DIALOGUE
e garçon, — un de ces garçons quiïonr la tomme d'un restaurant, s'imposent au client par un ton à la fois familier et paternel, et disent, quand on leur demande un verre de fine Champagne : « Monsieur a raison. . . c'est ce que je prends », — le garçon avait à peine servi les huîtres de Marennes que déjà les deux jeunes gens parlaient « femmes ».
C'étaient d'élégants épicuriens frisant la trentaine, avec de jolies cravates et de belles mains de paresseux. A l'un comme à l'autre, plus d'une éplorée avait dû souvent dire : «Tenez... vous n'avez pas de cœur ! » Le blond, celui que ses courts cheveux frisés et ses moustaches de chat faisaient ressembler à un mignon du roi Henri III, et qui depuis un moment
tournait d'un air réfléchi, entre le pouce et l'index, le pied de son verre de chablis pareil à une grosse topaze, dit brusquement :
— Une jolie chose, ce serait un livre dû à la collaboration de quelques hommes à bonnes fortunes où chacun à son tour raconterait simplement, sincèrement, l'aventure la plus délicate de sa vie amoureuse, celle qui ne lui aurait laissé aucune rancœur et dont il se souviendrait toujours avec une pointe de fine mélancolie.
— C'est une idée, répondit le brun, qui venait d'avaler sa dernière huître et qui essuyait avec sa serviette sa légère et soyeuse barbe... Cela nous reposerait un peu des romans physiologiques et documentaires... Mais pourquoi ne commencerionsnous pas?... Moi, j'ai déjà mon histoire. As-tu la tienne ?
— Mon histoire... Attends donc... Diable! C'est qu'il faut le temps de s'y reconnaître.
— Fat!... Veux-tu que je t'aide, voyons ?... Estce Firme?... Tu sais... lorsque nous faisions notre droit. . . Fifine, qui ressemblait au Zéphyr de Prud'hon et dont tu citais avec attendrissement les fautes d'orthographe ?
— Tu n'y penses pas, mon cher... Une bonne créature, mais qui m'embrassait devant tout le monde, en plein parc de Saint-Cloud, sur les chevaux de bois!
— Évoquerai-je le temps où tu passais toutes tes soirées dans un fauteuil du Gymnase, près de la contrebasse?
— Augusta?... horreur! C'est pour elle que j'ai vu trente fois de suite les Grandes Demoiselles. Je m'étais lié avec les musiciens de l'orchestre, et le vieux qui jouait de la flûte m'offrait une prise à chaque entr'acte.
— Tu as été fou d'elle, cependant.
— Oui, avant de la connaître... Une femme à scènes, mon ami!... Elle avait même trouvé un moyen très curieux de faire du désordre dans ma chambre, quand elle avait sa crise.
— Lequel ?
— Elle prenait la pendule sur la cheminée et la jetait dans la glace... Le résultat est effrayant.
— Dam ! Je ne puis te rappeler que tes bonheurs connus... et vous ne m'avez pas communiqué votre liste des Mille et trois, Don Juan Tenorio !
— Ne cherche pas plus longtemps, mon cher, car je me souviens à présent de la seule aventure — oui, ma foi ! la seule — qui ne m'ait pas laissé un peu d'ennui. Tu te moqueras de moi quand je te l'aurai racontée; mais pourtant c'est comme je te le dis.
— Va toujours.
— C'était à la fin de septembre dernier. J'avais passé un mois aux bains de mer de Granville, et, en
revenant, je m'arrêtai à Vire pour donner vingtquatre heures à un ami qui possède une vieille maison de famille tout près de la ville, aux bords de la rivière, dans ce ravissant coin de Suisse normande, et qui vit là en gentleman far mer après avoir un peu tâté jadis de la vie parisienne. Il m'attendait à la gare, en chapeau de paille et veste de velours vert bouteille, la pipe d'écume à la bouche, et il me fit monter dans un cabriolet de campagne tellement crotté que, comme l'étudiant espagnol à qui un plaisant demandait un jour de la boue de son manteau, il aurait pu répondre : « De quelle année? » La voiture faisait deviner la maison : un manoir déchu, logeant des pigeons dans ses deux poivrières. Là, je fus introduit dans un salon humide, aux meubles couverts de housses, et je remarquai d'abord sur une table une assiette contenant un papier tuemouches, criblé de victimes. Georges — c'est le nom de mon ami — me présenta à sa femme, — une forte Normande pur sang, qui avait tort de ne pas porter de corset, — me fit admirer deux gros enfants qui eussent été primés dans un concours de babys américains; puis, rallumant sa pipe, il me mena voir sa propriété. Les pièces de terre, encadrées de haies d'épines et plantées de pommiers aux branches chargées de fruits vermeils, se succédaient le long de la Vire, dont les séparait seulement le ruban de la route. Les unes servaient de pâturages
à des couples de belles vaches blondes, et, dans les autres, le vent d'automne faisait onduler la moisson blanche du sarrazin. Georges, tout en ouvrant et en refermant les clôtures, me fit part de ses ambitions électorales, se plaignit du pommage de l'année, et, à propos d'un sien verrat qui n'avait obtenu au comice, contre toute équité, qu'une deuxième médaille, attaqua le gouvernement. Voilà ce que cinq ans de province avaient fait de l'ex-amant de Clara Fanfare, l'ancienne étoile des Bouffes.
— A quoi tendent ces prolégomènes ?
— Ils sont indispensables, tu vas voir. La cloche nous appela pour le déjeuner, devant lequel avaient déjà pris place la débordante maîtresse de la maison et les deux énormes enfants assis sur de hautes chaises, et Georges, s'attablant, venait de boire avant tout un verre de cidre, comme un paysan, quand une svelte jeune fille en robe noire entra, apportant une omelette fumante. Non, mon ami, j'ai rarement vu une aussi jolie créature. Vingt ans peut-être... Une beauté anglaise, rose et blanche, avec d'admirables yeux de pervenche voilés de cils noirs... et des mains ! et une taille ! et sous un petit bonnet de linge de lourdes torsades de cheveux châtains qui devaient lui tomber jusqu'aux genoux ! . . .
— Ah bah!
— « Kate, lui dit la dame du logis, d'une voix assez dure, allez recommander à la cuisinière qu'elle
n'oublie pas de poivrer les tripes comme l'autre fois. » Puis, d6s qu'elle fut sortie, Georges reprit : « C'est une femme de chambre anglaise que nous avons fait venir, à cause des enfants. » Une servante, cette charmante fille! Cela me choqua comme une injustice, et, quand elle rentra dans la salle à manger, je levai machinalement les yeux sur elle... Mon ami, tu vas me trouver d'une fatuité monstrueuse... Au premierregard que j'échangeai avecKate, je reconnus qu'elle était amoureuse folle de moi!
— Hein?
— Explique cela comme tu voudras, par le coup de foudre de Stendhal, si bon te semble; mais je te dis l'exacte vérité. Oui, amoureuse folle ! amoureuse au point de ne plus pouvoir détourner de moi ses regards, qui devenaient ternes et comme morts quand ils rencontraient les miens ! amoureuse jusqu'à perdre toute prudence ! jusqu'à rester plantée derrière la chaise de sa maîtresse quand son devoir l'appelait ailleurs, les bras abandonnés, les yeux noyés, rougissante, avec un sourire à la fois douloureux et charmé. Georges, tout à son bavardage bruyant d'homme de province à table, et sa grosse nourrice de femme, absorbée par ses deux petits Gargantuas, ne s'aperçurent heureusement de rien. Très gêné, comme tu penses, j'affectai de ne pas regarder Kate, j'essayai d'écouter ce que disait non hôte et de lui répondre avec intérêt. Mais la pré-
sence de cette pauvre fille, d(,nt j'entendais le gros soupir quand elle passait derrière moi et dont je voyais trembler la main quand elle changeait mon assiette, me jetait dans un trouble extrême. Enfin le déjeuner prit fin et Georges m'emmena fumer dans le verger. Tandis qu'il m'exposait ses idées sur la taille des poiriers-quenouilles tout en cueillant de temps à autre sur les plates-bandes un colimaçon qu'il écrasait sous la semelle de son soulier de chasse, je songeais à l'invraisemblable aventure qui venait de m'arriver. Elle flattait un peu ma vanité, je te l'avoue, bien que la jolie Anglaise ne fût qu'une femme Je chambre; mais, si bonne opinion que j« puisse avoir de ma personne, je ne m'expliquais pas la facilité de ma victoire à la César. Ce n'était pas pourtant, j'en jurerais encore aujourd'hui, une folle ni une malade que cette charmante enfant. Mais quoi? elle vivait dans ce trou, ne voyant que de lourds provinciaux et de grossiers paysans ; j'avais sans doute fort bonne mine dans mon élégant « complet » de voyage, et mon teint hâlé par le vent du large, que je venais de gober pendant un mois, faisait apparemment valoir ma moustache blonde. Enfin la chose restera toujours un mystère pour moi... Mais j'abrège. Incapable d'abuser de l'hospitalité qui m'était offerte et ayant appris d'ailleurs, par des questions adroitement posées à Georges, que Kate était sage, je feignis, pendant le
repas du soir, de n'accorder aucune attention à la jolie servante, qui recommença pourtant son manège du déjeuner. L'heure du coucher venue, ce fat Georges qui me conduisit dans ma chambre, où il fuma une dernière pipe, assis à mon chevet, en me parlant de Paris et de son bon temps. Enfin il s'en alla, et j'eus la sottise, je le confesse, de ne m'endormir que longtemps après, poursuivi que j'étais par le souvenir de Kate. Le lendemain, je devais partir par le premier train. Je venais de finir ma toilette, lorsque Georges entra, suivi de la jolie femme de chambre. « Il faut te dépêcher, me dit-il, si tu veux que nous soyons à la gare à huit heures. Voici Kate qui t'aidera à boucler ta malle... Moi, je vais voir si l'on attelle. » Et il sortit, me laissant seul avec elle. Elle était debout devant moi, toujours aussi éperdue, le sein palpitant, et elle me jeta un regard navré. Je devinai que mon départ brisait en elle une délicieuse espérance, et, poussé par un irrésistible mouvement de sympathie, je m'approchai et lui tendis la main. Deux larmes lui vinrent iux yeux, et à peine m'eut-elle livré sa main toute ;lacée, qu'elle tomba dans mes bras et que sa tète 'abandonna sur mon épaule. « Tu t'en vas! » murtelle avec un délicieux accent anglais vibrant desespoir. Oui, mon cher, elle me c^it tu, net, avec une adorable naïveté, et je sent; qu'elle était à moi comme si je l'eusse possédée
« Il le faut, ma pauvre enfant », répondis-je un peu au hasard et fort embarrassé, en somme. En ce moment, la grosse voix de Georges me cria du bas de l'escalier : « Allons, descends... La voiture est là. » Kate s'était redressée, toute pâle ; et, ne sachant trop quelle contenance tenir, comme elle était, après tout, la femme de chambre de la maison, je tirai machinalement un louis de mon gousset, voulant le lui offrir. Je vis qu'elle frissonnait; un éclair brilla dans ses yeux subitement séchés, et, repoussant ma main avec un geste indigné : « Jamais de vous ! » gronda-t-elle. « Descends-tu? » criait toujours Georges. J'avais remis le louis dans la poche de mon gilet, d'un geste bête; j'étais furieux contre moi. Tu comprendras cela, toi qui aimes les femmes. Je ne voulus pas la quitter sur cette affreuse impression. Brusquement, violemment, je la repris dans mes bras, je mis ma bouche sur la sienne, et je la sentis défaillir sous mon baiser... Une minute après, j'étais en voiture, à côté de Georges; cinq heures après, j'étais à Paris; deux jours après, je n'y pensais plus... mais, tout bien réfléchi, c'est ma meilleure histoire d'amour. J'ai dit. Tu as la parole. — Moi, mon anecdote est un peu plus compliquée, commença le jeune homme à la barbe de bel Italien. Il y a huit ans, tu t'en souviens, les médecins m'envoyèrent finir l'hiver à Pau, après une pneumonie qui m'avait sérieusement endommagé...
— Et que nous avons attribuée à la petite baronne, nous autres mauvaises langues. Tu sais... ta première passion
— C'est fort triste, ces stations de malades. Tous les soirs, à la fenêtre de ma chambre de l'hôtel Gassion, je pouvais contempler les magnifiques couchers de soleil qui donnaient à la chaîne des Pyrénées la couleur du corail rose; mais je m'ennuyais mortellement à Pau. A table d'hôte, j'avais pour voisin un jeune Anglais qui me faisait pitié avec son vin de Bugeaud et ses pilules d'arsenic, et une pauvre dame en deuil, arrivée, elle aussi, au dernier degré de la phtisie, qui me donnait froid dans le dos quand elle s'amusait à faire tourner ses bagues devenues trop larges pour ses doigts amaigris. Afin de tuer mes soirées, je devins un habitué du théâtre de la ville, dans lequel une petite chanteuse d'opérette — elle s'appelait Rose, tout gentiment — était alors la coqueluche deMM. les abonnés, jeunes viveurs béarnais dont je fis la connaissance et qui m'introduisirent dans les coulisses. Mlle Rose — la Rose, comme ils avaient la faiblesse de la nommer — passait pour sage, quoiqu'elle fût assez libre dans ses propos, et était toujours flanquée d'une tante à cabas qui aurait intéressé Gavarni. C'était une blondine aux yeux bleus, de dix-huit ans, trop maigre des épaules, mais montrant des jambes d'éphèbe, pleines de promesses, dans les « travestis »,
et qui chantait faux avec une belle voix. Jolie ? Non; mais une laideur spirituelle et un victorieux teint de vierge qui rayonnait sous le rouge végétal et le blanc gras. Du premier coup d'œil je vis que je plaisais à la Rose, et je fis avec elle un peu de flirtation dans la coulisse du côté cour ou dans celle du côté jardin, quand elle y attendait son entrée vêtue de son fantasque costume de la Périchole ou sous le talpack à aigrette de la Grande-Duchesse. Rose répondait tendrement à mes galanteries; mais à moi comme à toi, l'innocence même douteuse d'une jeune fille inspire des scrupules, et je ne demandai même pas à la Rose ce que nos aïeux nommaient les « menus suffraiges ». La saison théâtrale allait finir, et, la veille du départ de la cantatrice pour Marseille, où l'appelait un engagement pour la saison d'été, les abonnés lui offrirent un dîner d'adieu. Je souscrivis naturellement. Le repas eut lieu dans le salon de cinquante couverts — on y tenait une vingtaine — du meilleur restaurateur de le ville. Une cuisine d'archevêque, mais servie à la provinciale. Pas même de fleurs sur la table, sauf une grosse rose de papier piquée sur le faîte d'un édifice en biscuit, en nougat et en sucre filé, d'un de ces panthéons de pâtisseries comme o i n'en voit plus à Paris qu<- dans les festins nuptiaux des traiteurs du Palais Royal. La chanteuse — elle avait un sentiment pour moi, décidément — me fit
asseoir à sa droite, et pendant le diner, qui fat très gai et très bruyant — oh ! les beaux accents gascons que j'ai entendus ce jour-là! — plus d'une fois, elle me regarda dans les yeux et me serra la main sous la table. Au dessert, après les toasts et quand elle eut chanté, à l'enthousiasme général, le brindisi d'Orphée aux Enfers, une coupe de Rœderer à la main, elle profita du tumulte des bravos pour se pencher à mon oreille. « Je pars demain matin, me dit-elle, nous ne nous reverrons peut-être jamais... Donnez-moi quelqucchose en souvenir de vous. — Oh! bien volontiers », répondis-je, et je détachais déjà une petite tète de mort aux yeux de diamants que je portais en breloque ; mais elle arrêta ma main. « Non, pas de bijou! La moindre des choses... une fleur... Tenez, la rose du gâteau! » Et elle me la montra sur une assiette, parmi des débris de pâtisseries; car les convives, doués de gros appétits de province, avaient dévoré le monument. « Une fleur artificielle? fis-jeavec regret. — Elle se fanera moins vite... Donnez... C'est elle que je veux. » Je la lui offris comme par jeu, et, d'un geste rapide, tout en pressant passionnément son genou contre le mien, elle la cacha dans son corsage. Mais on se levait de table; des cigares s'allumaient; les gros éclats du rire du Midi vibraient comme s'ils avaient résonné dans des casseroles. La Rose fit un signe à sa tante et mit sa pelisse, puis, après avoir été embrassée par
tout le monde à la ronde, aussi froide pour moi que pour les autres, elle prit congé.
— Mais tu l'as revue ?
— L'hiver dernier, c'était un dimanche soir. Je venais de dîner chez des parents qui logent au Marais... Oh! des bourgeois fossiles! La soupe grasse à six heures précises, et le pot-au-feu sur du persil;... puis, le loto jusqu'à neuf heures. Mais j'hérite !... J'étais donc sur le boulevard, remontant vers la Bastille et m'accordant la récompense d'un cigare, lorsque, arrivé devant le théâtre Beaumarchais, je vis flamboyer sur l'affiche... Devine?... le nom de Mlle Rose. Bien vite, très curieux de la revoir, je pris un fauteuil et j'entrai. La salle était navrante. A peine deux cents personnes. On gelait. Il paraît que cette petite scène essayait alors de l'opérette; car, lorsque je pris place sur la première banquette, près des musiciens, deux pitres, l'un maigre et l'autre obèse, vêtus en chinois de paravent, miaulaient un duo bouffe en agitant les clochettes de leurs chapeaux. Tout à coup Rose parut. Elle était drapée dans une robe jaune, peinte de dragons rouges, avec de grosses épingles de cuivre dans son chignon, et ses sourcils peints étaient retroussés à la chinoise. Mais le temps l'avait transfigurée; ses traits s'étaient adoucis; elle avait pris un voluptueux embonpoint, et, sans être belle, elle était charmante. Nos regards se rencontrèrent tout de
suite : elle jeta un petit cri en me reconnaissant, puis, maîtrisant sa surprise, avec l'énergie de l'actrice, elle chanta. Sa voix avait un peu faibli, sans doute, mais c'était maintenant une bonne musicienne; et, quand elle eut dit deux ou trois couplets imbéciles, les rares spectateurs applaudirent tous. Enfin le rideau baissa. Elle m'avait fait signe de venir dans sa loge. Le concierge de l'entrée des artistes éleva d'abord quelques difficultés, mais, ébloui par une pièce de cinq francs, il me conduisit, à travers d'infâmes couloirs, jusqu'au bouge où Rose m'attendait. Elle me sauta au cou. « Vous ! c'est vous ! criait-elle en battant des mains avec une joie d'enfant, et toujours le même !... Moi, vous savez, j'arrive du Brésil, où j'ai chanté l'opéra-comique... tous les rôles d'Ugalde... J'ai passé cinq ans là-bas... Est-ce que vous me trouvez bien changée ? » Je lui dis, ce qui était vrai, qu'elle me semblait beaucoup plus jolie qu'autrefois. Mais, à ce mot, elle devint subitement triste. Je lui en demandais la cause quand l'avertisseur glapit dans le corridor : « En scène pour le deux! » L'entr'acte était très court, elle devait descendre. « Venez me voir demain, me dit-elle en me ramenant à la porte de communication ; je vous dirai des choses... » Puis elle me donna son adresse, me serra longuement les mains, eut encore un sourire heureux et me quitta.
— Et tu ne manquas pas au rendez-vous.
— Elle me reçut au quatrième étage d'une assez vilaine maison de la rue Saint- Antoine, proche de son théâtre, et, quand elle vint m'ouvrir elle-même, en long peignoir bleu, ses cheveux blonds défaits et flottants sur ses épaules, je m'aperçus qu'elle était déjà bien fanée. Elle lut mon impression dans mes yeux, et son sourire d'accueil s'évanouit. Après m'avoir fait traverser une petite salle à manger, très bien tenue, comme celle d'une bourgeoise, elle m'introduisit dans un boudoir assez propre aussi et tendu de perse claire, mais orné d'une dizaine de couronnes dorées d'où pendaient des rubans de satin blanc avec des inscriptions en espagnol et en portugais, tristes et poudreux souvenirs des succès de la cantatrice dans l'Amérique du Sud. Nous nous étions assis sur un divan et je lui avais pris les mains. — « Vous souvenez-vous de Pau, me dit-elle, et de nos causeries dans les coulisses, et du dîner d'adieu? » Et nous parlâmes de tout ce passé qui semblait la rendre si heureuse que son visage avait comme un reflet de jeunesse. Ma foi! je m'attendrissais, moi aussi ; et comme Rose m'abandonnait toujours ses mains, je l'attirai doucement vers moi et je voulus la baiser sur le cou. Mais elle dégagea sa main droite et me repoussa doucement. «Écoutez, me dit-elle d'une voix si triste que j'en fus presque effrayé, puisque le hasard vous a remis sur mon chemin, j'ai voulu vous voir encore une fois; mais
c'est la dernière, et vous comprendrez que ce sera mieux ainsi quand je vous aurai dit une chose qui va vous faire à la fois peine et plaisir. . . Vous êtes le seul homme que j'aie aimé. » Je poussai un cri de surprise. « Le seul, reprit-elle. J'étais pure quand vous m'avez rencontrée ; mais vous savez ce que c'est que les ingénues de théâtre : elles savent bien des choses. Je vous ai aimé tout de suite, en vous voyant pour la première fois; et si vous aviez dit un mot, je me serais donnée, j'aurais été follement heureuse de me donner à vous. Vous n'avez pas compris ou vous n'avez pas voulu. J'ai même pensé que vous agissiez ainsi par honnêteté, et je vous en ai aimé davantage... Tenez, ajouta-t-elle en allant prendre sur une table une petite boîte qu'elle apporta et qu'elle ouvrit, voici la rose du gâteau, vous vous rappelez, la pauvre rose de papier que je vous ai demandée la dernière fois que je vous ai vu. Je l'ai toujours gardée; c'est mon seul bon souvenir... Maintenant, voilà ce que je suis devenue... Ma tante, qui était la dernière des femmes, m'a vendue, ou à peu près, à un négociant de Marseille... Je me suis laissée faire, par lassitude, parce que cela devait finir ainsi, et puis encore, li faut bien que je vous le dise, parce que vous n'aviez pas voulu... Ensuite, j'ai voyagé, j'ai couru l'Amérique du Sud, d'où j'ai rapporté ça, dit-elle en désignant d'un geste de dégoût ses pauvres trophées.
J'ai eu d'autres amants : des Chiliens, des Péruviens laids comme des singes, que je détestais, qui me prenaient par vanité et par bêtise, parce que j'étais au théâtre. Je n'ai pas encore vingt-sept ans, mais si vous saviez comme mon cœur est vieux ! Ah ! si vous aviez compris autrefois, là-bas, à Pau, tout cela ne serait sans doute pas arrivé... Enfin, vous auriez cru faire mal, corrompre une jeune fille, et vous avez été un honnête homme en ne voulant pas; mais cet amour-là, s'il avait été heureux, aurait changé toute ma vie... Malgré tout, vous êtes et vous serez toujours pour moi un délicieux souvenir... Il vaut mieux ne pas nous revoir; je pourrais être faible... et je le déshonorerais en vous cédant... Allez, je ne vous oublierai jamais; car, pour penser à vous, pour vous revoir tel que vous étiez autrefois, tel que vous êtes encore, car vous n'avez pas changé, je n'ai qu'à regarder cette fleur de papier qui ressemble au sentiment que j'ai pour vous... fané, mais éternel! » Que pouvais-je répondre à cette lamentable révélation, mon ami ? Hélas! absolument rien, et la pauvre Rose avait raison. Aussi je me suis contenté de mettre deux baisers sur ses yeux, ses yeux où roulaient de grosses larmes... et je ne la reverrai jamais!
— Mais, mon cher, dit le jeune blond qui avait parlé le premier, sais-tu qu'elle est affreusement triste, ta petite histoire ?
— La tienne, répondit le brun, n'était pas beaucoup plus joyeuse.
— Et c'est ce que nous avons eu, dans nos aventures d'amour, de meilleur, de plus délicat? Une femme de chambre! Une cabotine!... Allons donc!
— Si, mon ami. Car celles-là nous ont aimés tout naïvement, avec leur instinct, à la bonne façon des gens du peuple et des cœurs simples... Et puis, pour les raffinés, tout vaux mieux que la possession, c'est-à-dire que le dégoût... Demandons le café.
Un Sujet de pièce
N causait entre hommes, dans le fumoir, après dîner. Le juif Péreira, le directeur de théâtre si connu par ses faux-cols marmoréens et ses cravates triomphantes,
posait devant la cheminée, tenant à la main un
petit verre de curaçao.
— L'anecdote, disait-il, l'anecdote, tout est là. Une pièce n'est bonne que si on peut en raconter le sujet en cinq minutes... Quand un auteur vient me parler d'une comédie à l'heure de mon déjeuner, je l'arrête tout de suite : — M'aurez-vous dit votre affaire avant que j'aie fini cet œuf à la coque?... S'il ne peut pas, c'est que la pièce ne vaut rien!
Et Péreira goba son verre de curaçao.
— Je ne suis pas auteur dramatique, dit le grand Maurice, l'attaché d'ambassade, du fond du iarge fauteuil où il était enfoui; pourtant, si vous voulez,
Péreira, je vous conterai une anecdote dont il me semble qu'un homme du métier tirerait parti... Mais le temps de manger un œuf, c'est bien court.
— Je vous accorde une omelette, répondit le juif avec un gros rire. . . Mais les idées de pièces des gens du monde... j'ai de la méfiance, comme dit le guillotiné par persuasion... Enfin, allez toujours.
— Eh bien! l'histoire a fait le tour des salons viennois, du temps où j'étais là-bas. Il y avait alors à Vienne un médecin très renommé pour les maladies du cœur; il s'appelait, — je change les noms, naturellement, car la chose est tragique, — il s'appelait le docteur Arnold. Agé de quarante ans à peine, il avait déjà une magnifique clientèle. C'était un bel homme, fort élégant, avec une figure régulière, à grands favoris blonds, le type autrichien, enfin... mais une paire d'yeux à l'américaine, bleus et froids comme l'acier, qui donnait à réfléchir. Une famille russe résidant à Vienne — nommonsles, si vous voulez, les Skébéloff, — appela le docteur en consultation auprès de la fille de la maison, chez qui le spécialiste reconnut, au premier examen, un commencement d'anévrisme. Cela devait être forttroublant d'ausculter et de percuter M"e Mâcha... Songez donc ! Appliquer son oreille contre la poitrine d'une belle brune de dix-neuf ans et lui frapper sur le cœur, comme pour dire : Peut-on entrer?...
— Maurice, interrompit le maître de la maison,
pas de plaisanteries de vaudeville... Vous nous avez promis un drame.
— Vous l'aurez, soyez tranquille... Bien que reçus dans la bonne compagnie, ces Skébéloff étaient un peu suspects. Ils vivaient à l'hôtel. Le père Skébéloff avait trop de ganses, d'olives et de brandebourgs sur ses pelisses fourrées. Ces gens-là menaient assez grand train, et les diamants de la maman passaient pour être faux... Avec cela, deux filles à caser, trop belles pour rien faire de bon... Enfin, du monde équivoque. Mais le docteur était pris de passion; il demanda MIle Mâcha en mariage, fut admis à faire sa cour, épousa au bout de trois mois, et la famille Skébéloff, subitement dégoûtée de Vienne, s'envola vers de nouvelles tables d'hôtes. La femme du médecin, frau doctorin, comme on dit là-bas, plut beaucoup dans la société viennoise. Les nouveaux mariés étaient fort intéressants; le docteur aimait à la fois Mâcha comme sa femme et comme sa malade; il l'adorait et il la soignait. Ce petit roman enchantait les Allemandes sentimentales. Déjà Mme Arnold, de qui la santé se rétablissait à vue d'œil, se montrait souvent dans le monde, y valsait même quelquefois...
— Malgré sa maladie de cœur?
— Oui. La jeune femme paraissait si bien guérie, que son mari lui permettait un tour de valse, comme médecin; mais je crois qu'il l'aurait volon-
tiers défendu comme jaloux. Car le beau capitaine de Blazewitz — un Apollon en uniforme blanc — était toujours inscrit le premier sur le carnet de bal de Mme Arnold et la serrait fort tendrement contre ses aiguillettes. Une fois de plus, le vieux mythe de Mars et de Vénus se trouvait. . .
— Bon! dit Péreira. Voilà votre exposition faite, Maurice , vos bonshommes posés . . . Enchaînons maintenant, comme on dit en argot de coulisses, enchaînons!
— Soit!... Un jour, le docteur découvre un paquet de lettres...
— Bien usé, le paquet de lettres !
— Péreira, vous êtes insupportable! Vous mettrez ici la ficelle que vous voudrez; mais, dans mou anecdote, ce sont des lettres.
— Qui donnent au mari la certitude de son déshonneur, n'est-ce pas?
— Apparemment.
— Et qui lui font concevoir un projet de vengeance !...
— Vous connaissez donc l'histoire, Péreira? Alors, contez-la vous-même.
— Non, mon ami, mais je déblaie, — toujours pour nous servir de nos termes de métier, — je déblaie, voilà tout. Donc le mari se vengea...
— Par un de ces crimes qui restent toujours ignorés.
— Alors, comment l'a-t-on su?
— Parce que le docteur a parlé... Oui, le coupable lui-même, plus tard, cédant à cet irrésistible, à ce fatal besoin de confidence qui existe chez tous les hommes et qui fait de la confession des catholiques une des institutions les plus...
— Au fait, Maurice, au fait !
— Je ne dis plus un mot, grommela le jeune homme vexé.
— Ne vous fâchez donc pas, reprit ce gros inso lent de Péreira; nous vous évitons la peine définir vos phrases. . . C'est le vrai style du théâtre. . . Voyez Scribe, Sardou... Tout en dialogue, avec des points suspensifs... Je me tue à le répéter aux jeunes auteurs : Pas de style, surtout ! Pas de littérature!... Il y a des pièces qui sont tombées pour un adjectif... On ne sait pas le mal que peut faire une métaphore... Ainsi, les romantiques...
— A votre tour, Péreira, fit le maître de la maison en regardant le juif d'un air goguenard à travers son monocle; quand vous aurez fini?...
— C'est juste... Maurice nous disait donc que le mari...
— Imagina une vengeance terrible, mais
seulement permise à un homme de sa profession. Mâcha n'était pas complètement guérie — il le savait bien, le spécialiste — de cette maladie du cœur pour laquelle il l'avait soignée, pendant deux ans,
avec tant de zèle et d'amour. Il entreprit de la lui rendre. Contenant sa colère, il se borna à garder auprès de sa femme l'attitude d'un mari inquiet et soupçonneux, et fit naître ainsi la crainte et l'angoisse dans l'esprit de l'adultère. Il savait, par les lettres qu'il avait surprises, quelle passion insensée éprouvaient les deux amants ; il était sûr qu'ils chercheraient toujours à se voir, même au milieu des dangers. Ce Machiavel domestique profita de cette situation. Depuis lors, une puissance mystérieuse mit toutes sortes de petits obstacles entre Mâcha et M. de Blazewitz, sans les séparer tout à fait cependant ; elle faisait manquer leurs rendez-vous, interrompait leurs correspondances, troublait et empoisonnait leurs amours ; et, dans cette vie pleine d'émotions vives et doulourenses, la santé de Mme Arnold s'altéra de nouveau très profondément. Le docteur tuait sa femme avec autant de certitude et de précision qu'il l'avait guérie naguère. A l'heure de folle terreur qui donne à la circulation une activité morbide, l'habile homme faisait succéder les longues journées de tristesse, qui congestionnent le cceui et y retiennent le sang. Puis, soudain, il feignait de n'avoir plus aucune jalousie, se montrait touché jusqu'aux larmes des souffrances de sa femme. — « Mais que se passe-t-il donc, ma pauvre Marcha? lui disait-il. Mon diagnostic n'y comprend plus rien. Vous avez tout l'air d'une personne qui mourrait de
chagrin. N'êtes-vous pas heureuse avec moi? » Et, tout en observant avec une diabolique volupté les progrès du mal, il crucifiait sa victime de ses désespoirs hypocrites. Au bout de six mois les syncopes étaient plus fréquentes, les palpitations plus rapides; les symptômes les plus inquiétants de l'anévrisme avaient reparu... Ah ! ah! Pereira, vous ne m'interrompez plus maintenant!
— Eh bien, oui.., c'est le second acte, le nœud delà pièce. Mais le dénouement... le dénouement !
— Le dénouement demandé ! cria Maurice avec l'accent d'un garçon de restaurant qui apporte un plat, voilà !... Un soir, le docteur entre chez sa femme comme une tempête : — « Madame, je sais tout M. deBlazewitz est votre amant. » La pauvre Mâcha devint pâle comme un linge, et les violettes de la mort apparurent sur ses lèvres. — Tuez-moi ! dit-elle. — C'était bien ce qu'il voulait.
— Je ne porterai pas la main sur une femme, reprit Arnold. Votre complice a payé pour deux. Je viens de me battre avec M. de Blazewitz... Je l'ai tué! » Et Mâcha tomba raide sur le tapis. Mais le docteur mentait ; il n'eût pas osé toucher la moustache du beau capitaine, qui passait pour le premier tireur de Vienne. Il s'agenouilla près de sa femme étendue à terre, lui prit la main. Le pouls palpitait encore, elle vivait. Alors le bourreau lui donna des soins, la ranima : — « Vous allez mettre une robe de
bal, tous vos diamants, ordonna-t-il, et m'accompagner au bal de l'ambassade de France, où nous sommes invités. » — « Jamais... je ne pourrai jamais! » — « Vous allez vous habiller, et nous partons. J'ai pris, pour mon duel avec M. de Blazewitz, le prétexte d'une querelle de jeu. Mais vous êtes compromise. Il faut qu'on vous voie, ce soir, à mon bras dans le monde. Sinon, l'on croirait que je me suis battu à cause de vous, et je serais deshonoré.. . Habillez-vous je le veux !... » Il fallait bien que la malheureuse obéît. Comment résister à l'homme qu'elle avait si cruellement outragé? Elle fit sa toilette, quelle agonie ! et son mari la traîna au bal de l'ambassade. Là, brisée, elle s'affaissa, plutôt qu'elle ne s'assit, dans le salon d'entrée, où l'huissier, à chaque minute, criait le nom des arrivants. Le docteur, en grande tenue, superbe, avec tous ses ordres, se tenait debout derrière le fauteuil de sa femme. Tout à coup, après un coup d'œil jeté dans l'antichambre, il se pencha à l'oreille de Mâcha, comme pour y glisser une galanterie. — « La douleur ne t'a donc pas tuée misérable ?» — « Pas encore, malheureusement, murmura la suppliciée. » — « Eh bien, regarde alors, ajouta-t-il en lui montrant la porte, et meurs de joie ! » En ce moment, l'huissier annonça d'une voix sonore : « Le capitaine baron de Blazewitz! » Le bel officier entra le sourire aux lèvres, et tout d'abord, comme il faisait toujours, il chercha sa maitresse du regard.
Il la reconnut à peine. Elle venait de se lever de son siège, toute droite, comme mue par un ressort, livide sous ses parures, effrayante ! Elle lui jeta un regard égaré, porta la main à sa gorge et retomba lourdement sur le parquet, morte, bien morte, cette fois !... Ce fut un affreux esclandre. Le docteur se jeta sur le corps de sa femme en poussant des cris, et le désespoir de M. de Blazewitz aurait fait scandale, si un ami ne l'eût entrainé ! Tous les invités s'enfuirent ; les laquais mangèrent le souper, et l'ambassadrice fut très mécontente, car elle avait fait fabriquer tout exprès pour le cotillon des têtes grotesques dont elle attendait un grand effet.
Maurice se tut ; il y eut un moment de silence. On avait presque frissonné, et Péreira lui-même eut le tact de ne pas dire quelque lourde sottise.
Mais la maîtresse de la maison se montra, soulevant la portière de tapisserie du fumoir.
— Eh bien, messieurs, avez vous fini vos cigares ? Les dames vous réclament.
En passant au salon, Péreira prit le bras de Maurice.
— Et le docteur, qu'est-il devenu ?
— Comme je vous l'ai dit, il s'est presque vanté, dans un jour d'imprudence, de son crime, qui échappe d'ailleurs à tout châtiment. Mais le séjour de Vienne lui devenait difficile. Aujourd'hui, il est à Varsovie, où il fait beaucoup de clientèle, et où il
UN SUJET DE PIÈCE €l
continue à répéter aux malades de sa spécialité: — Pas d'émotions surtout, pas d'émotions!... Mais que pensez-vous de mon sujet de pièce ?
— Impossible, mon cher. Tous les feuilletons diraient que c'est imité deh Julie d'Octave Feuillet.
Les Vices du capitaine