LE DE D'ARGENT
où elle s'appelait Virginie Poirot. Elle venait de finir son apprentissage chez une fleuriste de la rue Saint-Denis. C'était Jean-Baptiste, le trottin, qui lui avait donné ce dé d'argent pour ses étrennes. Il l'aimait bien tout de même, il voulait l'épouser, et bien qu'il eût couru toute la journée à travers Paris en trimbalant son grand carton ovale, recouvert de toile cirée, il la reconduisait chaque soir jusqu'à la porte de ses parents, qui étaient concierges dans une maison de la chaussée Clignancourt. Ce bon garçon aux joues rouges, à la chevelure ébouriffée, était un mari très acceptable. Mais, à eux deux, ils ne gagnaient pas huit francs par jour. Comment se mettre en ménage avec de si pauvres ressources? Elle avait refusé. C'était en haut du faubourg Poissonnière, en passant devant la boutique du marchand de tabac; elle s'était arrêtée tout d'un coup et elle avait dit au trottin : « Voyez-vous ! il ne faut plus me reconduire, monsieur Jean- Baptiste... Décidément, c'est non h) Huit jours après, elle se laissait mener à l'Elysée Montmartre par des camarades et elle prenait un amant. Ce pauvre Jean-Baptiste! encore un qui était mort pour elle ! Six mois après, quand elle était déjà dans les chœurs, aux Délassements, avec Rigolboche, — hein? comme le temps passe! — il s'était asphyxié comme une grisette, en laissant sur une chaise, à côté du lit de sangle où on le trouva mort, un
l6 CONTES EN PROSE
papier avec ces mots : Je meurs à cause de Virginie, pour qui je me sens une amitié au-dessus de mes forces.
Le visage de la Schomberg, — ce morne visage de vieille courtisane et d'aveugle, — est devenu encore p us sombre que d'habitude; elle a laissé retomber le dé d'argent au fond du coffret.
— Eh bien, madame, répète la femme de chambre avec son rire bête... on ne peut donc pas savoir... qu'est-ce que c'est que ça?
Et la Schomberg, retermant brusquement le couvercle, répond à voix basse, avec cet accent gras des faubourgs qu'elle n'a jamais pu perdre :
— Ça?... c'est rien... c'est ma jeunesse!
Un nouveau Tantale
e théâtre du « Drame Parisien » est un superbe édifice, au cœur de Paris, sur le bord de la Seine. C'est là que le petit Herzog — ce redoutable gamin juif, poussé par les filles — a fait sa première, sa plus fructueuse faillite ; c'est là que le sceptique Roqueplan, regardant du haut de la « loggia » le panorama des quais, lança ce fameux mot : « Quelle admirable situation ... le Tribunal de commerce ! . . . la Seine!... et la Morgue! » De fait, ce malheureux théâtre n'a pas de chance et donne beaucoup de mal aux syndics. Pourtant, quand ce grand naïf de Bonnardel en prit la direction, — cet homme-là devait mal finir, il croyait à la littérature ! — toutes les trompettes de la presse sonnèrent une fanfare de réclames. Enfin, ce magnifique théâtre avait un directeur digne de lui. Quel beau programme !
Faire alterner de bons ouvrages modernes avec les traductions des chefs-d'œuvre étrangers. Une tentative aussi courageuse, aussi intéressante, devait attirer l'attention et les libéralités du gouvernement. Une grasse subvention ne se ferait pas attendre, etc. A cette heureuse nouvelle, les « jeunes » se réjouirent, les brasseries du Quartier Latin s'émurent, et, pleins d'espoir, des bohèmes aux longs cheveux déposèrent chez le concierge des manuscrits en cinq actes, ordinairement en vers. L'innocent et consciencieux Bonnardel dénouait la ficelle rouge qui ceignait ces énormes rouleaux, en parcourait honnêtement le contenu, et il eût été capable de quelque coup de tête, s'il n'avait pas eu de prudents commanditaires, de sages bailleurs de fonds, qui l'arrêtèrent au bord du gouffre. On ne fit donc point la folie de débuter par un drame en vers, on ajourna le coup d'audace, et l'on rouvrit décemment le théâtre par une reprise du Courrier de Lyon, avec Paulin Ménier dans le rôle de Choppard. On avait d'abord songé à la Grâce de Dieu; mais on écarta cette idée, comme trop originale.
Cependant Bonnardel, à peine assis dans le rond de cuir directorial, avait décrété quelques réformes. On avait posé du papier neuf aux loges de balcon, rafraîchi de rubans ponceau les bonnets de linge des ouvreuses, et le second régisseur, brave homme au fond, qui avait joué avec succès, dans son bon
temps, les « comiques habillés » en province, mais qui scandalisait les coulisses par une ivrognerie hebdomadaire, avait été mis à la porte. Sous l'ancienne direction, le personnel des contrôleurs laissait surtout à désirer : le chef du contrôle prisait d'une façon dégoûtante et ses deux acolytes étaient habillés comme des porteurs de con traintes. Bonnardel fit un acte d'énergie; il congédia ce vilain monde et, du premier coup, il trouva un admirable contrôleur en chef.
Il s'appelait M. Roy et remplissait, dans la journée, l'honorable fonction de maître des cérémonies dans l'administration des Pompes-Funèbres. Tous les matins, on pouvait le rencontrer, drapé dans l'ample manteau noir, chaussé de bas de soie et de souliers à boucles d'argent, tenant à la main le tricorne officiel et marchant d'un pas rythmique derrière un corbillard empanaché, à la tête du cortège des parents en deuil. M. Roy possédait au suprême degré le physique de son emploi. Son visage grave et glabre, sa calvitie diplomatique, autour de laquelle s'ébouriffait une couronne de cheveux gris, sa taille de tambour-major, ses mollets de muletier andalou, tout en lui respirait h dignité, imposait le respect. Les croque-morts eux-mêmes, personnages désillusionnés pourtant et à qui leur triste métier inspire le mépris des grandeurs et fait comprendre la vanité des choses,
le traitaient avec déférence, médusés qu'ils étaient par sa fière et glaciale physionomie. M. Roy était un maître des cérémonies sans rival. Il excellait à s'incliner en disant : « Les membres de la famille, s'il vous plaît. » Nul mieux que lui ne savait indiquer, pendant l'office, aux assistants oublieux des rites le moment de se lever pour l'Évangile, ou de s'agenouiller pour l'Élévation. Il était surtout remarquable au cimetière, au bord de la fosse béante, par l'attitude recueillie et l'air pénétré qu'il prenait pour écouter les discours; et, s'il lui venait une irrésistible envie de bâiller, il la satisfaisait avec discrétion, derrière sa main gantée de noir. En présence de cet homme, fait poui l'étiquette, né pour le cérémonial, l'observateur s'étonnait de l'injustice de la destinée, qui l'avait placé dans une humble sphère, et le transportait par l'imagination dans quelque aristocratique cour du Nord, où il eût triomphé, chamarré d'ordres et de cordons, sous l'uniforme doré d'un introducteur des ambassadeurs, ou avec l'habit rouge et la clef dans le dos d'un premier chambellan, époux morganaiique d'une altesse sentimentale.
Un pareil homme devait se montrer supérieur dans le rôle de contrôleur en chef, qui exige principalement du prestige et de la tenue. M. Roy s'adjoignit, pour siéger à sa droite et à sa gauche, deux commissaires des morts de ses amis qu'il
honorait de son estime; il prit séance au milieu d'eux avec la majesté d'un premier président; et ce triumvirat funèbre, congruement cravaté de blanc et vêtu de noir, donna au public, dès le seuil du théâtre, l'impression d'un établissement sérieux et rempli de respectabilité. D'ailleurs, M. Roy, à peine installé dans ses nouvelles fonctions, y montra les plus hautes facultés. Froidement poli avec les « payants », il connut à fond, au bout de peu de jours, son registre d'entrées et gradua ses courtoisies avec un tact parfait, selon l'importance du visiteur. 11 substitua d'élégants morceaux de bristol glacé aux ignobles cartes de corps de garde timbrées du mot : Sortie, qui servaient naguère de contremarques, et les jeunes élégants qui voulaient fumer leur cigarette dans les entr'actes ne craignirent plus de souiller leurs gants paille en touchant une crasseuse dame de pique ou un sordide valet de carreau. Comme le « Drame Parisien » faisait de médiocres affaires, — nonobstant une reprise de Lazare le pâtre, — et répandait à profusion les billets de faveur, M. Roy fut chargé, comme on dit dans l'argot spécial, de « faire la salle ». Il s'acquitta avec génie de cette tâche délicate, toisant les arrivants d'un coup d'oeil d'aigle, expédiant les gens mal mis aux secondes, garnissant les loges de toilettes claires, et réservant inflexiblement pour les couples d'amants qui paient leurs places
et qui arrivent en retard l'ombre anacréontique des baignoires. Enfin Bonnardel se déclarait enchanté de son nouveau contrôleur général, et M. Roy, heureux cumulard, touchant un double traitement, fut pendant quelque temps le plus fortuné des hommes.
Voici comment s'évanouit ce bonheur passager. Avant d'accepter cette place de contrôleur, M. Roy n'était presque jamais allé au spectacle. Son emploi de maître de cérémonies aux Pompes-Funèbres était très modestement rétribué et son mince revenu l'avait obligé à vivre dans un quartier excentrique, loin des plaisirs. Homme de mœurs régulières, il avait passé jusqu'alors ses soirées de célibataire dans un petit café dont il était l'habitué fidèle; il y jouait quotidiennement son bézigue et il prenait part, tous les samedis, à une « poule au gibier ». M. Roy voulut donc profiter de sa nouvelle situation pour s'initier quelque peu à l'art dramatique, et, tous les soirs, vers dix heures ou dix heures et demie, après la « petite recette », il abandonnait la présidence du contrôle à l'un de ses adjoints, entrait dans le corridor de droite, échangeait quelques paroles bienveillantes avec l'ouvreuse de l'orchestre, — une personne très distinguée, fille d'un ancien préfet, élevée à Saint-Denis, qui avait eu des malheurs, — puis il poussait la porte rembourrée et, se tenant debout dans le vomitoire
qui conduit aux fauteuils, il écoutait les derniers actes de la pièce en cours de représentation.
Or, il arrivait toujours au moment le plus intéressant, à l'heure de la péripétie, mais, n'ayant pas vu l'exposition, ni entendu les savants préliminaires que tout bon dramaturge accumule au début de sa pièce, le pauvre M. Roy ne comprenait goutte aux étranges événements qui s'accomplissaient devant lui. Les coups de théâtre les plus « empoignants », les catastrophes les plus pathétiques se succédaient sur la scène, mais il n'avait pas le fil d'Ariane qui conduit les Thésées du parterre à travers le labyrinthe compliqué des mélodrames, et il restait là, vaguement ahuri. Pourquoi la jeune personne à qui l'on aurait donné le bon Dieu sans confession était-elle accusée d'empoisonnement sans pouvoir prouver son innocence ? Pourquoi un mot quelconque, répété sans cesse par le niais, faisait-il s'esclaffer toute la salle ? Pourquoi le traître à la mine farouche et aux sourcils en drap noir se troublait-il si fort en entendant cette simple phrase : « Monsieur le comte, rappelez-vous la nuit du 17 octobre ! » Pourquoi le vénérable gentilhomme en douillette puce fondaitil en larmes après avoir parcouru les papiers sauvés d'un incendie par le paysan idiot, et pourquoi serrait-il tout à coup sur son cœur l'intéressante orpheline qu'un instant auparavant on soupçonnait
d'avoir dérobé les couverts d'argent? Pourquoi riait-on aux éclats ? Pourquoi pleurnichait-on en se mouchant avec fracas ? C'est ce que M. Roy ne pouvait deviner. Tous ces dénouements, — ils étaient nombreux, car les pièces ne duraient pas longtemps au théâtre du « Drame Parisien », décidément enguignonné, — tous ces dénouements se présentaient à l'esprit du pauvre homme comme autant de problèmes insolubles, de rébus incompréhensibles. Fasciné par le sphinx du théâtre, M. Roy ne songeait plus qu'à trouver le mot de l'énigme; pris d'une curiosité folle devant cette porte fermée, il ne rêvait plus qu'à découvrir le « Shiboleth » magique qui pouvait la lui ouvrir. Il avait maintenant une idée fixe : voir jouer une pièce du commencement à la fin, assister à la représentation d'un drame depuis le lever du rideau jusqu'à la mort tragique du troisième rôle et au mariage des amoureux. C'était pour lui un véritable supplice, lorsqu'il était rivé à sa chaise de contrôleur, donnant des contremarques et déchirant des coins de coupons, de penser que là, derrière son dos, à quelques pas, les acteurs exposaient avec soin ces actions dramatiques qui n'étaient mystérieuses que pour lui, donnaient la solution des logogriphes qui pour lui seul restaient toujours indéchiffrables. C'en était fait! Cet homme jusqu'alors si correct, si sage, si raison-
nable, était pris d'un goût déprave pour les fictions et pour les fables, et son besoin de le satisfaire devenait une douloureuse obsession
Un drame nouveau, intitulé la Fausse Infanticide, dont M. Roy, comme de juste, ne put voir que les derniers tableaux, acheva d'exaspérer son désir. La pièce avait fait cependant « un four » effroyable et Bonnardel, disait-on, était à la veille de la déconfiture. Mais le dénouement de ce « mélo » était bien de nature à pousser jusqu'au paroxysme le prurit du contrôleur. Songez donc ! la jeune première, atteinte et convaincue d'avoir donné le four à deux jumeaux et de les avoir fait disparaître, prouvait clair comme le jour, en tirant de son sein le chapelet de sa mère, qu'elle était aussi pure que l'enfant qui vient de'naître et digne de l'homme de ses rêves.
M. Roy n'y put tenir. Il se rendit au cabinet du directeur qu'il trouva, la tête dans ses mains, devant un monceau de papiers timbrés, et lui demanda un congé pour la soirée du lendemain.
— A votre aise, monsieur Roy, lui répondit le triste imprésario. Vous êtes le seul de mes employés dont je n'aie qu'à me louer. Je ne vous refuserai certes pas cette petite faveur... C'est peut-être la dernière que je pourrai accorder
Les violentes passions rendent égoïste. M. Roy
ne prit pas garde à l'accablement de Bonnardel et rentra se coucher au comble de ses vœux.
Le lendemain soir, — qu'il fut long à venir, ce lendemain soir! — M. Roy dîna de bonne heure, mit son plus bel habit, courut au théâtre à l'ouverture des bureaux... Affreuse surprise! Le cordon de gaz de la façade n'était pas allumé, les portes et les guichets étaient clos, et sur l'entrée principale était collé un morceau de papier blanc, où M. Roy put lire ces mots, écrits à la main : Fermé pour cause de décès !
Le pauvre Bonnardel, qui ne pouvait plus éviter la faillite, venait de se faire sauter la cervelle!
Le théâtre rouvrit quelque temps après et M. Roy y conserva sa place. Mais le nouveau directeur est un despote, qui refuserait un congé même d'un jour. Aussi M. Roy est-il découragé ; il croit que la fatalité s'oppose à ce qu'il voie jamais jouer un mélodrame d'un bout à l'autre. Son humeur, jadis douce et égale, s'est aigrie sensiblement; il est devenu dur et altier pour le public; et ses collègues en cherchent en vain la raison, ignorant que M. Roy souffre les tortures d'un homme qui mourrait de faim à la porte d'un boulanger.
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Maman Nunu
es parents n'étaient pas assez riches pour avoir une servante. Certes non, les pauvres gens! et je me souviens même qu'elles duraient très longtemps, les redingotes à collet de velours de mon père, et que maman faisait assez souvent de petits savonnages. Dès le matin, le pauvre homme s'en allait à son ministère, emportant dans sa poche un morceau de pain fourré de charcuterie pour son déjeuner; mes deux sœurs — elles étudiaient la peinture — partaient pour leur atelier, et tandis que la cadette, celle qui devait mourir à vingt-trois ans, hélas! et que nous appelions alors « la grosse Marie », finissait le ménage, ma pauvre mère s'installait à son petit bureau, près de la fenêtre, et commençait à copier des mémoires de charpente ou de serrurerie pour les entrepreneurs du
voisinage. Or j'étais alors un important personnage de six ans, désigné ordinairement par le sobriquet de « Cicis », un gamin maladif vêtu d'un petit caban de drap écossais, à carreaux blancs et rouges, chef-d'œuvre de l'industrie maternelle, dont j'étais très fier. Ma sœur Marie, bien que déjà elle se rendît utile à la maison, n'avait que trois ans de plus que moi, et d'aussi jeunes enfants avaient besoin d'exercice et de grand air.
Aussi, vers midi, la mère Bernu, une pauvre vieille du quartier, venait nous prendre tous les deux pour nous mener à la promenade. Elle déjeunait sur un coin de table et maman lui donnait dix sous. Avec cette petite ressource, les secours du bureau de bienfaisance et quelques autres aumônes peut-être, elle trouvait encore moyen de vivre; et mes humbles, très humbles parents, qui, par des prodiges d'économie, conservaient dans la pauvreté un air de décente bourgoisie, devaient lui faire l'effet de puissants capitalistes.
Très âgée, avec un bonnet d'aïeule campagnarde d'une blancheur éclatante, une robe brune à petites fleurs et un châle vert toujours tiré à quatre épingles, « maman Nunu », comme nous la nommions, offrait un visage aux traits réguliers, ridé comme une pomme de conserve, où quelques poils blancs frisaient autour d'une bouche édentée.
Elle était d'une propreté scrupuleuse, conservait les forme? polies du peuple d'autrefois, et, ayant eu elle-même une nombreuse famille, s'entendait à merveille au gouvernement des bambins.
Maman Nunu nous emmenait donc, ma sœur Marie et moi, dans les avenues désertes qui rayonnent autour des Invalides. J'habite aujourd'hui de ce côté; je suis revenu là, poussé par un irrésistible attrait; car le Parisien est plus fidèle qu'on ne croit à ses souvenirs d'enfance et garde un sentiment attendri pour son quartier natal. Il y avait à cette époque, sur ces lointains boulevards, de magnifiques ormes qui ont été coupés pendant le siège, de vieux bancs de bois vermoulu, des fossés pleins d'herbe et des réverbères à potence datant du Paris révolutionnaire, des réverbères à pendre l'aristocrate. C'était un lieu mélancolique, presque agreste, très solitaire. On n'y rencontrait que de rares invalides, — ancien modèle, — avec l'habit bleu à pans retroussés et le grand tricorne à cocarde, porté en bataille, ou des pauvresses à cornettes de nonnes et à fichus croisés sur la poitrine, qui vivaient de la charité des hôtels et des couvents du faubourg Saint-Germain, tout proche, et qui, dans la journée, se chauffaient sur les bancs au soleil. La mère Bernu prenait place auprès d'elles et faisait volontiers un bout de causette, tandis que, Marie et moi, nous nous accrou-
pissions à ses pieds et jouions avec le sable.
Mais, si petit bonhomme que je fusse, j'avais déjà de l'imagination, et les récits que la mère Bernu faisait à ses simples compagnons m'intéressaient puissamment. Écoutée avec respect à cause de son grand âge, elle leur parlait souvent, comme d'une personne considérable et qui faisait honneur à sa famille, de sa fille, l'unique enfant qu'il lui restât, — car les autres, tous des garçons, avaient été tués pendant les guerres de l'Empire, — de sa fille qui tenait la loge d'un hôtel du faubourg Saint- Honoré, où son mari était cocher, et qui, par un hasard ironique, s'appelait Madame Napoléon. Ce nom de Madame Napoléon, qui revenait constamment dans les discours de la mère Bernu, exerçait sur moi une sorte de fascination, et je ne pouvais me figurer la concierge du faubourg Saint-Honoré que coiffée de la couronne et traînant le manteau impérial. Un jour, maman Nunu nous conduisit chez sa fille : c'était une grosse commère, déjà vieille, qui nous offrit des tartines d'excellent raisiné. Mais mon cerveau d'enfant ne voulut pas admettre cette réalité, et, même après cette visite, le nom prononcé de Madame Napoléon n'évoqua jamais dans ma pensée que l'image d'une radieuse impératrice.
Comme toutes les personnes âgées, la mère Bernu, dans ses entretiens du boulevard des
Invalides, remontait volontiers vers ses plus lointains souvenirs. Elle avait dîné dans la rue, sur une table dressée devant sa maison, le jour de la Fédération; elle avait vu passer Marie-Antoinette dans la charrette, « en camisole blanche »; elle décrivait son fils aîné, le grenadier de la garde impériale, avec son grand bonnet à poils et ses hautes guêtres noires ; et j'entrevoyais, en l'écoutant, des drames confus et de vagues splendeurs. Hélas! ce qu'elle se rappelait Je mieux, c'étaient les réjouissances publiques dont le petit peuple a sa part : la fête de l'Empereur et les distributions de vin, le jour de la naissance du roi, où l'on jetait des cervelas à la toule. Chose navrante — j'y songe aujourd'hui — que ce cours d'histoire contemporaine fait par une pauvresse!
Un jour, elle voulut montrer son logis à l'une de ses vieilles amies et la conduisit, avec nous, bien entendu, dans une misérable maison de la rue Rousselet. Nous entrâmes dans une chambre au carreau froid, mal éclairée par un châssis à tabatière, où il n'y avait qu'un lit de paysan et quelques chaises de paille. Pourtant, sur une vieille commode, une petite chapelle en plâtre, dont les fenêtres étaient garnies de verres de couleur, charma mon attention enfantine. Maman Nunu expliqua l'origine de ce singulier objet à sa camarade. Sous l'ancien régime, le jour de la
Fête-Dieu, les enfants du peuple, comme ils font encore aujourd'hui, disposaient de petites chapelles aux portes des maisons; mais ils n'avaient pas besoin d'importuner les passants pour leur arracher quelques sous : car, en ce temps-là, les personnes de qualité faisaient arrêter leurs voitures devant la petite chapelle, mettaient pied à terre, s'agenouillaient un instant et laissaient une large aumône. C'était ainsi que la mère Bernu, alors toute jeune fillette, avait vu descendre de son carrosse et prier devant cette chapelle de plâtre un vieux seigneur « très paré » qui, son oraison dite, lui avait souri et donné un louis d'or, le seul peutêtre qu'elle eût touché de sa vie ; et ce seigneur n'était autre que le maréchal de Richelieu en personne, alors extrêmement âgé et tombé dans la dévotion. La mère Bernu, qui se vantait d'avoir été jolie, avait eu le dernier sourire deFronsac! Ainsi je passais mes après-midi à écouter les belles histoires de maman Nunu ; puis à la tombée du jour nous revenions vers la rue Vanneau, où demeurait ma famille, et nous remontions nos cinq étages. Les grandes sœurs étaient de retour, et, riant de leur beau rire de jeunes filles, aidaient la mère à mettre le couvert. Puis le père revenait de son bureau, fatigué, courbé, pauvre homme d'esprit et de rêverie qui s'usait sur des paperasses ! Mais quand il avait embrassé tout son
monde, son visage, son naïf et fin visage sans baroe, sous une brosse de cheveux gris d'argent, s'éclairait d'un heureux sourire. Il ôtait sa redingote, — cette redingote qui durait si longtemps! — disait : « Ouf! » en enfilant sa robe de chambre; et, comme la soupière fumait déjà sur la table et que la mère Bernu la regardait du coin de l'œil, tout en faisant mine de s'en aller, il lui disait gaiement, avec sa générosité de pauvre et sa bonne grâce de gentilhomme :
« Asseyez-vous là, maman Nunu... vous dînerez avec nous. »
Bonnes fortunes