‹ Contes en prose et en vers (volume 2)Chapitre 11 sur 15 · PIRANÈSE · texte numérisé non relu

PIRANÈSE

section des sciences morales et politiques. L'étiquette du sac que Toici (il n'y a rien dedans) est tout simplement un tribut de politesse que je paie à l'Académie des Sciences en passant sur un coin de son territoire; un mot d'ordre ou de franchise , une espèce de schibolett, propre à nous faire ouvrir Timperceptible barrière qui sépare le domaine des systèmes de celui du caprice et de l'imagination. Cela sera bientôt fait.

Ne craignez donc pas que j'abuse de la facilité d'une terminologie à demi barbare qui n'appartient à la langue françoise qu'en vertu d'un emprunt forcé , méchamment imposé aux Latins et aux Grecs. Nous n'aurons pas plus tôt escaladé les deux ou trois paragraphes sui* vants , et vous êtes parfaitement libres de les franchir à pieds joints , que nous nous trouve» rons en plein air, en pays de fantaisie , dans une région austère mais poétique , où je vous raconterai , pour tromper l'ennui des longues soirées d'hiver, quelques lugilbres histoires dont le triste défaut est d'être vraies. Ce n'est pas ma faute si, en psychologie et ailleurs, le vrai n'est pas toujours le beau. Il faut prendre

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la psychologie comme on la trouve , et le reste aussi.

Je TOUS dirai donc , pour que vous le sachiez, si vous ne le savez , que nous entendons par monomanie , nous autres gens d'étude , ce que nos aïeux appeloient innocemment Vidée fixe , parce que nos aîeax parloient françois et non pas grec. Ils étoient extrêmement ignorants.

A. cela près, Vidée fixe et la monomanie sont aoolument la môme chose.

La monomanie s'est divisée naturellement en monomanie explicite , mais inoffensive , c'est Taffiiire du médecin ; et en monomanie militante, et quelquefois homicide, c'est l'affaire du jury. Le premier monomane est pour l'infirmier de Gharenton ou de Bicétre , le second est pour le bourreau. Voilà qui est bien.

Je me suis avisé , moi , de vous entretenir un moment d'une espèce de monomanie qui échappe à tous les deux , parce qu'elle n'agit que d'une manière intime, individ oeil e, griève et poignante pour l'infortuné seul auquel elle s'est attachée , et j'ai pris la liberté grande de l'appeler monomanie réflective , aucun philo-, sophe à ma connoissance n'ayant songé à lui

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donner un nom. Elle est cependant fort coiii* mune, surtout chez les peuples dont la civilisation s'use à force de^prétendus perfectionnements. C'est celle qui se dénoue ordinairement par le suicide.

Le suicide n'est pas un acte sessile , comme diroient les botanistes, sans pédoncule, sans tige , sans racines , sans origine sensible. Demandez à la Société royale de médecine comment on y Tient , et quels sont les intermédiaires qui séparent cette grande crise de l'arae de son état rationnel. L'espace est large à coup sûr : comment se fait-il qu'il soit vide ? C'est cette lacune de la pathologie morale que je me suis proposé de remplir; après quoi je redescendrai modestement, ainsi qu'il me convient, dans la plèbe des observateurs sans aveu qui ne sont pas gradué».

J'aurois aimé à compter, pour abréger ces préliminaires , sur l'heureuse disposition d'esprit de quelque lecteur à forte et courageuse mémoire qui daigneroit se rappeler, par hasard , comment j'ai tenté d'établir, je ne sais où : Que toutes les^ maladies de fintelligence procèdent des hallucinations du sommeil. Je

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|)OurToirai à son oubli infiaillible par une ellipse immense , dont cette simple proposition comblera aujourd'hui le Taste hiatus , si on veut bien me le permettre. J'ai remarqué qu'il valoit mieux, dans l'intérêt d'une causerie instructive, être obscur quelques minutes que d'être long-temps ennuyeux.

• • • ••. ••«•». »•• Il existe dans les hommes bien organisés un doux état de la pensée où elle s'isole à plaisir de toutes les réalités de la vie; où elle peut se déposséder , sans rien perdre , d u passé , du présent, de l'avenir, et même de l'espérance . pour se former un monde à son choix, sur lequel elle exerce avec un souverain empire tous les attributs de la puissance de Dieu. Elle crée, elle agit sur ce qu'elle a créé, elle réagit sur elle-même au* moyen des impressions qu'elle prête à ses créatures; elle fait Tobstacle pour le détruire, la difficulté pour le succès, le combat pour la victoire. £t quand sa joie , fatiguée de triomphes , s^ennuie sur un bonheur trop facile, un souffle suffit pour détruire ce fragile univers, un souffle suffit pour en composer un autre, comme l'orbe aux brillantes couleurs

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qui se détache dti chalumeau d'un eR&nt , et s'égare un moment dans l'air en réfléchissant à la surface de ses flancs limpides et radieux toutes les lumières du ciel.

Qui s'étonnera que la monomanie réflective n'ait pas encore été nommée , puisque la délicieuse extase de l'esprit que je viens de décrire, et dont tous les hommes ont goûté les douceurs, ne peut se désigner que par une locution incomplète et IriTiale dans notre langue si riche en Taines nomenclatures, si pauvre en vocahles intellectuels et psychiques? Cette faculté merveilleuse qui vaut tous les biens de la terre , qui en compense tontes les privations , qui dédommage d'avoir été , qui console d'être , qui contient plus clairement qu'aucun mythe la révélation assidue de notre essence spirituelle et de notre immortalité ; c'est la divinité anonyme qui préside aux châteaux en Espagne.

Voici donc le château en Espagne, libre enfant du rêve et de l'imagination , qui charme la solitude pensive du poète , les ennuis ditpri* sonnier, la lassitude du voyageur. Il se lasse enfin à son tour. L'habitude des fascinations en pâlit le prestige; le retour obstiné de» dés-

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abasements l'cteint tout-à-fisât ; il s'cvanouit et disparoit à jamais comme la balle de savon de nos écoliers. Oh! trop heureux qui pourroit toute sa vie le soutenir de l'haleine dans la région où il est monté ! trop heureux qui pourroit l'y suivre toujours du regard! A peine il est rendu au néant dont il est sorti, Famé retombe sur elle-même, étonnée et puis détrompée du chemin qu'elle a fait. Elle hésiste, elle regarde encore, elle rappelle son illusion qui ne lui répond plus, elle cherche à se prendre ailleurs. Comme elle a vérifié par expérience que son bonheur idéal n'étoit que mensonge , die se saisit avec un dépit cruel des rigueurs de la vie positive; elle les embrasse, elle les étreint, elle en fait son jouet ou sa pâture, elle s'abime dans le triste plaisir de les contempler, sûre qu'elle est du moins que la réalité ne manquera plus à ses espérances. Le château en Espagne devient alors pour elle un tourment de choix , un supplice de prédilection, le cachot, Véchafaud, le tombeau en Espagne de Ghampfort , qui n'a pas toujours n bien dit. Elle contracte peu à peu trois appétences progressives étrangères à son instinct

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natarel , et que j*appeneroîs de noms pins- spéciaux et plus philosophiques , si je les trouyois, celle du danger , celle de la souffrance « et celle de la mort.

Cette frénésie se déyeloppera plus ou moins, suivant quelques circonstances données, un tour particulier de Tesprit , un accident inopiné de la vie, Thabitude spontanée de la rêverie, la nécessité forcée de l'isolement, l'excès des stimulants ou des voluptés... Que sais-je? l'amour trompé, ou l'ambition en défaut, ou quelque chose de plus vague et de plus terrible encore , l'inexplicable besoin d'un cœur tombé qui se ressaisit au malheur pour échapper à l'anéantissement. —

Cela, c'est la monomanie réflective comme je l'ai comprise , et votre mémoire vous la fera comprendre comme moi , s'il vous reste aussi quelques-unes dés réminiscences d'une ame malade.

Seulement, avant d'aller plus loin, je dois marquer le point de départ de deux actions de notre intelligence , jumelles à leur point d'insertion sur la pensée qui les produit , et bien différentes dans leurs résultats. Une disposi-

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lion passionnée à souffrir «animée par ^e profonds sentiments religieux et sociaux, est la source de tous les dévouements héroïques dont l'humanité se glorifie; mais renfermée dans l'organisation étroite d'ane individualité égrotante qui est entrée en dédain de tout le monde extérieur, et se consume dans la méditation dévorante de ses incurahles misères , elle n'enfante que le désespoir et la folie. C'est une mé^ daille frappée d'un seul coup de balancier, qui offre d'un côté le type immortel d'un grand homme, et au revers la tête infirme d'un maniaque.

Le naturaliste intrépide, l'explorateur du désert , le découvreur de terres nouvelles, le physicien qui s'égare dans les airs sur la foi d'un aérostat en cherchant à le diriger, le guerrier qui se dévoue sur la tranchée, le marin qui se fait sauter avec son vaisseau pour tromper en mourant la victoire de l'ennemi , mériteront d'être rangés par la postérité à côté de ce personnage symbolique des Romains, qui se précipita dans le gouffre où sa patrie étoit menacée de descendre. — Je n'oserois même repousser de cette catégorie sublime le céno- 1. 16

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bite qui se macère d'abstinence , de itaortifica* lions et de supplices volontaires dans sa Thébaïde , en implorant de tous ses sacrifices et de toutes ses prières la haute grâce du martyre. — Je vais plus loin. Ma pitié respectueuse ne s'attaquera ni au flagellant, ni au convulsionnaire,ni au faquir sincère dans ses pratiques , ni à ce croyant de llndoustan qui se fait broyer avec orgueil sous les roues du char de son dieu. Cette monomanie sacrée , c'est le fanatisme , et le fanatisme , qui touche de si près à DOS plus aveugles foiblesses , se dérobe d'ailleurs par sa portée à la mesure vulgaire de nos jugements. Il n'est permis à personne, sur la terre des vivants, déjuger le fanatisme.

^.'homme à la monomanie réflective dont il me reste à parler n'est ni le fanatique ni le héros : c'est le malheureux qui s'est endormi dans les bras des fées familières de son chevet, et qui se réveille au matin dans ceux des furies ; c'est le fou intime qui occupe dans le cercle de notre société artificielle l'extrémité d'un diamètre dont l'autre bout appartient à l'égoîsme , et qu'une longue suite de déceptions a forcé è se haïr , parce qu'il s'est péniblement

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acooatunié à croire qae son ame et son corps ne ponvoient plus exister ensemble sans lutte et sans déchirenients ; c'est ce mauvais logiciep du monde vrai qui s'est fait une Tolupté amère d'immoler le mortel à l'immortel , et un présent périssable et odieux à un éternel avenir ; c'est f si l'on veut , une espèce de spiritualiste, ambitieux de la vie future, et précautionné contre le néant par d'inébranlables convictions, qui dépèce froidement son étui de momie pour le jeter à la matière. — Il n'a été jusqu'ici ni sujet préventif de vos sciences, ni accusé justiciable de vos cours d'assises , mais il passe au milieu de vous, il y souffre et il y meurt. Il faut bien , en dépit de vos répugnances , qu'il ait sa place dans votrp histoire.

Le premier- degré de la monomanie réfleciive , c'est une propension presque invincible à tenter le danger, ou sans motif connu, ou sous quelque prétexte frivole , et de si peu de valeur , que la raison ne peut comprendre aucune compensation possible entre les périls et les résultats de l'entreprise. Ce commencement d'aberration , qui n'est pas rare , se remarque ordinairement dans des natures nobles et for-

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tes , et les biographes anciens , qui faisoient entrer plus de psychologie que nous dans la peinture des caractères, Font noté comme yn des symptômes les plus significatifs d'une généreuse adolescence en Alcihiade et en Caton. Notre esprit est si disposé à se prévenir en faveur d'une témérité précoce et d'un courage aventureux , qu'on avoit volontiers consenti à retrouver dans Napoléon ce jeune élève de l'École militaire qui tira l'épée au Ghamp-de- Mars pour obtenir de suivre dans l'atmosphère le sort d'un ballon perdu. Cette anecdote a été démentie. Je le regrette.

L'enfance est surtout sujette à ces écarts, parce qu'elle est curieuse et inexpérimentée. Pour mon propre compte ( et je me garderois bien de me citer , s'il ne s'agissoit d'aberrations , ce qui met n^ modestie fort à l'aise) , il me souvient d'un jour où , comme tout le monde l'a fait une fois , je roulai le dé de ma vie , alors si douce et si pure , sur la table de la destinée , contre mille chances contraires. On jugera si l'enjeu en valoit la peine. J'avois ijuatorze ans et une passion qui n'étoit pas encore l'amour : l'amour , hélas! vient trop tard

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et s'en Ta trop tôt. Ce jour-là , moi que le vertige étourdit à une hauteur où les Saussure et les Humboldt se croient de plain-pied, moi qui ai grelotté cent fois de terreur en voyant pirouetter les pir^s, les lacs et les profondes vallées sur les facettes tournoyantes du bouclier de cet Âdaraastor des montagnes , je me suspendis par les mains au sommet croulant d'un rocher perpendiculaire, sur un abime de quatre cents pieds, sans autre point d^appui qu'on frêle buisson d'églantier qui se courboit et se relevoit sous le poids de mon corps, pendant que ses racines crioient entre les fentes de la pierre, qu'elles pénétroient à peine de quelques filaments presque desséchés. C'est que j 'a vois marqué du regard , sur un petit bolet qui pendoit au penchant de la branche la plus éloignée , un joli insecte de la grosseur d'une semence de sénevé , rond comme une perle , noir et luisant comme le jais poli , oculé sur les étuis de deux larges points d'un rouge de laque admirables à voir , et que je venois de reconnoître en lui ce fameux tritoma bipustulatum dont le premier exemplaire décrit avoit été recueilli le 17 avril de l'année précédente,

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à Harapatead en Angleterre, par mon illustre maître Jean-Chrétien Fabricius. hasardeuse et magnanime conquête ! L'églantier se rompit sous le derni€;r effort que je faisois pour le quitter, et il emporta en tribut expiatoire au précipice le sous-pied d'une ie mes guêtres que j'avois malencontreusement engagée dans un de ses rejets les plus vigoureux. — J'étois sauvé , les jambes pendantes sur ce quartier de roc qui vibroit encore , et je pontemplois avec une joie que mon cœur n'a jamais retrouvée la dépouille opime de cette ei^pédition au prix de laquelle on n'acheter oit ni la fortune ni la gloire : le iritoma hipustulatum ! j'en ai depuis ramassé soixante en me promenant dans la forêt de Saint-Gèrmain.

Il ne faut pas se faire illusion. Il y a dans cette préoccupation de l'esprit je ne sais quelle coupable abnégation de soi-même qui risque fort d'arriver à la folie, quand d'impérieuses nécessités et de défavorables malheurs ne viennent pas se jeter à la traverse. L'époque est décisive alors : c'est le temps de rompre ou de plier , et qui ne s'est bronzé se brise. Les ressorts les plus élastiques de la volonté se rouil-

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lent comme un vieil outil , ou se cassent ayeo fracas. Beaucoup de foibles échappent à cette épreuve, beaucoup de forts y succombent, Que j'en ai yu mourir ainsi !

C'est d'en bas que les oiseaux du ciel regardoient Campbell sur les Alpes , Campbell que les salons des grandes villes en vicient inutilement y car il n'aimoit à reposer sa tête ardente que sur la mousse rare de ces sommets où la végétation expire; Campbell beau comme l'aigle , amoureux comme l'aigle de l'atmosphère des lieux élevés , et dédaignant , pour l'incompréhensible bonheur d'escalader une aiguille géante , ou de franchir un abime , tout ce qu'il laissoit de bonheur derrière lui ! — Nourri de toutes les bonnes études de l'homme , et savant dans toutes ses langues, il^'évitoit rien plus soigneusement que l'homme. Son habitation favorite, à lui , étoit sur la corniche étroite où glisse comme un trait la noire silhouette du chamois. Ses avenues, ses jardins, ses portiques, c'étdient l'arête au tranchant de sabre fendillé qui domine des gouffres sans fond »

comme le pont fantastique de Mahomet; la froide et pauvre oasis de verdure qui se déta-

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che quelquefois d'une mer de glace ; la voûte de cristal bleuâtre ou le temps a creusé pour le torrent un aqueduc ruineux qui tremble et gémit au bruit de la rame et de la voix. — Quand vous le suiviez du regard sur le profil des rochers, mettant à profit la moindre de leurs anfractuosités accidentelles pour s'en faire un degré plus périlleux que celui qu'il abandonnoit, vous pouviez être assuré de le voir bientôt à la pointe, petit comme une fourmi et grand comme un demi-dieu. 11 y étoit , cherchant de là quelque hauteur plus inaccessible pour la gravir le lendemain. Dans son détrompement d'une vie dont ses lèvres n'avoient fait qu'effleurer le calice, il paroissoit borner son ambition à se rapprocher de plus en plus des solitudes éternelles où il avoit porté sa pensée.

11 y a deux ans qu'il est mort , en cherchant a se frayer un passage dans les neiges du Buet.

Ces dévouements sans but que ne sauroit expliquer la vanité elle-même, car ils sont presque toujours solitaires , se reproduisent dans une multitude d'exemples , partout où l'âpreté de la nature a tendu les mêmes embûches à

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rimaginatîon. La formidable raer de glace dont je parlois tout à l*heure aboutit au glacier de Gormayeur , qui communique par de pénibles voies avec la vallée d'Aoste ; mais depuis bien des années, aucun des guides intrépides du Mont-Blanc n'a essayé cette route , et la seule idée de la parcourir consterneroit les courages les plus résolus. Qu'on s'imagine une ligne de quatorze lieues, coupée d'espace en espace par des trous qu'il faut louvoyer en longs détours , sur la face d'un océan dont les vagues solides , mais incessamment voyageuses , changent tous les jours de place et d'aspect. Ici la carte des écueils seroit inutile et la sonde impuissante. Lesécueils marchent, et le précipice errant ouvre tout-à-coup sa bouche démesurée aux passages les plus sûrs la veille. Des rochers qu'aucune puissance humaine , aidée par les miracles de la mécanique , ne feroit mouvoir de l'épaisseur d'un atome sur leur base immense, obéissent à la sourde impulsion des masses émues qui les transportent sans efforts ; ils viennent, ils se rapprochent comme des.

étre^ animés, comme des montagnes vivantes, j«squ*à ce que le glacier, ennuyé de leur poids^

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8*en débarrasse sur ses moraines. J*en ai vu apparoitre, presque imperceptibles à l'horizon, cingler en quelques semaines vers le rivage, et finir par échouer à la base du Montanvert , comme de lourds vaisseaux de haut bord vaincus de Neptune et du temps. — Il n'y a d'ailleurs rien à chercher pour la science dans l'horrible désert de la mer de glace. £lle n'offre qu'à ses limbes quelques plantes rares au botaniste, quelques chamois au chasseur, quelques groupes d'un silex éblouissant à la cupi-» dite téméraire du cristallier. Sa médiocre élé-» vation au-dessus des niveaux les plus pratica* blés ne la rend propre à aucune des curieuses observations du physicien qui pèse l'air, ou gradue sur une échelle colorée le cyanismedu ciel. — Une dame angloise et sa fille, âgée de seize ans, avoient entrepris cependant de la parcourir de son embouchure à sa source peu de temps avant l'époque où je rencontrai M. Campbell dans les Alpes. Les guides les accompagnèrent tant qu'ils purent les diriger «ans être retenus par leur devoir et l'apparente impossibilité du succès. Ifs s'arrêtèrent où ils ne pensoient pas que l'audace pût tenter un

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pas de plus ; mais elles n'aspiroient sans doute qu'à cette séparation qui leur laissoit toute Tindépendance et toute la gloire du projet le plus vain et le plus grand qu'une femme ait jamais conçu. On avisoit à peine au moyen de les retenir, que, munies d'un léger bagage et le bâton ferré à la main , elles doubloient au loin des crevasses que le tact expérimental des braves chamouniers n'avoit pas encore devinées. Elles disparurent , et ce ne fut qu'après trois nuits de bivouac, au milieu des horreurs d'une création bouleversée , toute saisie par le néant , qu'elles eurent le droit chèrement acquis de crier , comme ce héros des temps passés : Italiamî Italiam! A la folie près, peutêtre , l'aventurière l'emporte sur le guerrier. Remarquez en effet qu'il ne s'agit ici ni d'effrayer les peuples en roulant sur eux une armée du haut des montagnes , à travers des routes ardues sans doute, mais dont nos gazettes épiques ont exagéré les difficultés; ni d'agrandir le domaine de la pensée d'une notion importante; ni de révéler à de pauvres tribus , voisines de position sur le globe, et que l'infini sépare , le secret d'une communication

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facile pour la commodité des voyages et les échanges du commerce : il n'y avoit rien à vaincre là que Timpossible; rien à gagner qu'un péril probablement insurmontable, d'affreuses souffrances et la mort. Quant on est parvenu à cet état de Tame , on ne désire plus autre chose.

Ces dames ont été reconnues depuis au Mont-Rose et à la Young-Fraû, mais je n'ai pas pu apprendre ce qu'elles étoient devenues.

Nous sommes loin du but où je voulois vous conduire , et j'entamois à peine quelqu'une de ces digressions causeuses qui ont pour moi le vague et l'attrait du roman , quand le rayon que je parcours s'est brisé brusquement contre l'enceinte popilienne dans laquelle je suis enfermé. Est-ce ma faute , à moi , si je ne puis soulever une pensée à la pointe de la plume , sans déterrer dessous , à ma honte et pour mon malheur, je ne sais quoi qui ressemble à un livre ? Vous le finirez mieux, si j'ai eu l'art de faire comprendre cet instinct d'une douleur incorporée à toute la vie, qui s'acharne do maux en maux , jusqu'à l'acte furieux , mais

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conséquent, qui l'affranchit d'elle-même; et je perdrai plus que fous à ma réticence; car une idée incomplètement exprimée vaut bien moins qu'une idée qui n'a pas été , si elle ne tombe toutefois à des mains habiles et patientes qui la délient.

C'est donc de vous seuls qu'il dépend de poursuivre avec moi cette déplorable histoire des maladies de l'ame, ou de Tabandonner au néant où vont presque toutes les choses écrites; suspendez alors ce fragment , de toute la hauteur du Mont-Blanc , au-dessous du conte des Quatre Facardins , qui ne finit pas non plus que je sache , quoique un duc et pair y ait mis la main en sous-osuvre , et qui contient plus de vérités que tous les livres des philosophes.

Ou bien , continuons si vous ne dormez pas.

G'étoit un grand homme que Jean-Baptiste Piranèse , un des esprits les plus originaux du dix-huitième siècle , qui n'étoit pas original. Vous les connoissez sans doute , et qui ne les connoît pas , les dessins de Piranèse ?

Depuis que je les connois , moi , je vous ï. 17

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avouerai que j'ai sacrifié la curiosité de voir les monuments qu'ils représentent, à la crainte de perdre des illusions trop précieuses à ma mémoire.

Voilà pourquoi j'ai solennellement juré, sur LaJSreri , sur Boissart et sur Sandrart , de ne jamais aller à Rome.

Piranèse l'ancien, le grand Piranèse , étoil cependant sujet aux infirmités de notre pauvre nature. Il avoit souvent le cauchemar ; un cauchemar spécial , uniforme , assidu , sur lequel pouvoit hien avoir influé l'habitude contractée dès l'enfance des explorations architecturales. Cette idée se prolongeoit dans l'état éveillé de l'homme , dans l'état occupé de l'artiste , avec une obstination cruelle , à laquelle Piranèse ne pouvoit dérober un seul de ses moments; et c'est peut-être ce qui a donné aux belles productions de son burin je ne sais quelle physionomie fantastique et merveilleuse qui les idéalise, qui d'humaines les fait divines.

Les ruines de Piranèse vont crouler. Elles gémicisent , elles crient. Il faut se hâter de les regarder encore une fois , parce qu'elles tombent. Vous avez peur en retournant la page

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a Tec précaution d^étre étourdi de bruit de leur ehute sur le sol mouyant qui les emporte. Vous prêtez l'oreille et tous suspendez votre ha^ leiiie , avant de passer plus loin»

L'effet de ses grands édifices n'est pas moîn» extraordinaire. Ils produisent le vertige comme « on les mesuroit d'en haut , et quand vous cherchez la cause de l'émotion qu'ils vous inspirent , vous êtes touâ. surpris de trembler d'effroi sur une* de leurs corniches, ou devoir tourner tous les objets sous vos yeux du cha^ piteau d'une de leurs colonnes. Ce n'étoit cependant par là le cauchemar de Piranèse. Je suis sûr €[ueMartyn a le cauchemar de l'espace et de la multitude. Piranèse a voit certainement le cauchemar de la solitude et de la contrainte, de la prison et du cercueil , celui qui manque d'air pour respirer , de voix pour pousser des cris, et de place pour se débattre; et il l'a exprimé avec une puissance miraculeuse dans le plus admirable deses^ caprices.

Voici un palais bâti par Piranèse ou par les. lées. Rien ne lui manque en imposante grandeur , en accablante magnificence. Il est complet au dehors, mais l'intérieur n'est pa»en-

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core dégagé des embarras multipliés de 1»

charpente et de la maçonnerie. Le grand es* ealier qui va en se resserrant, et le profond vestibule , et la longue galerie qui aboutit bien loin à un escalier plus étroit , sont tellement obstrués de ces constructions provisoires qu'il est presque impossible de concevoir que les ou* .vriers 'aient pu sortir, et que l'imagination croit les^ entendre se lamenter, pleurer, hurler, de fatigue , de faim , de désespoir , derrière leurs travaux imprudemment achevés.

Piranèse a déjà un pied appuyé sur le pre»mier degré de l'escalier qui mène du parvi»

au portail , et pénètre d'un regard eonsterné dans l'enceinte formidable ^ car il est facile de deviner qu'une fatalité invincible force le malheureux peintre à monter jusqu'au comble :

obsession étrange que le sommeil attache à son ame , comme un frappant emblème de la destinée du génie! Il faut qu'il monte , au mi»

lieu des obstacles et des dangefs^ et qu'U en triomphe ou qu'il meure. 11 monte en effet, on ne peut s'y méprendre ; il monte î — Oh ! comment se fera-t-il un passage, le pauvre Piranèse, entre ces madriers si pressés et ces écha-

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ÊiHdages fragiles qui fléchissent en gémissant ? Gomment s'avancera-t-il sur ces poutres mal affermies qui communiquent de Tnne à Tautre par des solive» étroites et chancelantes ?... à travers ces amas de pierres mal tassées qui penchent » et sous les voûtes basses, et périlleuses qu'elles ont formées en mille endroits en se joignant çà et là dans leur croulement ? On y suiyroit avec inquiétude la marche subtile du lézard le plus délié l

Piranèse monte cependant , et , ce que l'es* prit a delà peine à concevoir , Piranèse arrive. — Il arrive, hélas! au pied d'un édifice semblable au premier,, dont l'accès présente les mêmes difficultés , qui le menace des mêmes périls, qui exige de lui les mêmes efforts , dans une proportion accrue, multipliée par sa lassitude, par son épuisement, par sa vieillesse aussi, car il a vieilli en marchant. De la base au faîte du premier édifice , il y avoit dix siècles des forces d'un homme! Toutefois Piranèse monte encore; il faut qu'il monte, il faut qu'il marche, il faut qu'il arrive. — Et il est arrivé.

Il est arrivé , accablé , décrépit, défaillant , -^ 17.

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foible comme l'ombre de lui-même; il est arrivé au premier dagré d'un édifice pareil aux premier édifices ^ qui se renouv elle et se rebâtit tout entier datant ses yeux épouvantés. — 11 ne recuîe pas ; il ne peut î — Piranèse monte encore , il monte toujours; il faut qu'il monte toujours , il faut qu'il marche toujours , il faut qu'il arrive toujours.

Peu à peu ( et ceci comprend la durée d'un monde ) les plans se reculent à l'infini , les édifices s'entassent les uns sur les autres , en di* minuantdeoouleuretdedimensionapparentes, selon les lois de la perspective , jusqu'au mo« ment où ils vont se perdre à une distance à peine mesurable à l'imagination.

Mais, dans cette immense profondeur , tous devinez encore Piranèse qui regarde le nouvel édifice avec terreur, Piranèse qui monte , Piranèse qui marche , Piranèse qui arrive , Piranèse près de céder à la douleur inexprimable de n'arriver jamais au terme de ses souffrances , et de recommencer incessamment le supplice de son sommeil ; tant que vous parvenez enfin à un Piranèse imperceptible qui gravit comme un point noir sur un pâle degré presque perdu

dans le fond du ciel y sons le filet cli»sique et régulier du graTeur. Au-delà, il n'y a plus que l'espace.

Le dessin dont je parle a peutpêtre été décrit quelquefois , mais c'est Piranèse qui l'a fait.

Que cette cruelle impression d'un sommeil morbide où toutes les impressions se prolongent sans fin , où toutes les minutes sont des siècles, toutes les heures des éternités, laisse de profondes traces dans l'imagination ébranlée; qu'elle poursuive l'homme réveillé des angoisses de sa vie nocturne ; qu'elle force l'artiste à retrouver son rêve dans les inspirations les plus {jBimilières de son génie , comme pour latter arec lui , ainsi que Jacob contre l'ange; pour le vaincre par la fatigue; pour le réduire à l'inertie de la matière morte ; pour le percer du burin et le briser sous le cylindre

cela se conçoit aisément. — Mais que cette obsession des nuits devienne l'affreux besoin des jours ! qu'il existe un être assez infortuné pour prescrire à sa vie agissante , à ses organes libres , à son imagination dégagée des ténèbres du' sommeil, l'intolérable torture que le sommeil lui impose , voilà qui est extraordinaire !

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Je ne sais si elle est Tenue jusqu'à tous, mais je l'ai entendu souTent raconter au nord de l'Italie, l'étrange histoire d'un riche célibataire, jusqu'alors connu par la douceur deses mœurs, l'élévation de son esprit et la rectitude de son jugement , qui s'avisa soudainement un jour de faire maçonner l'intérieur de son vieux château sur le plan fantastique du palais de Pira* nèse. Quand les ouvriers eurent achevé leur travail sans le comprendre , comme des législateurs modernes qui font une constitution , le propriétaire de ce labyrinthe de pierres alla établir dans le donjon son habitation solitaire et presque inaccessible , à travers des galeries qui n'étoient praticables qu'à la patience et au courage ; par des escaliers étroits, alternativement montants et descendants , coupés de corridors obscurs et confus qui n'aboutissoient à rien , ou qui ramenoient le voyageur déçu au point d'où il étoit parti; sous des pans de murailles chancelantes , et sur un sol semé de pièges et de décombres , ou rompu par des degrés infidèles qui n'ofiroient au pied qu'un point d'appui mobile et dangereux. Toutes les portes à demi-masquées sembloient préparée»

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pour clore définitivement ayant peu les raoin-» dres issues, comme celle de la tour de la Faim. Seulement, le manœuvre étonné de son ouvrage avoit laissé au-dessus, au-dessous, on sur les côtés de la clôture imparfaite , un espace embarrassé de débris et d'obstacles , qui pouvoit tout au plus prêter un étroit passage, dans une circonstance extrême , à un homme poursuivi parla terreur ou excité par les passions. Toutes) ces difficultés, si étrangement eompliquées; n'étoient rien au prix de celles qui ^pouvantoient la vue , à Tabord des ponts hasardeux qu'on avoit jetés d'un appartement, d*une chambre à une autre , dans les constructions volontairement inachevées. Mal appuyés par leurs extrémités fléchissantes sur des plancher» vermoulus ou dans des mortaises délabrées; penchants, scabreux , mal-aisée», quelquefois formés d'un seul tronc de sapin brut , pareil à celui que le chasseur au chamois sus^ pend sur le torrent des montagnes ou sur les crevasses du rocher , ils dominaient des souterrains profonds mais visibles , hérissés , comme dans une halte de guerre, de toutes les armes qui s'étoient trouvée» dans l'arsenal de Tao-

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