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n'avons fait que lui rendre ce qui lui appartient ; niais nous serions ingrats envers cet eniiaint, si nous n'avisions à lui procurer un rang plus convenable dans le monde que celui de marchand de fèves. C'est bien dommage qu'il soit trop modeste pour avoir brevet de savant dans les universités, et un tantôt trop petit pour être général.
— C'est dommage, dit la vieille, qu'il n'ait pas étudié pour apprendre le nom de cinq ou six maladies en latin ; on^le recevroit médecin tout de suite.
— Quant aux procès , continua le vieux, j'ai peur qu'il n'ait trop d'esprit et de raison pour en jamais débrouiller un seul. — Remarquez qu'on n'avoit pas encore inventé les philanthropes.
— J'ai toujours eu en idée , reprit la vieille, qu'il épou.seroit Fleur des Pois quand il seroit d'âge.
— Fleur des Pois, dit le vieillard en hochant la tète, est bien trop grande princesse pour épouser un pauvre enfant , trouvé , qui n'aura ^vaillant qu'une chaumine et un champ, de fèves. Fleur des Pois , ma mie , est un parti
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pour le sous-préfet ou pour le procureur du roi , et peut-être pour le roi lui-même , s'il deyenoit veuf. Nous parlons ici de choses sérieuses , et TOUS n'êtes pas raisonnable.
— Trésor des Fèves l'est plus que nous deux ensemble ) répondit la vieille, après avoir un brin réfléchi. C'est d'ailleurs lui que l'affaire concerne , et il seroit de mauvaise grâce de la pousser plus avant sans le consulter. — Làdessus le vieux et la vieille s'endormirent profondément.
Le jour commençoit à poindre quand Trésor des Fèves sauta de son lit pour aller au champ selon sa coutume. Qui fut étonné ? ce fut lui , de ne trouver que ses habits de fête au bahut où il avoit rangé les autres en se couchant. — C'est cependant jour ouvrable ou jamais , si le calendrier n'est en défaut , dit-il à part lui ; et il faut que ma mère ait quelque saint à chômer , dont je n'ouïs parler de ma vie , pour m'avoir préparé durant la nuit mon beau sarrau et ma toque de cérémonie. Qu'il soit fait pourtant comme elle l'entend , car je ne voudrois pas la contrarier en rien dans son grand âge , et quelques heures perdues se re-
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trouveront aisément sur ma semaine, en me levant plus tôt et rentrant plus tard. Sur quoi Trésor des Fèves s'habilla aussi galamment qu'il le put , après avoir prié Dieu pour la santé de ses parents et la prospérité de ses fèves.
Gomme il se disposoit à sortir, afin d'avoir au moins un coup d'œil à donner à ses échaliers avant le réveil de la vieille et du vieux , il rencontra la vidlle sur l'huis , qui apportoit un boA brouet tout fumant , et le plaça sur sa petite table avec une cuiller de bois : Mange , mange , lui dit-elle , et ne te fais pas faute de ce brouet au miel avec une pointe d'anis vert, comme tu l'aimois quand tu étois encore tout en&nt ; car tu as du chemin , mon mignon , et beaucoup de chemin à laire aujourd'hui.
— Voilà qui est bien , dit Trésor des Fèves en la regardant d'un air étonné ; mais où donc m*envoyez-vous ?
La vieille s'assit sur une escabelle qui étoit là , et les deux mains sur ses genoux : — Dans le monde, répondit-elle en riant, dans le inonde , mon petit trésor ! tu n'as jamais vu que nous, et deux ou trois méchants regrattiers auxquels tu vends tes fèves pour fournir aux
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dépenses de la maisonnée , digne garçon que tu es ; et comme tu dois être un jour un grand monsieur, si le prix des fèves se soutient , il est bon , mon mignon , que tu fasses des connoissances dans Ija belle société. Il faut te dire qu'il y a une grande ville , à trois quarts de lieue d'ici , où l'on rencontre à chaque pas des seigneurs en habit d'or, et des dames en robe d'argent , arec des bouquets de roàes tout au* tour. Ta jolie petite mine si gracieuse et si éveillée ne manquera pas de les frapper d'admira»
tion ; et je serai bien trompée si tu passes le jour sans obtenir quelque profession honorable où l'on gagne beaucoup d'argent sans travailler, h la cour ou dans les bureaux. Mange donc, mange , mignon, et ne te fl^is pas faute de oe brouet au miel avec une pointe d'anis vert.
Gomme tu connois mieux la valeur des fève»
que celle de la monnoie , continua la vieille , tu vendras au marché ces six litrons de fèves choisies à la grande mesure. Je n'en ai pas mis davantage pour ne pas te charger ; avec cela , les fèves sont si chères au temps présent, que tu serois bien empêché d'en rapporter le prix, quand on te paieroit tout e» or. Aussi nous
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entendons, ton père et moi, que tu en emploieras moitié à t'ébaudir honnêtement , comme il convient à ton nge , ou en achat de quelques joyaux bien ouvrés , propres à te récréer le dimanche , tels ^ue montres d'argent à breloques de rubis ou d'émeraudes, bilboquets d*i voire et toupies du Nuremberg. Le reste du montant , tu le verseras à la caisse.
Pars donc, mon petit Trésor, puisque tu as fini ton brouet , et avise de ne pas t'atardcr en courant après les papillons, car nous mourrions de douleur si tu ne rentrois avant la nuit. — Garde aussi les chemins battus, crainte des loupe.
— Vous serez obéie, ma mère, dit Trésor des Fèves en embrassant la vieille, quoique j*aimasse m^eux pour mon plaisir passer la jour-. née au champ. Quant aux loups, je n'en ai cure avec ma serfouette.
Disant cela, il pendit hardiment sa serfouette à sa ceinture, et partit d'un pas délibéré.
— Reviens de bonne heure, lui cria longtemps la vieille, qui regrettoit déjà de l'avoir laissé partir.
Trésor des Fèves marcha, marcha, faisant des enjambées terribles comme un homme de cinq pieds, et regardant de ci, de là, les choses d'apparence inconnue qui se trouvoient sur sa route; car il n'avoit jamais pensé que la terre fût si grande et si curieuse. Cependant , quand il eut marché plus d'une heure, ce qu'il jugeoit à la hauteur du soleil , et comme il s'étonnoit de n'être pas encore rendu à la ville au train qu'il étoit allé, il lui sembla qu'on le récrioit :
— Bou bon, bou bou, bon bou, tui I arrêtez^ monsieur Trésor des Fèves , on vous en prie.
— Qui m'appelle ? dit Trésor des Fèves, en mettant fièrement la main sur sa serfouette.
— De grâce , arrêtez-ci , monsieur Trésor des Fèves! Bou bou, bou bou, bou bou, tui! c'est moi qui vous parle.
— Est-il vrai ? dit Trésor des Fèves en dressant son regard jusqu'au sommet d'un vieux pin caverneux et demi-mort, sur lequel un maître hibou se berçoit lourdement au souffle du vent; et qu'avons-nous à démêler ensemble , mon bel oiseau ?
— Ce seroit merveille que vous me reconnus-