LE LIVRE DU DESTIIS
De Jupiter, un jour, pour célébrer la fête ,
Les dieux vont donner un festin.
Dans l'Olympe déjà tout s'agite : on apprête Un repas somptueux ; en l'honneur de Jupin
Chaque mets doit être divin.
On lui ménage des surprises ; Chacun prétend offrir un plat de sa façon : Pour les soulflés au riz Vulcain est en renom, On sait que Jupiter aime les friandises; Pomone doit lournir un dessert assorti ,
Thémis prépare des charlottes ,
Apollon tourne le rôti .
Bacchus porte le vin et Junon les compotes ;
L'Amour promet d'avoir des fruits;
Ksculape fait des coulis; ÎNeptune offre un saumon ; Tlébé, mieux que personne,
Prétend faire des pets-de-nonne.
Au vieux Plutus il faut des cornichons ;
Pria[)e aura des écrevisses ; F^rato doit offrir un potage aux croûtons;
Vénus se charge des épices ; Mercure , enfin , plus gourmand que gourmet ,
\2A (.U.NTt,S E.N VLUS.
Descend chercher des homards chez Chevet. Bref, tout est pour le mieux, riennemanqucau banquet. Jupiter, très-sensible à cette politesse, Se montre de fort belle humeur ; Au repas chacun fait honneur :
On mange, on rit, on boit, on nargue la tristesse, PuiS;, au dessert^ on chante son couplet.
Apollon accorde sa lyre.
Il improvise, et la fête l'inspire; Euterpe l'accompagne avec son flageolet.
Tout en chantant on iiiit mainte folie ;
On trinque avec le jus divin ; Et si souvent on sable l'ambroisie, Que l'on va de travers à la fin du festin. Mars et Vénus quittent la tabie, Ils s'éclipsent sans être vus.
Auprès de Ganimède l ranus fait Taimable; Minerve parie, on ne l'écoute plus.
Bacchus est tombé sous sa chaise ; Priape et Junon sont d'accord ; Thémis n'y voit plus clair, Flore est mal à son aisp; Momus chante, Yulcain s'endort.
A ses voisins , Esculape s'acxroche , Mercure , quoiqu'il soit eu train , Par habitude , en quittant le festin , A mis son couvert dans sa poche.
» Oh ! oh! » dit Jupiter, c( je ferai bien , je croi , » De passer un moment chez moi ; » Tout ce bruit me porte à la tète... » (Test égal, on m'a fait une superbe létc ! )) Les mets étaientexquis... D'où viejitqiic pour marcher
» Tout me tourne... Allons nous coucher... » Étourdi que je suis, je laissais sur ma chaise » Mon livre des destins que je veux consulter, » Pour savoir si demain je dois bien me porter...
» Et s'il faut que le vent s'apaise.
» Je vais le mettre sous mon bras...
•1 De crainte d'accident, n'allons qu'au petit pas... » Jupiter prend le livre et se remet en route.
Mais il tâtonne... il n'y voit goutte, Et ne s'aperçoit pas, au milieu du chemin,
De la perte qu'il vienf, de faire :
Car, le grand livre du destin, En glissant de son bras, est tombé sur la terre. Tandis que, chez les dieux, on ne se doute guère
Du malheur qui vient d'arriver,
J3cvinez qui vient de trouver Ce livre redoutable oîi l'avenir, d'avance, A tracé des mortels la chétive existence? De féroces bandits, voleurs de grands chcmin.s, Ramassent dans un bois le livre des destins.
Attirés par sa couverture
Qui brille du plus vif éclat,
Le capitaine dit : « Vivat!
» C'est quelque plat d'or, je le jure, )» Que l'on aura laissé tomber d'une voiture. >»
Mais quel est leur étonncment, Quan<l, regardant plus attentivement.
Ils ne découvrent qu'un grand livre!
Le capitaine l'ouvn; et s'écrie aussitôt : « VentrebU'u ! nous avons trouvé là le gros lot! » Ce livre nousappr«'nd ertminf^nf nous devons vivre,
» Il contient notre sort. » Les voleurs, sur ce mot,
Courent auprès du capitaine.
Tout homme est curieux de savoir son destin , Espérant n'y trouver que du plaisir sans peine. « Un instant, » dit le chef, « il faut, dans ce bouquin, » Qu'auparavant je cherche mes articles. » Qui de vous tous me prête des besicles? )•> Je lis si rarement que je n'y vois plus clair. » — Tenez, » dit un voleur, « je n'aurai, capitaine, » Que ce lorgnon volé d'hier, » Et seulement à cause de la chaîne.
» — Donne-moi ton lorgnon. . . Il me va tout de go : » C'est justement mon numéro. »
Le brigand feuillette, examine,
Il trouve enfin l'arrêt rendu ,
Et lit : Pour prix d'un nom>eau crime ,
Dans huit jours tu seras pendu.
<( La peste soit de l'ordonnance ! »
Dit le bandit avec fureur.
Après le chef, chaque voleur De son destin veut prendre connaissance.
Mais bientôt tous en ont regret :
C'est toujours l'échafaud que le sort leur promet. Chacun s'écrie : « Au diable la trouvaille! » Ce livre-là ne contient rien qui vaille I
)) Il dégoûterait du métier I
» Il faut le vendre à l'usurier. »
Deux brigands aussitôt se rendent à la ville
Où , pour avoir un accès plus facile , En tous temps les voleurs, gens de précautions ,
CONTES EN VERS. iS!
Avec les usuriers ont des relations.
Chez l'un d'eux nos voleurs vont offrir le grand livre.
L'usurier dit : « Je n'en veux pas ;
» De Tesprit je fais peu de cas.
» — Ce livre vous apprendcomment vous devez vivre. » — Parbleu ! je le sais bien , c'est avec de l'argent. » On ne vend plus ni livre ni brochure. » — Mais payez-nous au moins la couverture... » Yous n'auriez pas cela sans un besoin urgent ! . . . » — La couverture soit. — Voyez, c'est magnifique! » — Oui, mais je lui crois peu de valeur numérique j » Cela me fait l'effet d'un moiré métallique... » Après avoir long-temps marchandé le destin, L'usurier des voleurs l'a pour fort peu de chose.
Dès qu'ils sont éloignés, soudain A feuilleter dedans notre homme se dispose, En se disant : « J'ai fait un marché d'or!
>) Ce livre est vraiment un trésor!...
» Connaître l'avenir!... c'est l'art de la cabale,
» C'est la pierre philosophale!
» Heureux secret! Voyons d'abord
» Ce que me réserve le sort. »
Et l'usurier, cédant à l'humaine faiblesse.
Sur le livre clierche son nom :
Il parcourt à la hâte... il dévore... il se presse...
Et trouve enfin : Tu mourras en prison. i> En prison! non morbleu! quelediablet'emporte!») Dit l'usurier, que la frayeur transporte. <( Ce livre-là ne contient rien de bonj )> Je gage qu'il est faux. Tâchons de le revendre, M En disant, cependant, qu'il ne trompe jamais.
^28 COîîTES EN VERS.
» Le seigneur, moiivoisin, pourra, je crois, le prendre.
» Pourvu que je fasse mes frais » C'est tout ce que je veux. C'est vingt francs qu'il me coûte » Pour mille , en le donnant , je me montre obligeant ,
» Et je rentre dans mon argent. »
Sur ce, le juif se met en route, Sous sa vieille pelisse il cache le destin, Et, certes, personne, en chemin, jNe devine que son sort passe.
Près du seigneur il est admis.
(( Monseigneur , excusez , de grâce , »
Dit l'usurier , « si je me suis permis » De venir devant vous ; mais j'ai là quelque chose » De précieux ; vous êtes amateur , » J'ai cru devoir l'offrir à votre honneur. » C'est du rare , du beau , c'est dans le grandiose ! » — Yovons, drôle, coquin, montre-moi cet objet. » C'est quelque vieille friperie.
» — Ah ! Monseigneur , vous allez , je parie, » Être enchanté ; vous saurez le secret » De l'univers... C'est vraiment impayable.
» C'est la chose unique, introuvable, » Qu'un hasard seul fait tomber dans mes mainsj » Enfin, le livre des destins.
» — Je crois que ce Ixipon veut rire... » — INon, Monseigneur, voyez, son seul aspect w Nous éblouit, nous frappe de respect. » — Et ià-dedaus, tu dis que l'on peut lire » Ce qui doit arriver? — Pas un fait n'est omis! » — Et combien en veux-tu.'' — Mille francs; je vousjure.
» Que c'est là ce que j'ai payé la couverture ;
» Car, pour le reste , c'est sans prix. » Le marché se conclut. L'usurier se retire En se frottant les mains, a Parbleu, » dit le seigneur, « Je vais me marier, c'est le cas de m'instruire; » D'avance de mon sort savourons la douceur. » Ma future m'adore; elle est jolie, aimable; » Je suis riche, bien fait, d'un physique agréable, » Et l'avenir ne doit m'annoncer que bonheur. »
Dans le grand livre il cherche avec courage; D'y trouver le bonheur étant bien convaincu. Il lit enfin : Après six mois de mariage Ta femme te fera cocu.
« Oracle impertinent ! » dit-il avec colère, Jetant d'un coup de pied le livre loin de lui , « Qu'on coure après ce juif; il faut dès aujourd'hui » Que cent coups de bâton deviennent son salaire ;
» Et vous, laquais , allez soudain, » Me mettre dans le feu ce livre du destin. »
Les valets emportent le livre ;
Mais l'un d'eux , en le regardant,
Dit : « INotre maître nous le livre; » Au lieu de le brûler, on peut en le vendant ,
» En tirer encor quelque chose. »> Un charlatan passait : le laquais lui propose De l'acheter; lui cédant le destin
Pour une bouteille de vin.
Le charlatan, charmé de son emplette, Se dit : « Tous ces gens-là ne sont qu*^ i\v^> nijjauds;
» Quant à moi, ma fortune est faite.»
Avec une trompette, attirant les badauds,
Notre homme annonce à la foule étonnée Qu'il prédit l'avenir; que, par son art divin
On peut du soir au lendemain
Etre au fait de sa destinée.
Chacun court chez le charlatan.
Bientôt, grâce à son talisman.
Il fait une fortune immense.
Il dit la vérité , ne se trompe jamais j Par sa voix , du destin on entend les arrêts. Mais qu'en arrive-t-il? D'une telle science On s'étonne, on s'effraie; on dit : C'est un sorcier. Un homme qui sait tout , est un suppôt du diable ;
Ce n'est donc plus qu'un misérable
Qu'il faut punir de son métier.
Le charlatan , dans de vives alarmes , Se sauve, en emportant le destin sous son bras.
Maisle destin est lourd, et sur ses pas Notre homme croit toujours entendre les gendarmes. Chez un vieillard , dans le fond d'un hameau , Il se décide à laisser le gros livre.
« Sans lui, dit-il, j'ai de quoi vivre; )) Tenez, bonhomme, acceptez ce cadeau.
» C'est le destin que je vous laisse,
» C'est un livre fort précieux !
» Mais je vais loin ; le temps me presse , » Et le garder me semble dangereux. »
Le charlatan est loin. Pendant que sur la terre
S'est passé cet événement , Retournons chez les dieux. Tout est en mouvement
Auprès du maître du tonnerre :
Le lendemain du jour où l'on a riboté ,
Jupiter cherche son grand livre.
« Morbleu! » dit-il^ « je l'avais emporté; » Il ne se trouve plus : comment allons-nous vivre ? » Du diable si je sais quelle marche il faut suivre !
» Allons, Mercure , eh ! vite , holà ! » Il me faut mon destin ; il m'est fort nécessaire.
>) Tu vas te rendre sur la terre.
» Il aura roulé jusque-là.
» Pour le ravoir , montre ton savoir-faire, )) Promets beaucoup ; ensuite nous verrons » Si, sur le livre, il est écrit que nous tiendrons. »
Mercure part ; il court le monde.
Après avoir cherché de toute part ,
Dans une retraite profonde Il trouve le destin chez un pauvre vieillard.
« Rendez-moi ce livre, mon père, »
DitMercureau bon solitaire Qui reposait sur un banc étendu.
« Il appartient aux dieux ; et, s'il vous est connu , » Vous savez que du sort il contient le langage. »
(( Ah! » dit en souriant le sage,
« Prenez-le , je ne l'ai pas lu !.. .
» — Quoi, vraiment... pas même une page?
» — Si dans ce livre je lisais ,
» M'auriez-vous vu dormir en paix ?
» — Que voulez- vous que je vous donne
» E^n échange de sa valeur?
» — Rien. — Quoi! rien?... — ?îon;, c'est de bon cœur, » Seigneur, que je vous l'abandonne.
» Avoir le don de l'avenir, » Pour les mortels serait un art funeste I » Jouissons du présent; gardons le souvenir » Qui nous rappelle un moment de plaisir;
n Fermons les yeux sur tout le reste ! » Voilà, je crois , le moyen d'être heureux. » — Vous êtes sage. — Je suis vieux , » Et ce livre à mes yeux ne vaut pas une obole! » Avec votre destin, retournez vers les cieux. «
Le vieillard se rendort, et Mercure s'envole.
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