de plus, camarades, 15 voici le père Salomon."
" Le vieil anabaptiste !" répétèrent toutes les voix. " Qu'on lui donne place !" s'écria celui qui faisait les frais de la fête; ^^je veux trinquer avec le vieux la Sagesse." 20 L'arrivant, que l'on annonçait de cette manière, était un homme déjà âgé, portant le costume antique et sévère particulier aux ^^anabaptistes. Il marchait sans empressement et sans lenteur, d'un pas encore assuré, en s'aidant d'un bûton de sarment. Sa phy- 25 sionomie était vénérable et riante. Dès qu'il fut à portée de la voix, tous les buveurs se mirent à l'appeler, et l'ouvrier se leva pour aller à sa rencontre.
" Bonjour, Andréas," dit le vieillard amicalement;
" bonjour Stéphan et tous les autres. C'est donc là
30 que vous adressez à Dieu les prières du dimanche ?"
"Et vous-même, père Salomon," demanda Sté-
pharij " quel est le temple dont vous venez par le chemin des pi-airies V
''Je viens du grand temple, mes enfants," répondit l'anabaptiste, "de celui oii s'élève pour encens 5 le parfum des prairies, et pour musique la 7oix de la création."
'^ C'est-à-dire que vous venez de vos champs/' reprit Andréas; '^eh bien, mettez-vous là, vieux père, et vous nous direz si vos blés ont bonne apparence." lu " Dites-moi d'abord vous-même comment vous vous trouvez aujourd'hui dans le pays," répliqua l'anabaptiste en s'asseyant à la- place qu'on venait de lui faire. " Depuis quand le moulin de M. Ritler peut-il se passer de vous ?" 15 "Au diable Ritler et son moulin!" s'écria Andréas, dont les traits s'étaient rembrunis à la question du vieillard; "je me soucie d'eux conime de ce qui se passe dans la lune."
'' Seriez-vous en querelle avec le maître, mou 20 fils ?" demanda l'anabaptiste.
" Je n'ai plus de maître, père Salomon," répliqua
vivement l'ouvrier; "j'ai quitté le moulin depuis
hier, et puisse-t-il n'avoir désormais à moudre que le
vieux Ritler lui-même ! jamais les meules n'auront
25 broyé plus mauvais grain."
Il se mit alors à raconter au vieillard les motifs de
plaintes qui avaient amené sa sortie du moulin qu'il
dirigeait depuis dix années, en entremêlant son récit
d'injures et d'imprécations contre le propriétaire
30 qu'il accusait d'ingratitude.
Après avoir tout écouté avec calme, l'anabaptiste plia la tête.
" Vous avez hu le vin de la colère, Andréas/^ dit-il froidement, " et vous voyez les torts du maître doubles. Tout ce que vous me dites ne me prouve qu^une chose^ c^est que vous êtes sans place."
5 "Croyez-vous que je sois le plus embarrassé?" s'écria Andréas ; '^ demandez au Eitler ce qu'il en pense : voilà la moitié de ses meules arrêtées, et chaque jour de cliumage lui enlève cinquante écus, c'est-à-dire cinquante moi'ceaux de sa chair. Le
10 vieux grippesous en fera une maladie en attendant qu'il soit ruiné. Et voilà ce qui me rend si gai, père Salomon, vu que le chagrin des mauvais gueux rafraîchit le sang des bons enfants. Allons, des verres, vous autres, et buvons à la déconfiture du
15 juif de Molsheim!"
L'anabaptiste évita de répondre à cette invitation, et demanda à Andréas ce qu'il comptait faire.
^^Moi," répondit l'ouvrier, "je veux vivre comme un bourgeois. Ritler a été obligé de me faire mon
20 compte et de me garnir le gousset avant notre séparation ; tant qu'il me restera des pièces rondes, je prendrai du bon temps."
" Et vous avez commencé dès aujourd'hui ?" demanda le vieillard.
25 " Comme vous voyez, père Salomon," répondit l'ouvrier, dont la langue commençait à êti'e embarrassée ; " nous mettons en perce tous les tonneaux de la baraque. Holà ! eh ! l'aubergiste, n'as-tu pas quelque chose de nouveau à nous faire goûter ? Un
30 peu de liqueur pour adoucir l'estomac du vieux la Sagesse .'"
Mais celui-ci^ après avoir bu à petits coups les deux doigts d'eau de cerise qu'il s'était fait verser, se prépai-ait à reprendre sou cliemin. Andréas voulut absolument le retenir.
5 "Restez, vieux père/^ s^éci-ia-t-il; "il y a toujours plaisir et profit à vous entendre causer."
'^ Oui," reprit un des buveurs, " vous nous chanterez les vieilles hymnes allemandes.'''
" Ou vous nous raconterez les histoires de la 10 Bible,'' ajouta un troisième.
Le vieil anabaptiste essaya de résister, mais on ne voulut point écouter ses objections; il se vit enlever tour à tour son chapeau, son bâton, et fut forcé de reprendre place près d'Andréas.
15 Le vieillard céda sans humeur à cette espèce de violence bienveillante.
" Il faut que tout cède à la jeunesse," dit-il avec gaieté ; " mais puisque vous me gardez malgré moi, vous en subirez les conséquences, et il vous faudra 20 écouter mes sermons."
" Prêchez, prêchez, père Salomon," s'écrièrent
tous les buveurs ; "^ nous sommes prêts à entendre."
Cette bonne volonté était suflBsamment justifiée
par la connaissance qu'avaient Andréas et ses com-
25 pagnons des enseignements de l'anabaptiste. Ce
qu'il appelait ses sermons n'était le plus souvent
que des anecdotes ou des paraboles empruntées aux
livres saints, dont il savait toujours tirer quelques
leçons utiles. Ceux même qui n'acceptaient point
30 celles-ci aimaient les récits du vieillard comme on
aime les contes du foyer. Le père Salomon était
jDOur eux une sorte de romancier dont les inventions amusaient leur curiosité, si elles n'éclairaient point leur raison.
Andréas remplit les verres^ puis tous s'accoud-
5 èrent à la table pour mieux écouter. Le viellard commença.
'' Je n'oserais vous raconter aujourd'hui/' dit-il, '' ni des histoires du pays, ni des passages du livre saint ; ce serait trop sérieux pour des garçons qui
10 entendent l'office à la porte d'un cabaret ; je vous traiterai donc comme des enfants en vous disant un conte avec lequel les nourrices de l'autre côté du Ehin endorment leurs nourrissons.
" Or donCj dans les anciens temps, alors que tout
15 allait d'autre façon que de nos jours, il y avait à Manheim un jeune homme appelé Otto, qui était intelligent et hardi, mais incapable de mettre une bride à ses désirs. Lorsqu'il voulait une chose, rien ne l'arrêtait pour l'obtenir, et ses passions ressem-
20 blaient aux vents d'orage qui traversent les rivières, les vallées, et les montagnes, en brisant tout sur leur passage.
" S'étant ftitigué de la vie tranquille qu'il menait à Manheim, il conçut un jour le projet de partir pour
25 un long voyage au bout duquel il espérait trouver la fortune et le bonheur. En conséquence, il fit un paquet de ses meilleurs habits, plaça dans une ceinture tout ce qu'il possédait d'argent, et se mit en route sans savoir où il arriverait.
30 ''Après plusieurs jours de marche, il se trouva à l'entrée d'une forêt qui semblait s'étendre jusqu'à l'horizon.
84 LE VIEIL AXABAPTISTE.
'^ Trois voyageuses étaient arrêtées à Tentrée, et semblaient se préparer^ comme lui, à la traverser.
" L'une était une femme grande^ hautaine et à l'air menaçant, qui tenait à la main un javelot ; 5 l'autre une jeune fille à demi endormie, qui voyageait dans un cliariot traîné par quatre bœufs ; et la troisième une vieille en baillons et à l'air bagard.
" Otto les salua en leur demandant si elles connaissaient la forêt ; et, sur leur réponse affirmative, 10 il demanda la permission de les suivre, afin de ne point s'égarer. Toutes trois consentirent, et se remirent en route avec le jeune bomme.
'' Celui ci s'aperçut bientôt que ses compagnes de route possédaient des pouvoirs que Dieu n'a point 15 accordés aux créatures mortelles ; mais il n'en conçut aucune inquiétude et continua à marcher en causant avec les trois inconnues.
" Il y avait déjà plusieurs heures qu'ils suivaient ainsi le chemin tracé sous les arbres, quand le bruit 20 d'un cheval se fit entendre derrière eus. Otto se retourna et reconnut un bourgeois de Manheim qui avait toujours été son plus grand ennemi, et qu'il haïssait depuis de longues années.
'' Le bourgeois atteignit le piéton, lui jeta un sou- 25 rire insolent et passa outre.
'^ Toute la colère d'Otto se réveilla.
'''Parle vrai Dieu!' dit-il, 'je donnerais tout ce que je possède, et la meilleure part de ce que je dois posséder un jour, pour me venger de l'orgueil et de 30 la méchanceté de cet homme.'
" ' Qu'à cela ne tienne, je puis te satisfaire,' dit
LE VIEIL a:n'abaptiste. 85
la grande dame au javelot ; ^veux-tu que j'en fasse un mendiant perclus et aveugle ? Tu n'as qu'à me payer le prix de cette transformation !'
'^ ^ Et quel est ce prix?' demanda Otto avec em- 5 pressement.
'' ' Ton œil droit.'
'' ' Sur mon âme ! je le donnerai volontiers si je suis réellement vengé.'
" Le jeune homme n'avait pas achevé que le chan- 10 gement annoncé par sa compagne de route s'était opéré chez le riche bourgeois, et que lui-mcme se trouvait borgne.
" Il fut d'abord un peu surpris, mais il se consola bientôt d'avoir perdu un de ses yeux, puisque l'autre 15 lui restait pour voir la misère de son ennemi.
" Cependant ils continuèrent à marcher plusieurs heures sans voir la fin de la forêt : la route devenait toujours plus montueuse et plus difficile. Otto, qui commençait à se fatiguer, regarda avec envie le cha- 20 riot sur lequel la jeune fille se tenait à demi couchée. Il était si habilement construit que les plus profondes ornières lui imprimaient à peine un léger balancement.
" ' Toutes les routes doivent paraître bonnes et 25 courtes sur ce char,' dit-il en s'approchant, ' et je voudrais pour beaucoup eu avoir un pareil.'
" ^N'est-ce que cela?' répondit la seconde voyageuse, 'je puis vous procurer à l'instant ce que vous désirez.' 30 " Elle frappa du pied le chariot qui le portait, il sembla se dédoubler, et Otto en aperçut un second également attelé d'une couple de bœufs noirs.
86 LE A7EIL AXABAPTISTE.
" Revenu de son étonnement, il remercia la jeune fille, et allait monter, lorsqu'elle l'arrêta du geste.
" ' J'ai accompli votre souhait/ dit-elle, ' mais je ne veux point faire un plus mauvais marché que ma 5 sœur ; vous lui avez donné un de vos yeux, moi j'exige un de vos bras/
" Otto fut d'abord un peu déconcerté ; mais la fatigue se faisait sentir, le chariot était là devant lui, et, comme je vous l'ai déjà dit, il n'avait jamais su 10 vaincre ses désirs : aussi, après une courte hésitation, accepta-t-il le marché, et se trouva-t-il assis dans son nouvel équipage, mais j)rivé du bras droit.
" Le voyage continua ainsi quelque temps. Les
bois succédaient aux bois sans que l'on parût avoir
15 chance d'en sortir de longtemps. Cependant la soif et
la faim commençaient à tourmenter Otto. La vieille
femme qui marchait auprès de lui s'en aperçut.
" ^ Vous devenez triste, garçon,' dit-elle; ' quand l'estomac est vide, le découragement n'est pas loin ; 20 mais je possède un remède certain contre le besoin et contre l'abattement.'
" ' Lequel donc !' demanda le jeune homme.
" ' Vous voyez ce flacon que je porte souvent à mes lèvres,' reprit la voyageuse, ' il contient la joie, 25 l'oubli des peines, et toutes les espérances de la terre ; quiconque peut y boire se ti-ouve heureux, et je ne vous le vendrai pas plus cher c[ue mes sceurs ; car je ne vous demande, en échange, C[ue la moitié de votre cerveau.' 30 ''Le jeune homme refusa cette fois. Il commençait à s'épouvanter de ces marchés successifs. Mais la
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vieille lui fit goûter à la liqueur du flacon, qui lui parut si délicieuse qu'après avoir résisté quelque temps il consentit de nouveau.
'' L'effet annoncé ne se fit pas attendre : à peine 5 eut-il bu qu'il sentit ses forces revenir. Il avait le cœur réjoui et plein de confiance, et, après avoir chanté toutes les chansons qu'il connaissait, il s'endormit doucement dans le chariot sans s'occuper de ce qu'il devenait.
10 " Lorsqu'il se réveilla, les trois voyageuses avaient disparu, et il était seul à l'entrée d'un village.
" Il voulut se lever, mais tout un côté de son corps était immobile ; il voulut regarder, l'œil unique dont il devait désormais se contenter était troublé ; il
15 voulut parler, sa langue balbutia, et il ne put réunir que des moitiés d'idées.
" Enfin, il comprit la grandeur des sacrifices qu'il avait faits si légèrement; les trois compagnes de route que la fatalité lui avait envoyées venaient de le re-
20 trancher du nombre des hommes qui peuvent vraiment porter ce nom : manchot, borgne, idiot, il ne lui restait plus d'autre ressource que d'attendre en mendiant le pain de la pitié jusqu'à ce qu'il eût fini de mourir."
25 Ici le vieil anabaptiste s'arrêta ; Andréas frappa sur la table avec un bruyant éclat de rire.
"Par ma foi !" dit-il, " votre Otto était un imbécile, père Salomon ; il a eu ce qu'il méritait. Quant a ses trois compagnes de route, ce sont des aigre-
30 fines dont je voudrais bien connaître le nom."
'' On peut vous le dire," reprit le vieillard ; "' car ce sont des noms connus de tous. La femme au javelot
s^appelait la Haine, la jeune fille couchée sur un char la Paresse, et la vieille au flacon YIvrognene."
'' Sur mon âme ! je comprends qu^avec de pareilles marchandes on ait fait de mauvaises affaires/^ ré- 5 pliqua l'ouvrier ; mais je m'en tiens à mon dire, Otto ne méi-itait pas mieux."
" Hélas ! j'en connais d'autres qui ne sont guère plus sages que lui/' reprit le vieillard avec intention. " Que diriez-vouSj par exemple, d'un garçon qui, pour
10 le plaisir de ruiner le maître dont il se plaint, s'expose lui-même à rester sans place et sans travail ? Croyezvous qu'il jouisse de sa vue complète et qu'il n'ait pas vendu un de ses yeux à la Haine ? Ajoutez qu'il veut se donner du bon temps, c'est-à-dire goûter les
15 plaisirs de l'oisiveté, sans réfléchir qu'une fois désaccoutumé du travail et amolli par la paresse, il ne retrouvera plus les deux bras qui autrefois le faisaient vivre. Enfin, pour se consoler de ce qui le contrarie, il a déjà perdu au cabaret la moitié de sa raison, et il
20 ne tardera pas à l'y perdre tout entière. Si Otto était un imbécile, que jDense Andréas de celui qui l'imite ?"
Les buveurs se mirent à rire ; Andréas seul resta sérieux. Il laissa le vieil anabaptiste se retirer, sans
25 chercher à le retenir et sans répondre à son adieu. Evidemment la leçon l'avait blessé. Mais il en est de certains conseils comme de ces médicines noires qui répugnent et font soufirir d'abord, puis ramènent, un peu plus tard, la santé. Andréas réfléchit toute
30 la nuit à l'histoire d'Otto, et dès le lendemain il se présenta au moulin de M. Ritler, oii il reprit les fonctions qu'il n'eût jamais dû quitter.