‹ Contes;Chapitre 16 sur 22 · LE GARDIEN DU VIEUX PHAEE · texte numérisé non relu

LE GARDIEN DU VIEUX PHAEE

ainsi dire fixé des ono-les et des dents. Il resta immobile^ étendu sur les algues marines qui tapissaient la roclie, tandis que le chien faisait succéder des hurlements de deuil à ses hurlements d'épouvante. 5 Geùvgi regardait avec une expression étrange, où le saisissement inévitable que produit Paspect de la mort se mêlait à la joie de la haine satisfaite. Quant à Lavau, dès qu'il se fut assuré qu'il n'y avait plus rien à faire pour Martin Bardanou, il se retourna

10 vers les flots, poussa de longs cris d'appel, gagna les récifs les plus avancés, espérant apercevoir quelque autre naufragé de la bisquine ; mais tout fut vain : le reflux, qui commençait à se faire sentir, les avait sans doute entraînés au loin vers la pleine mer.

15 Certain que ses secours ne pouvaient être utiles à personne, il revint vers le cadavre du capitaine.

Sa nièce était toujours debout, le regardant, et le chien continuait sa plainte lugubre. L'iva^esse du vieux gardien s'était complètement dissipée dans

20 ces efîbrts ; il tourna ses regards vei's le phare éteint, et le soupçon de ce qui avait eu lieu traversa sa pensée. Saisissant les mains de la ixllotte et la regardant en face, il voulut l'interroger ; mais, au premier mot, elle raconta tout sans détour, avec une

25 sorte d'emphase triomphante. Cette sincérité faillit lui être fatale. Hors de lui, le vieux marin la renversa à terre, et allait l'écraser sous ses pieds, lorsque dans son effroi, elle poussa instinctivement le cri de détresse dont elle avait conservé l'habitude depuis

30 son enfance: ''Ma mère !" A ce nom, Lavau se rejeta en arrière, porta les deux mains à son front ;

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puis effrayé de lui-même^ courut à la tour^ monta dans la pièce qu^il occupait, et s'y enferma.

Ce qui venait de se passer avait été si prompt et si inattendu, qu'il en demeura d'abord étourdi. Il

5 s'était laissé tomber sur un escabeau, près du foyer ; la tête dans ses deux mains, il essaya de se rappeler et de comprendre. Peu à peu tout s'éclaircit ; il sentit quelle responsabilité pesait sur lui. Evidemment ce n'était point à Georgi, pauvre raison égarée,

10 qu'on pouvait demander compte de la perte de la hisquine, mais à lui qui avait violé une première fois son devoir en l'emmenant au pliare, une seconde fois en s'oubliant dans l'ivresse. Toutes ces idées se présentèrent d'abord sans ordi-e et à peine formulées ;

15 c'étaient moins des réflexions que des cris de conscience ; il en fut par cela même plus troublé.

Outre les caractères particuliers à chaque individu, il en est qui ressortent pour ainsi dire des professions: chacune d'elles a sou point d'honneur qui s'exalte

20 plus ou moins selon la nature, mais qui, à des degrés différents, reste commun à tous. Sentinelles perdues des écueils, les gardiens de phare ont toujours considéré leur poste comme une faction que rien ne leur permettait de négliger. Pour eux, vieux soldats

25 de la mer, c'était la sûreté de leurs anciens compagnons qui leur était confiée, la grandeur même de la tâche les relevait à leurs propres yeux ; y manquer n'était point une faute, mais une honte; c'était livrer son poste à l'ennemi.

30 L'histoire des cotes est pleine de faits qui prouvent ce fanatisme héroïque. On a vu, par exemple, des gardiens de phares flottants refuser de fuir leurs pontons

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ù moitié démolis par la tempête, et sombrer sous leur fanal comme le Vengeur sous son sublime drapeau ; d'autres, atteints par la fièvre jaune, se traîner jusqu'à la salle des appareils et allumer d'une main mourante

5 la lumière protectrice. Pendant la dernière guerre contre les Anglais, un gardien, attiré hors de sa tour et sommé par une péniche anglaise d'éteindre son feu, dont la disparition devait compromettre une escadrille française qui cherchait le port, préféra jeter

10 ses clefs à la mer et se faire massacrer par l'ennemi. Lavau avait entendu raconter, comme tous ses pareils, ces dramatiques aventures, qui étaient les dates glorieuses de leur histoire : ce culte des devoirs particuliers imposés aux gardiens de phares se compliquait

15 en outre, chez lui, d'une disposition que nous avons déjà signalée. Ainsi que toutes les intelligences restreintes, il ne distinguait bien que les devoirs immédiats, mais il portait dans l'accomplissement de sa tâche ainsi comprise une rigueur singulière. Pour

20 lui, l'honneur très-simplifîé n'en était devenu que plus absolu dans ses exigences !

Les objets dont il se trouvait entouré semblaient d'ailleurs rendre sa faute plus présente. L'obscurité dans laquelle la tour restait plongée, les rumeurs fu-

25 rieuses de la mer, les gémissements du chien, que l'on continuait àentendre par intervalles, tout lui rappelait le désastre accompli, tout l'accusait ! il se jugea à jamais déshonoré et se demanda quelle expiation pourrait amoindrir sa honte sinon la racheter. Un sou-

30 venir traversa tout à coup sa mémoire. Il se rappela qu'à l'une de ses premières campagnes, la négligence

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du capitaine avait conduit la goélette de guerre qu'il montait aux récifs des Sorlingues^ où elle périt. L'équipage écliappa dans les clialoupeSj mais l'auteur du naufrage avait résisté jusqu'au dernier moment à 5 toutes les prières; il avait refusé de quitter le navire et s'était puni lui-même en s'abîmant dans les flots. Ce fut un trait de lumière pour Simon. Incapable de voir^ après la faute, les lois plus élevées de la morale humaine qui lui défendaient de se cliâtier de ses pro-

10 près mains, il crut que l'exemple de son ancien capitaine était un avertissement. Comme lui, il avait failli à son devoir, il voulut se faire pardonner comme lui.

Cette pensée l'eut à peine frappé, que sa résolution fut prise. Pour cette nature à fond héroïque, mais re-

15 belle aux débats intérieurs, quitter la vie était chose plus simple et plus facile que de la discuter. Il fit donc tous ses préparatifs avec la soigneuse régularité d'un vieux soldat de l'Océan longtemps soumis à la discipline des vaisseaux.

20 Le jour qui allait succéder à, cette triste nuit était celui même où Simon attendait le canot de Jacques; il fallait avertir celui-ci et lui donner de dernières instructions. Maître Lavau prit dans son coffre une de ces feuilles à titres imprimés destinées aux rapports

25 du mois, il trouva une plume à demi écrasée, une écritoire dont il put détremper l'encre desséchée, s'assit devant la table et écrivit. C'était habituellement pour lui une opération lente et pénible ; mais cette fois la plume marcha d'elle-même et couvrit le

30 papier do caractères lourds et inégaux, ordinaires à ceux pour qui écrire est une rare aventure. La lettre contenait ce qui suit.

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" Jacques Meelet^

'' Ceci est pour vous dire que j'ai néglige mon de-

voir^ laissé éteindre cette nuit les feux de la tour, et

que par suite le navire du Provençal est venu sur les

5 brisants, où il a péri corps et biens. Après cela, vous

comprendrez que je ne pouvais plus vivre.

" Jacques Merlet, je sais que quand je me serai tué, je n'aurai plus droit de reposer dans la terre bénite; mais, si vous êtes un vi'ai chrétien, vous ne refuserez 10 pas de dire une prière pour mon âme, ensuite de quoi vous envelopperez mon corps dans un lambeau de toile et vous le lancerez à la mer ; c'est le cimetière des matelots.

'' Comme vous devez arriver avec la marée du ma- 15 tin, je vous prie de vous en retourner vite au port, à cette fin de ramener mon remplaçant au pliare avant la nuit pour que le service n'ait pas à soufîrir.

" Jacques Merlet, vous trouverez sur l'îlot la fille de ma sœur Madeleine ; je la recommande à votre 20 humanité.

" J'aurais voulu emporter ma crois dans mon linceul ; mais je n'en ai plus le droit.

"Jacques Merlet,ceci est pourvous dire un dernier bonjour, et je souhaite que Dieu vous accorde une 25 longue vie.

" SmoN Lavau."

Cette lettre écrite, il y mit l'adresse,la plaça sur la table en évidence, puis monta à la chambre de Pappareil.

30 Le fanal était encore tel que Georgi l'avait laissé.

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