UN ENTERREMENT DRAMATIQUE I
Dans les bas-côtés, les petites gens du quartier, se hissant sur la pointe du pied et s'accrochant à la balustrade, se montraient du doigt les célébrités.
L'office terminé, le long défilé commença, et tous allèrent, au seuil de l'église, jeter quelques gouttes d'eau bénite sur la bière, et serrer la main du vieil acteur, qui, brisé de désespoir et ayant à peine la force de tenir son chapeau, s'appuyaiî contre un pilier.
Ce fut le moment le plus horrible.
Emportés par l'habitude de « jouer la situation », tous ces gens de théâtre mirent dans la marque de sympathie donnée à leur ami le caractère de leur emploi. Le premier-rôle s'avançait gravement, posait sa tête de trois quarts, et jetait «. le regard à la destinée ». L'ancien tragédien à barbe grise prenait une mine stoïque et n'oubliait pas de « vibrer » en prononçant un mâle : Du courage! Le pitre s'approchait, trottinant, secouant la tête en faisant trembler ses joues et murmurait : Ma pauvre vieille I Et la reine de féerie, prise d'un attendrissement de femme galante, se jetait avec emphase au cou du malheureux père, qui, le visage boursouflé, les yeux sanglants, la lèvre pendante, noircissait sa figure et ses mains gantées de blanc avec la teinture de ses moustaches, délayée par les larmes.
Et pendant ce temps-là, à quelques pas de cette
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scène grotesque et sinistre, nous pouvions voir, — dernier mot de l'antithèse, — les blanches jeunes filles de la confrérie agenouillées sur les chaises les plus rapprochées du cercueil de leur compagne, et qui pour elle sans doute demandaient à Dieu, dans leur naïve et virginale prière, le paradis qu'elles pouvaient rêver ; un joli paradis du style jésuite, tout en bois sculpté et doré et en marbre polychrome, où l'on voit au fond, dans une lumière de transparent et de trompe-l'œil, la Vierge couronnée d'étoiles, avec le serpent sous ses pieds, tandis que de petits chérubins font voler au-dessus de sa tête une banderolle d'azur, sur laquelle ces mots flamboient . Ecce Regina Angelorum.
En Bretagne
(notes de voyage)
Nantes, 2 août i83o.
n arrivant à Nantes, je ne savais à quel hôtel descendre, quand, sur l'un des omnibus alignés le long ûu trottoir de la gare, cette adresse, bien laite pour séduire un poète : Hôlel de la Fleur, me décida. Je confiai donc à cette voiture, qui portait un nom si odorant et si printanier, mon bagage et ma personne, et elle me conduisit... à côté de la Poissonnerie.
Je ne veux pas médire de YHôlel de la Fleur, où j'ai trouvé bon lit et bonne table et où j'ai été servi
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— ô province! — par un garçon à moustaches; mais l'ironie de l'antithèse, la mystification du contraste que présentent l'enseigne et la situation de cette estimable auberge, m'ont paru digne d'être notées... Et voilà que je pense à ces chercheurs d'idéal qui suivent les femmes par les rues et imaginent, sans essayer de les vivre, tant de romans d'une heure. Parfois, bien rarement, foudroyés par le regard ingénu de deux yeux de violette, ils surmontent leur timidité, osent se pencher vers une oreille réagissante et y murmurer quelques mots émus. Hélas ! on ne leur répond que par une insulte de harengère ou par un consentement plus infâme encore.
Eux aussi, ils ont pris l'omnibus de l'Hôtel de la Fleur.
3 août.
Nantes, avec ses quais nombreux et ses aristocratiques maisons du xvme siècle aux beaux balcons de fer forgé, a fort grand air. J'ai admiré ici ces coins toujours charmants de marine et de paysage où des bateaux de mer semblent glisser sur une prairie, où les branches des arbres se mêlent aux vergues des navires; et je me suis rappelé
EN BRETAGNE l6\
ce poème allemand dans lequel un sapin, vieilli sur les Alpes, regrette de n'avoir pas été transfermé, comme il pouvait l'être, en mât d'artimon ou de misaine et de n'avoir pas couru le monde, tandis qu'un autre sapin, devenu le grand mât de quelque goélette, est fatigué des longues traversées et regrette sa montagne natale. Idée ingénieuse et vraie, qu'on peut rapprocher des belles Nostalgies d'obélisques, de Théophile Gautier. Qui donc, en effet, est content de son sort? Quelques rares sages peut-être, et un grand nombre de sots, fort heureusement pour eux.
Deux noms sont également célèbres a Nantes, bien qu'à des titres très différents : celui de Carrier et celui de Cambronne. On montre au voyageur la maison où logeait l'horrible proconsul de la Convention et, sur la plus belle promenade de la ville, se dresse en bronze le Léonidas du Dernier Carré, dans le désordre du combat, serrant sur son cœur l'aigle de la Grande-Armée. Bien que Victor Hugo ait demandé pour le général Cambronne la permission de « déposer du sublime dans l'histoire », et que, naguère, un membre de nos Assemblées ait fait entrer violemment dans la langue parlementaire le mot héroïquement rabelaisien attribué, par une assez vraisemblable légende, à l'intrépide colonel des grenadiers, l'inscription de son monument a adopté la version décente et cicéronienne : La
Garde meurt et ne se rend pas. Peu importe d'ailleurs. Quoi qu'il ait pu dire le soir de Waterloo, Cambronne est admirable, et, dans ce siècle de popularité si facilement acquise, par ce temps où l'on galvaude le marbre et où l'on prostitue l'airain, cette statue fait plaisir à voir.
Elle réconcilie avec l'humanité, dont le souvenir de Carrier inspirerait l'horreur. Et cependant, qui sait ! Ce monstre qui fit périr tant d'innocents en quelques mois, par la guillotine, par les noyades, par les fusillades en masse, se prenait peut-être pour un grand citoyen, pour un Brutus ou un Lorenzaccio sacrifiant jusqu'à sa mémoire à une cause juste et généreuse. Hélas! quand on songe à toutes ces querelles politiques et religieuses qui ensanglantent l'histoire depuis tant de siècles, et dans lesquelles les victimes ne valent guère mieux que les bourreaux, on se sent le cœur gagné par le froid mortel du scepticisme. Il reste encore, par bonheur, quelques sentiments, forts et simples comme des instincts, qui ne trompent jamais l'homme sur ses devoirs. C'est à l'un des plus purs et des plus puissants d'entre eux qu'obéissait Cambronne en répondant par un défi dernier au triomphe immoral du nombre et de la médiocrité sur l'héroïsme et sur le génie, et la France vaincue a jeté son cri de protestation indignée par la Douche de cet obscur soldat. Voilà l'exemple qu'on peut
toujours suivre, l'appel de la conscience auquel on peut toujours répondre! Il est légitime d'hésiter entre tous ces partis qui vous sollicitent et vous disent : Je suis la vérité, je suis la justice ! car, si l'on considère leur passé, on y découvre les mêmes crimes. Mais si le citoyen a le droit de rester sourd aux harangues des tribuns, il faut qu'il réponde toujours aux trompettes d'alarmes sonnant pour la patrie en danger ; s'il peut s'absenter du forumf il doit dire : Présent ! les jours de bataille.
J'ai salué très bas la statue du général Cambronne.
Saint-Nazaire, 4 août.
Des moulins tournaient tout le long de ma route, depuis les plaines des environs de Paris jusqu'aux dunes de l'embouchure de la Loire; et, dans le grand bassin de Saint-Nazaire, qui est sous ma fenêtre, je vois des bâtiments de toutes sortes, depuis le grand trois-mâts qui vient de traverser l'Atlantique jusqu'à cette humble barque de pêche sur laquelle un mousse aux pieds nus, accroupi près du bordage, raccommode un vieux filet.
Les premières choses, indispensables à la vie, qu'a créées le génie de l'homme ont toutes un ca-
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ractère d'harmonie et de beauté. Le vase le plus grossier des temps les plus reculés est déjà une pure œuvre d'art. Le premier soc de charrue qui a brillé dans le sillon, aux rayons obliques du couchant, a rendu rêveur le premier artiste, comme aussi la première épée, hélas ! qu'un guerrier a fait étinceler au soleil, le matin d'un combat. Mais, parmi ces inventions primitives, le moulin et le navire ont conservé, d'une façon particulièrement frappante, l'élégance et la grâce de leur forme antique; et c'est toujours avec une poétique émotion que j'admire et que je compare ces deux objets ailés, dompteurs du vent, frères des oiseaux.
5 août.
J'ai fait l'excursion traditionnelle : le Croisic, le Bourg-de-Batz et Guérande.
Rien à dire du Croisic, où l'on arrive à travers un désolé paysage de dunes et de marais salants. C'est un Trouville nantais, un bain de mer provincial. Je n'ai déjà qu'un goût fort médiocre pour les piages à la mode où les Parisiens transportent, tous les étés, leurs ridicules raffinés, et les polkas du ca-
sino me semblent un fâcheux accompagnement au bruit de la mer qui monte. Pourtant Dieppe et Étrctat ont leur raison d'être; les boulevardiers endurcis s'y retrouvent comme à une première des Variétés ; mais il y fait moins chaud et le bruit de l'Océan sur les galets est, en somme, plus agréable que la voix du comédien Baron. Enfin, cette combinaison satisfait les gens qui, tout en aimant les grands spectacles de la nature, veulent avoir leur Figaro dans l'après-midi et y lire le compte rendu de la tempête qu'ils ont vue la veille. Mais le Croisic n'est qu'une copie maladroite de ces succursales marines des dimanches de courses ou des « mardis » du Théâtre-Français. Le high-life breton est médiocre, et les femmes d'armateurs et de marchands de sardines ne s'habillent pas chez la bonne faiseuse.
J'ai donc pris « un berlingot » et je me suis fait conduire à Guérande par le Bourg-de-Batz. On y admirait autrefois, disent les Guides, les splendides costumes des paludiers. Il y en a encore quelques-uns.., dans des armoires, et on les montre aux touristes, moyennant quarante sous. Je n'ai pas encouragé cette industrie locale faite pour irriter tout sincère ami du pittoresque, et j'ai poussé sans m'arrêter jusqu'à Guérande .
Là, une merveille m'attendait. Guérande est supérieure à sa renommée et à ta belle description
qu'en a donnée Balzac dans Béatrix. J'ai fait le tour de ses boulevards plantés d'arbres géants; j'ai suivi ses remparts écroulés, où des chênes poussent entre les créneaux, ses fossés verdis par les lentilles d'eau et fleuris par les nénuphars; j'ai passé sous ses portes fortifiées et flanquées de tours, parcouru ses rues désertes, où le pied sonne sur les pavés encadrés d'herbes, visité son église gothique, toute ruinée, sentant la cave, et j'ai trempé mon doigt dans l'eau glacée du bénitier. Tout ce que la province a de pénétrante poésie est résumé là, et il semble que le bonheur habite aussi bien dans ces masures populaires que dans ces antiques hôtels qu'orne un écusson muti'é. Je me suis longtemps promené dans la cité féodale. Enivré de calme, de solitude et de silence, j'imaginais déjà une vie tout entière, lentement, doucement, paisiblement vécue dans ces ruines verdoyantes, une existence mélancolique sans chagrin, monotone sans ennui, remplie seulement par d'humbles travaux et de chers devoirs, et je méditais la pensée si profonde de Chateaubriand : « Si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans l'habitude. » Rien ne venait troubler ma délicieuse impression. Je n'avais pas voulu remarquer les boutiques du libraire et du pharmacien; je n'avais rencontré personne en chemin. A peine avais-je aperçu, sous l'ombre de quelque porte, le bonnet blanc d'une aïeule, ou vu
passer, dans ie lointain d'un carrefour, un prêtre à cheveux blancs, boiteux et portant son livre.
Tout à coup, sur le mur d'une halle vide, une énorme affiche, peinte en bleu, frappa mes regards : c'était celle du Moniteur des tirages financiers. Le monde moderne, dans ce qu'il a de plus immoral : l'agiot, et de plus laid : l'affichage, se rappelait brutalement à moi. Le charme était rompu. Je me figurais les maisons nobles de Guérande vendant les domaines des aïeux pour acheter des Bons Turcs, et les paysans prenant les honnêtes écus amassés par leurs père et mère au fond des vieilles armoires de chêne et les portant à la caisse de quelque Philippart.
J'ai quitté Guérande tout soucieux, et je n'ai retrouvé ma sérénité que le soir, dans le wagon qui me ramenait à Saint-Nazaire ; car je voyais, à travers la vitre, ce qui ne sera jamais souillé par aucune affiche, une admirable nuit d'été. Le ciel, d'un noir profond, intense, était poudreux d'étoiles, mitraillé d'astres, criblé d'étincelles. Au loin, sur la Loire, les phares luttaient de clarté avec les constellations. Et cette belle nuit m'a fait songer aux coquettes créoles qui, pour rêver le soir sous les vérandahs, mettent des vers luisants dans leurs cheveux noirs.
Auray, 5 août.
Vannes et Auray ne seraient que de grands villages, sans leurs vieilles maisons; mais ces deux jolies villes en possèdent un grand nombre, et des plus pittoresques, les unes laissant voir dans leur plâtre leurs charpentes en forme de croix, les autres cuirassées d'ardoises, quelques-unes à tourelles d'angle, d'autres ornées de figures grotesques en pierre sculptée ou en bois peint, toutes avec *e haut pignon, la boutique à auvent et les deux ou trois étages surplombant les uns sur les autres. Dans ce genre, la place Henri IV, à Vannes, est particulièrement curieuse et intéressante. Trois ou quatre ruelles tortueuses y aboutissent, et le fin clocher à jour de la cathédrale, gris dans le ciel bleu, semble jeter un regard indiscret au milieu de cette réunion de toits pointus. Qn est transporté ici en pleine vieille France. C'est le vrai décor d'une comédie de Molière, et, sur cette place, presque toujours solitaire, on est tout surpris de ne pas voir déboucher le seigneur Géronte, claudiquant sur sa grande canne, et le subtil Scapin portant sous son bras le sac dans lequel il va faire entrer le crédule vieillard, afin de lui donner la bastonnade classique.
D'ailleurs, la Bretagne doit être la joie des antiquaires. Pas de bourg, pas de hameau qui n'ait son antique église, recommandée par le Guide Joanne. Très médiocre archéologue, je laisserai dans le dictionnaire de Viollet-le-Duc les trois ordres du gothique, et je ne m'embrouillerai pas dans le rayonnant et le flamboyant. Mais je note au passage l'aimable rencontre de tous ces grêles clochers de campagne, bons vieux nids d: 'Angélus et d'hirondelles, qui laissent voir l'azur à travers leurs dentelles de pierre et montent droits dans le ciel, comme pour indiquer son chemin à la prière.
Deux déceptions, par exemple, ce sont Sainte- Anne d'Auray et les alignements de Carnac.
Un architecte au goût du jour, quelque prix de Rome dont je veux ignorer le nom, a construit, sur les lieux du fameux pèlerinage, un édifice moderne, tout battant neuf, d'un luxe déplacé, sans caractère aucun, et où je ne croirai jamais qu'aucun miracle s'accomplisse. Cependant, sainte Anne paraît avoir eu beaucoup à faire, dans ces derniers temps, si l'on en juge par les nombreux ex-voto pendus aux murs de son sanctuaire. Ce sont, pour la plupart, d'horribles croûtes, badigeonnées par des peintres d'enseignes et représentant un navire en détresse ; un malade dans son lit, avec table de nuit et bonnet de coton ; un enfant tombé sous la roue d'un moulin, etc., etc., tous sauvés par sainte
Anne, bien entendu. La sottise et l'intolérance de la plupart des libres-penseurs me rendraient volontiers superstitieux, et je ne fais aucune difficulté d'admettre îîs idolâtries locales et les fétichismes de clocher. Je suis prêt à soutenir devant les Voltairiens à la mode l'efficacité des indulgences et de l'intervention des saints, et je prendrai, quand on voudra, un bain d'eau de Lourdes pour déplaire à un esprit-fort. Mais il faut être sincère avant tout. Je confesse donc que la laideur des hommages rendus à sainte Anne d'Auray m'a fait oublier leur touchante bonne foi, et que j'ai été moins frappé par leur naïveté que par leur ridicule. Je m'en accuse avec contrition, — meâ culpâ, meâ tnaximâ culpâ! — et, pour que ce péché d'artiste me soit pardonné, je m'adresse à saint François d'Assise, mon bienheureux patron, que son joli talent de charmeur d'oiseaux m'a toujours rendu singulièrement sympathique.
Les célèbres dolmen de Carnac doivent être d'un puissant intérêt pour l'archéologue et le collectionneur de haches de pierre et autres mystifications celtiques; mais ils laissent froid le touriste ignorant. Les soldats païens qui poursuivaient saint Cornély, et que, selon une respectable tradition, l'apôtre de l'Armorique pétrifia dans leur ordre de bataille, n'offrent plus aujourd'hui que quelques rangées d'assez gros cailloux, qui ressemblent aux
chicots ébréchés de la mâchoire d'un monstre fossile. C'est une ruine sans grandeur et que je regretterais d'être allé voir, si je n'avais trouvé, par compensation, le beau panorama de la baie de Quiberon et si je n'étais rentré à Auray, vers la tombée de la nuit, à travers la mélancolie des landes désertes, où le vent du soir faisait courir des frissons sinistres dans les ajoncs flétris. C'est là que mon scepticisme parisien aurait mérité une leçon des nains et des korrigans, qui doivent évidemment prendre leurs ébats dans ces parages, à cette heure douteuse et inquiétante du crépuscule. Mais je suis forcé d'avouer que je n'ai été la dupe d'aucun feu follet, que je ne suis devenu le jouet d'aucun( ronae infernale. Nul saule, à la silhouette difformej n'a tendu des bras effrayants pour me saisir, et, en passant près des lavoirs, je n'ai pas aperçu la moindre lavandière battant son linceul au clair de la lune. J'en exprime ici mon regret, étant, au fond, encore un peu romantique, bouzingot et mil-huitcent-trente.
Auray, 6 août
Jusqu'ici, je n'ai point vu de costumes d'hommes. Les cultivateurs de ce pays n'ont conservé,
du moins dans leur tenue ordinaire, que le chapeau rond à larges bords, orné d'un ruban de velours noir. C'est insuffisant comme couleur locale. Les femmes, au contraire, sont plus fidèles à la tradition, et les jours de marché, paraît-il, les connaisseurs peuvent distinguer, à la différence de leurs bonnets, les paysannes des diverses communes d'alentour. Je n'entreprendrai pas cette longue étude ; mais j'ai été frappé, comme le serait du reste l'observateur le plus superficiel, par le caractère monastique des coiffures féminines, dans toute cette partie du Morbihan. Ce ne sont que bonnets de nonnes et cornettes de religieuses ; et les visages le plus souvent graves et recueillis des campagnardes ajoutent encore à l'illusion. C'est au point que toutes les auberges me font l'effet d'un couvent, toutes les tables d'hôtes d'un réfectoire ; car j'y suis servi par des carmélites ou par des oblates. Je dois faire un effort pour ne pas les appeler « ma mère » ou « ma sœur » , selon qu'elles sont jeunes ou vieilles; je suis scandalisé que le commis-voyageur, en train de « faire la Bretagne », qui s'assied en face de moi, ne se signe pas pieusement et ne dise pas le Benedicite avant de manger sa soupe; et, ce soir même, la servante de l'hôtel, qui ressemble à un portrait d'abbesse peint par Philippe de Champagne, m'a proposé du ragoût de mouton avec un petit murmure si discret, si clérical, que j'ai
cru qu'elle marmottait un oremus et que j'ai été tenté de lui répondre : Amen I
Concarneau, 7 août.
Arrivé à Quimperlé par une averse qui justifiait à merveille le fameux proverbe du Breton, résigné au mauvais temps : « Quand il pleut tous les jours, c'est trop; quand il pleut tous les deux jours, ce n'est pas assez », je me suis mis en quête d'une voiture pour me rendre à Concarneau. Je n'ai trouvé qu'une carriole mal couverte, mais elle m'a conduit, au trot paysan d'un gros cheval gris, par une route charmante, où j'ai aperçu, à travers le brouillard de la pluie, une succession de sites inoubliables. Ce sont de touffus et humides paysages, se creusant en profondes vallées, se dressant en hautes collines, d'un aspect étrangement énergique, d'une verdure presque noire. J'entre ici dans la vraie Bretagne, dans la terre de granit recouverte de chênes qu'a chantée Brizeux, dans le Finistère à la fois fertile et sauvage.
A Pont- Aven, un village situé à moitié chemin, on a dételé pour déjeuner, se sécher un peu au feu de la cuisine et donner deux heures de repos au cheval. C'est une halte exquise, un pays presque
trop joli, avec des bateaux de mer et des moulins sur l'eau perdus dans un fouillis de feuillage. Ce coin charmant, ce décor d'opéra-comique, a déjà attiré toute une colonie d'artistes et d'Anglais. A l'auberge, les murs de la salle à manger sont ornés, comme à Marlotte ou à Barbizon, d'esquisses jaites de chic, les unes vertes comme un plat d'oseille, les autres rissolées comme un macaroni au gratin ; et, en déployant ma serviette, je vois à l'autre bout de la table une famille d'outre-Manche, — le père, la mère et les enfants, tous roux comme carotte, — installée autour de la théière nationale.
Amateurs de voyages paisibles, hâtez-vous d'aller à Pont-Aven, car, avant peu, les peintres et les touristes auront rendu l'endroit inhabitable. Si ce sont les paysagistes qui l'emportent, derrière chaque rocher, au pied de chaque arbre, on découvrira un rapin occupé à « piger le motif » ou à fumer sa pipe d'après nature; le soir, des charges d'atelier seront exécutées au dessert, — symptôme alarmant ! l'hôtel possède déjà un piano, — et des cocottes ayant posé « l'ensemble » dans les ateliers du boulevard Pigalle promèneront leurs toilettes de canotières dans les genêts en fleur, et mettront, comme diraient les romanciers naturalistes, un coin d'Asnières dans le paysage breton et un coup de Bullier dans l'honnête village. Si, au contraire, le tourisme anglais prend le dessus, Pont-Aven se
peuplera de miss aux longs pieds hideusement fagotées, et de boys aux gros mollets qu'on verra passer tous les dimanches, à l'heure du divin office, en vestes courtes et en chapeaux tuyaux de poêle; dans une délicieuse prairie, où paissent aujourd'hui quelques vaches noires et blanches, près d'un torrent qui chante sur les pierres, on établira un jeu de crockett, et la place de l'Église, pleine encore à présent du silence et du calme champêtres, sera traversée par de hideuses voiturées de voyageurs en habits gris, ayant tous un cook's-tickett dans le galon de leurs chapeaux.
Tout heureux d'avoir vu Pont-Aven avant ce malheur très prochain, je me suis remis en route. Le ciel avait fermé ses écluses, et une âpre brise marine avait remplacé la pluie. Aussi ventait-il ferme quand je suis arrivé à Concarneau; la mer, d'un vert sombre de pâturage, était broutée par tous ses moutons; les embruns montaient à l'assaut des fortifications de la Vieille-Ville, qu'un seul pont réunit à la terre-ferme; et, le long des quais du petit port, où les barques dansaient en mêlant leurs mâts, les pêcheurs, n'ayant pu sortir par ce gros temps, fumaient et regardaient l'horizon. J'examinais ces bonnes figures de loups de mer, vrais jambons cuits par le soleil et salés par le vent du large, lorsque m'est apparue une femme de P endroit, coiffée de son mirifique et superbe bon-
net. Vous allez dire que je ressemble au philosophe du Mariage forcé et que je m'attarde dans le chapitre des chapeaux. Mais le bonnet de Concarneau est vraiment extraordinaire et mérite une mention spéciale. C'est tout un édifice compliqué de toile, de mousseline et de rubans, quelque chose de triomphal, de flottant et de pavoisé, et l'on ne saurait mieux le comparer, dans ce pays de hardis marins, qu'à une frégate marchant vent arrière et ayant joyeusement déployé ses voiles, ses focs et ses bonnettes. J'ai vu passer toute une escadre de ces gentilles frégates dans les rues de Concarneau, et je vous assure qu'il en est plus d'une avec qui l'on serait bien aise de naviguer de conserve.
Quimper, 8 août.
De Concarneau à Quimper, la campagne semble un parc, tant elle est verdoyante et fleurie. J'ai trouvé par ici les derniers vestiges du costume breton, et les paysans qui me tiraient leurs grands chapeaux sur la route portaient tous l'habillement complet en drap bleu, avec la veste sans manches, dessinant par une broderie les deux omoplates. Devant le beau portail de Saint-Corentin, j'ai enfin ren-
contré un vieux paysan à qui ses longs cheveux blancs et ses larges bragou-bras de toile grise donnaient tout à fait l'apparence d'un des héros obscurs de la chouannerie, d'un des farouches et intrépides compagnons de Jean Cottereau et de Jambe d'Argent. Mais les %puaves, comme on les appelle par moquerie dans le pays, deviennent plus rares de jour en jour, et quelques vieilles gens seuls, attachées aux antiques usages, osent encore porter la large culotte. Je ne voudrais point passer pour un éternel laudator îemporis acti, ni tomber dans le ridicule des bourgeois qui regrettent les diligences, commodément installés sur les coussins d'un express. Qu'il me soit permis cependant de déplorer la disparition des anciens costumes ; car je sais, hélas ! comment on les remplace, et, dans un récent voyage en Basse-Normandie, j'ai constaté que les jeunes villageois, voulant se mettre à la mode de Paris, avaient adopté la casquette de soie soufflée comme un ballon et la blouse de toile bleue longue comme une jupe, parure obligée des Lauzun de l'Élysée- Montmartre et des Fronsac du boulevard de Grenelle.
En flânant dans Quimper, il m'est venu une réflexion mélancolique.
Qu'elle était paisible, la rue étroite et escarpée où je me trouvais seul ! La double perspective des maisons à pignons se découpait sur un ciel d'un
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bleu tendre, sans un nuage, où montaient, là-bas, les deux flèches de la cathédrale. Personne aux fenêtres, ornées de pots de géraniums qui jetaient sur les rnurs gris quelques touches d'écarlate; personne dans la vieille boucherie, à l'auvent de laquelle un mouton éventré pendait à un croc de fer, montrant ses chairs roses; ni dans la boutique du drapier, où, sur la pile de pièces d'étoffes mises à l'étalage, un chat gris, les pattes sous son ventre, me regardait fixement avec ses yeux verts. Au fond d'un porche sombre, dans la cour d'une hôtellerie, sous une charrette dételée qui dressait en l'air ses deux brancards, une poule noire, suivie de son peloton de poussins, donnait dans le fumier des coups de bec pressés, vifs comme un tic, et son gloussement doux était le seul bruit qu'on entendit. Quel silence calmant ! quelle solitude reposante ! Il semble que, dans ce milieu tranquille, il ne puisse pas exister une âme inquiète, un esprit troublé. Ici, sans doute, la vie intellectuelle est nulle. L'artiste, le poète, y mourrait d'isolement et d'ennui. Si un jeune homme entrevoit un idéal, conçoit un rêve, il s'en va bien vite, attiré par l'irrésistible mirage de Paris. Mais, du moins, aux heures de fatigue et de découragement, le fugitif peut revenir dans sa petite ville, s'y retremper dans une existence végétative, prendre un bain de paresse. Parisien de Paris, ayant toujours respiré
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son atmosphère de fièvre, je n'ai jamais pu faire cette halte exquise; mon enfance et ma jeunesse ont ignoré le charme des vacances. Le tourisme auquel de temps à autre ma débile nature demande quelques semaines d'air pur et de libre course ne donne point l'ivresse du retour dans le pays aimé, la joie des souvenirs évoqués, l'attendrissement devant les doux paysages et les chers visages reconnus. Il me manque donc une des plus poétiques et des plus profondes impressions de la vie; et, l'autre jour, à Quimper, en me promenant dans une ruelle solitaire, j'ai envié les provinciaux exilés qui luttent et qui travaillent comme moi dans la grande ville; car ils ont tous, eux, dans quelque coin de la douce France, un asile pour se reposer, un gîte pour mourir.
Audierne, 9 août.
Pour aller à Audierne, et de là à la Pointe-du- Raz, j'ai pris le classique courrier de nos pères, la traditionnelle voiture jaune tirée par de maigres chevaux qui courent comme des rats, surchargée d'une pyramide branlante de malles et de colis et conduite à coups de fouet tapageurs par un con-
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ducteur en ribote qui s'acquitte d'une commission dans tous les cabarets. La route traverse un pays superbe. Plongées jusqu'au ventre dans la luzerne des gras pâturages, les vaches noires, ces bonnes laitières qui fournissent le délicieux beurre salé qu'on sert ici dans toutes les hôtelleries, vous regardent d'un air étonné par-dessus les haies plantées d'épines, de houx et de petits chênes aux branches rageuses. De distance en distance, de verts chemins, tapissés d'herbe humide, s'enfoncent sous l'obscurité d'une double rangée de vieux ormes. A chaque pas, des coins de tableaux tout faits :les rencontres de la campagne* quelques bonnes femmes en sabots, tirant une chèvre par sa corde le long des vaines pâtures; un lavoir sous les saules, égayé par le bruit des battoirs et le bavardage des laveuses ; ou bien, échelonnés sur l'escalier en ruine d'une chaumière où les branches fantasques d'un rosier blanc montent à l'escalade d'un vieux mur, des groupes d'enfants, fillettes en grands bonnets et garçonnets en chapeaux ronds, ayant tous l'air de petits vieux.
A moitié chemin, à la fourche de la route de Douarnenez, qu'on laisse sur la droite, on longe une anse formant rivière où le flot apaisé de la baie monte à la marée haute et baigne de son eau verte et pure le pied des magnifiques arbres qui sont au bord. C'est doux et beau comme un lac
de Suisse, surtout si, comme moi, on passe là quand le couchant allume ses forges mystérieuses et quand se reflète dans l'eau tout un archipel aérien de légers nuages couleur de cuivre.
Par malheur, cette charmante promenade devait avoir pour moi une fin désagréable, et, quand je suis arrivé à Audierne, l'aspect de ce joli port de pêche était presque effrayant. Sur le quai, en face d'un fouillis de mâts, une foule noire s'agitait devant l'unique hôtel de l'endroit, et nous descendîmes de voiture au milieu d'un tumulte de marins avinés qui se querellaient et se montraient le poing.
Dans l'obscurité, — la nuit était déjà tombée, — je vis, à la lueur rouge de la lanterne de l'auberge, des regards étincelants de colère, des bouches tordues par l'injure; l'un des pêcheurs, plus furieux que les autres, brandissait même une hache et, si on ne l'eût retenu, il se serait jeté sur un de ses compagnons. A l'entresol de Y Hôtel des Voyageurs, dont la tenêtre était ouverte, quelques hommes penchés avec avidité sur des papiers, à la clarté d'une lampe, criaient des chiffres d'une voix enrouée. Il y avait dans l'air un souffle de rage populaire, un vent d'émeute. C'était sinistre.
Certes, depuis que j'étais en Bretagne, j'avais déjà vu bien des gens ivres ; c'est, hélas ! le vice des pays pauvres. Le rude travail appelle le plaisir brutal; et quand on songe combien est dure la beso-
gne de ces cultivateurs qui brisent si souvent contre un rocher le soc de leur charrue et de ces marins qui labourent constamment une mer hérissée d'écueils, on ne se sent pas le droit d'être sévère, et l'on excuse un peu ces pauvres gens de chercher quelquefois l'oubli de leurs peines au fond d'un broc de cidre ou d'une demoiselle d'eau-de-vie. Mais si j'avais aperçu, par-ci par-là, un couple de matelots dont les épaules se heurtaient ou un paysan titubant au milieu d'un chemin et reconduit, à coups de poing dans le dos, par sa ménagère, je n'avais pas encore rencontré une pareille réunion d'ivrognes. J'entrai donc dans l'auberge d'Audierne révolté par cet ignoble spectacle, plein d'indignation contre ce pays ignorant, arriéré, barbare, et appelant sur lui les bienfaits du progrès moderne. Hélas ! ce que j'appris par la conversation de la table d'hôte me guérit bien vite de cet accès démocratique. La dégoûtante orgie que je venais de traverser n'était point ordinaire à Audierne. Une élection au conseil général, qui avait eu lieu dans la journée, en était la cause exceptionnelle; car les deux candidats, le blanc et le rouge, avaient mis les tonneaux en perce. Celui dont les opinions avaient la couleur du vin venait même de triompher, et les hommes attablés dans la salle basse de l'hôtel étaient ses agents électoraux, qui comptaient les bulletins de victoire. C'était la conquête dont la
civilisation est le plus fière, c'était le suffrage universel qui avait saoulé tout le village; c'était ce puissant porte-lumière qui abrutissait tous ces misérables.
J'allai me coucher en méditant la leçon de scepticisme que le hasard venait de me donner, et confirmé, une fois de plus, dans ma médiocre estime pour cette étonnante institution, orgueil de notre siècle, grâce à laquelle le vote d'un matelot alcoolisé exerce la même influence sur les destinées du pays que celui d'un homme de génie ou tout simplement de sens commun.
La Pointe-du-Raz, 10 août.
La littérature contemporaine a malheureusement abusé du mot sublime; c'est pourtant le seul qui puisse qualifier le coup d'enthousiasme que m'ont donné la Pointe-du-Raz et la Baie-des-Trépassés.
On arrive à ces solitudes, limites de l'ancien monde, par un aride pays assez semblable à celui qu'on trouve dans les ascensions de *nontagnes, quand on approche du sommet. Le terrain montueux de la presqu'île, la rude brise dont elle est
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balayée et les immenses espaces qu'on y découvre complètent l'illusion. Comme sur les hauteurs alpestres, on traverse des villages désolés, des prairies à l'herbe courte et rare que broutent de pauvres bestiaux. A la patte d'oie des chemins, se dresse une haute croix de bois, sur laquelle est cloué un Christ, grossièrement sculpté et colorié. Parfois un horrible porc, effaré par la voiture, rentre en grognant dans une chaumière; car, ici, animaux et paysans vivent pêle-mêle; on est parmi les populations les plus sauvages de la Bretagne; le français est à peine compris, presque pas parlé. Épuisé d'avoir couru dans les roches, je suis entré dans un cabaret; je n'ai pu y boire qu'un verre de lait. Il devait aussi y avoir là du pain noir, dur depuis huit jours; mais, par honte, m'a dit le guide, la femme qui me servait n'a pas voulu me le montrer.
Avant de descendre dans les précipices de la Pointe-du-Raz et de parcourir le grandiose désert de sable de la Baie-des-Trépassés, on visite le phare, où vous attend le cordial accueil des gardiens, braves gens du peuple anoblis par la vie contemplative. Puis l'un d'eux vous mène à l'Enfer de Plogof, à travers un dédale de rochers au bas desquels grondent, à des profondeurs et avec un fracas qui donnent le vertige, les lames de fond, furieuses par les temps les plus calmes, cambrant leurs énormes
volutes d'émcraude, hérissant leurs crinières d'argent liquide... Mais je veux décrire et j'ai tort. Ce n'est pas au lendemain d'une sensation aussi poignante qu'on peut en parler dans une note hâtive. Je reviens de la Pointe-du-Raz, ivre de mer, de ciel et de vent; et, si j'essaye un jour de fixer ce souvenir, ce sera dans la noble forme du vers que semble imposer à mon esprit le rythme majestueux de l'Océan.
Douarnerez, 12 août.
J'ai vu la baie de Douarnenez, — une des plus belles de l'Europe, dit-on, — sous un aspect charmant, mais qui doit être assez rare dans ces rudes contrées de l'Ouest; car, pendant les deux jours que j'ai passés là, ravi par la beauté du site et dégoûté par la puanteur des sardineries, un soleil méridional brûlait les dalles du port, et une « mer d'huile », comme disent les Provençaux, mourait sur les galets de la grève, en se frangeant à peine d'une écume argentée. Évidemment, en temps ordinaire, ce pays a un caractère tout différent. Ces côtes lointaines, que baigne une brume d'or, cette
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immense coupe d'eau laiteuse couleur de turquoise, ces grands bouquets d'arbres s'élevant en gerbes majestueuses dans l'azur du ciel, sans que la moindre brise y mette son mouvement et son murmure, ce paysage chaud, noble et paisible, c'est un tableau de Claude Lorrain, c'est le lac de Genève en été, c'est une marine méditerranéenne ; ce n'est pas l'Océan, ce n'est pas la Bretagne, ce n'est pas la baie de Douamenez. Le touriste est exposé souvent à ce genre de déceptions, car il se déplace dans la saison confortable, et non dans celle où le pays qu'il visite présente sa véritable physionomie. Aussi Théophile Gautier, le voyageur-artiste par excellence, avait-il cent fois raison lorsqu'il recommandait d'aller à Saint-Pétersbourg pendant l'hiver et au Caire pendant l'été. Il importe peu, en effet, de voir une averse inonder les Pyramides, et il est sans intérêt de canoter sur la Neva.
Brest, 14 août.
Après avoir parcouru ce magnifique département du Finistère, si accidenté, si varié, si pittoresque, c'est le soir qu'il faut arriver à Brest, c'est
avec la tristesse de la nuit tombante qu'il faut entrer dans la sombre ville de guerre. Par la portière de la voiture prise à la gare, on voit de tous les côtés se dresser de sévères profils de remparts; puis les sabots des chevaux résonnent sur le plancner d'un pont-levis, l'on passe sous une porte basse et l'on pénètre dans des rues étroites, mal éclairées, aux noires et hautes maisons, dans de vraies rues de place forte, qu'emplit tout un fourmillement de marins et de soldats, et où soudain éclate, au fond des ténèbres, la retraite sonnée par une furieuse lantare de clairons. C'est avec cette sensation farouche que je suis entré dans la ville de Brest, une des œuvres les plus robustes de ces deux bourreaux de travail qui ont tant besogné pour la France et qui s'appelaient Colbert et Vauban.
Le lendemain de l'arrivée, s'il ne pleut pas, — c'est, paraît-il, chose exceptionnelle à Brest, — vous pourrez, comme je l'ai fait, flâner sous les vieux arbres du cours Dajot, contempler l'admirable panorama de la rade, et surtout visiter le port et l'arsenal.
Grâce à l'obligeante courtoisie du préfet maritime, à qui j'étais recommandé, j'ai fait cette promenade sur un superbe canot de l'État, à seize rameurs, et accompagné d'un de ces jeunes officiers de manne qui ont a la fois la bonhomie du soldat,
les connaissances du savant et les manières de l'homme du monde. Docile au sifflet du quartiermaître debout à l'arrière, l'embarcation nous a conduits jusqu'au fond du port militaire, et j'ai pu en admirer dans le menu toutes les merveilles. Rien de plus amusant, pour me servir de cette expression dans le sens que lui donnent les peintres, que les divers spectacles qui passaient devant mes yeux. Tantôt nous glissions auprès d'une énorme carcasse de frégate ou de brick, démâtée, désarmée, montrant le vide de ses flancs par ses sabords ouverts er n'ayant conservé d'autre ornement guerrier que la figure sculptée sous son beaupré, un Jean Bart empanaché ou quelque Amphitrite dressant la pointe de ses seins, et j'apprenais que c'était un ancien vaisseau, naguère l'orgueil de notre flotte, réduit par les innovations récentes au modeste rôle d'atelier ou de magasin flottant; tantôt nous accostions devant la porte d'un solide édifice à la Louis XIV et nous y parcourions des galeries éblouissantes de lames d'épées, de poignards et de sabres d'abordage, et des salles parées d'armes avec je ne sais quelle coquetterie héroïque, où des colonnes, faites de canons de fusils, se couronnaient de chapiteaux en crosses de pistolets. Plus loin, nous longions un quai plein de soleil sur lequel s'étageaient de noires pyramides de boulets et s'allongeaient, pareilles à de formidables jeux
d'orgues, des séries de pièces de tous les calibres. Partout sous les hangars comme dans les navires, bourdonnaient l'activité et le travail. A bord du 7age} un transport qui revient de la Nouvelle-Calédonie, et à bord de la Loire, qui arme en ce moment pour y retourner, des matelots couraient sur le pont, travaillaient dans les vergues ou, suspendus à des échafaudages, peignaient et calfataient la coque du bâtiment. Sur un radeau, dans un joli coin de feuillage, une baignade de marins nus jetait des éclats de rire. Au fond d'une forge, des enclumes tintaient; des marteaux de charpentiers faisaient un bruit assourdissant dans les cales sonores; et, là-bas, des vapeurs de goudron montaient, légères et bleuâtres, sur la verdure et dans le ciel.
J'ai visité le Trident, un cuirassé de première classe. Prions Dieu de n'avoir jamais à employer une si épouvantable machine de guerre. J'étouffais dans ce monstre de fer, où toutes les inventions du génie moderne se réunissent et s'entr' aident pour tuer et pour détruire. Ces énormes canons renflés comme des bouteilles, ces gros cylindres à lancer les torpilles, tous ces effrayants et bizarres engins à qui le commandant peut faire vomir à la fois le feu et la mort, en touchant un coquet appareil électrique placé dans sa cabine, inspirent une terreur inconnue, donnent un frisson nouveau ;
et je suis sorti de la citadelle flottante en maudissant le malheureux progrès, qui n'aboutit qu'à ces cruautés raffinées, à ces horreurs délicates. Dieu nous préserve, je le répète, de la guerre scientifique, la pire de toutes, et espérons qu'il suffira, pour l'éviter, de l'effet moral produit par ces cuirassés qui ont coûté tant de génie, d'efforts et de millions.
Combien est plus douce et plus consolante l'impression que j'ai rapportée de ma petite course en rade, où j'ai monté à bord de la Bretagne, vieux vaisseau sur lequel est installée l'école des novices. Là, je n'ai pas rencontré de la science, mais de la vertu ; là, je n'ai pas trouvé de vapeur, ni d'électricité, mais de la discipline et du courage; là, huit cents apprentis marins vivent et travaillent, sous les ordres d'officiers, bons et sérieux comme le sont les vrais maîtres, qui ne parlent de leurs hommes qu'avec une estime attendrie et qui les appellent leurs enfants.
L'un d'eux m'a promené, avec une fierté légitime, sur le pont et dans les batteries de la Bretagne. Partout régnaient la propreté d'un couvent, la gravité d'une école, et l'on respirait, pour ainsi dire, l'atmosphère salubre du devoir. Tout l'équipage, divisé en groupes nombreux, s'occupait à des exercices différents. Les uns, agiles déjà comme des singes, grimpaient dans les haubans; les autres
apprenaient les signaux à bras, une sorte de langue des sourds-muets nouvellement imaginée pour communiquer d'un navire à l'autre. Dans l'entrepont, des canonniers servaient une pièce, des gabiers tressaient des cordes, une fanfare répétait un morceau de musique. Détail touchant, qui prouve quel intérêt paternel on porte ici aux jeunes novices : des conscrits bretons, tout à fait illettrés quand ils étaient arrivés à bord , se penchaient sur une table, la plume à la main, et écrivaient correctement sous la dictée d'un maître. Tous ces travaux, même les plus humbles, étaient surveillés par les professeurs, exécutés par les élèves, avec un soin, une attention, une conscience, qui faisaient plaisir à voir.
J'ai été profondément ému devant ces braves matelots.
Voilà de vrais et bons patriotes, car la discipline acceptée pour la patrie, c'est l'obéissance à la mère; elle ennoblit les moindres besognes. Celui qui est à son poste pour balayer y sera aussi pour combattre, et quiconque n'a pas peur d'un nuage de poussière ne reculera pas devant la fumée d'un coup de canon.
Saint-Malo, iôaoût.
Ma petite excursion est terminée. J'ai vu Dinan, une adorable vieille cité qui est aujourd'hui gâtée et qui sera bientôt détruite par les Anglais; j'ai vu Dol aussi, un village quelconque, mais au milieu duquel s'élève une cathédrale gothique. C'est une ruine d'une grandiose mélancolie, effritée, rouillée de lichens, assaillie de plantes parasites, et les moutons paissent l'herbe haute qui croît entre ses contreforts lézardés. Je vous annonce une fâcheuse nouvelle. On répare déjà les maisons curieuses de Dinan; on va réparer l'église de Dol. Or, nous savons ce que valent les restaurations de monuments historiques. Hâtez- vous donc d'aller voir ces belles reliques du passé avant que les architectes ne s'y mettent.
Après avoir fui Dinard, un Trouville futur, je ferme mon cahier de notes dans ce charmant Saint- Malo, qui, lui aussi, est, hélas ! empoisonné déjà de Parisiens. J'en ai rencontré plusieurs qui, inspirés par le lieu, m'ont servi des plaisanteries de vaudevillistes sur le style des Natche^ et sur le grand Chateaubriand, que précisément j'aime, je respecte
et j'admire de tout mon cœur. Je vais donc me sauver et m'enterrer dans un coin de la Basse- Normandie, jusqu'à la date trop prochaine où je devrai rejoindre, dans les foyers de théâtres, les soirs de premières représentations, tous ces spirituels bourgeois qui « blaguent » les hommes de génie et qui se pâment aux opérettes. ,