‹ Contes en prose et en versChapitre 13 sur 55 · LK 6B9IB · texte numérisé non relu

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les élevoit comme si elle ne les avoit pas aimés. Elle leur laissoit suivre tous leurs caprices, se leur parloit jamais d'études, etjouoitavec eux pour aiguiser ou renouveler leur plaisir quand ils s'ennuyoient déjouer. Il résultoit de là qu'ils ne savaient presque rien , et que , s'ils n'avoîent pas été curieux comme sont tous les enfants , ils n'auroient rien su du tout.

Cependant Tropboiviie étoit de vieille date l'amie du génie Bonhomme , qu*elle avoit vu quelque part dans sa jeunesse. Il est probable que ce n'étoit pas à la cour. Elle s'accusoit souvent auprès de lui , dans leurs entretiens secrets , de n'avoir pas eu la force de pourvoir à l'instruction de ces deux charmantes petites créatures auxquelles elle pouvoit manquer d'un jour à l'autre. Le génie lui avoit promis d'y penser quand ses affaires le permettroient , mais il s'occupoit alors de remédier aux mauvais effets de l'éduca^n des pédants et des charlatans, qui comme nçoient à être à la mode. Il avoit bien de la besogne.

Un soir d'été, cependant, Tbofbowhe s'étoit couchée de bonne heure , selon sa coutume :

le repos des honnêtes gens est si doux ! Amé-

THTSTS et S4PHI1 s'entretenoîent dans le grand salon de qnelqnes-uns de ces riens qui remplissent la fade oisiveté des châteanx , et ilsauroient bâillé plus d'une fois en se regardant , si la nature n'a voit pris soin de les distraire par un de ses phénomènes les plus effrayants , et pourtant les plus communs. L'orage grondoit au dehors. De minute en minute ^ les éclairs enflaramoient le vaste espace , ou se croisoient en tig zags de feu sur les vitres ébranlées. Les arbres de l'avenue crioient et se fendoient en éclats ; la foudre rouloit dans les nues comme un char d'airain ; il n^y avoit pas jusqu^à la cloche de la chapelle qui ne vibrât de terreur , et qui ne mêlât sa plainte longue et sonore au fracas des éléments. Gela étoit sublime et terrible.

Tout-à-coup , les domestiques vinrent annoncer qu'on avoit recueilli à la porte un petit vieillard percé par la pluie , transi de froid et probablement mourant de faim , parce que la tempête devoit l'avoir écarté beaucoup de sa route. Akéthtste , qui s'étoit pressée dans son effroi contre le sein de son frère, fut la première à courir à la rencontre de l'étranger ;

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mais comme Saphir étoit le plus fort et le plus leste , il l'auroit faeilement devancée , s'il n^avoit pas Youlu lui donner le plaisir d'arriver avant lui , car ces aimables enfants étoient aussi bons qu'ils étoient beaux. Je vous laisse à peii^ ser si les membres endoloris du pauvre homme furent réjouis par un feu pétillant et clair, sf le sucre fut ménagé dans le vin généreux qu'A- ■ÂTHTSTB faîsoit cbaufier pour lui sur un petit lit de braise ardente , s'il eut enfin bon sou*per, bon gîte, et surtout bonne mine d'hôte.

Je ne vous dirai pas même qui étoit ce vieillard , parce que je veux vous ménager le plai-^ sir de la surprise.

Quand le vieillard fut un peu remis de s»

fatigue et de ses besoins , il devint joyeux et causeur , et les jeunes geus y prirent plaisir. Les jeunes gens de ce temps-là ne dédaignoient pas la conversation des vieilles gens, où ils pensoient avec raison qu'on peut apprendre quelque chose. Aujourd'hui , la vieillesse est beaucoup moins respectée , et je n'en suis pas surpris. La jeunesse a si peu de chose à apprendre !

• Vous m'avez si bien traité , leur dit-il r que

BONHOHnS. 5$

» mon cœur s'épanouit à l'idée de vous savoir » heureux. Je suppose que dans ce châtean » magnifique , où tout vous vient à souhait , » vous devez couler de beaux jours? »

Saphib baissa les yeux.

— Heureux, sans doute, répondit Améthyste !

Notre grand'mère a tant de bontés pour nous et nous Taimons tant ! Rien ne nous manque , à la vérité , mais nous nous ennuyons souvent.

« Vous vous ennuyez! s'écria le vieillard » avec les marques du plus vif étonnement.

■ Qui a jamais entendu dire qu'on s'ennuyât à

• votre âge , avec de la fortune et de l'esprit ?

• L'ennui est la maladie des gens inutiles , des

■ paresseux et de sots. Quiconque s'ennuie > est un être à charge à la société comme à lui-

■ même , qui ne mérite que le mépris. Mais ce

• n'est pas tout d'être doué par la Providence

■ d'un excellent naturel comme le vôtre , si ou

■ ne le cultive par le travail. Vous ne travaillez » donc pas ? »

' — Travailler ? répliqua Saphib un peu piqué. Nous sommes riches , et ce château le fait assez voir.

« Prenez garde , reprit le vieillard en lais-

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» sant échapper à regret un gourire amer. La » foudre qui se tait à peine auroit pu le coq- » suroer en passant. »

— Ma grand'mère a plus d'or qu'il n'en faut pour suffire au luxe de sa maison.

« Les voleurs pourroient le prendre. »

— Si TOUS venez du côté que tous nous avez dit, continua Saphir d'un ton assuré, vous avez dû traverser une plaine de dix lieues d'étendue , tou^ chargée de vergers et de moissons. La montagne qui la domine du côté de l'occident est couronnée d'un palais immense qui fut celui de mes ancêtres , et où ils avoient amassé à grands frais toutes les richesses de dix générations !

« Hélas! dit l'inconnu, pourquoi me forcez- • vous à payer une si douce hospitalité par » une mauvaise nouvelle ? Le temps, qui n'é- » pargne rien , n'a pas épargaé la plus solide » de vos espérances. J'ai côtoyé long-temps la » plaine dont vous parlez. Elle a été rempla- <t cée par un lac. J'ai voulu visiter le palais » de vos aïeux. Je n'en ai trouvé que les rui- » nés, qui servent tout au plus d'asile au- » jourd'hui à quelques oiseaux nocturnes et à

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» quelques bétes de proie. Les loutres se dis- » putent la moitié de yotre héritage , et Vautre

• appartient aux hiboux. C'est si peu, mes

• amis , que l'opulence des hommes ! »

Les enfants se regardèrent.

« Il n'y a qu'un bien ^ poursuivit le vieillard

• comme s'il ne les avoit pas remarqués , qui

• mette la vie à l'abri de ces dures vicissitudes ,

> et on ne se le procure que par l'étude et le » travail. Oh! contre celui «la, c'est en vain » que les eaux se débordent, et que la terre se » soulève, et que le ciel épuise ses fléaux.

> Pour qui possède celui-là , il n'y a point de

• revers qui puisse démonter son courage , » tant qu'il lui reste une faculté dans Famé ou » un métier dans la main. L'aimable science

> des arts est la plus belle dot des fiancées. » L'aptitude aux soins domestiques est la cou-

> ronne des femmes. L'homme qui possède

> une industrie utile, ou des connoissances

• d'une application commune , est plus réel-

• Jement riche que les riches, ou plutôt il n'y

• a que lui de riche et d'indépendant sur la

• terre. Toute autre fortune est trompeuse et

• passagère. Elle vaut moins et dure peu. •

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Amtnmn et Saph» n'avoient jamais entenda ce langage. Ils se regardèrent encore et ne répondirent pas. Pendant qu'ils gardoient le silence , le vieillard se transfiguroit. Ses traits décrépits rep renoient les grâces du bel âge, et ses membres cassés , l'attitude saine et robuste de la force. Ce pauvre bomme étoit un génie bien&isant avec lequel je vous ai déjà (aàt faire connoitaance. Nos jeunes gens ne s'en étoient guère doutés, ni vous non plus.

« Je ne vous quitterai pas , ajouta-t-il en » souriant, sans vous laisser un foible gage de > ma reconnoissance, pour les soins dont vous » m'avez eomblé. Puisque l'ennui seul a jus- » qu'ici troublé le bonheur que la nature vous » dispensoit d'une manière si libérale, recev^ » de moi ces deux anneaux qui sont de puis- » sants- talismans. £n poussant le ressort qui » en ouvre le chaton, vous trouverez toujours

■ dans l'enseignement qui y est caché un re- » mède infaillible contre cette triste maladie » du cœur et de l'esprit. Si cependant l'art « divin qui les a fabriqués trompoit une £i>ii » mes espérances , nous nous reverrons dans

■ un an , et nous aviserons alors à d'aulres

> moyens. £n attendailt, les petits cadeaux » entretiennent l'amitié, et je n'attache à

> celui-ci que deux conditions faciles à rem- » plir : la première , c'est de ne pas*consulter

> l'oracle de l'anneau sans nécessité , c'est-à- » direayant que l'ennui vous gagne. La seconde, » c'est d'exécuter ponctuellement tout ce qu'il » Itou» prescrira. »

En achevant ces paroles , le génie Bohhohhe s'en alla , et un auteur, doué d'une imagination plus poétique, vous diroit probahlement qu'il disparut. C'est la manière dont les génies prenoient congé.

Ahéthtste et Saphir ne s'ennuyèrent pas cette nuit-là , et j'imagine cependant qu'ils dormirent peu. Ils pensèrent probablement à leur fortune perdue , à leurs années d'aplitude et d'intelligence plus irréparablement perdues encore. 1^1 regrettèrent tant d'heures passées dans de vaines dissipations , et qui auroient pu devenir profitables et fécondes s'ils avoient su le* employer. Ils se levèrent tristement , se cherchèrent en craignant de se rencontrer , et s'embrassèrent à la hâte en se cachant une larme. Au bout d'un moment d'embarras , la

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force de rhAbitude l'emporta pourtant encore une fois. Us retournèrent à leurs amusements accoutumés , et s'amusèrent moins que de coutume*

— Je crois que tu t'ennuies ? dît AitrirsTi.

— J'alloisVadresser la même question, répondit ZâPHiR; mais j'ai eu peur que l'ennui ne servit de prétexte à la curiosité.

— Je te jure , reprit Améthyste en poussant le ressort du chaton , que je m'ennuie à la mort !

£t au même instant , elle lut f artistement gravée sur la plaque intérieure, cette inscription que Saphtii lisoit déjà de son côté :

TRATAILLIZ

POCR VOUS RENBBE UTILES.

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