‹ Contes en prose et en versChapitre 19 sur 55 · L HOMME · texte numérisé non relu

L HOMME

l'Orient est que le griffon s'en alla d'un vol se cacher dans la i^meuse montagne de Kaff , qui est la ceinture du monde , et que les navigateurs cherchent encore.

L'homme croyoit avoir asservi tout le reste.

Il fut content.

Un jour qu'il marchoit en grande pompe dans son orgueil insolent ( c'étoit un dieu de ce temps-là ) , un jour donc , fatigué de carnage et de gloire , il s'assit sur un cône assez grossier que ses ouvriers paroissoient avoir élevé à dessein dans la campagne. La construction en étoit régulière , solide , assez compacte pour résister au marteau , et rien n'y manquoit pour seoir commodément le maître du monde.

c £h bien ! dh-il , que sont devenus Jes ani- « maux que mes pères ont rencontrés ? Les 9 uns ont fui ma colère, et je m'en inquiète » peu ! Je les retrouverai bien avec mes chiens t et mes faucons , avec mes soldats et mes vais-

• seaux, quand j'aurai besoin de leur duvet » pour mes sommiers ou de leur poil pour mes » fourrures. Les autres se sont dévoués de » bonne grâce au pouvoir de leur maître légi-

• time. Ils ouvrent mes sillons, traînent mes

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* chars , ou servent mes plaisirs. Ils fournis* 9 sent leurs niollea toisons à mes yétements , » lenrs plumes diaprées à ma parure, leur sang » à ma soif et leur chair à mon appétit. Je n'ai » pas trop à me plaindre. Je suis l'homme et 9 je règne. Est-il un seul être animé , sur tout

• l'espace où je daigne étendre mon empire , V qui m'ait refusé son hommage et sa foi ?...

— « Oui , » dit une voix grêle , mais aigre et sifflante , qui s'élevoit en face de lui du haut d'un grain de sahle ; « oui , tyran , tu n'as pas » encore dompté la fourmi Termes qui se rit 9 de ton pouvoir , et qui te forcera peut-être 9 demain à t'enfuir de tes cités , et à te livrer » nu y comme tu es arrivé , à la mouche de » Nuhie ! Prends garde , roi des animaux , car » tu n'as pensé ni à la mouche, ni à la » fourmi!... »

C'étoit une fourmi en efiFet ; et l'homme s'élançoit pour la tuer, quand elle disparut dans un trou. Long-temps il le cerna de la pointe de son fer ; mais il eut heau soulever le sahle à une grande profondeur : la galerie souterraine se prolongeoit en s'élargissant , et il s'arrêta d'épouvante et d'horreur en sentant le sol s'é-

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branler sous ses pieds , tout près de rentrainer dans un abime horrible* à eonoevoir, pour y servir de pâture à la famille de la fourmi Termes. Il appela ses gardes et ses esclaves. L'homme en avoit déjà ; car l'esclavage et rinégalité sont les premières choses qu'il ait inventées pour son usage. Il fit retourner , il fit labourer , il fit creuser la terre. Il fit renverser à grand'peine tous ces monticules artificiels sur l'un desquels il s'étoit reposé. La bêche et la sape lui décou« vrirent partout des trous pareils à celui où la fourmi Termes s'étoit précipitée à ses yeux. Il calcula en frémissant de terreur que le nombre de ses sujets rebelles exoédoit dans une proportion infinie celui des grains de sable du dé* sert, puisqu'il n'y avoit pas un grain de sable qui n'eût son trou , pas un trou qui n'eût sa fourmi, pas une fourmi qui n'eût son peuple* Il se demanda sans doute avec un ressentiment amer pourquoi le vainqueur des éléphants n'avoit point de pouvoir sur le plus vil des in^ sectes de la naturel Mais il étoit déjà trop avancé en civilisation pour être resté capable d'attacher une solution naturelle à une idée simple.

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