L^ONCLE D'AMÉRIQUE
Bien qu'au commencement de ce siècle Dieppe eût déjà beaucoup perdu de son importance, ses expéditions maritimes avaient encore une grandeur que le commerce restreint de nos jours de peut faire soup- 5 çonner. Le temps des fortunes fabuleuses n'était point tellement passé qu'on ne vît, de temps en temps, revenir des pays lointains quelques-uns de ces millionaires inattendus dout le théâtre a tant abusé, et l'on pouvait encore, sans trop de naïveté, croire à la
10 réalité des oncles iVÂmérique. En effet, on montrait alors à Dieppe plus d'un négociant dont les navires remplissaient le port, et qu'on avait vu partir, quelques vingt ans auparavant, en simple jaquette de matelot. Ces exemples étaient un encouragement
15 pour les forts et une éternelle espérance pour les déshérités. Ils rendaient l'invraisemblable possible et l'impossible vraisemblable. Les malheureux se consolaient de la réalité en espérant un miracle.
Ce miracle semblait près de s'accomplir pour une
20 pauvre famille du petit village d'Omonville, situé à quatre lieues de Dieppe.
La veuve Mauvaire avait subi de rudes épreuves. Son fils aîné, le véritable soutien de la famille, était mort dans un naufrage, laissant quatre enfants à la
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cliarge de la vieille femme. Ce malheur avait arrêté et peut-être rompu le mariage de sa fille Clémencej eu même temps qu^il dérangeait les projets de son fils Martiuj qui avait dû quitter ses études tardives pour 5 venir reprendre sa part des travaux de la ferme. Mais au milieu de l'inquiétude et de l'abattement de la pauvre famille^ une espérance rayonna tout à coup ! Une lettre écrite de Dieppe annonça le retour d'un beau-frère de la veuve, parti depuis vingt ans.
10 L'oncle Bruno revenait avec quelqiies curiosités du ISouveau-Monde, ainsi qu'il le disait lui-même, et dans la résolution de s'établir à Dieppe.
Sa lettre faisait, depuis la vieille, l'objet de toutes les préoccupations. Bien qu'elle ne renfermât rien de
15 précis, le fils Martin, qui avait de la lecture, y reconnut le style d'un liomme trop libre et de trop bonne bumeur pour ne pas s'être enricbi. Evidemment le marin revenait avec quelques tonnes d'écus, dont il ne refuserait pas de faire part à sa famille.
20 Une fois en route, l'imagination marclie vite. Chacun ajouta ses suppositions à celles de Martin ; Julienne elle-même, la filleule recueillie par la veuve, et qui habitait la ferme moins comme servante que comme parente d'adoption, Julienne se mit à cher-
25 cher ce que l'oncle d'Amérique pourrait lui donner. " Je lui demanderai un caraco de drap et une croix d'or," dit-elle, après une nouvelle lecture de la lettre que Martin venait de faire tout haut.
" Ah !" dit la veuve en soupii'ant, " si mon pauvi'e
30 Didier vivait, voilà qu'il eût trouvé un protecteur." *' Il y a toujours ses enfants, marraine," fit ob<
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server la jeune fille, " sans compter mam'selle Clémence, qui ne refuserait pas une dot/^
" Pourquoi faire V dit Clémence, en secouant tristement la tête.
5 ^'Pourquoi?" répéta Julienne; ''^mais pour que les parents de M. Marc n'aient plus rien à dire. lis ont eu beau embarquer leur fils, à cette fin d'empeclier le mariage ; si l'oncle Bruno le veut, allez ! le futur sera bientôt de retour/^ 10 " Reste à savoir s'il a en^âe de revenir,^^ objecta la jeune fille à demi-voix.
" Eb bien ! si ce n'est pas lui, tu en trouveras un autre," dit Martin, qui ne voyait que le mariage de sa sœur, tandis que celle-ci voyait surtout le maià; 15 " avec un oncle d'Amérique, on trouve toujours une bonne alliance. Qui sait môme s^il n'a pas avec lui quelque compagnon de fortune, qu.elque millionnaire dont il voudra se faire un neveu ?"
" Ob ! j'espère bien que non \" s'écria Clémence 20 effrayée ; " rien ne presse pour mon mariage."
" Ce qui presse, c'est de trouver une place pour ton frère," reprit la veuve d\in ton chagrin.
'''Monsieur le comte me fait toujours espérer la recette de ses fermes," objecta Martin.
25 " Mais il ne se décide pas," reprit la vieille femme; " en attendant, le temps se passe et le blé se mange. Les grands seigneurs ne savent pas ça ; leur esprit est au plaisir, et, quand ils se rappellent le morceau de pain qu'ils vous ont promis, vous êtes déjà mort 30 de famine.'^
" Nous n'aurons plus ça à craindre avec l'amitié
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de l'oncle BrunOj'' dit Martin ; " il n'y a pas à se tromper ; sa lettre dit : ' J'arriverai demain à Omonville, avec tout ce que je ])ossède.' Ce qui signifie qu'il ne compte pas nous oublier/' 5 "■ Il doit être en route/' interrompit la veuve, " il peut arriver à chaque instant. Avez-vous bien tout préparé, Clémence ?"
La jeune fille se leva et montra le buffet garni avec une abondance inaccoutumée. Près d'un gigot de 10 mouton qu'on venait de retirer du four se dressait un énorme quartier de lard fumé, flanqué de deux assiettes de fouasses de froment et d'une terrine de crème douce. Plusieurs pots de maître-cidre complétaient ce menu, qui fit pousser aux enfants des 15 cris d'admiration et de convoitise. Julienne parla, en outre, d'un potage aux pommes et d'une tartine au beurre qui inigeotait près du feu.
La veuve choisit alors dans son armoire à linge une nappe et des serviettes jaunies par le manque d'usage. 20 La jeune servante prit dans le vaisselier les assiettes les moins ébréchées et commença à mettre le couvert, en plaçant au haut bout de la table l'unique cuiller d'argent que possédât la famille.
On achevait ces préparatifs, lorsqu'un des enfants 25 qui faisait le guet au dehors se précipita dans la maison eu criant :
" Le voici ! le voici !"
" Qui cela ?" demanda-t-on de toutes parts.
'' Eh bien ! parbleu ! l'oncle Bruno," répondit 30 une voix forte et joviale.
La famille entière se retourna. Un matelot venait
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de s'arrêter sur le seuil et restait encadré dans la baie de la porte subitement ouverte ; il tenait sur le poing droit un perroquet vert^ et de la main gauche un singe de moyenne espèce.
5 Les petits enfants épouvantés se sauvèrent dans le giron de la grand^mère^ qui ne put elle-même retenir un cri. Martin^ Clémence et la servante regardaient stupéfiés.
" Comment ! est-ce qu'on a peur de ma ména- 10 gerie V reprit Bruno en riant, " Allons, braves gens, remettez-vous le cœur, et qu'on s'embrasse ; je viens de faire trois mille lieues pour ça !"
Martin se hasarda le premier ; puis vinrent Clémence, la veuve et les jdIus grands de ses petits-fils ; 15 mais rien ne put décider la petite-fille ni le cadet à s'approcher.
Bruno s'en dédommagea en embrassant Julienne.
" Par ma foi ! j'ai cru que je n'arriverais jamais,"
reprit-il j ^'savez-vous, maman Mauvaire, qu'il y a une
20 bonne bordée à courir de Dieppe à votre maison."
Martin remarqua alors les chaussures du marin
qui étaient couverte de poussière.
'-' Est-ce que l'oncle Bruno est venu à pied ?'' demanda-t-il tout surpris.
25 " Pardieu ! voudrais-tu que je fusse venu en canot à travers vos champs de blé V répondit le matelot gaiement.
Martin se tourna vers la porte :
" Mais. . .les ba^agres ?". . .hasarda-t-il. 30 " Mes bagages, je les ai sur moi," dit Binino. " Un marin, mon petit, ça n'a besoin pour garde-robe que d'une pipe et d'un bonnet de nuit."