‹ Contes en vers et chansonsChapitre 2 sur 79 · LE RHUME · texte numérisé non relu

LE RHUME

Zoé logeait chez sa tante, Zoé n'avait que seize ans; Mais qu'elle était ravissante !

Quels rejjarJs doux, sédui>ans, Quels contours , quel teint de rose, Quel son de voix cnthanleur î Et sur sa bouche mi-close, La volupté qui repose Semble attendre le bonheur.

Pourrait-on, le cœur paisible, (^.onteni[)ler autant d'attraits!

Moi , je ne croirai jamais Que la chose soit possible; Aux charmes de la beauté Peut-on rester insensible, Quand de la divinité Elle est la plus belle image!

Ah! recevez notre houimaje, Sexe fait pour l'inspirer 1...

Vous chérir, vous admirer, Est notre plus doux partage.

En vain, dans son froid lan{jage, La raison veut murmurer, L'Iiomme heureux, voilà le sa[jc , Il faut donc vous adorer.

Mais de Zoé je m'écarte,

Ces dames vont m'entraîner.

Je ne puis m'en étonner.

Je perds bien vite la carte ;

Maintes fois un air mutin ,

Une gentille figure ,

Pied mignon , leste tournure

M'ont fait perdre mon chemin.

Revenons à la fillette

Dont les innocens appas

Faisaient courir sur ses pas

Plus d'un conteur de fleurette.

Mais notre tante était là

L'œil au guet , l'abord sévère :

A la nièce on pouvait plaire;

On ne pouvait que cela.

Gros soupir , gentille œillade ,

Petits mots à la passade,

C'est charmant; mais entre nous ,

On ne peut passer sa vie

A s'en tenir aux yeux doux

Auprès de feaniie jolie.

C'était bon du temps des preux,

Où , dix ans , près de sa mie.

L'amant bornait son envie

A lui parler de ses feux.

Ce temps , nous l'employons mieux,

Et (le la chevalerie

Il ne nous reste , je crois ,

Que ce ton galant , courtois ,

Ce désir de plaire aux dames ,

Et ce vif amour des femmes

Qui toujours nous restera

Tant que le monde vivra.

On peut changer la manière ;

Mais ce goût, cet amour-là,

En tout temps subsistera ,

Et sans cesse on le fera ;

Car le bon Dieu , sur la terre ,

Nous a placés pour cela.

Or , un jeune militaire A Zoé cherchait à plaire.

On comprend un amoureux Par le langage des yeux ; Et la petite brunette Ne demanderait pas mieux Que d'écouter en cacliette D'un amant les doux aveux.

Mais, hélas ! dans sa cliambrettc Si par ruse il pénétrait , Notre tante l'entendrait ; Car une cloison traîtresse Laisse aisément parvenir Jusqu'au plus léger soupir Que l'on pousse chez la ni<''cc. Etconiuicnt près d'un amant

Se livrer au sentiment,

Au plaisir , à la tendresse ,

Sans laisser, par-ci, par-là,

Echapper dans son ivresse

Un soupir qui peint cela?

La fille la plus niaise

Par instinct devine bien

La forme de l'entretien

Qui doit la rendre bien aise.

De n'en pouvoir pas jouir

La pauvrette se chagrine;

On ne voit plus sur sa mine

L'expression du plaisir;

Déjà semblent se flétrir

Les roses de son visage :

Mal d'amour fait grand ravage !

INotre tante s'aperçoit

De la pâleur de sa nièce;

De sa secrète tristesse

La bonne femme conçoit

Une vive inquiétude.

Et lui dit : (( Qu'avez-vous donc?

» Je n'entends plus de chanson ?

» Ce n'est pas votre habitude,

» Vous qui chantiez si souvent,

» Quelquefois même en rêvant ;

>) Certes, vous êtes malade ;

» Femme qui ne dit plus rien

» ISe se porte pas très-bien.

» Allons, plus de promenade,

» Restez au lit ; dès demain

» Nous aurons le médecin;

)•> II faudra bien qu'il nous trouve

)5 Un remède h vos douleurs.

» — lïélas ! au mal que j'éprouve, »

Répond Zoé tout en pleurs ,

« Il ne pourra rien comprendre,

» Car ma souffrance est au cœur.

» — Taisez-vous , notre docteur

» Vous dira ce qu'il faut prendre. »

Le médecin attendu

Chez la nièce s'est rendu ;

Et pour première harangue,

Il lui fait tirer la langue,

Qu'il regarde fort long-temps.

Etudier la nature

Sur fillette en son printemps,

D'une charmante figure ,

Qu'on doit bien apprendre ainsi !...

Près de malade jolie

J'ai bien souvent eu l'envie

D'être médecin aussi.

Quand le nôtre a pu s'instruire ,

Il dit : « C'est le froid, le chaud, »

Puis ordonne du sirop ,

\eut qu'on boive, qu'on transpire,

Déclarant qu'on toussera,

Et qu'ensuite on guérira.

Quand il est loin , chez la tante

Une garde se présente.

Son abord est engageant ,

Elle paraît complaisante Et demande peu d'argent. De l'arrêter on s'empresse.

« Il faudra passer la nuit )) Et faire boire ma nièce M Tous les quarts d'heure. — Il suffit » Auprès de mademoiselle » Je ne m'endormirai pas ; \ » J'aurai toujours l'œil sur elle.

>> — Je vous retiens en ce cas. »

La garde au logis demeure , Tout étant bien convenu ; Lorsque le soir est venu, La tante , qui de bonne heure Ya toujours se mettre au lit , Se retire à petit bruit.

Vous devinez , je le gage , (]e qu'alors la garde fit :

Jetant bonnet et corsage, Et tout son accoutrement, Zoé revoit son amant , Qui pour arriver près d'elle A pris ce déguisement.

A l'ordonnance fidèle , Il administre à sa belle Un remède pour son mal ; Mais une vieille couchette Ya déranger tout le bal Par son allure indiscrète.

Comment donc faire cesser

Un bruit qui peut à la vieille

Mettre la puce à l'oreille ?

Tout bas notre amant conseille

A sa belle de tousser.

Zoc comprend à merveille,

Elle tousse avec succès;

Son rhume a plus d'un accès.

Mais la tante se réveille.

« Oh ! dit-elle, qu'est-ce là ?

» Quoi Zoé tousse déjà ,

» A peine si je la quitte.

» — C'est l'effet de son sirop, »

Répond la garde aussitôt.

« — Oh ! comme il opère vite '

» Tousse, tousse, ma petite,

» Et cela te guérira.

)) — Oui, je l'éprouve déjà ;

» Je vous assure, ma tante ,

)) Que je me sens beaucoup mieux ;

» Ce sirop est précieux ,

» J'en suis vraiment fort conleifle.

» — Allons, c'est bien ; en ce cas,

)) Tousse , ne te gêne pas. »

Avec plaisir on profite De cette permission , Et pour tousser la petite

Prend moins de précaution.

Le jour vient, le rhume cesse,

On n'en a pas un accès ;

Mais avec la nuit , la nièce

Tousse plus fort que jamais.

Une semaine se passe.

« Quand cela doit-il finir? »

Dit la vieille, qui se lasse

De ne plus pouvoir dormir ;

(( Comme ce rhume est tenace !

» Le jour, par quel talisman

» IS'en ressens- tu point d'atteintes?

» Et la nuit ce sont des quintes

» A me crever le tympan.

» — De cesser, » répond la garde ,

<( Il est possible qu'il tarde,

» C'est un catarrhe , je crois.

» - — Un catarrhe. . . Ah ! sur ma foi,

» Ce serait une folie

» Si je vous gardais , ma mie.

» Un catarrhe... on verra bien !

» Mais je n'ai pas le moyen

» De payer toute ma vie

n Des gardes pour la soigner;

» Je saurai bien lui donner

» Ce que prescrit Tordonnance ;

t) Prenez l'argent que voici ;

» Adieu doncj votre présence

)) IN'est plus nécessaire ici. »

A cela que peut-on dire ?

Rien; il fallut obéir.

Notre garde se retire

En poussant un gros soupir.

La nuit, auprès de sa uiccc

La tante prétend veiller.

« Oh ! vous pouvez sommeiller, »

Dit la belle avec tristesse.

— Cependant , si tu tous;?a!s.

— Je ne le puis désormais !

— Tu te eruis déjà bien forte !

Mais ton rhume est-il mûri ?

— Il faut bien qu'il soit guéri , Vous l'avez mis à la porte. »

LE PAYSAN AMBniEUX.

Dans une riante campagne Qu'une rivière avoisinait, Sur le penchant d'une montagne Qu'un joli Lois environnait , On voyait sY'lever maisonnette charmante, Recevant du soleil la chaleur bienfaisante, Et dont un grand clos dépendait.

Cette maison Thomas la possédait- Là , sans effort et presque sans culture, Un terrain nourricier , aimé de la nature, Au villageois donnait de quoi faire son pain , Des légumes , des fruits ; aux treilles du jardin

Pendait un excellent raisin , Dont le jus le faisait chanter sous la feuillée, Et, dans l'hiver, animait la veillée

En mettant tout le monde en train.

Pour lui tenir fidèle compagnie , Il possédait ménagère jolie, Des marmots qui le cajolaient, Et, presque tous, lui ressemblaient.

Que follait-il de plus pour passer douce vie ! Thomas pourtant ne se croit pas heureux, Il est triste, rêveur, ne peut tenir en place.

Il paraît mécontent, au ciel lève les yeux, De son bonheur tranquille il s'ennuie, il se lasse, Le pauvre homme est ambitieux :

Il voudrait habiter la ville , Faire fortune, avoir une maison, Des valets, des chevaux, un carrosse, un grand ton!.. Tout cela lui semble facile :

Son gros cousin , ancien barbier.

D'un grand seigneur est bien devenu cuisinier ! Et depuis qu'un jour au village Ce cousin a porté ses pas.

Son nez rouge, son ventre, et son large visage.

Ont troublé l'esprit de Thomas.

Les jeux de ses enfans ont cessé de lui plaire. Il néglige sa ménagère ; Le plaisir a fui de son toit.

En vain le pasteur de l'endroit , Q\i\ de son mal connaît la cause. Cherche à le ramener à d'autres sentimens

En lui disant : « D'où naissent vos tourmcns ? )) Vous manque-t-il donc quelque chose » De nécessaire à la félicité ;' )) Vous êtes laboureur; cet état honorable » Vous attire l'estime et vous rend respectable ; » Votre femme aux attraits joint aussi la bonté , » Vosenfans sont charmans, chacun d'eux vousadorc,

» Voyons, que vous faut-il encore ?

» Des richesses ?. . . Mais non , ce terrain vous suffit ; )i Vous avez même de l'aisance, » Et vous pouvez, grâces à son [)roduit, » Aider, secourir l'indigence;

26 GONTLS EN VERS.

))Ali ! mon pauvre Thomas, que voulez-vous demieux. » Trouveriez-vous en d'autres lieux » L'heureuse paix de ce séjour champêtre? » Ici vous êtes né, bornez votre désir » A ne plus le quitter : il est doux de mourir » Sous le toit qui nous a vu naître. »

Mais ces discours sont superflus :

Depuis long-temps Thomas n'écoute plus Du pasteur le touchant langage; Chaque soir, c'est sous le feuillage D'un vieux chêne de son jardin , Qu'il va rêver à sa folie, Et qu'il cherche par quel chemin Il satisfera son envie Et pourra changer son destin.

Un jour que , selon sa coutume, Dans ses rêves brillans Thomas est enfoncé, Suivant l'ambition qui toujours le consume,

Vers la ville, d'un pas pressé Le voilà qui se rend. Il y connaît du jnonde ; Sa bourse est bien garnie, il avait amassé Quelques écus ; si le sort le seconde ,

Cet argent, étant bien placé , Va lui rapporter gros. De joie il perd la tête, Il va donc devenir un monsieur, s'enrichir! A la ville , en effet , ses amis lui font fête ,

Et promettent de le servir.

Dans l'ivresse, Thomas oublie,

Sa femme , ses jeunes cnfans

Et sa maisonnette et ses champs.

Il fait de grands projets, cliacun lui certifie Qu'il peut aller à tout par sa capacité. Déjà bouffi de vanité , Le villageois se croit capable Jusqu'aux premiers emplois de parvenir.

Le pauvre sot ! mais est-il plus blâmable Que tant de gens qui brûlent du désir D'avoir un poste éminent, honorable, Sans s'être demandé s'ils pourront le remplir:

En espérance ainsi le temps se passe ; Mais Thomas voit la fin de ses écus.

La scène alors change de face :

On semble l'éviter, on ne lui répond plus,

Ou bien on rit de son langage.

De ses prétentions ; chacun le montre aux doigts j

On se moque du villageois

Qui veut être un grand personnage.

Thomas honteux, chei^che à se retourner j Il se perd encor plus ; il joue, il fait des dettes,

On va le faire emprisonner... Il fuit sans réparer les pertes qu'il a faites; Il quitte ce Paris qu'il maudit dans son cœur ! Y laissant son repos, sa fortune et l'honneur.

Pâle, défait, il revient au village ; Déjà de sa maison ses yeux cherchent le toit... Il espère y trouver le calme après l'orage !... Il s'avance... grand Dieu ! c'était dans cet endroit.

Du feu le terrible ravage A détruit 6u demeure et dévasté ses champs t...

Thomas court éperdu... sa femme... ses enfans... Quesont-ilsdevcnus... il tremble... il craint d'apprendre Quelque nouveau malheur. Dieu '.que vient-il d'entendre!

Sa femme est morte de cliagrin,

Et ses enfans dans la misère

Demandent maintenant leur pain ,

Près des débris de sa chaumière.

C'est là que leurs voix chaque jour,

Au Ciel adressent leur prière ;

Ils implorent Dieu pour leur père,

Et lui demandent son retour.

Qui pourrait supporter une douleur pareille ?... Thomas jette un grand cri. . . tous ses sensont frémi. . . Sa femme, ses enfans, sont assis sous la treille, A ses côtés... il les voit... il s'éveille...

Dans son jardin il s'était endormi , Et, sans quitter le pied de son vieux chêne.

Il avait fait son voyage à Paris.

« Se pourrait-il... 0 mes amis !... Dit Thomas qui respire à peine ;

C'était un songe... ah ! qu'il était affreux !...

De vous revoir que je me trouve heureux ! Près de vous désormais, je veux passer ma vie., Ah 1 plus d'ambition, plus de sotte manie ! Ce songe m'a guéri . . . mon cœur est soulagé ! . . .

Heureux qui de sa folie Par un rêve est corrigé !

Page 1