‹ Contes en prose et en vers (volume 2)Chapitre 12 sur 15 · PIRANÈSE · texte numérisé non relu

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eien castel , de sabres plantés obliquement par la garde , de baïonnettes dressées en terre sar leur manche creux , et de faisceaux de hallebardes. Le solitaire vivoit d'ailleurs dans soa impénétrable asile, au sommet de ses ruines y. comme le stylite sur sa colonne, amenant à lui de semaine en semaine , au moyen d'une poulie , quelques grossiers aliments qu'il par-^ tageoit avec les hiboux de ses créneaux.

Cet épouvantable suicide dura trois ans. On s'aperçut un jour enfin que la poulie avoit cessé de tourner, et que son fardeau ne remontoit plus. Il fallut bien des précautions et bien de» journées aux ouvriers potir arriver à la demeure du triste et insensé châtelain, en se ménageant des moyens assurés de retour. Ils aboutirent cependant à sa chambre et le trouvèrent mort dans son lit. Cette particularité me paroit la plus extraordinaire de son histoire , qui est d'ailleurs loin d'être commune, car je ne l'ai jamais vue écrite nulle part.

Il étoit mort doucement, à ce qu'on rapporte , et , selon toute apparence , dans une méditation qui ne manquoit pas de charme ^ car sa main reposoit encore déployée sur un

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livre ouvert. Le comte G... avoit annoté plusieurs volumes pendant sa retraite; il avoit même composé quelques écrits. Ses notes étoient saines et instructives. Ses compositions sont gracieuses et simples, it y a de singuliers privilèges d'état pour une imagination parvenue au plus haut degré possible d'excentricité.

Je me souviens d'avoir lu un fait du même genre , et qui n'est pas moins bizarre , dans les Anecdotes de médecine, livre fort piquant et fort instructif qui est devenu peu commun , parce qu'on ne réimprime guère les bons écrits d'autrefois, pour ne pas nuire à l'innocente industrie de ceux qui en font de nouveaux. Je n'ai pas l'ouvrage sous la main ; il y a trente ans que je ne l'ai vu , et deux minutes que je n'y pensois pas. Je n'ai pu prendre le temps de le chercher pour m'assurer de l'exactitude littérale de ma citation , mais cela est de peu de conséquence quand on cause , et qu'on n'a aucune prétention d'enseigner. Je me borne donc à traduire simplement l'impression qu'il m'a laissée.

n y avoit au siècle dernier, en je ne sais

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quelle cité d'Allemagne , un de ces jeunes genii brillants d'études et parfaits de bon naturel , qu'on s'honorcroit d'avoir pour fils quand on est devenu trop vieux pour être leur condis-* ciple et leur camarade. Il savoit presque tout ce que les hommes savent ( ce n'est pas beau-» coup ), et il n'en étoit pas plus vain , car il croyoit tout ignorer, tant qu'il lui restoit encore à apprendre. On lui reprochoit seulement d'être triste et songe- creux , de se plaire dans la solitude, et de ne pas user des avantages de la nature et de la fortune pour se procurer un établissement honorable. Il avoit sans doute ses raisons , et il aspiroit secrètement à autre chose, à un avenir différent de l'avenir que tout le monde souhaitoit pour lui. C'est ce que mon auteur ne dit pas.

Au bout de quelque temps , de plus en plus soucieux, sans motif connu de chagrin, il disparut tout-à-fait, se retira dans une pièce écartée de son appartement , et ne communiqua plus avec le domestique qui lui fournissoit le nécessaire. Gomme il éloit sans créanciers , et que son genre de vie n'annonçoit pas asses de richesses pour stimuler l'obséquieuse amitié

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des emprunteurs, il fut affranchi tout d'abord de l'embarras des yisites. Ce qu'on pou voit saroir de lui (la curiosité s'exerce un moment encore sur le compte des gens qu'on est désha* bitué de voir), c'est qu'il paProissoit s'occuper de quelques rares artifices de mécanique. Il avoit fait tendre un salon fort élevé de câbles robustes et bien scellés, artistement croisés dans tous les sens à des distances égales , mais de manière à laisser passer facilement entre eux le corps d'un homme , et de sorte que la trame inférieure ne pût être atteinte du plancher avec la main. Son valet de chambre croyoit l'y avoir vu quelquefois grimper comme un pongo, se pendre comme un écureuil, ou jucher comme un perroquet. On opina très-convena* blement qu'il étoit fou. La chose fit bruit pendant huit jours, et ensuite personne n'en parla plus. Un Jonr, ce jeune homme ne se présenta pas au guichet qu'il avoit fait pratiquer à la porte de sa chambre , et fermoit en dedans.

G'étoit par là qu'il introduisoit ses aliments au moyen d'une espèce de tour.

Le lendemain, ;le domestique s'effraya. Il s'empressa d'aller donner avis de cette circon- 1. 18

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stance a a principal magistrat de la ville, qui fit forcer le passage. L'infortuné dont je raconte la déplorable manie étoit parrena à grand'peine à lier ses pieds et ses mains aax câbles supérieurs par le moyen de nœuds coulants assez lâches , mais qui deyoient se resserrer étroitement à sa chute quand il perdroit son frêle appui dans le sommeil ou qu'il l'abandonneroit par maladresse , et lui faire subir à deux pieds de terre, sous le poids de son corps , rhorrible torture de la dislocation , fort connue des bourreaux classiques sous le nom de l'estrapade. Il étoit mort.

Je sais que ces exemples, et une multitude d'autres qui ont été recueillis par les médecins philosophes, seront mis sur le compte de Faliénation ; je me garderai bien de contredire cette opinion , qui est la mienne. L'explication que je cherche, c'est celle de cette aliénation étrange qui laisse libres toutes les autres facultés d'une haute intelligence , et qui n*a pour objet en soi que d'imposer à l'enveloppe matérielle de l'ame d'épouvantables supplices.

Gomment se retrouve-t-elle dans les organisations les plus saines d'ailleurs et les plus ac-

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ccmipliesy en Ëmpédocle, en Démocrite, en Aristote , en Caton , dans l'anachorète qui macère son corps pour le vaincre , dans le martyr spontané qui le mutile pour s'affranchir d'un besoin honteux ? Ce mystère est ^and et sublime, car il comprend tout le secret de la destination de l'homme.

Rien n'est plus naturel à l'homme que de diercher le plaisir et de fuir la douleur. C'est là son instinct prédominant , son bot vital , le mohile de ses actions, le mode essentiel d'existence par lequel son individualité matérielle 9e conserve et se prolongé. Au sens absolu , au •ens physique et pauvre de la vie, tout ce qui s'éloigne de ce principe est aberration.

Cependant, plus l'homme s'enrichit d'acquisitions intellectuelles et morales, plus il dévie de cette grande loi organique. La simple raison lui enseigne que le plaisr est souvent à éviter ; l'honneur et la vertu lui crient que nul n'est digne du titre d'homme, s'il ne sait braver la douleur et la mort. Ce n'est pas tout. Voici la conscience universelle des peuples qui imprime un sceau flétrissant à la volupté , qui la déclare impure et honteuse , et qui la con-

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damne au mystère et aux ténèbres, même quand elle est licite , légale et sanctifiée. Voici la philosophie qui proclame que la douleur n'est rien , avec les sceptiques; ou bien qu'elle est bonne, utile et profitable, avec les stoïciens ; ou bien , (qu'elle est seule à désirer , avec les chrétiens , qui ont résumé toutes les philosophies antiques ! Que dis-je ? toutes lès religions, sans en excepter la religion sensuelle de Mahomet (sensuelle en effet pour la vie à venir, mais fort sévèrement restrictive pour la vie temporelle) , se fondent en efifet sur ce double axiome si antiphatique à notre nature^ qu'il est bon de se priver , et qu'il est meilleur de Boufirir. Ce seroit là , il faut en convenir , une chose bien étrange et bien inexplicable, si l'organisme des hommes ne difi'éroit de celui des animaux par la profonde intuition d'une destinée future à laquelle le corps ne participera point : prévision innée qui inspire le dédain de la vie aux sages , et qui ,. dans certains esprits exalté», en fait naître l'horreur. Quelle pensée de quelque puissance ne s'est pas révoltée plus d'une fois contre la désolante idée que Dieu l'avoit garrottée dans les liens d'un ca-

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davre ? Quelle ame énergique et sensible ne s'est pas élevée souvent vers le principe de toute création , en lui criant du fond de sa douleur : Seigneur, rappelez-moi vers vous, car ma prison de chair m'importune ! J'aimerois mieux flotter avec les atomes dans un rayon de votre lumière , que de vivre toute la vie d'un monde et de l'animer de ma volonté ?

J'ai quelque honte pour les matérialistes qu'ils ne se soient jamais fait cette objection , car il y avoit parmi eux des moralistes et des philosophes. Non^ non, la pudeur de l'ame , qui s'abstient de ce qu'elle aime par-dessus toutes choses, le dévouement de l'ame, qui se livre sans hésiter à ce qu'elle redoute le plus, n'appartient pas à ce qu'ils appellent de la matière faite homme. Je jure que ces gens-là s'abusent.

Qui pourroit le nier ? Autant l'homme déchu de la noblesse originelle de son espèce est enclin à se rapprocher de la brute par le goût grossier des voluptés , autant l'homme presque spiritualisé qu'une impatience sublime dégage des ignobles réalités de la vie physique , pour le plonger dans les rêves extatiques de la fan-

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taisie et de la superstition , est porté à eonce- Toir le besoin de la douleur. Voyez les martyrs généreux de l 'amour, de la gloire, de la liberté, de la foi ; les héros et les fanatiques !

Une chose qu'on n'a peut-être jamais dite, mais qui sera dite une fois , o'est que le fanatisme , entendu en ce sens , est le point culminant de l'intelligence humaine, et la seule marque apparente de sa perfectibilité.

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