LA RESSEMBLANCE
HISTOUB IFBIIT&BIB BT rAIlTiSTlQlIB.
Je commence par déclarer hautement que s'il falloit renoncer de toute nécessité à Tun de ces immortels chefs-d'œuvre d'Homère, V Iliade et V Odyssée, et qu'il y eût pour cela une ordonnance expresse du roi, ou une loi formelle des chambres , je tâcheroîs d'apprendre Vlliaiîe par cœur ayant de la perdre , mais
Sa.
c'est V Odyssée que je garderoîs. Je n'hésiterois pas un moment.
Et je conviens que ce début peut sembler trop magnifique pour une historiette. Il me met en état de rébellion manifeste contre la règle éternelle de l'exorde classique :
Non fumura ex fulgore , sed ex fumo dare lucem.
Il faut cependant le prendre comme il est, car je n'y changerai pas un mot. Les critiques en parlent bien à leur aise.
Ce qui me charme dans V Odyssée , ce qui me pénètre à sa lecture d'un sentiment mêlé d'admiration et d'attendrissement, c'est la bonne foi sublime de ce poète qui récite ingénument des contes d'enfants comme il les a entendu réciter, et qui les orne à plaisir des plus riches couleurs de l'imagination et du génie , parce qu'il n'a rien appris de mieux dans la conversation des vieillards , des héro» et des sages. Ses histoires sont merveilleuses à la vérité ; mais il est plus merveilleux qu'elles encore , lui qui a confiance dans ses histoires. Quand Alcinoûs,roi des Phéaciens, laisse échapper quelques doutes sur la vraisembUrice de
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tant d'événements étranges observés en quelques années de navigation, Ulysse se garde bien de lui répondre par des raisonnements; il se borne à continuer, et Alcinoùs n'insiste plus. C'est qu'il faut deux choses essentielles à la poésie, le poète qui croit ce qu'il dit , et l'auditeur qui croit le jioète. Cette rencontre est devenue fort rare et la poésie aussi.
Notre âge participe beaucoup du double état de ces corps affoiblis que la mort a déjà saisis presque tout entiers. A ceux-là , une mélodie suave et tendre comme des chants anticipés du ciel suffit pour bercer l'agonie, et le poète inspiré arrive à son temps. A ceux-ci , dont la sensibilité matérielle ne peut être réveillée que par des irritants caustiques et dévorants, il arrive un autre poète qui les déchire et qui les brûle pour leur arracher un cri de vie. Ce sont les deux dernières missions de l'art , et quand elles sont accomplies , tout est fini.
Il y a du génie dans ces derniers effitirts de la poésie ; il y en a autant peut-être que dans l'abondance naïve et crédule des compositions homériques : il faut lutter à la fois contre le prosaisme d'une parole usée , contre la moao-
tonie d'une création trop décrite, où les savants ne Yoient plus que des agrégations capricieuses de molécules élémentaires, contre la sécheresse de ce cœur de cendre que porte la société actuelle , et qui ne palpite plus. Gela est diffi« cile et admirable. Mais la poésie des choses , où est-elle maintenant sur la terre? où sont l«s anges d'Isaac et de Tobie, les tentes de Booz, et les lavoirs de Nausicaa ? je ne tous en dirai pas de nouvelles.
Ce grand voyageur épique de l'antiquité , dont j'aime tant les récits, seroitbii^n surpris aujourd'hui s'il avoit à recommencer sa fable immortelle ! On lui apprendroit que sa Gircé n'est tout au plus que la Narina de Levaillant , ou l'Obérea de Bougain ville* Ses syrènes , ce sont des phoqt\es ou des veaux marins « Garybde et Scylla, des rochers, Polyphém'e, un Patagon borgne et anthropophage. Heureuse influence des découvertes et des progrès ! ne redemandez pas ce sublime conteur aux siècles pour lesquels il étoit fait , et qui l'ont cependant méconnu. Vous seriez encore plus ingrats et plus injustes qu'eux ; vous ne lui donneriei pas l'aumône.
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Un de mes ami» s'écrioit dernièrement à ce I propos, dans une boutade assez gaie :
Mais ces trésors de goût, d'amour, de poésie, Qui les remplacera ? — VidiosyncraHe.
I Hélas oui! sous la baroque influence qui a ^ fait de la rose un fhanérogame, et du papillon [ an lépidoptère , il ne faut rien attendre de mieux de notre civilisation anthropomorphe.
i J'en suis aussi fâché que tous.
. C'est pour cela que j'ai juré de ne plus lire d'ouvrages marqués au sceau du savoir et de l'esprit , et on ne sauroit croire combien il est difficile d'en trouver qui niaient pas ce cachet fatal , depuis que l'enseignement mutuel et la méthode Jaeotot ont mis la littérature transcendante à la portée de toutes les intelligences. Oh l si j'avois été M. de Monthyon , avec toutes les agréables conditions qui lui ont permis de doter si richement ses héritiers , que j'aurois fondé de beaux prix en faveur des ignorants et des simples, et que je prendrois de plaisir, du monde où il habite , à les voir distribuer , au jugpement des mères de fomille et de» petits
Wt PAUL ,
enfants ! quelles bonnes primes j^aurois attachées à la publication d'un livre ingénu où la foi tient lieu des science , où Texpérience tient lieu d'étude, où le sentiment tient lieu d'habileté ; où le naturel feroit oublier au besoin l'absence du talent s'il étoit bien prouvé que le talent tût autre chose que le naturel ! Avec quelle munificence, toutefois plus économique et plus facile que la sienne , j'aurois voulu reproduire en abondance tous les ans , pour l'instruction et le bonheur de la multitude, oe» délicieuses compositions qui ssûsissent l'ame par des sympathies si vives^ et qui la pénètrent d'enseignements si utiles et si doux : V Odyssée, les Voyages de Pinto, les Contes de Perrault, les Fables de Pilpay , d'Ésope, de La Fontaine, Télémaque, Robinson , D. Quichotte, les Hommes volants ! On sent bien qu'il n'est question ici que des livres de l'homme, mais quels hommes et quels livres, grand Dieu! que ceux dont je viens de parler ! voilà de l'argent bien employé ! voilà une bibliothèque de véritable progrès humanitaire ! et le peuple qui l'adoptera, voilà un peuple digne d'envie, un peuple qui mérite que l'on vive de l'air qu'il respire,
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et qu'on se réchauffe à son soleil ! M. Herschell le trouvera peut-être dans la lune.
£n attendant, je n'ai pas renoncé à raconter des histoires auxquelles je suis souvent le seul à cr<»re , et je voudrois bien savoir pourquoi, mes histoires réunissant tous les motifs de créance qu'on peut chercher dans les histoires, la vraisemblance des faits et la loyauté du témoin désintéressé qui les rapporte. Je vous denmnde en effet quel intérêt j'aurois à imaginer que le loup a mangé le Petit Chaperon , s'il ne Tavoit pas mangé ? et plût à Dieu que le loup n'eût pas mangé le Petù Chaperon, et qu'on pût me le prouver tout-à*rheure, car cette peine compte encore parmi mes peines , bien que la foule y soit grande ! Ces choses-là ne s'inventent pas , et ne se disent qu'à regret quand on ne peut se dispenser de les dire pour en tirer de saines inductions morales et d'excellentes règles de conduite, comme celles qui sortent de la catastrophe du pauvre Chaperon, savoir : premièrement, qu'il ne , faut jamais confier son secret aux méchante, et secondement, qu'il ne faut pas laisser sortir les petites filles toutes seules. Je voudrois qu'on
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mefit coiinoitre un livre de haute philosophie ou de haute politique, solennellement couronné, qui ait porté dans les familles deu^c enseignements plus utiles , et qui les ait accrédités d'une manière plus universelle par un symbole plus naïf et plus populaire ! Je sais bien qu'un livre que je n'entends pas est audessus du Petit Chaperon de toute la hauteur insurmontable de son inintelligibilité ; mais ce livre que je n'entends pas, ne fussions-nous qu'un cinquième ou un dixième de la nation à ne pas Tentendre (et cela n'est pas très- fier), est en dehors du but providentiel de l'instruction nécessaire qui appartient à fout le monde. Dans une bonne civilisation , les gens qui ne progresêent pas , qui n'ont pas progressé , et qui ne progresseront probablement jamais, n'en méritent pas moins des égards.
Chacun est libre , d'ailleurs , d'occuper son imagination à sa manière, et « de s'approprier , comme le dit admirablement un philosophe , dans les mythes d'une intellectualité rationnelle, ce qui s'harmonie le plus identiquement avec les sympathies spontanées de son esthétisme individuel et intime. » Voilà
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qni est assez clair! Avez-yous plus de foi, par hasard, au saint- siraonisme qu'aux contes de fées 9 Allez au Père! — Est-ce au néo-christianisme ? Allez à son pontife , qui est ressuscité le troisième jour. — Au Phalanstère? on va l'ouvrir. — A la loterie de M. Reînganum ? on va la fermer. — A l'Église françoise de M« Ghâtel ? on sonne la messe ; il y en a pour tous les goûts. A moi seulement « à moi, esprits indolents et crédules, mais tendres et gracieux, qui prendriez plus de plaisir à une fable intéressante qu'à toutes les vaines théories de l'orgueil , quand même ces mensonges superbes seroient destinés à devenir , par malheur, des vérités et des lois. Permettez aux petits de venir , car il n'y a point de danger pour eux à écouter mes récits , et vous me connoissez assez pour me eroire. Celui-ci sera revêtu d'ailleurs d'une autorité qui vaut mieux que la mienne. Il m'a été communiqué par un homme dont j'aurois peut-être essayé de décrire les rares et parfaites qualités, s'il ne m'avoit permis d'attacher son nom à ces pages fugitives. Maintenant qu'il est nommé, son éloge est fait.
Le 4 août Î8$4, M. le marquis de Loutoîs arrivoit en calèche dans les Pyrénées. Sur le siège de sa voiture étoit assis un jeune domestique dont l'histoire antérieure ne tiendra pas beaucoup de place. Paul est le fils d'un marchand de bestiaux très-peu favorisé de la fortune, et le frère de neuf autres enfants qui déciment, chacun pour leur part, les fruits chanceux du petit commerce paternel. Paul s'étoit par conséquent trouvé trop heureux d'entrer au service de M. de Louvois ) et cela se conçoit à merveille quand on connoit son maître.
La voiture suivoit depuis quelque temps cette route inégale qui domine sur la droite la riante vallée d'Argelet, et d'où l'œil s'égare à plaisir en remontant le cours des eaux, à travers des massifs d'arbres touffus , parmi lesquels se dressent quelquefois les ruines d'ube vieille tour féodale , aussi fameuse par ses traditions que pittoresque par son aspect. Au loin , quelques espaces d'un blanc lisse et resplendissant se détachent çà et là sur le fond obscur et mobile de la plus magnifique végé* tation; une flèche pointue perce les cimes
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«Hrrondies , et vous devinez un village presque entièrement voilé de la richesse de ses ombrages^ comme d'un rideau de verdure. Ainsi s'acheminoit , sous le fouet retentissant du postillon , la calèche de M. le marquis de Louvois, quand elle dépassa pour la dernière fois un bon vieillard à cheval, qui serabloit s'efforcer de l'accompagner , et dont l'émulation hors de propos inquiétoit sans doute la sensibilité de notre noble voyageur. Enfin , c'en étoit fait : ni Thomme ni sa monture n'^avoient reparu dès lors, jusqu'au relais de Pierrefitte ; et M. de Louvois , délivré du souci de cette lutte inégale, s^empressa de demander des chevaux. Les chevaux manquent rarement au relais de Pierrefitte; mais la route y manque souvent ^ quand les eaux du gave de Cauterets , grossies par un violent orage, se débordent avec fureur dans la plaine ; et le «4 août 1834 étoit un de ces jours-là. Il falloit coucher à la poste de Pierrefitte , ce qui est une des extrémités les plus fâcheuses auxquelles puisse être réduit le touriste des Pyrénées, depuis les rives du Tet jusqu'à celles de la Nivette. M. de Louvois se résigna , et porta aussi loin que possible
le courage de sa position. Malgré la maitvaise apparence ctes mets, il se résolut à souper.
A rextrémité de la longue table oà il s^étoit placé , on vint apporter un second couvert , et un vieiUard ne tarda pas à s'y asseoir aprèsun salut modeste : c'étoit le caTalier présomptueux qui a voit entrepris^ une heure auparavant , de mettre son coursier fatigué au traii» d'un attelage fringant, circonstance dont l'attention de M. de Louvois avoit été frappée, comme on s'en souvient. Il jeta sur lui lesyeux , et c'étoit un simple mouvement de curiosité ; il les y reporta plusieurs fois , et c'étoit l'eflet d'un mouvement d'intérêt et de sympathie. Cet homme avoit une figure noble et douce; des cheveux blancs, mai» fournis, ombrageoient sa tête respectable; son regard,, que M. de Louvois rencontroit souvent, paroissoit animé d'une expression peu eommune ; et les larmes involontaires qu'il rouloit quelquefois trahissoient une peine intérieure qui demandoit à se répandre. La conversation ne tarda pas de s'établir et d'en amener l'oe^ cûsion. le ne ehangerai rien à ce récit, pas
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méine Tes noms propres , que je sais ajuster comme un autre aux convenances d'une fiction, quand j'ai besoin de les inventer; J'ai promis en commençant une histoire authen^tique-, où Fimagination du conteur ne seroit pour rien , une histoire sans parure et sans déguisement^ comme la nature et la société en donnent de temps en temps à ceux qui les cherchent, et c'est cette histoire que j'écris. 11 y a peut-être quelque indiscrétion à désigner si ouvertement des personnes dont je n'ai ni reçu ni demandé l'aveu ; mais à quoi bon s'en-^ velopper des mystères du roman dans une narration qui n'a rien d'offensant pour qui que ce soit , et qui , sous certains rapports , est honorable pour tout le monde ? Quoi qu'il en puisse être, et dans le cas même où Fon me condam< neroit sur la forme , on m'absoudra sur l'intention. Je n'en demande pas davantage , car ce n'est pas ici une œuvre d'écrivain , mais une causerie de la veillée, destinée à ne pas sortir d'un petit cercle de bonnes gens dans^ lequel j'ai renfermé mon auditoire ^ mes prétentions littéraires et ma réputation.
— Vous avez dû vous étonner^ monsieur ,
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dit le vieillard, de me voir tout-à-l'heure si obstiné à vous suivre ; et cette ambition , si déplacée à mon âge , peut vous avoir donné une mauvais opinion de mon jugement ?
— Non en vérité, répondit M. de Louvois; j'ai seulement supposé que ma rencontre, prévue ou non , ne vous étoit pas tout-à-fait indifférente , et que vous aviez quelque communication à me faire.
— Il le faut bien , si tous m'y autorisez , répliqua le vieux voyageur; mais* comment expliquer cela ? Mon seul dessein étoit d'attirer Tattention d'un jeune domestique assis devant votre voiture, et qui ne paroit pas me reconnoitre. Il n'est que trop probable au reste , ajouta t-il en étouffant un sanglot , et portant sa main sur ses yeux pour y contenir une larme , que nous nous sommes vus tous deux aujourd'hui pour la première fois. Oserois-je vous demander s'il est depuis long-temps à votre service ?
— Depuis deux ans , dit M. de Louvois , et je le connois dopuis son enfance ; je l'ai reçu de sa famille..
— De sa famille ! répéta le vieillard. A ce
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mot , il éleva les yeux au ciel , et ses larmes 8*échappèrent en abondance.
— Parlez , parlez ! s'écria M. de LouTois.
Je ne comprends rien encore à ce mystère ; mais j'ai besoin de vous entendre et un désir profond de tous consoler : j'y parviendrai peutêtre.
Un soupir qui exprimoit le doute ^ une in* elination de tête qui exprimoit la reconnoissahce, furent d'abord sa seule réponse. — Vous le permettez donc, reprit-il enfin, et il ne me reste qu'à vous demander grâce pour ce qui pourra dans mes paroles révolter votre esprit et votre raison. Le trouble où m'ont jeté mes impressions d'aujourd'hui ne me laisse pas la force de me décider moi-même entre ce qu'il fout croire et ce qu'il faut nier.
Je m'appelle Despin^ je suis maire de la petite ville de Gaujac oit M. le comte de Marcellus a un château. J'étois , il y a quatre mois tout au plus , aussi heureux qu'on peut l'être sur la terre. Nous avons trois cent mille francs de fortune ,. ma femme et tncH , c'est-àdire beaucoup plus qu'il n'en faut pour vivre dans une douce aisance, et pour faire un peu
de bien autour de soi , quand on a des goûts simples et qu'on vît sans ambition. Toute la nôtre étoit de laisser , avec un nom honnête , Tagréable indépendance dont nous avions joui à un fils unique âgé de vingt-deux ans , qui récompensoil nos soin» par les meilleures qualités et la plus tendre affection. La mort nous l'a enlevé; là finit notre bonheur. Nou^ avions vécu trop long-temps ï
Ici de nouvelles larmes interrompirent M. Despin. Après un moment de silence il continua :
— Une pierre surmontée d'une croix , voilà tout ce qui nous reste de lui! Par mon inconsolable douleur, monsieur, vous pouvez juger de celle d'une mère. Souvent, pendant les courts moments de sommeil que le ciel accordoit à mes yeux fatigués, ma vieille femme se déroboit de mon lit pour aller pleurer au cimetière »ur la tombe de son fils.
Dernièrement, par une nuit froide et humide , je m'aperçus de son absence, et je me relevai pour la chercher, ou plutôt pour la trouver, car je savois bien où elle étoit. Cependant elle ne répondit point à ma voix, et j'arrivai jus-
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qu'a la place où avoit été creusée ïa fosse avant de Tapercevoir. Elle y étoit couchée, îroiuobile, sans connoîssance. Je crus un moment, hélas!
qu'elle étoit morte aussi. Le mouvement de mon départ avoit réveillé quelques domestiques qui me sui voient de loin. Les uns la rapportèrent à la maison , un autre me soutint pour y revenir. Je n'iavois pas encore tout perdu : elle étoit rendue à la vie. On nous laiss». La physionomie de ma femme étoit extrêmement animée. Ses yeux brilloient d'un« lumière étrange que je n'y avois pas remarquée jusque-îà.
— Notre fils n'est peut-être pas mort, dîtelle en me pressant la main ; peut-être sa fosse est vide ?
Ce langage me remplit d'une nouvelle inquiétude , car je craignis que le désespoir n'eût altéré sa raison.
— Écoute, continua-t-elle du ton de voix assuré d'une personne quir veut qu'on la croicy tu connois ma dévotion à la Sainte Yiei^e , et combien j'ai toujours redouté de l'oflFenser; Eh bien ! j'ai osé compter sur sa protection (2ans le malheur qui nous accable „ et tou^
m'anoonce que ses dÎTines bontés ont répondu à mon espérance. Je l'ai déjà yue deux fois.
— Grand Dieu! m'écriai- je, qui penses-tu donc avoir yu ?
— Elle même, reprit-elle avec calme, et c'est l'éclat dont elle est entonrée qui m'avoit privée de mes sens quand tu m'as retrouvée tout-à-l'heure au cimetière ; mais ses parolea sont aussi présentes à mon oreille que si je les enlendois à l'instant. Tu m^as priée , ra'a-t-ello dit ; je viens à ceux qui me prient dans la sincérité de leur cœur. Envoie ton mari vers la montagne; il y reverra l'enfant que vous aves perdu.
Qu'auriez-vous fait à ma place, monsieur ?
J'hésitai cependant^ car la fréquentation des gens éclairés et l'habitude de la lecture m'avoienl guéri des préjugés du peuple. Est-ce 1» un grand bonheur ? Il le faut bien , puisque les philosophes sont si impatients de le faire goûter à tout le monde. Mais l'apparition se renouvela plusieurs fois au même lieu avec les mêmes circonstances. Je connoissois dans ma femme une simplicité de cœur et une austérité de con-* science qui la reodoient incapable du moindre
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mensonge; aucune autre illusion n'obscurcissoit son intelligence, car, à ma grande satisfaction , son désespoir , calmé par une promesse venue du ciel , laissoit reprendre de jour en jour à ses esprits la sérénité qu'ils avoient perdue pendant trois mois. Son bon sens naturel s'étoit fortifié depuis qu'elle avoit foi à cette révélation étrange dans laquelle vous ne voyez sans doute qu'une marque de folie. Que vous dirai-je ? Prestige ou vérité, il y avoit du moins dans son rêve un sujet de consolation que ne pouvoit lui fournir la vaine sagesse des hommes, et je me hâtai de, souscrire à ses espérances , avec plus de confiance dans le pouvoir du temps qui guérit toutes les douleurs , que dans l'accomplissement du miracle; j'avois besoin du miracle aussi , et quel homme n'a pas eu besoin d'un miracle pour se réconcilier avec la vie ! mais je n'y comptois pas ; je partis toutefois quand le terme annoncé dans la sainte apparition fut venu , et je quittai ma pauvre femme en lui témoignant une sécurité qui n'avoit point gagné mon ame. Dès ce moment, je n'ai cessé d'errer inutilement dans la montagne , comme je m'y étois
attendu , et je deyois partir demain pour porter la mort peut-être à la plus malheureuse des mères, quand ce matin....
— £h bien! monsieur Despin , ce matin ?...
— Quand ce matin j'ai tu mon fils assis sur le siège <le votre voiture ; mais il ne m'a pas reconnu.
— Paul , votre fils , dites- vous ?
— C'est bien le nom de mon fils , c'est bien mon fils aussi , mais il ne m'a pas reconnu.
C'est mon fils, quoiqu'il ne me reconnoisse pas , et j'en ignore la raison. Je l'ai vu pendant toute la route. Je viens de le revoir et de lui parler quelque temps dans la cour de l'auberge. C'est mon fils. Je me suis informé de son âge. Il a exactement l'âge de mon fils. Il a ses traits. Il a le son de sa voix. Il a son accent. Mon fils a un signe à la joue. Il a un signe à la joue. S'il arrivoit à Gaujac , tout le monde le reconnoîtrpit. . Je le reconnois si bien , moi, qui ne peux pas m'y tromper, moi qui suis son père ! mais il ne me reconnoit point.
Les larmes de M. Despin recommencèrent i^ couler, et il resta plongé dans un morne
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silence, les bras accoudés, et la tète appuyée sur ses mains.
M. de Louvoîs étoit profondément ému. -— Croyez, dit-il au vieillard , croyez , monsieur, que je voudrois pouvoir prolonger Terreur qui a suspendu un moment vos aflQictions, s'il dépendoit de moi de l'entretenir sans manquer à la vérité. Un incroyable basard l'a produite, et je ne sais s'il n'est pas plus propre à augmenter vos regrets qu'à les adoucir.
— Vous êtes plus capable que vous ne l'imaginez , monsieur, de donner à cette apparence une espèce de réalité, reprit M. Despin en relevant sur M. de Louvois un regard suppliant. Vous vous étoimez de mes paroles, et je le conçois, mais cette dernière espérance va s'expliquer. La famille de Paul n'est pas dans l'aisance, puisqu'il est obligé de vendre ses services à un maître. Il n'est pas mon fils, je le crois; mais sa ressemblance avec mon fils a trompé mon désespoir, et tromperoit celui de sa mère. N'est-il pas le fils qu'une céleste protection lui a rendu ? Je lui offre une mère, un père dévoués à son bonbeur; je lui I. U
offre tout mon bien dont je suis prêt à signer la donation , et M. le comte de Marcelius ne refusera pas d'attester ce que je vous en ai dit : il n'appartiendra plus qu'à lui-même, il n'aura plus de devoirs que ceux qu'impose une affection facile à contenter, et qui ne demande que de l'affection; il étuit pauvre, il sera riche; il servoit, il sera servi; voire bonté pour- Toyoit sans doute à son bonheur, nous y suppléerons par notre tendresse ; nous en serons aimés, j'en suis sûr, car nous l'avons aimé d'avance , nous l'avons aimé dans un autre , et on est toujours aimé quand on aime. G'étoit là , tout me l'annonce , le véritable sens d'une prédiction dont la vérité s'est manifestée hier à mes yeux. Le ciel ne fait pas inutilement de semblables miracles ; il a voulu réparer envers votre Paul un tort du hasard , envers noos on tort de la nature qui nous a ravi le nèire.
L'indigent aura une fortune , et les parents en deuil auront un fils. Ne vous semble-t^ii pas , monsieur, que cela soit ainsi ? Oh ! ne me re* fusez pas, je vous en conjure, votre intercession et votre appui ! Les grands de la terre peuvent compatir sans déroger à une douleur qui a
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intéresse la reine du ciel! Je n'ai plus qu'à mourir si toqs me rebutez.
En prononçant ces dernières paroles, M. Despin pressoit les mains de M. de Louvoîs et les mouilloît de ses pleurs.
LsL nuit s'étoit écoulée en partie dans cet entretien , et M* de LouTois ne pouToit douter que la résolution du vieillard ne fiit invariable» Il entra de bonne heure dans la chambre où Paul , tout babillé , dormoit paisiblement sur un des grabats de l'auberge, et il y retrouva M. Despin à genoux , les yeux avidement fixés sur la vivante image de son fils mort. M. Despin se leva , remit à M. de Louvois l'acte de do^ nation dont il lui avoit parlé, accompagné d'un dédit de la somme de dis mille francs , payable au cas où cette épreuve étrange ne réussiroit pas à la satisfaction de toutes les parties , et se retira en lui recommandant pour la dernière fois la négociation dont paroissoit dépendre sa vie, par une inclination respectueuse et par tin regard suppliant. Le mouvement qui se faisoit dans la chambre avoit réveillé Paul; il voulut s'élancer à l'aspect de son maître, et s'excuser de n'avoir pas été plus éiligent.
— Reste ^ lui dit M. de Louvois, et assieds* toi pour m^ëcouter aveetout le recueillement dont tu es capable. Tu n*as pas peut-être pas entendu raconter, oontinua-t-il en souriant, l'histoire de Thomme que la fortune vint surprendre dans son lit, et tu n'imagineroi». peutêtre pas que ce fût la tienne. Il n'y a cependant rien de plus vrai. Un mot, Paul, et tu vas échanger ma- livrée contre le frac d'un gros bourgeois. Un mot , et tu sera» riche !
— En vérité , monsieur , répondit Paul , je »'en serois pas surpris. On me prédit cette destinée depuis l'enfance , et il y a quelques jours qu'on me lannonçoiten Auvergne. Monsieur se rappellesans doute qu'il s'arrêta pour déjeuner dans une mîsérablie auberge des montagnes où des gendarmes arrivèrent presque en même temps , avec une espèce de bohémienne qu'ils conduisoient à la prison du chef-lieu , et dont la physionomie le frappa. C'est que ce n'éloit pas une sorcière au. commun, et on voyoit bien à ses airs de dignité qu'elle oroyoit à son art. Je fus un moment si tenté d'y croire aussi, q.ue je n'osai retirer ma main quand elle la saisit de sa main sèche et nerveuse , et qu'elle
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me força par un dur regard de ses yeux noirs à la déployer devant elle. Quant à moi , je détournai les miens , tant elle me faisoit peur à voir.
— Oh! oh ! voici du nouveau, dit-elle avec une voix rauque , et en grommelant entre ses dents ; vous conviendroil-il, mon fils , d'avoir de bons champs en plein rapport , de bons prés qui verdoyent au soleil , de bons troupeaux de moutons prêts à tondre, deux ou trois douzaines de bonnes Vaches laitières , et autant de veaux qui bondissent à l'entour, une maison de campagne qui rit au midi, et d'où l'œil plonge avec peine dans l'épaisseur d'un beau verger, ployant sous le poids des fruits mûrs ? Vous plairoit-il de vous délasser de temps en temps à la ville du soin de vos grasses métairies dans un bon fauteuil de velours d'Utrecht à larges raies , au premier étage d'une maison spacieuse et en bon état qui vous appartint; aussi près qu'il vous plaira d'un balcon chargé de fleurs qui donne sur. la grande place , et d'y attendre indolemment l'heure d'un excellent repas en lisant votre journal , si le journal vous amuse ?
Je ne pus me défendre de sourire, car le genre de vie qu'elle ineproposoit étoit assez de mon goût. — Vous serez tout au plus entré dans les Pyrénées, ajouta-t*elle en repoussant ma main avec une méprisante colère , que cette fortune vous aura été offerte, et que vous l'aurez refusée. — Je ne compris pas trop comment cela pourroil se faire, mais j'attacbois si peu d'importance à la prédiction de cette aventu* rière que je n'y ai pas songé depuis»
La coïncidence de ces deux mystérieux événements frappa M. de Louvois, car il n'est point d'esprit si aguerri contre la séduction des ap^ parences , qu'il ne s'étonne d'être obligé d'accorder quelque chose à l'intelligence du hasard. Après un moment de réflexion , il fit part à Paul de ce qui s'étoit passé la veille entre lui et M. Despin , et ouvrit sous ses yeux l'acte formel qui n'attendoit plus que sa signature. Il le quitta ensuite pour laisser un libre cours à ses réflexions. L'affaire en valoit la peine.
Pendant que tout ceci se passoit au méchant cabaret de Pierrefitte , le ciel s'étoit éclairci ; les eaux turbulentes du gave étoient rentrées dans leur lit , et les mazettes du relais , délas-
ou LA aESSEMBLANGE. iM
sées par un long loisir ,'piaffoient à la porte, «ar les pa?és de granit sonore, comme des cheraux de bataille; le maréchal du payscher^ choit à dégager adroitement quelque vis de •on écrou , pour avoir un prétexte à la resserrer , et M. de Louvois se préparott à partir. On quart d'heure s*étoit à peine écoulé , quand Paul entra chez son maître , d'un air modeste et cependant résolu. M. de Louvois le regarda fixement.
— Eh bien l dit-il en riant , est-ce à M. De»pin.fils que j'ai l'avantage de parler ?
— Non, monsieur le marquis, répondit Paul:
c'est à Paul qui étoit votre domestique hier , qui Test aujourd'hui , et qui n'a d'autre ambition que de l'être toujours, si vous êtes content de ses services.
— As-tu bien réfléchi ? reprit M. de Louvois étonné.
— Je réfléchirois dix ans sans changer de détermination. — M. de Louvois paroissant disposé à lui accorder une attention sérieuse , il continua : Je suis extrêmement touché , dit-il , du malheur de cette famille, et je voudrois pouvoir lui procurer quelque soulagement.
C'est un devoir qae j'airaerois à accomplir , s'il s'accordoit avec les miens, et je n'auroîs pas besoin d'y être porté par mon intérêt ; mais ce que demande ce bon vieillard , monsieur , je suis incapable de le lui donner : il cherche un fils, et j'ai un père. C'est à mon père que je dois la tendresse et les soins d^un fils, et le eœur d'un fils n'est pas à l'enehère. L'honnête homme qui a voulu m'enrichir a des droits à itia reconnoissance ; je ne peux rien lui offrir de plus. Les sentiments qu'il réclame appartiennent à cet autre vieillard qui m'a nourri , qui m'a élevé du produit de son travail , qui m'a réchauffé sur son sein quand j'avois froid , qui a pleuré sur mon berceau quand j'étois malade , qui a fondé sur ma bonne conduite et sur ma reconnoissance le dernier espoir de ses vieux jours. Croyez-vous qu*il survivroit à l'idée que j'ai vendu son nom pour de l'argent; que j'ai renoncé au souvenir de ses embrassements et de ses conseils, que j'ai renié mes neufs frères comme un traître et comme un maudit, pour me livrer sans gêne aux douceurs delà paresse ? Vous me direz sans doute, monsieur , que mon nouvel état me permettroit delui faire quelque
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bien , qMe A- Despin lui-niénie ne blâmeroit pas cet emploi de mon superflu , et qu'il y aurolt moyen de racheter à ce prix devant les hommes mon ingratitude et ma lâcheté ^ mais guimèjustifieroit devant ma propre conscience ? JU faudroit d'ailleurs que mon père voulût aceepter cette indemnité honteuse , et je le oonr nois assez. pour être sûr qu'il la repousseroit avec indignation. « A quel propos , s'ecrieroitil, M. Despin fils, de Gaujac, qui m'est inconnu , vient-il me gratifier de ses aumônes ? Qui les lui a demandées ? Qui lui a parlé de mes affaires et de ma pauvreté ? Ai-je eu besoin de recourir à lui, pour fournir à l'entretien de mes neuf enfants (il ne me compteroit plus] ; pour les élever dans la crainte de Dieu, et dans l'amour de leur famille et de leur pays ? Si M. DesplVi fils et trop riche , s'il est tourmenté par quelque remords qui l'oblige à répandre son superflu en œuvres de charité , qu'il regarde autour de lui! Ne connoit-il point de peines à soulager dans son village, et peut-être parmi ses plus proches voisins? » Car je serois devenu aussi étranger à mes souvenirs , à mes amitiés d'enfance, à ma patrie qu'à mon père \
Je recoin mencerois une vie noarelle, la Tie d'un autre qui n'a rien aimé de ce que j'aime ; et si elle étoit abrégée par la honte , par le chagrin , par les plaisirs même , auxquels je me livrerois pour m'étourdir , laisserois-je les regrets que M. Despin fils a laissés ? Pensezvous, monsieur, que mon véritable père, insensible à l'abandon que j'aurois fait de sa vieillesse, iroit courir les montagnes pour y chercher ma ressemblance ? Ah ! il l'éviteroit plutôt, n'en doutez pas ; car elle ne lui rappelleroit que mon avarice, ma bassesse et mon indignité ! Non, monsieur , je ne changerai pas d'état , je ne changerai pas de fortune , parce que je ne veux pas changer de nom , parce que je ne i^eox pas changer de famille. Je resterai pauvre , mais je resterai le fils de mon père , et je. conserverai le droit de l'embrasser sans rougir ; cela vaut mieux que l'argent.
— Va régler les comptes, va, mon enfant, lui dit M. de Louvois en se détournant pour cacher son émotion. Un quart d'heure après, le fouet du postillon frappa l'air à coups redoublés. Une chaise de poste roula bruyamment sous la porte cochère de l'auberge.
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Elle sortit. Paul étoit assis sur le siège , comme la yeille.
Un homme attentif à ce qui se passoit dans cette maison , et qui erroit tristement dans sa chambre en invoquant le secours de Dieu, s'élança rapidement vers la croisée pour con- Taincre ses yeux d'un nouveau malheur qu'il n'a voit pas prévu. Tout venoit d'être perdu pour lui , jusqu'à l'espérance ; il avoit vu mourir son fils pour la seconde fois. Paul étoit parti.
H. Despin tomba comibe foudroyé sur le lit oh il n'avoit point dormi, et quand un valet de Vauberge lui remit la triste lettre d'adieu de M. de Louvois , il ne fit qu'y jeter un regard sombre et abattu , car il connoissoit déjà son arrêt. Oh ! de quelle force a-t*il dû s'armer pour regagner sa maison! Gomment s'est-il présenté à sa femme , si impatiente de sou retour, et cependant si assurée du résultat de son voyage ? Quel récit lui a-t-il fait de ces èspé*rancesd'un moment changées en deuil éternel?
La religion seule peut expliquer la résignation du cœur dans de si cruelles épreuves ! Il y a là des angoisses qui se conçoivent à peine, et qui ne se décrivent pas.
L'histoire que je viens de raconter , sans y ajouter la plus légère circonstance , et sans la relever par des ornements recherchés qui me la géteroient à moi-raéme , peut donner lieu à de graves réflexions. Les philosophes positifs qui nient Tintervention d'un Dieu dans les choses de la terre feront honneur de ces rencontres merveilleuses à la piHssance du hasard, parce que c'est le nom qu'on donne à Dieu quand on a pris le parti désespéré de n'y pas croire. Les chrétiens y verront un symbole plus consolant et plus élevé.
Que peut, en efiet, l'intercession la plus puissante pour consoler le veuvage d'an cœur que la mort a , pour ainsi dire , dédoublé ( pardonnez-moi cette expression, qui est celle d'un sentiment , et non pas celle d'une manière ) ? Hélas! elle ne peut que lui rendre des apparences et des formes; car l'ame qui les animoit a déjà un autre séjour, et c'est à celui-là qu'U nous est enseigné d'aspirer, pour retrouver tout ce que nous avons perdu. Le reste n'est qu'une illusion qui peut tromper un moment les yeux d'un père, mais qui ne trompe pas long-temps sa tendresse. Pour voir recommen-
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cer la vie d'un être cbéri qui nous a été enlevé, il faut recommencer nous-mêmes à vivre; et cette idée suffiroit pour embellir la mort, si la mort avoit besoin d'être embellie aux regards de quiconque a vécu long-temps. Mais du moins la vie recommencera-t-elle ? Oui , n'en doutes pas, elle recommencera I II n'y a rien dans cette création qui n'ait ses harmonies et son complément, si ce n'est le cœur de l'homme; et le rôle d'un jour qu'il joue sur la terre ne seroit qu'un mauvais épisode de plus dans un drame mal fait, si ce drame de dérision et de cruauté se dénouoit par la mort. Gela n'est pas à redouter, parce que cela est impossible.
Il est vrai de dire qu'il fiaudroit avoir été mort pour pouvoir se former des notions exactes sur cet avenir mystérieux, et cela n'est pas <M)mmun. C'est le cas cependant du fameux Islandois de Bessestedt, qui fut extrait vivant de sa bière après huit jours de mort constatée, et qui vécut dix ans depuis dans la pratique des bonnes œuvres , mais sans communication immédiate avec les hommes. Ce sage , nommé ou plutôt surnommé Lazare Néobius ( car la critique n'a pas encore éclairci ce point curieux I. 25
d*faistoire liltéfaire ) , avoit pnssé tout le temps pendant lequel il fut retranché du siècle , dans le inonde intermédiaire où les bons ?ont rece^ Toir le commencement de leur récompense , et se disposer, par des épreuves plus douces que les nôtres , à recevoir dignement une réconnpense éternelle. Il y avoit retrouvé , avec un ravissement que Ton croiroit inexprimable s*il n'étoit parvenu à l'expliquer fort éloquemnient, sa famille et ses amis; et quand il se vit retombé dans les douloureux liens de notre vie de préparation , il s'étoit foit de son nouvel exil l'idée d'une sainte mission, qui lui étoit imposée pour réchauffer la tiédeur des fidèles et pour prémunir les foiUes contre Tinvasion des ^ fausses doctrines. Tel est l'objet du livre admî* rable de Lazare Néobtus , sur lequel je me suis un peu plus étendu qu'il ne convenoit à mon sujet, parce qu'il est presque inconnu, et si rare d'ailleurs, qu'il n'en existe probablement pas d'autre exemplaire que le mien. Il encou* rut, en effet, tout naturellement, une double censure, dès le moment où il vint à paroitre au jour de la publicité : celle de TÉglise, qui ne se crut pas autorisée à recevoir, sur le lémoi-
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gnage isolé d'un saint homme , un document supplémentaire à la révélation de TÉvangile; et celle du pouvoir temporel qui jugeoit, peutêtre avec raison, que la perspective d'un avenir si facile et si doux, en diminuant l'attrait qui nous attache à notre existence actuelle, relâcherOit au bénéfice de la vie contemplative le lien de la vie sociale. Ce danger n'existe plus aujourd'hui, ou plutôt l'excès contraire est devenu si efirayant qu'on ne sauroit trop se hâter d'y porter]|remède. Si la société menace de mourir bientôt, ce n'est pas l'expansion d'une sensibilité rêveuse qui la mine et qui la détruit; ce n^est pas l'intention de pousser audelà de toutes limites sa longévité intellectuelle et morale; c'est le déplorable instinct d'un égoïsme étroit , qui l'emprisonne dans la matière et qui la force à escompter son éternité au prix de quelques années stériles que le présent dévore aussi vite qu'il les donne. Il n'y auroit donc pas d'inconvénient bien sérieux maintenant à livrer aux âmes tendres et souffrantes ces trésors de consolation et d'espérance , qui les dédommageroient du malheur de vivre dans un temps mauvais et dans un monde imparfait.
S92 PAUL ou LA mBSSBHBLAlfGX.
y y ai même pensé quelquefois , et si j'ai tardé long-temps à le faire, c'est qae j'imaginois que l'âge poorroit prêter un jour plus d'autorité à ma parole. L'idée d'ouvrir enfin ce monde ignoré mais certain à l'attention de mes lecteurs m'occupoit encore au moment où j'ai commencé à tracer ces dernières pages; mais des considérations soudaines m'ont retenu.... —
— Et il me semble , tout réfléchi , que je fe» rai mieux d'y aller voir moi-même.
nu DU PlBHin VOLOXI.