LE COUCHER DU SOLEIL
Un omnibus traversait alors le Pont-Royal; il était complet, et tout un rang de voyageurs de l'impériale était placé juste en face du merveilleux crépuscule. Mais il se passait alors un événement à sensation, — triple assassinat ou crise ministérielle, — et tous ces hommes assis lisaient le journal du soir, mettant la banalité d'un premier-Paris ou l'horreur d'un fait-divers entre leurs regards et les sublimes féeries du couchant.
Le soleil était vaincu; mais avant de disparaître tout à fait il tenta un suprême effort contre l'indifférence des citadins, et du fond de son gouffre il lança une telle lueur de pourpre que tout le paysage en fut incendié. Les solitudes du ciel rougirent, comme prises de pudeur; le fleuve roula dans ses flots du sang et des roses; et les façades des maisons et les visages des passants eux-mêmes se colorèrent de ce reflet érubescent.
Mais le bouquineur, assis devant le café d'Orsay, observa vainement les physionomies, écouta vainement les fragments d'entretiens de ceux qui défilaient devant lui. C'étaient des artisans silencieux, revenant vers la soupe du soir, courbés par le labeur, les yeux fixés au sol; c'était un couple d'hommes de lettres en train de déchirer un confrère; c'étaient des gens de négoce et de finance, absorbés dans un calcul mental rêvant à quelque stratagème contre le bien du prochain; c'était une jolie femme dont
les regards ne cherchaient que la flatterie caressante des autres regards.
Aucun de ces êtres-là ne se souciait du coucher ju soleil.
Seul, un bourgeois, qui donnait le bras à son épouse, daigna jeter les yeux sur l'horizon; puis il prononça ces simples paroles :
— Le ciel est rouge... C'est signe de vent.
La nuit montait. Dans le sombre azur du levant venaient d'éclore quelques débiles étoiles; il ne restait plus du crépuscule qu'une brume rousse, semblable à celle qui suit les feux d'artifice ; et le flâneur quelconque, dont la contemplation de la nature avait, ce soir-là, fait un poète, fut un instant tout fier et tout troublé en songeant que le soleil s'était couché pour lui seul.
Le Dé d'argent
a Schomberg se meurt de chagrin et d'ennui dans sa villa de Monaco.
La célèbre courtisane, dont vingt années d'orgies ont à peine altéré la beauté, sent s'épaissir sur ses yeux, — ses yeux qui ont causé tant de folies et de désespoirs, — le voile, chaque jour plus obscur, de la cataracte. Elle a constaté les premiers symptômes de la terrible infirmité il y a deux ans. Un beau matin, en s' asseyant devant le miroir de sa table de toilette, elle a vu son visage comme baigné dans un léger brouillard; le lendemain, cette brume effrayante était devenue plus opaque, et la Schomberg s'est souvenue alors que, depuis quelque temps, elle souffrait fréquemment de maux de tête, de migraines, qu'elle se plaignait parfois de voir des mouches voltigeantes, des points noirs, des toiles d'araignée
Les oculistes furent consultés ; tous tombèrent d'accord sur le diagnostic du mal, et les phénomènes suivirent leur marche, lente, progressive, implacable. Un jour, enfin, les hommes de l'art ont parlé d'opération. Mais la Schomberg est lâche. Cette femme, qui a fait souffrir tant de malheureux, craint la douleur ; ses nerfs, lassés et rompus par l'excès des voluptés, se réveillent et se révoltent à la pensée qu'ils seront touchés par un instrument d'acier, elle pour qui le jeune prince de Royaumont, un entant de vingt ans qu'elle avait affolé d'amour, est mort transpercé par l'épée déloyale d'un spadassin. Elle a repoussé les chirurgiens et laissé la maladie accomplir son œuvre. Aujourd'hui, la Schomberg est presque aveugle.
La villa de la Schomberg est la plus belle et la mieux située de ce coin du paradis qui s'appelle Monaco. Le passant aperçoit, à travers la grille envahie de plantes grimpantes, la vérandah aux stores roses, et s'imagine que le bonheur doit habiter là. Mais la Schomberg est mortellement triste ; elle ne devine plus les fleurs qu'à leurs parfums, elle ne se rappelle l'azur éblouissant de la Méditerranée qu'au son rythmique de ses vagues. Après avoir tant joui par tous les sens, elle ne songe plus qu'à celui qui lui est ravi. Quand elle reçoit un bouquet, elle le respire un moment, puis le jette, pleine de fureur. Elle a chassé le dernier amant qui lui ait inspiré un