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LE GARDIEN DU \1EUX PHARE

qui lui était connu, y fut-elle bientôt établie. Parfois abritée au fond d^une anfractuosité^ suspendue à quelque escarpement ou debout sur un sommet isolé, j Georgi s^oubliait des heures entières à regarder la

5 mer et à s'enivrer de la rumeur des flots ; d^ autres fois, prise d\me activité curieuse^ elle allait de roclier en roclier, cbercliant aux fentes les plus cachées les nids des goélands, ou écartant les longues draperies d'algues marines pour découvrir les bancs de coquil-

10 lages et la retraite des sauterelles de mer.

L'îlot, formé d'un entassement granitique dont le phare occupait la crête, se reliait à une chaussée d'écueils qui se découvrait à l'heure du reflux. C'était là qu'avant l'établissement du phare, les navires,

15 poussés par la houle et trompés par l'obscurité, venaient se perdre sur deS brisants dont rien ne leur annonçait l'approche. A marée basse, l'œil apercevait encore au fond des eaux ou dans les fissures du roc des débris d'ancres, de ferrements rongés par la

20 rouille et de quilles à demi enfouies dans le sable : lugubres vestiges de naufrages déjà oubliés.

6-'eûr^i explorait chaque jour cette chaîne de récifs en s'efforçant d'arracher à la mer quelques épaves sous-marines, et maître Simon la laissait faire. Sa

25 présence n'avait rien changé dans la vie du vieux gardien. Voyant que le silence de l'idiote respectait son propre silence, il s'était vite accoutumé à cette espèce d'ombre pâle et fuyante qui errait sur son rocher. Il lui sembla même, au bout de quelques

30 jours, qu'elle complétait sa solitude. Elle était là, en effet, comme nue représentation muette du monde

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absent. Ans heures de repas, un cri cVappel suffisait pour la faire accourir ; puis elle dispai'aissait à la manièi'e des oiseaux sauvages.

Sauf quelques rares paroles échangëes par aven- 5 tui'e, tous deux vivaient ainsi à part, la pâlotte parmi les récifs, et Simon sur la terrasse du phare. Enveloppé dans son noroît de drap bleu, les mains sous les aisselles et la pipe entre les dents, il restait là depuis le lever du soleil jusqu'au soir, le regard perdu sur

10 cette plaine d'azur que moiraient les courants. Habile à étudier au loin les voiles qui cinglaient en tous sens, il savait reconnaître la destination du navire, son importance et sa nation. Une longue vue, toujours braquée sur le parapet de pierre, lui permettait de

15 scruter tous les coins de l'horizon. Du haut de sa tour isolée, il assistait à cet éternel combat du génie humain contre les obstacles de la création ; il voyait se croiser les mille liens d'intérêts ou de nécessités qui, à travers les tempêtes et les abîmes, rattachent

20 l'un à l'auti'e les peuples séparés. Il avait là le spectacle journalier que nous cherchons à notre fenêtre aux heures d'oisiveté ; seulement la rue sur laquelle il regardait était l'infini, et formait le carrefour de deux mondes.

25 Un soir, après avoir promené sa longue-vue vers tous les points du ciel, il l'arrêta sur le petit port, dont une voile venait de doubler la jetée. La mer était sombre plutôt qu'agitée ; mais la rafale de nuit qui commençait à s'élever à l'ouest fraîchissait d'instants

30 en instants. A mesure que le caboteur perdait l'abri do la terre, on le voyait s'incliner davantage et

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labourer plus péniblement la vague. Il s'efforçait de monter dans le vent pour atteindre la passe pendant que le soleil éclairait encore sa route.

Bien que la manœuvre fût bardie, elle n'avait rien 5 qui pût inquiéter. Après l'avoir suivie un instant, maître Simon quitta la longue-vue, promena encore son regard à l'borizon ; puis, rétrécissant peu à peu le cercle qu'il embrassait, le ramena sur la chaîne de récifs et sur l'îlot.

10 Le soleil coucliant les empourprait déjà de ses lueurs, et le flux commençait à ensevelir la cliaussée sous ses tourbillons écumeux.

Tout à coup le vieux gardien aperçut la pâlotte qui accourait de la pointe extrême de l'écueil, francbis-

15 sant avec peine les ravines déjà envahies par la mer, et grimpant le long de la pente abrupte qui les réunissait à l'îlot. Elle portait dans ses bras un fardeau informe dont le poids semblait ralentir sa marche. Elle atteignit pourtant la base du vieux phare. Si-

20 mon l'entendit bientôt dans l'escalier tournant et la vit enfin apparaître sur la terrasse, les traits brillants d'une joie triomphante.

— " Qu'y a-t-il ?" demanda le marin étonné. Elle ue répondit que par l'interjection stridente qui

25 lui était ordinaire dans ses élans de joie, et déposa l'objet qu'elle portait aux pieds de Simon.

Celui-ci reconnut alors uu de ces petits barils anglais destinés aux spiritueux, et de la contenance d'une gallon. Débris de quelque naufrage, les algues

30 et les coquillages, sous lesquels il avait presque disparu, attestaient son long séjour dans les flots.

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