‹ Contes en proseChapitre 6 sur 20 · LE DE D ARGENT IT · texte numérisé non relu

LE DE D ARGENT IT

caprice, — ce pianiste polonais qui berçait sa mélancolie en improvisant de si jolies valses, — le jour où, le regardant de tout près dans ses yeux bleus de Slave, elle n'en a plus distingué le regard. Quand ce fou de Grégoresco, le fils de l'ancien hospodar, — le seul qui ose lui donner le bras en public, — la mène faire un tour au Casino, elle sort de là, toute irritée par la bruit de cet or dont elle ne peut plus voir l'éclat, et elle ne s'assied même pas un instant devant une table de trente-et-quarante, elle qui a perdu et gagné tant de fois au jeu des fortunes royales et qu'on avait surnommée « la Maximum».

Cependant la demi-cécité de la Schomberg lui permet d'apercevoir encore, quand elle les approche de ses yeux, les objets très brillants, et le dernier plaisir qu'elle ait par la vue est d'examiner ses diamants et ses pierreries.

Tous les soirs, sa femme de chambre, cette fameuse Manette qui, au moment de l'Exposition de 1867, se vantait d'avoir vu au lit tous les souverains de l'Europe, prépare, dans le petit boudoir, une table recouverte d'un tapis de velours grenat, elle y pose, entre deux candélabres où flambent vingt bougies parfumées, un lourd coffret d'ébène aux clous d'argent dans lequel sont renfermées toutes les parures de sa maîtresse. Celle-ci s'installe alors dans un fauteuil ; elle prend tour à tour et ouvre les écrins contenus dans le coffret, et, de ses regards

presque éteints, elle passe longuement et minutieusement en revue les bagues, les colliers, les pendants d'oreilles, les bracelets, les broches, les diadèmes. C'est la suprême jouissance que la vieille courtisane puisse donner maintenant à ses yeux pleins de nuit ; le feu d'un diamant, l'orient d'une perle rare, l'éclat d'une pierre précieuse, sont seuls capables d'y allumer un fugitif éclair. Ses prunelles avides de lumière se dilatent alors voluptueusement; tout en regardant avec fixité ces bijoux étincelants, elle se rappelle les hommes qui les lui ont donnés jadis; et parlant machinalement, bien plus pour elle que pour la camériste au visage fané, qui s'est accoudée à un coin de la table et qui l'écoute, avec un sourire de mépris haineux, rabâcher ses souvenirs de galanterie, la Schomberg, perdue dans son rêve, évoque son passé de fille, sa longue existence d'infamie et de prostitution.

— Voici la parure de rubis du grand duc, ditelle... Comme il doit s'ennuyer, ce pauvre Léopold, dans son exil, en Ecosse, depuis que ses sujets l'ont chassé en bombardant son carrosse de pâtés de boue! Des rubis superbes, couleur de vinaigre rose. C'est une pierre très rare et qu'on ne trouve que dans l'île de Ceylan... Le collier de perles du gros Wertheim. Il est tout de même ruiné pour de bon depuis sa faillite, ce qui est invraisemblable de la part d'un juif... Des perles d'un noir bleuâtre, dont

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