‹ Contes en prose et en versChapitre 6 sur 55 · ET FLEUR DES POIS · texte numérisé non relu

ET FLEUR DES POIS

Trésor des Fèves , reprit Fleur des Pois. On y voyage très-commodément quand elle est ouverte; et c'est par hasard que je n*y ai pas mon grand'-écuyer , mon aumônier , mon gouverneur , mon secrétaire des commandements, et deux ou trois de mes femmes. J'aime à mè promener seule , et ce caprice m'a valu l'accident qui m'est arrivé. Je ne sais si vous avez jamais rencontré en société le roi des Grillons, qui est fort reconnoissable à son masque noir et poli comme celui d'Arlequin , à deux cornes droites et mobiles , et à certaine symphonie de mauvais goûj dont il a coutume d'accompagner ses moindres paroles. Le roi des Grillons me faisoit la grâce de m*aimer ; il n'ignoroit pas que ma minorité expire aujourd'hui , et qu'il est de l'usage des princesses de ma maison de prendre un mari à dix ans. Il s'est donc trouvé sur ma route , suivant l'usage , pour m'obséder du tintamarre infernal de carillonnantes déclarations , et je lui ai répondu , comme à l'or« dinaire , en me bouchant les oreilles.

— bonheur ! dit Trésor des Fèves enchanté ; vous n'épouserez pas le roi des Grillons 1

— Je ne l'épouserai pas^ répondit Fleur des II. S

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Pois avec dignité. Mon choijc étoit fait. — Je ne lui eus pas plus tôt signifié ma résolution , que Todieux Cri-Cri (c'est le nom de ce monarque) s'élança d'un bond sur ma voiture, comme s'il avoit voulu la dévorer , et qu'il ^i fit brutalement tomber la capote. — Mariotoi maintenant, me dit-il, impertinente mi* jaurée ! marie-toi ,'si tu peux , et si jamais mari vient te chercher dans cet équipage ! Quant à moi , je ne fais pas plus de cas de ton royaume et de ta main que d'un pois chiche.

— Si vous pouviez me dire en quel trou le roi des Grillons s'est caché , s'écrit Trésor des Fèves furieux , je l'aurois bientôt déterré avec ma serfouette , et je l'amènerois pieds et poings liés, princesse, à votre discrétion. — Je comprends cependant son désespoir , ajouta-t-il en laissant tomber sou front sur sa main. — Mais ne pensez-vous pas qu'il faut que je vous accosnpagne jusque dans vos états, pour vous mettre à l'abri de ses poursuites ?

— Il le £aiudroit en efiet , magnanime Trésor des Fèves , si j'étois loin de ma frontière ; mais Toilà un champ de pois musqués où je. ne compte que des sujets fidèles » et dont l'ap*

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proche est interdite à mon ennemi. — Ainsi parlant, elle frappa la terre du pied, et tomba suspendue des deux bras à deux tiges pem chantes qui s'inclinèrent et se relevèrent sous elle , en semant ses cheveux des débris de leurs fleurs parfumées.

Pendant que Trésor des Fèves se complaisoil à la regarder, et je vous réponds qite j'y aurois pris plaisir moi-même, elle le fixoit des traits acérés de ses yeux , et le lioit des petits plis de son sourire, tellement qu'il auroit voulu mourir dans la joie de la voir ainsi , et qu'il y seroit peut-être encore si elle ne l'avoit averti.

— C'est trop vous avoir retenu, lui dit-elle, car je sais que le commerce des fèves est fort affaireux par le temps qui court; mais ma calèche, ou plutôt la vôtre, vous fera regagner les moments perdus. Ne m'offensez pas , je vous prie, du refus d'un si mince cadeau. J'ai des millions de calèches pareilles dans les greniers du château, et quand j'en yeux une nouvelle, je la trie sur le volet au milieu d'une poignée, et je donne le reste aux souris.

— Le moindre des bienfaits de votre altesse feroit la gloire et le bonheur de ma vie , ré-

pondit Trésor des Fèves ; mais elle ne pense pas que je suis encore chargé de provisions.

Or, je conçois à merveille, si bien mesurées que soient mes fèves , qu'il y auroit moyen de faire entrer assez commodément votre calèche dans un de mes litrons ; mais mes litrons dans votre calèche, c'est une chose impossible.

— Essaie, dit Fleur des Pois en riant et en se balançant à ses fleurs ; essaie , et ne t'émerveille pas de tout, comme un enfant qui n'a rien vu. — En effet, Trésor des Fèves n'éprouva aucune difficulté à placer les trois li-

* trons dans la caisse de la voiture ; elle en auroit contenu trente et davantage. Il fut un peu mortifié.

— Je suis prêt à partir, madame, reprit-il en se plaçant lui-même sur un coussin bien rembourré dont l'ampleur lui permettoit de s'accommoder fort agréablement dans toutes les positions, jusqu'à s'y coucher tout du long s'il lui en avoit pris envie. Je dois à la tendresse de mes parents de ne pas leur laisser d'inquiétude sur ce que je suis devenu à notre première séparation , et je n'attends plus que votre cocher qui s'est enfui épouvanté, sans doute, à

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