LES GONDOLIERS
Bel âge des amours!
Des plaisirs, de l'ivresse, Doux nioinens, heureux jours, Marques par la tendresse!
Heures de la jeunesse, Vous sonnez proinptcrnent ! . . .
Arrêtez un moment ; Pourquoi tant de vitesse?
Il semble que le temps Pour vous niarclic plus vite; De l'aspect du printemps Son front chauve s'irrite; Rien ne peut le fléchir, Il se hâte, il nous presse, Il semble alors courir.
Mais , quand vient la vieillesse Il paraît s'attendrir :
Des heures qu'il nous laisse Le cours est chancelant; Ah ! c'est pour la jeunesse
Qu'il devrait être lent!...
Mais le destin l'ordonne ,
IViil ne peut résister ;
Des beaux jours qu'il nous donne
Sachons donc profiter.
Voyez-vous se croiser sur la plaine limpide Ces légers bâtimens, d'uniforme couleur, Ils (TJissent sur les flots, et de l'amant timide
Ils ont souvent encouragé l'ardeur; Dans cette retraite charmante Que la gondole offre à l'amour.
Mollement balancé près de sa jeune amante, Il brave les jaloux et la chaleur du jour.
Le gondolier, d'un air de nonchalance ,
Poussant sa rame, évitant les cahots.
Mêle sa voix au bruit monotone des flots ; Il chante de l'amour, la douceur, la puissance. Tandis que près de lui, mais cachés a ses yeux,
Ceux qu'il conduit le célèbrent bien mieux .
A nos regards quel séjour se présente?
Quelle est cette cité qui sort du sein des eaux, D'Amphitrite bravant la fureur impuissante :
A ses palais , à ses canaux , Je reconnais Venise , et mon ame est émue ; Quels sentimens divers m'agitent à sa vue! Le plaisir que j'éprouve est mêlé de terreur * Sc-jour oii la folie établit son empire, Qui sais du carnaval faire un temps de délire ; Tu ne me parais pas l'asile du bonheur.
Près de ce palais que j'admire
Pourquoi mes re^^ards ctomics Rencontrent-ils ces murs, sombres, abandonnés! Je contemple une place, immense, majrniHque,
A quelques pas je frémis malgré moi
Ces lagunes déjà m'inspirent de l'effroi.
Tout, dans cette ville magique, Fait naitre un sentiment qu'on ne peut définir. D'un tribunal secret le sanglant souvenir,
La vengeance, la jalousie Aiguisant chaque jour leurs poignards en ces lieux.
Ne font de Venise, à mes yeux, Qu'un bien triste séjour du dieu de la folie. Mais près des gondoliers fixons-nous désormais; Qu'on e^t bien, étendu dans leur maison mobile! Là , seulement, je retrouve la ville
Que dans mes songes je rêvais!
Sur les flots de l'Adriatique
Urbino, dès ses jeunes ans, Avait bravé les plus forts ouragans j
Sa gondole, son bien unique.
Le vovait, dès le point du jour, S'embarquer en chantant, et chanter au retour.
Heureux, content dans sa nacelle.
Sans amour, sans ambition,
Sa galté lui restait fidèle.
Si l'on pouvait vivre sans passion, Alors, comme Urbino, sans tourmens, sans envie. On descendrait gaîment le fleuve de la vie.
(^aiment?... Non. L'uniformité
Tôt OU fard fait fuir la (raîté.
Les passinns éveillent dans notre anie L'espoir, l'attente, le clcsir; Celui qui de l'amour n'a point connu la flamnic
A-t-il donc connu le plaisir?
l\lais l)ient6t Lrbino perd son indifférence, Zanetta le fait soupirer; L'amour le lient en sa puissance, Et Zanetta sait si bien l'inspirer !
Elle a seize ans, un re[jard tendre.
Grâce naïve et modeste maintien^ Un son de voix qu'on veut toujours enleudre. Et de grands yeux que l'on compreml si bien!... De l'adorer qui pourrait se défendre?
Lrbino jeune et beau l'aimera-t-il en vain? Pour Zanetta j dès le matin.
Il redit tendre barcarolle, Et nuit et jour, dans sa gondole, Du nom de Zanetta fatiguant les échos, Le mêle en soupirant au murmure des flots. Tant d'amour a touché le cœur de la filletlc : Quand, près de son père, le soir, Sur la rive elle vient s'asseoir, C'est Lrbino que son œil guette j C'est pour lui ce soupir et ce brûlant regard
Qui l'accompagnent au départ.
Si le ciel s'obscurcit, s'il se forme un orage, Inquiète, sur le rivage.
Semblable à la triste lléro , Son cœur, qui s'agite et s'oppresse, Craint pour l'objet de sa tendresse...
COiNTES EN VERS. 7
Mais ce sourire, ccLle ivresse, Annoncent aussi qu'lJrbino Revient auprès de sa maîtresse.
Cependant Paoli, père de Znnetta ,
ÎS'appronve point l'amour d'Urbino pour sa fille.
Il veut des cens; sans cela.
On n'entre point dans sa laniil!».'.
Il n'est aussi que simple (gondolier.
Mais il a su, dans ce métier, En servant les amans, arrondir sa Fortuiic;
Quand il s'agit de {ja^juer de rar{jent Paoli toujours prêt, est actif, oblijjeant.
Il sert et la blonde et la brune ;
C'est à lui que les amoureux Vontconler leurs tourmens, designer leurs maiuesicsj
Pourvu que l'on ait dtes espèces.
Il trouve le moyen de l'aire dos heureux ;
Et mainte fois dans sa gondole ,
Emmenant un couple joyeux,
Il entonne sa barcarolle En riant aux dépens d un père ou d un (uicur Dont il \ient de tromper l'active surveillance;
Rien ne le met en belle humeur Comme l'espoir de quelque récompense; Veut-on se marier; on le trouve au besoin,
Tout pi<'t à sci'vir de léjuoin.
Et ce patron des bons apolres IVétend forcer sa fdle à fléchir sous sa loi ,
('ar, ce qu'on veut bim faire aux aulres Est ordinairement ce qu'on défend chez .'oi.
8 CONTES EN VEIIS.
Pour avoir Zanetta ce n'est donc qu'à la ruse
Qu'Urbino peut avoir recours; On l'emploie en intri[jue, à la {juerre, en amours,
Et le succès est son excuse.
Mais sans argent on doit fort mal ruser.
Lrbino n'a pas une obole !
Le pauvre amant vend sa gondole :
C'était son seul trésor, mais il faut tout oser
Pour posséder celle qu'on aime.
On est en carnaval; il va se déguiser, Puis près de Paoli se rend à l'instant même.
Et, sous le masque, ose lui proposer De gagner beaucoup d'or en servant sa tendresse.
« Je suis tout prêt, recevez ma promesse, » Dit le vieux gondolier. « Parlez, qu'exigez- vous?
» — Ce soir, prépare ta gondole :
» J'arracLe mon amante aux fureurs d'un jaloux.
» Mais elle a reçu ma parole » Que l'hymen , cette nuit , consacrerait nos nœuds. . .
» — Seigneur, je comblerai vos vœux ;
» Je connais un endroit propice; » Un chapelain, prévenu par mes soins,
» Nous attendra; pour des témoins, » Je vous en tiendrai lieu . . . J'ai même à mon service
» Un villageois qui fera le second.
» Je me charge de tout; allez, je vous répond » Que j'ai souvent conduit pareille affaire. » — C'est fort bien. Prends ceci, ce n'est de ton salaire
» Qu'une bien faible portion.
» Do la prudence, du mvstère,
» Surtout de la discrétion. »
De Zanetta quittant le père, Lrbino luit sans être reconnu.
Paoli ne se doute guère Par qui son bâtiment vient d'être retenu.
Tout occupé de cette affaire, II laisse à Zanetta bien plus de liberté.
Lrbino s'en était douté 1 Vers la nuit il parvient auprès de son amante; Un large domino de sa taille cliarmante
Cache la forme et les contours;
Un masque couvre son visage, Et tous deux, déguisés, se rendent au rivage
Se recommandant aux amours.
Paoli les attend : au fond de sa gondole
Il fait entrer les deux amans.
Et , pendant qu'ils se font les plus tendres sermens. Il entonne sa barcarolle
En se disant : « Encore un de dupé^
» Quelque jaloux, quelque tuteur trompé... » Cela ne va pas mal, et j'ai sujet de rire;
» Le carnaval paraît bien commencer.
» Encore un an, et puis je me retire, » 11 faut jouir un peu, je suis las d'amasser. » A quelque vieux richard je marîrai ma fille ;
» Je n'aurai point de dot à lui donner, » Et je vivrai content au sein de sa famille, H Qui pourra tous les jours me donner à dîner. »
Tout en faisant son plan, il rame et l'on arrive : Les amans déguisés descendent sur la live.
-10 CONTivS EN VERS.
Pnoli les conduit vers un bois teac'bicux Diuis lequel est bâtie une vieille clnipelle.
C'est là qu'un ministre fidèle
Va consacrer les plus doux nœuds.
On a tout préparé pour la cérémonie, Avec le villageois, qui fait l'autre témoin,
Pnoli , redoublant de soin , Va se mettre à la porte; et la, sans qu'on l'en prie, 11 fait le guet pendant qu'on unit les amans.
Ceux-ci découvrent leur visage :
Le prêtre reçoit leurs senuens,
Puis il bénit le mariage,
Et les jeunes gens sont époux. (( Eh bien, » dit Paoli qui se tient à la porte, '« Est-ce fini? — iSc craignez plus pour nous... » Venez, » dit Lrbino, « vous avez fait en sorte M Que tout a réussi... Mais c'est bien grâce à vous. »
Le gondolier, croyant toucher sa récompense ,
Se hâte d'accourir près d'eux...
Que devient-il?... immobile... en silence,
Il les regarde... et se frotte les yeux,
C'est Urbino près de sa fille...
Elle est unie au jeune gondolier.
Et la gondole du vieux drille A conduit les amans qu'on vient de marier!...
Il tempête, se desespère,
Mais à quoi bon tant de colère!
Les jeunes gens sont à ses pieds. ,.
D'ailleurs ils sont unis , que faire?
Ce que l'on fait quand on est père ;
On pardonne, et les torts sont bientôt oubliés.
« Ami , » dit Paoli , « sonf^c, avec ta {^ondoie, » Qu'il faut nourrir ta fcuinie et t'occupcr. » — Hélas! » (lit l rbino , « tout ce qui me désole, )» CV^t que je l'ai vendue, afin de vous tromper. » — Comment, coquin! — Ali! calmez-vous, de {jrace,
» Vous vieillissez, et le travail vous lasse, » Je connais vos projets. Eh bien ! à votre place , >) Je conduirai votre baîeau; « Vous lui devez votre richesse ; » Je veux vous imiter et servir la jounesse ; » En fait de ruses , de finesse , » A mon âjje, on sait du nouveau.
» Tranquille, heureux, près de votre famille
» Vous passerez des jours bien doux!
» Vous n'irez pas dîner chez votre fille... » Mais elle ira dîner chez vous. »
LE IlAISONiSlEMKjST
DE GROS PIEIUIE.
« Ah ! si j'avais un écu ! »> Disait un jour le (jros Pierre A son compère Ledru^ « Va^ tu ne te doutes guère M De l'emploi que j'en ferais!
» Avec cet écu, j'aurais » Un joli coq pour ma poule; » Ce coq vous la coquerait, » Alors ma poule pondrait :
» Or, d'un aussi joli moule, » Les poulets seraient vendus )) La douzaine trois écus.
» Avec l'argent de la vente » Je pourrais avoir du grain; » Avec le grain, je me vante » De trouver un bon terrain.
» Je sais cultiver la terre, » Je suis actif, vigilant, )j Et quand un propriétaire » Me connaîtrait ce talent,
CONTES EN VERS. ^ô
« On m'offrirait une ferme ;
» Je la prendrais pour trois ans.
» Par des profits innocens,
» Gageons, au bout de ce terme,
» Que je me trouve de quoi
» Avoir une ferme à moi.
)) Ah! c'est alors, mon compère,
)) Que j'arrondirais mon bien !
» Je connais plus d'un moyen
» Pour faire rendre une terre
)> Quatre fois plus qu on ne croit.
» Dame! ensuite on peut s'étendre;
>> Pour acheter et revendre
» Je ne suis pas maladroit;
» Enfin ^ par mon industrie,
» Je deviendrai, je parie,
)> Le plus riche de l'endroit.
» — Pardieu , mon pauvre ami Pierre ,
» S'il ne te faut qu'un écu
» Pour être propriétaire,
» Tiens le voilà, ditLedru;
)) Cultive, sème, défriche,
)) Plante, achète, deviens riche;
» Alors, chez toi, mon garçon,
» Pour prix de cette misère,
» Tu me permettras, j'espère,
)i D'aller dîner sans façon. »
Maître Pierre fient la pièce, Son compère est déjà loin.
iJ^ CONTES EN VERS.
Quand notre homme est sans témoin ,
Il prend l'écu , le caresse ,
Puis... oubliant son projet,
Va le boire au cabaret.
Le soir, quittant sa besofjne,
Ledru repasse parla.
Il rencontre notre ivro{jne
Qui marche, cahin, caha...
(< Morbleu , » lui dit le compère,
« Dans quel état te mets-tu !
» Voilà donc de mon ccu
» L'emploi que tu devais faire !
» El tes plans de ce matin...
» — Ecoute donc, )) répond Pierre ;
» Pour être riche, compère,
» J'ai pris le plus court chejnin ;
)) Va, je nar{ïue la misère!
» J'ai bien placé mon écu,
» Car, mon ami , quand j'ai bu ,
» C'est à moi toute la terre. »