LE RAT
« Mor^Tué! comment faut-il donc faire ? »
Disait Matliurin le fermier
A sa gentille nn-nagère ,
Femme accorte et très-peu sévère
Avec son voisin le meunier.
« J'ons pourtant mis dans le grenier
» Notre plus grande souricière ,
» Et je n'attrape pas ce rat
)) Qui fait clieux nous tant de dégât.
» Nos deux garçons , Gros-Jean et Pierre ,
» L'ont vu passer sous les fagots :
» Mais ils disent qu'il est si gros
» Que ça fait peur ! Je crains, ma chère ,
)) Que le coquin ne puisse pas
» Entrer dans notre souricière.
» Si je n'avais pas peur des rats ,
» Je m(î mettrais en embuscarle ;
» Mais en voir un me rend malade,
» Surtout s'il est en liberté.
» — Ecoute , » répond la commère ;
i< Bien plus que toi , sans vanité ,
I) Mon cher, j'ai delà fermeté;
M Un rat ne m'effarouche guère !
» Je prétends guetter cette nuit
)» L'objet de ta terreur extrême ;
» Je veux m'assurer par moi-même
» S'il est aussi gros qu'on ie dit.
» Dans le grenier , dessus la paille ,
» Jel'attendrai. — Quoi! tout de bon !
» Tu ne crains pas ce rat ?.. . — Eh ! non ! ,
» — Mais prends quelqu'un delà maison
» Avec toi. — Le jour on travaille;
» La nuit nos gens doivent dormir.
» Sois tranquille; pour le saisir
» Avec moi je ne veux personne ;
» Ce rat ne me mangera pas.
» — Va comme il est dit, en ce cas;
» Morgue, tu fais une luronne !^'»
La nuit vient, et , quand Mathurin Dans son lit est allé s'étendre , La fermière prend le chemin Du grenier, où vient de se rendre , En secret , le meunier voisin , Sans doute pour l'aider à prendre Ce rat qui met tout en rumeur , Et dont notre époux a si peur !...
Le pauvre homme serait-il dupe ?
Assis sur la paille tous deux , Est-ce bien du rat qu'on s'occupe ?. . . Soit ! . . . Pendant qu'ils sont en ces lieux, Mathurin , seul, sur sa couchette, Cherche le repos qui le fuit.
Le rat lui trotte dans la tête ,
Il croit l'entendre sous son lit.
Tremblant, il se lève sans bruit ,
Et se dit : i< Voyons si ma femme f
» A pris quelque chose là-bas.»
Vers le grenier à petits pas
Il se dirige. Mais la dame
A fermé la porte avec soin.
L'époux frappe de loin à loin,
Sans trop se presser , car il pense
Que sa femme a pu s'endormir.
— « Eh ! qui donc peut ainsi venir ? »
Dit la fermière, sans ouvrir,
Et du ton deTimpatience.
« — C'est moi , ma femme : a-t-il paru .'*. . ,
n — Comment , c'est toi ! Que viens-tu faire ?
» — Le rat ?. . . — Mais veux-tu bien te taire 1
)) Tu l'effarouches... — L'as-tu vu?
» — Eh oui , sans doute , il est superbe !
»> Peste, il ne se nourrit pas d'herbe,
» Il est de taille , celui-là ! . . .
» — Mais enfin , dans ta souricière
» Espères-tu qu'il entrera .'
» — Sans doute , il est entré dc-jà ;
» Mais le coquin ne reste guère !
» Va-t'en ; je suis à le guetter...
» Je crois que je l'entends gratter...
M Sauve-toi.» Sans ouvrir la bouche,
Mathurin regagne sa couche ,