‹ Contes en prose et en vers (volume 2)Chapitre 1 sur 15 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Depuis plus de cinquante ans que je subis Tennui de la vie réelle, je n'ai trouvé aux soucis qui la dévorent qu'une compensation dequelque valeur; c'est d'entendre des Contes ou d'en composer soi-même. Aussi, en sage dispensateur de mon temps , ne me suis-je guère occupé d'autre chose, et si j'avois été lus libre , j'en aurois fait davantage ; mais loi ? il n'est donné à personne d'être tours heureux à sa guise; il faut vivre.

La confession que je viens de faire n^est pas tout-à-fait une marque de mon humi-* lité ; j'ai presque peur qu'elle ne trahisse même un secret orgueil dont je youdrois bien être exempt. C'est que je doute en vérité que les natures élevées s'accommodent de bonne foi du positif absurde que la société nous a fait. L'idéal, voilà leur domaine, et si ce n'est errer de le croire , j'ai du moins ce rapport avec elles. Celte hypothèse n'est pas modeste.

Quoi qu'il en soit, je ne préfère rien à la lecture des Contes, moins les contes de ma façon, dont je ne recommande la lecture à personne. Quand le progrès du progrès aura rendu la conflagration des bibliothèques inévitable, car la quintessence de tous les livres se trouvera nécessairement dans la charte de la perfectibilité , comme elle étoit ^ans l'Alcoran, je ne demanderai grâce que pour le Chat Boité ^ le Chaperon, Peaif^ d'Ane f et les Mille et Une Nuits ; il ne faut rien de plus en littérature pour le bien-être

moral d'un peuple intelligent et ftensible* On pourroit excepter Homère en &Yeur de Y Odyssée, mais il faudroit être impitoyable pour l'Histoire, car il y a, quoi qu'on en dise, des vérités dans l'Histoire : letf dates el les noms propres.

J'ai déjà dit que je n'avois pas ccnnposé autant de Contes que je l'aurois voulu ; Dieu m'a refusé ces loisirs ; et cependant, le nom* bre de ceux que j'ai mis en prose ou envers est presque incalculable; il décupleroit sans peine le &tras qu'un libraire euphémiste a la politesse d'appeler ihes Œuvres compté^ tes. Mais une fois que la démangeaison d'écrire étoit satisfaite, je me souciois peu de Veev^re qu'elle avoit produite, parce que je n'imaginois pas qu'on s'avisât jamais de la donner au public \ je le croyois plus dîffi* eile. Ce vcdume ne s'est donc formé que de lambeaux égarés partout comme les feuilles volantes de la Sibylle , et quiconque seseJlra intrépidement résigné à lire ce qui reste ^ n'aura pas de peine à croire que le meilleur

est perdu. C'est grand dommage pour les bonnes d'enfants.

Je prie donc messieurs les journalistes d'être convaincus d'avance que celte publication n'est pas une de celles dont la société sentoit impérieusement le besoin, et qui placent toutes les semaines quelque auteur nouvellement éclos au rang de nos premiers prosateurs. Tant d'honneurs ne sont faits ni pour mes contes ni pour moi. Je serai assez fier de leur destinée , si on daigne les admettre sur la dernière tablette d'une bibliothèque adusum adolescentulorum , fort audessous de l'aimable fnadame d'Aulnoy et du tendre M. Berquin ; mon respect pour la langue et pour les mœurs me permet du moins cette ambition ; mais toute place m'y sera bonne, pourvu qu'on me tienne à une grande distance de Charles Perrault; ce génie-là m'épouvante.

Si toutefois quelque nouvel Aristarque s'avise de venger un jour mes écrits de la témérité des rhapsodes typographiques, dans

une édition ordonnée avec plus de soin , je le préviens que }es deux ou trois contes dont on a bourré, ob exiguitatem tomi, le volume qui contient Mademoiselle de Mar-' San, seront placés dans celui-ci d'une manière beaucoup plus convenable. Celte indication n'est pas de grande importance , car elle est seulement fondée sur la supposition qu'on réimprimera mes Œuvres complètes; mais pourquoi ne les réimprimeroit-on pas ?

On les a bien imprimées !

^mdts en Pcoh,

POUCHINELLE.

Polichinelle est un de ces grands personnages tout en dehors de la vie privée , qu'on ne peut juger que par leur extérieur, et sur lesquels on se compose , par conséquent , des opinions plus ou moins hasardées, à défaut d'avoir pénétré dans l'intimité de leurs hahitodes domestiques. Cesi une fatalité attachée

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à la haute destinée de Polichinelle. Il n'y a point de grandeur humaine qui n'ait ses compensations.

Depuis que je connois Polichinelle , comme tout le monde le connoît , pour l'avoir rencon« tivé souvent sur la voie puhlique , dans sa maison portative , je n'ai pas passé un jour sans désirer de le connoître mieux ; mais ma timidité naturelle , et peut-être aussi quelque difficulté qui se trouve à la chose , m'ont empêché d'y réussir. Mes ambitions ont été si bornées, que* je ne me rappelle pas qu'il me soit arrivé , en ce genre , d'autre désappointement , et je n'en conçois point de comparable à l'inconsolable douleur que celui-ci me laisseroit au dernier moment, si j'ai le malheur d'y parvenir sana avoir joui d'un entretien familier de Polichinelle , en audience particulière. Que de secrets de l'ame, que de curieuses révélations des mystères du génie et de la sensibilité , que d'observations d'une vraie et profonde philosophie il y auroit à recueillir dans la conversation de Polichinelle , si Polichinelle le vouloit I Mais Polichinelle ressemble à tous les grands hommes de toutes les époques : il est quintaux , fian-

VOLIGHIirBLtB. 1 1

lâsqne , ombrageux ; Polichinelle est foncièrement mélancolique. Une expérience amere de la perversité de l'espèce , qui Ta d'abord rendu hostile envers ses semblables , et qui s'est convertie depuis en dédaigneuse et insultante ironie , l'a détourné de se commettre aux relations triviales de la société. Il ne consent à communiquer avec elle que du haut de sa case oblongue , et il se joue des vaines curiosités de la foule , qui le poursuivront, sans le trouver, derrière le pan de vieux tapis dont il se couvre quand il lui plait. Les philosophes ont vu bien des choses , mais je ne crois pas qu'il y ait un ■eul philosophe qui ait tu l'envers du tapis de Polichinelle. C'est qu'au milieu de cette multitude qui afflue au bruit de sa voix , Polichinelle s'est Mi la solitude du sage , et reste étranger aux -sympathies qu'il excite de toutes parts, lui dont le cœur , éteint par l'expérience ou par le malheur , ne sympathise plus avec personne, si ce n'est peut-être avec son compère, dont je parlerai une autre fois. Je suis trop occupé maintenant de Polichinelle pour m'arréter aux accessoires. Un épisode ingénieux peut tenir sa place dans les histoires ordinaires ,

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mais répisode serait oiseux, T épisode seroH inconTenant , j'ose dire qu'il seroit profane dans l'histoire de Polichinelle.

On appréciera, je l'espère, à sa valeur , mon grand travail sur Polichinelle (sj je le conduis jamais à fin ) , par un seul fait qui est heureusement hien connu, et que je rapporte sans vain orgueil comme sans fausse modestie. Bayle adoroit Polichinelle. Bayle passoit les plus helles heures de sa lahorieuse vie , debout, devant la maison de Polichinelle, les yeux fixés par le plaisir sur les yeux de Polichinelle , la bouche entr'ouverte par un doux sourire aux lazzi de Polichinelle, l'air badaud, et les mains dans ses poches, comme le reste des spectateurs de Polichinelle. C'était Pierre Bayle que vous connoissez, Bayle l'avocat-général des philosophes et le prince des critiques, Bayle qui a fait la biographie de tout le monde en quatre énormes in-folio ; et Pierre Bayle n'a pas osé faire la biographie de Polichinelle ! Je ne cherche pas toutefois dans ce rapprochement des motifs de m'enorgueillir , comme un sot écrivain amoureux de ses ouvrages. La civilisation marchoit , mais elle n'étoit pas arrivée.

POLICHtlfBLLC. 1 S

Cesl la fente de la civilisation, ce n'est paA la faute de Bayle. Il falloit à Polichinelle un siècle digne de lui. Si ce n'est pas celui-ci , j^y renonce.

L'ignorance où nous sommes des faits intimes de la vie de Polichinelle étoit une des conditions nécessaires de sa suprématie sociale. Polichinelle , qui sait tout , a réfléchi depuis long-temps sur l'instabilité de notre foi politique et sur celle de nos religions. C'est sans doute lui qui a suggéré à Byron l'idée qu'un système de croyances ne duroit guère plus de deux mille ans, et Polichinelle n'est pashomme à s'accommoder de deux mille ans de popularité, comme un législateur ou comme un sectaire. Polichinelle , qui a pour devise VOdi profanum vulgus^ a senti que les positions solennelles exigeoient une grande réserve, et qu'elles perdoient progressivement de leur autorité, en s'abaissant à des rapports trop vulgaires. Polichinelle a pensé comme Pascal , si ce n'ejst Pascal qui l'a pensé comme Polichi* nelle, que le côté foible des plus hautes célébrités de l'histoire, c'est qu'elles touchoient à la terre par les pieds , et c'est de là que pro» I. î

1 4 POIitGHnCCLLB.

Tiennent en elfet ces immenses ricissitudes qui ont fait dire à Mahomet :

Mon empire est détruit si l'homme est reconnu !

Polichinelle, logicien comme il l'est toujours , n'a jamais touché à la terre par les pieds. Il ne montre pas ses pieds. Ce n'est que sur la foi de la tradition et des monuments qu'on peut assurer qu'il a des sahots. Tous ne verrez Polichinelle , ni dans les cafés ou les salons comme un grand homme ordinaire, ni à l'Opéra comme un souverain apprivoisé qui vient complaisamment, une fois par semaine, faire constatera la multitude son identité matérielle d'homme. Polichinelle entend mieux le deco^ rumd'un pouvoir qui ne vît que par l'opinion. Il se tient sagement à son entresol audesl^us de toutes les têtes du peuple , et personne ne voudrmt le voir à une autre place , tant celle-là esthien assortie à la commodité publique, et heureusement exposée à l'action des rayons visuels du spectateur. Polichinelle n'aspire point à occuper superbement le feite d'une eolonne, il sait trop comment on en tombe;

POtlGHIRBVLI. lis

malt PolidiiMille ne desoeadra de m vie aa rei-de-chauMée , comme Pierre de Provence , parce qa'il sait aussi que Polichinelle sur le pavé seroità peine quelque chose de plus qu'un homme : il ne seroit qu'une marionnette. Cette leçon de la philosophie de Polichinelle est si grave , qu'on a vu des empires s'écrouler pour l'avoir laissée en ouhli , et qu'on ne connoit aujourd'hui de systèmes politiques bien établis que ceux dans lesquels elle a passé en dogme , celui de l'empereur de la Chine , celid du grand Lama, et celui de Polichinelle.

Aussi e^-il des sophistes ( et il n'en manque pas dans ce temps de paradoxes ) qui vous soutiendront hardiment que Polichinelle se perpétue de siècle en siècle , à la ressemblance du l^rand Lama , sous des formes toujours semblables y dans des individus toujours nouveaux , comme si la nature prodigue peuvent incessam- BMntfournir à la reproduction de Polichinelle I 11 y a près d'un demi-siède , à mon grand regret, que je vois Polichinelle. Pendant tout ce temps-là, je n'ai guère vu que Polichinelle ; je n'ai guère médité que sur Polichinelle , ^ > je le déclare dans la sincérité de ma coosoieiice ,

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non loin du moment où je rmidrai compte à Bien de mes opinions philologiques et des au* très , je suis encore à concevoir comment le monde peurroit en contenir deux.

Le secret de Polichinelle, qu'on cherche depuis si long-temps , consiste à se cacher à propos sous un rideau qui ne doit être soulevé que par son compère , comme celui d'Isis ; à se couvrir d'un voile qui ne s'ouvre que devant ,ses prêtres ; et il y a plus de rapport qu'on ne peoâe entre les compères d'Isis et le grandprêtre de Polichinelle. Sa puissance est dans son mystère, comme celle de ces talismans qui perdent toute leur vertu quand on en livre le mot. Polichinelle, palpahle aux sensde l'homme comme Apollonius de Tyane , comme Saint- ^imon, comme Déhurau, n'auroit peut-être ëlé qu'un philosophe, un funambule ou un prophète. Polichinelle idéal et fantastique occupe le point culminant delà société moderne. Il y brille au zénith de la civilisation , ou plutét l'expression actuelle de la civilisation per» fectionnée est toute entière dans Polichinelle ; et si elle n'y étoit pas, je voudrois lûen savoir ^îi elle est

POLIQHIICELLB. 17

Poor exercer à oe point Fincaloulable influenee qui s'attache au nom de Polichinelle, il nesuffisoit pas de réunir le génie presque créa* teur des Hermès et des Orphée , TaTentureuse témérité d'Alexandre , la force de volonté de Napoléon, et l'universalité de M. Jacotot. Il fallait être doué, dans le sens que la féerie at* tribue à ce mot, c'est-à-dire pourvu d'une mnltilude de facultés de choix propres à composer une de ces individualités toutes-puissantes qui n'ont qu'à se montrer pour subjuguer les nations. 11 fallolt avoir reçu de la nature le galbe heureux et riant qui entraine tous les cœurs , l'accent qui parvient à l'ame , le geste qui lie, et le regard qui fascine. Je n'ai pas besoin de dire que tout cela se trouve en Polichinelle. On l'aurait reconnu sans que je l'eusse nommé.

Je vous ai déjà dit que Polichinelle étoit éternel , ou plutôt j'ai eu l'honneur de vous le rappeler en passant, l'éternité de Polichinelle étant, grâce à Dieu, de toutes les questions dogmatiques celle qu'il a été le moins contestée, à ma connoissance. J'ai lu du moins tous les livres de polémique religieuse que Ton

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a écrits depais que Ton prend la peine d'en écrire , et je n'y ai trouvé de ma vie un seul mot qui pût mettre en doute l'indubitable éternité de Polichinelle, qui est attestée par la tradition monumentale, parla tradition écrite, et par la tradition verbale. — ^Pour la première , son masque a été retrouvé , saisissant de ressemblance, dans les fouilles de l'Egypte. Oq sait s'il est possible de se tromper sur la ressemblance du masque de Polichinelle ! et on m'assure que l'authenticité de ce portrait est au moins aussi bien démontrée que celle du testament autographe de Sésostris qu'on a dernièrement retrouvé aussi quelque part, à la grande satisfaction des gens de goût qui ne pouvoiont plus se passer du testament de Sésostris. Pour la tradition écrite, elle ne remonte pas tout-à-fait si haut, mais nous savons que Polichinelle existoit identiquement et nominativei^ent à l'époque de la création de 1^ Académie, qui partage avec Polichinelle le privilège de l'immortalité, par 1ettres«patentes du roi. Il est vrai que Polichifielle ne fut pas de l'Académie, et qu'elle en parle même en termes un peu légers dans son Dictionnaire , mais

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eeUi «'explique natarellement par le «mtimeiit d'aiji^ar que jettent des concurrences de gloire entre deux f|;randes notabilités. — Pour la tra« ditîon orale enfin , tous ne rencontrerez nulle part d'homme assez vieux pour avoir tu Polichinelle plus jeune qu'il n'est aujourd'hui, et qui ait entendu parler à son bisaïeul d'un autre P^iohinelle. — On a retrouvé le berceau de Jupiter dans l'ile de Crète; on n'a jamais retrouvé le berceau de Polichinelle, c L'âge adulte est V&f^ des dieux , • dit Hésiode qui ne devoit pas oroire au berceau de Jupiter.

L'âge adulte est l'âge aussi de Polichinelle , et je n'entends pas tirer de là une conséquence rigoureuse qui risqueroit fort d'être une impiété. J'en conclus seulement qu'il a été donné à Polidiinelle de fixer ce présent fugitif qui nous édiappe toujours. Nous vieillissons incessa»Mat, tous tant que nous sommes , autour de Polidiinelle qui ne vieillit pas. Les dynasties passent; les royaumes tombent; les pairies , plus vfvaces que les royaumes , s'en vont ; les journaux, qui ont détruit tout cela , s'en iront iaute d'abonnés. Que dis- je I les nations s'efiacent de la terre ; les religions descendent

tO POLICHIKELLE.

et disparoissent dans l'abime du passé «prêt les religions qui ont disparu ; TOpéra-Coniique a déjà fermé deux fois, et ïolichinelle ne fer* ine point ! Polichinelle fustige encore le même enfant; Polichinelle bat toujours la même femme; Polichinelle assommera demain soir le Barigel qu'il assommait ce matin , ce qui ne justifie en aucune manière le soupçon da cruauté que des historiens , ignorants ou pré- Tenus, font peser mal à propos sur Polichinelle. Ses innocentes rigueurs ne se déploient que sur des acteurs de bois, car tous les acteurs du théâtre de Polichinelle sont de bois. Il n'y a que Polichinelle qui soit vivant.

Polichinelle est invulnérable ; et l'invulnérabilité des héros de FArioste est moins prou* vée que celle de Polichinelle. Je ne sais si son talon est resté caché dans la main de sa mère quand elle le plongea dans le Styx, mais qu'importe à Polichinelle dont on n'a jamais vu les talons ? Ce qu'il y a de certain , et ce que tout le monde peut vérifier à l'instant même sur la place du Châtelet , si ces louables études occupent encore quelques bons esprits , c'est que Polichinelle, roué de coups par les sbircm, at-

POLlCHtVKLLB. ^l

màné par les bravi, pendu par le boarreaa, et emporté par le diable, reparoit infailliblement, ua quart d'heure après, dans sa cage dramatique , aussi f risque , aussi vert et aussi ^akit que jamais, ne rêvant qu'amourettes clandestines et qu'espiègleries grivoises. Poli" ckinelle est mort; Vive Polichinelle ! C'est ce phénomène qui a donné l'idée de la légitimité, lontesquieu l'auroit dit s'il l'avoit su. On ne peut pas tout savoir.

Je poursuis. Polichinelle éternel et invulnérable , comme on roudroit l'être quand on ne sait pas ce que vaut la vie , Polichinelle a le don des langues qui n'a été donné que trois fois : la première fois aux apôtres , la seconde fois à la Société Asiatique, et la troisième fois à Polichinelle. Parcourez la terre habitée , si vous en avez le temps et le moyen ; allez aussi loin de Paris qu'il vous sera possible , et je vous le souhaite, en vérité, du plus profond de mon cœur. Cherchez Polichinelle , et que chercheriez-vous ? Je vous mets' au défi de suspendre votre hamac dans un coin du globe où Polichinelle ne soit pas arrivé avant vous.

Polichinelle est cosmopolite. Ce que vous pre-

S9I POLICBIHBLLI*

niei d'abord pcmr la hutte da MUTAgia > o^cst la maison "de Poliokînelle 0011s ses portières de coaiil flottant (et vous savez si elle s'annonce de loin par le cercle joyeux qui l'entoure) ! Polichinelle encore endormi, sa tête sur un Inras, et son bras sur la barre de sa tribune en plein vent , comme l'Aurore de La Fontaine , ne se sera pas réveillé au brusque appel de son compère, ou au retentissement de l'airain monnoyé qui sonne harmonieusement sur les pâtés, que vous allez le voir tressaillir, sur* saillir , bondir, danser , et que vous l'entendrez s'exprimer allègrement, comme un naturel^ dans l'idiome du pays. Moi , voyageur nomade à travers toutes les régions de l'ancien monde, je n'ai pas fait vingt lieues sans retrouver Polichinelle , sans le retrouver naturalisé par les mœurs et par la parole; et si je ne l'avois pas retrouvé , je serois revenu ; j'aurois dit comme les compagnons de Regnard :

Sic tandem stetimuê nobis ubi defuit oihia.

Les colonnes d'Hercule de la civilisation des modernes , c'est la loge de Polidhinelle.

Ce n'est pas tout : Polichinelle possède la vé-

POLIGHIKBI.LB. 2S

ritable pierre phîlosophale , ou , ce qoi est plus commode encore dans la manipalation , l'îniailHble denier da juif errant. Polichinelle n'a pas besoin de traîner à sa suite un long cOrtége de financiers , et de mander à travers les royaumes ses courtiers en estafettes et ses banquiers en ambassadeurs. Polichinelle «Lerce une puissance d'attraction qui agît sur les me-> nus métaux comme la parole d'un ministre si^r le TOte d'un fonctionnaire public , puissance ayouëe, réciproque, solidaire , synallagmatique , amiable , désarmée de réquisitions , de sommations , d'exécutions et de moyens coërciti£s, à laquelle les contribuables se soumettent d'eux-mêmes et sans réclamer , ce qui ne s'est jamais vu dans aucun autre budget depuis que le système représentatif est en vigueur , et ce qui ne se verra peut-être jamais , car la concorde des payeurs et des payés est encore plus rare que celle des frères. Il n'y a si mince prolétaire qui n'ait pris plaisir à s'inscrire , au moins une fois en sa vie , parmi les contribuables spontanés de Polichinelle. L'ex-capitaHste ruiné par une banqueroute , le solliciteur désappointé , le savant dépenmonné , le pauvre

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qui n*a ni feu ni lieu , philosophe , artiste ou poète , garde un sou de luxe dans sa réserve pour la liste civile de Polichinelle. Aussi voyez comme elle pleut , sans être demandée, sur les humbles parvis de son palais de bois ! C'est que les nationef tributaires n'ont jamais été unani* mes qu'une fois sur la légalité du pouvoir, et c'étoit en faveur de Polichinelle; mais Polichinelle étoit l'expression d'une haute pensée, d'une puissante nécessité sociale, et tout homme d'état qui ne comprendra pas ce mystère , je le prouverai quand ou voudra , est indigne de presser la noble main du compère de Polichinelle.

L'incomparable ministre dont j'ai eu l'honneur d'être le secrétaire particulier , dans le temps où les ministres répondoient encore aux lettres qui leur étoient écrites , se plaignant un jour de mes inexactitudes régulières , j'essayai de m'excuser , comme un écolier, par le plaisir que j'avois prisa ra'arrêter quelque temps devant la loge de Polichinelle. « A la bonne heu- > re , me dit-il en souriant, mais comment se » fait-il que je ne vous y aie pas rencontré ?..» Mot sublime qui révèle une immense portée

K>UGHI]!IBLLB. 25

d'études et de vues politiques. Malheureuse* ment il ne conserva le portefeuille que cinquante-trois heures et demie , et je ne le plaignis point , parce que je connoissois la force et la sioïcité de son esprit. Polichinelle yenoit de s'arrêter par hasard devant l'hôtel du ministère; Polichinelle insouciant et lihre, en sa qualité de Polichinelle, du caprice et de la mauvaise humeur des rois. Le ministre disgracié s'arrêta , par un de ces échanges de procédés qui signalent les bonnes éducations, devant la loge de Polichinelle. Polichinelle chantoit toujours ; le ministre se remit à l'écouter avec autant de joie que s'il n'a voit jamais été ministre ; et vous Fy trouverez peut-être encore , mais TOUS verrez, hélas! qu'on n'ira pas le chercher là.

Les notabilités n'y manquent pas , devant la loge de Polichinelle ! Tout le monde y passe à son tour ! Peu sont dignes de s'y fixer. L'oisif hébété la laisse en dédain ; le flâneur , impatient de nouvelles émotions, la salue tout au plus d'un regard de connoissance ; le pédant, pétrifié dans sa sotte science , la cligne en rougissant d'un coup d'œil honteux. Vous n*y I. 8

M fOLIGHINBLLS.

craindrez pas le contact eiOfronté de la gfoê* sière populace aux goûts blasés et abrutis»

écume de l'émeute et de l'orgie, qui se roule i sale cohue , autour des monstres du carrefour^ des disputes gymniques des cabarets , et des échafouds du palais ; elle a tu des enfants sans tête et des en^nts à deux têtes ; elle a vu des têtes coupées : elle ne se soucie plus de Poli*chinelle.

La clientèle ordinaire de Policbinelle est beaucoup mieux composée. C'est l^étudiant fraîchement émoulu de sa proyince , qui rêve encore les douceurs de sa famille et les adieux de sa mère. Hâtez- vous de goûter sur son vî* sage frais et riant l'expansion de son dernier bonheur; demain il sera classique, romantique , ou saint-simonien ; il sera perdu ! — C'est le jeune député, patriote de convictiott ^ honnête homme d'instinct , qui brave l'appel nominal pour venir méditer un moment avec Polichinelle sur les institutions rationnelles de la société. Loué soit Dieu qui l'a mis dans la bonne voie ! La tribune de Polichinelle lui apprendra plus de vérités en un quart d'heure que l'autre ne peut lui en désapprendre dans

FOUCfillfBLLB. V7

BiM SQSsioB. — C'est le pair àéAimIé qm émr cmà de sen cabriolet Revenu plus nodeste, pour se foriner au mépris des grandeurs bumainea par l'exemple de PoUchinelle. Homme kenreux entre tous les hommes! il a perdu la pairie , mais il a gagné la sagesse. — C'est Téradit cassé de travail que Polichinelle délasse et reyerdit, ou le philosophe épuisé de spéculations inutiles qui vient , en désespoir de cause, familier ses doctrines trompées aux pieda invisibles de Polichinelle. -^ £t c'est en* core mieux que tout cela !

Voilà , Toilà Polichinelle, le grand , le vrai, l'unique Polichinelle ! Il ne paroi t pas encore j Qi TOUS le voyez déjà 1 Vous le reoonnoissez à ion rire fantastique , inextinguible oomme ce* lui des dieux. Il ne paroit pas encore ; mais il susurre, il siffle, il bourdonne , il babille, il crie , il parle de cette voix qui n'est pas une voix d'homme , de cet accent qui n'est pas pria dans les organes de l'homme, et qui annonce quelque chose de supérieur à l'homme , Polichinelle , par exemple. Il s'élance en riant , il tombe, il se relève , il se promène , il gamliade, il saute, il se débat, il gélule, et re-

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tombe démantibnlé contre un châssis qui résonne de sa chute. Ce n'est rien , c'est tout , c'est Polichinelle ! Les sourds l'entendent et rient ; les aveugles rient et le voient ; et toutes les pensées de la multitude enivrée se confondent en un cri : C'est lui ! c'est lui ! c'est Polichinelle !

Alors... Oh ! c'est un spectacle enchanteur que celui-ci!... Alors les petits enfants , qui se tenoient immobiles d'un curieux effroi entre les bras de leurs bonnes, la vue fixée avec inquiétude sur le théâtre vide, s'émeuvent el s^agitent tout-à-coup , agrandissent encore leurs beaux yeux ronds pour mieux voir, s'approchent , se retirent , se rapprochent , se disputent la première place. — Ils s'en disputeront bien d'autres quand ils seront grands ! — Le flot de l'avant-scène roule à sa surface de petits bonnets, de petits chapeaux, de petits schakos , des toques , des casquettes , des bourrelets, de jolis bras blancs qui se contrarient, de jolies mains blanches qui se repoussent , et tout cela , vous savez pourquoi ? pour saisir , pour avoir Polichinelle vivant! Je le comprends à merveille ; mais meî, pauvres enfants,

POLIGHUCBLLB. 29

moi qai ai grisonné là , derrière vo» pères , il y a quarante ans que je l'attends !...

An second rang cependant se pressent les bonnes et les nourrices, épanouies, Tcrmeilles, joyeuses comme d'autres enfants, sous le bon^ net pointu et sous le bonnet rond , sous la cornette aux bandes flottantes , et sous le madras en turban;. les bonnes de la haute société surtout, aux manières de femmes de chambre, au cou penché , à l'épaule dédaigneuse , au geste rond , au regard oblique et acéré que darde, entre de longs cils, une prunelle violette , et qui promet tout ce qu'il refuse. Je ne sais pas si celaCest changé , mais je me souviens qu'elles étoient charmantes.

C'est ici que devroit commencer logiquement l'histoire de Polichinelle; mais ces prémisses philosophiques m'ont entraîné à des considérations si profondes sur les besoins moraux de notre malheureuse société, que l'attendrissement m'a gagné au premier chapitre de l'histoire de Polichinelle. L'histoire de Polichinelle, c'est, hélas! l'histoire entière de l'homme, avec tout ce qu'il a d'aveugles croyances, d'aveugles passions, d'aveugles*

tO lOLIGBIBStLB,

Miet et (f aTeu^j^ joiw. Le eœar m irke mh^ Fhistoîre de Polichinelle : sunt Imof^fmm rermwmf J'ai promis cep^mdant l'histoire de Polichinelle. Ëh [ mon Bien ! je la ferai un jonr , «t je ne ferai plus qne cela : car c'est décidément le seul Hyre qui reste à fiiire ; et si je ne le ftiî-» sois pas , je tous censetlle en ami de la demaa** der à deux hommes qui la savent nnenx que moi : — Grayshank et Cbartet»

LE BIBUOMAIVË.

Youft avet tous eonam ce bon Théodore » sur hk tomba daqoel je viens jeter des fleurs, en priant le ciel que la terre \m soit légère.

Ces deux lambeaux de phrase , qui sont aussi As votre coQuoissanoe , vous asBOBoent asses que je me propose de lui consacrer quelques pagea de noticB nécrologique ou d'oraison ftinèbre.

S!2 LB BIBLIOMAIfE.

Il y a vingt ans que Théodore s'étoit retiré du monde poar travailler on pour ne rien faire: ^equel des deux , c'étoit un grand secret. Il songeoit , et on ne savoit à quoi il songeoit. Il passoit sa vie au milieu des livres , et ne s'occupoit que de livres , ce qui avoit donné lieu à quelques-uns de penser qu'il composoit un livre qui rendroit tous les livres inutiles ; mais ils se trompoient évidemment. Théodore avoit tiré trop bon parti de ses études pour ignorer que ce livre est fait il y a trois cents ans. C'est le treizième chapitre du livre premier de Rabelais.

Théodore ne parloit plus, ne rioit plus , ne jouoit plus, ne mangeoit plus, n'alloit plus ni au bal , ni à la comédie. Les femmes , qu'il avoit aimées dans sa jeunesse , n'attiroient plus ses regards, ou tout au plus il ne les regardoit qu'au pied ; et quand une chaussure élégante de quelque brillante couleur avoit frappé son attention : — Hélas , disoit-il en tirant un gémissement profond de sa poitrine, voilà bien du maroquin perdu !

Il avoit autrefois sacrifié à la mode ; les mémoires du temps nous apprennent qu'il est le

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premier qui ait noué la cravate à gauche , malgré Tautorité de Garât, qui la nouoit à droite, et en dépit du vulgaire qui s'obstine encore aujourd'hui à la nouer au milieu. Théodore ne se soucioit plus de la mode. Il n'a eu pendant vingt ans qu'une dispute avec son tailleur : — ■ Monsieur , lui dit-il un jour , cet habit est le dernier que je reçois de vous, si Ton oublie encore une fois de me faire des poches in-quarto. *

La politique , dont les chances ridicules ont créé la fortune de tant de sots, ne parvint ja-. mais à le distraire plus d'un moment de se»

méditations. Elle le mettoit de mauvaise humeur, depuis les folles entreprises de Napoléon dans le Nord , qui avoient fait enchérir le cuir dis Russie. Il approuva cependant Tintervèntion françoise dans les révolutions d'Espagne. — « C'est, dit-il , une belle occasion pour rapporter de la Péninsule de» romans de chevalerie et des Cancioneros, » — Mais l'armée expéditionnaire ne s'en avisa nullement, et il en fut piqué. Quand on lui parloit Trocadera, il répondoit ironiquement Romancero, ce qui le fit passer pour libéral.

La mémorable campagne de M. de Bour-

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